VIII PRÉFACE
| saglieri pendant la première partie de la guerre d'Afrique, inspirait par ses connaissances géographiques toutes spéciales, son érudition profonde, une confiance absolue à l'amitié de Crispi, et débutait, je le répète, par de glorieuses journées, dont les noms retentirent comme de chères victoires aux oreilles de son pays. Député au Parlement depuis des années, élu et réélu par ses compatriotes, qui connaissaient son libéralisme et sa loyauté d'âme, le général Baratieri était en outre un de ces Italiens de jadis qui aiment à la fois la liberté et la France. Ceux-là ont vieilli. Mais il en reste assez encore pour inspirer à leurs enfants les idées d'union, d'amitié — et de salut — entre les nations de race. latine.
On lira avec profit du général Baratieri une série de lettres militaires réunies en volumes : De Wissembourg à Metz, la Guerre civile d’Espagne, toute une collaboration dans la Æivista militare et la Nuova Antologia, sans compter d'excellentes publications géographiques sur le Sahara et la terre noire d’Afrique; mais c’est le présent livre, ce sont ses Mémoires d'Afrique qui appellent surtout l'attention. Pages d'histoire d'hier, d’une histoire émouvante et douloureuse, mais non sans gloire et sans honneur.
Depuis le désastre d’Adoua, j'ai entendu de hauts personnages italiens reprocher au gouverneur de l'Érythrée de n’avoir été qu’un « général politique ». Le général Baratieri me parait avoir été surtout, non la créature, maïs la victime des politiciens. Encore un coup, on lui demandait à Rome l'impossible. Nourrir une armée en campagne est le grand problème, qui devient, dans les entreprises coloniales, plus difficile encore à résoudre. Comment subsister dans le pays à peine peuplé où l’armée ïtalienne faisait campagne? La dépèche de M. Crispi, président du conseil, cette étonnante dépêche dont je parlais tout à l’heure, est demeurée
PRÉFACE IX célèbre : « Napoléon T° faisait la guerre avec l'argent des vaincus. »
On la trouvera dans ces Mémoires d'Afrique, où le général Baratieri, qui sent le danger venir, grossir, se débat à la fois contre les menaces de Ménélick et contre celles de la Chambre : le rapatriement de trois bataillons italiens, la suppression de deux bataillons indigènes, la réduction du budget et des effectifs, la modification même de l’armement, qui met des fusils nouveau modèle entre les mains de soldats peu exercés. Il prévoit l'avenir, le noir avenir. Par deux fois il demande son rapatriement, donne sa démission. On ne l'écoute pas. On décrète de loin la victoire. Fata trahunt.
On l’a accusé d’avoir injustement engagé la bataille, alors que la veille on l’accusait encore de phtisie militaire. « La vérité est qu'autour de lui tout le monde voulait se battre, et que les reproches qu’il recevait de Rome l’avaient blessé au vif; il se fit un point d'honneur de prouver qu’il ne les méritait pas. Aussi avisé que Fabius le Temporisateur, dont il s’était approprié la méthode, il n’eut pas comme lui ce sublime entêtement, cette indifférence à l'opinion qui étaient la marque des vieux Romains. Mais il est en droit d'affirmer qu’il n’a pas la principale part dans la responsabilité du désastre. Ce qui a été vaincu à Adoua, c’est moins un général et son armée qu’une politique imprévoyante qui se targuait de faire facilement et à peu de frais des choses difficiles et coûteuses. »
Ainsi parle un juge non prévenu, Valbert, M. Victor Cherbuliez.
A la bataille d'Oumdurman, cette « exécution » de l’armée des mahdistes par l’armée anglo-égyptienne, trois hommes seulement, lorsque cessa la lutte, trois soldats du khalife,
se trouvèrent seuls, debout « en face des trois mille hommes
x PRÉFACE de la 3° brigade. » [ls entourèrent, dit M. G.-W. Steevens,
qui suivait l’armée du sirdar, with Kitchener as Khartoum, ils entourèrent de leurs bras la hampe du drapeau noir et nous regardèrent fixement. Deux tombèrent. Le dernier Derviche resté debout aspira l’air longuement : il invoqua à haute voix le nom de son Dieu et nous lança sa lance. Puis il attendit immobile. Frappé en pleine poitrine, il vacilla, tomba à genoux, puis en avant, la tête sur ses bras et la face tournée vers ses vainqueurs ‘. »
C'était le dernier des mahdistes, succombant avec le rêve du Mahdi en cette journée de boucherie où, en perdant quatre cents hommes à peine, les Anglo-Égyptiens en tuèrent onze mille, en blessèrent dix mille autres. Oumdurman, où les Derviches surent, devant d’admirables soldats bien armés, héroïquement attaquer et mourir, Oumdurman, qui ouvrait Khartoum, marquait la fin même de l'empire fondé par le Mahdi, et le drapeau noir et l'étendard vert flottèrent une dernière fois sous les schrnapnells et les balles des maxims. Mais si le sirdar, sir Horatio Kitchener, dont nous ne pouvons oublier la loyale conduite. avec le commandant Marchand, avait la gloire, ce jour-là, d’écraser à tout jamais les Derviches, un homme autrefois, un soldat, avait porté le premier coup à l’armée du Mahdi en lui arrachant Kassala, et du fond de. sa retraite il assistait à cette glorification du vainqueur anglais qui était pour lui comme le couronnement de sa vie de vaincu.
Car c'est son lot et son sort maintenant, à ce soldat qui fut en son pays, après les journée dse Kassala et de Coatit, si chaudement populaire, et que le président de la Cham bre, quittant son fauteuil, allait recevoir et embrasser lorsqu'il rentrait au Parlement. Il connait les gémonies après
1. Cité ettraduit par M Arvède Barine, Journal des débats, 23 octobre 1898.
PRÉFACE x!
les heures de triomphe, et les politiciens qui l’ont poussé aux aventures sont les premiers à l’accabler de leurs reproches, le rendant responsable non seulement de la défaite d’une armée, mais de la chute d’un cabinet. Adoua a fait tomber Crispi, cela ne se pardonne pas.
Et pourtant, le général Baratieri, redisons-le, avait, avec la conquête de Kassala, donné le coup de gräce au mahdisme, qui depuis n’a pu tenter une guerre d'expansion et de conquête. Et malgré toutes ces tentatives, malgré l’abandon dans lequel l'Angleterre laissait les troupes italiennes, malgré la terrible guerre contre toute l’Abyssinie, le mahdisme n’a pu prendre, depuis Baratieri aucune revanche sur l'Europe.
L'Italie avait donné sans compensation Kassala à l’Angleterre, qui ne voyait pas avec tristesse les Abyssins armés contre l'Italie, et cette occupation de Kassala par les Anglais leur rendait possible et facile la conquête du Soudan. Aujourd’hui la colonie d’'Érythrée est absorbée par l'empire anglo-égyptien; et si l’Europe laisse faire (elle laissera faire), l’Abyssinie sera peu à peu conquise par l’or anglais, la patience et la ténacité anglaises.
Et c’est ainsi que la plus belle opération militaire du général Baratieri, le fait Le plus heureux de sa vie, devait servir, non à l'Italie, son pays, et à la civilisation européenne, mais à la fondation d’une puissance anglo-égyptienne contre l'Italie et la population indigène.
Je ne m’appesantirai pas sur la terrible journée d’Adoua, qui est l’écroulement de ce songe : l'empire d'Érythrée. La bataille a été étudiée de près par des écrivains de mérite, et le général Baratieri la raconte avec une clarté saisissante. Il y eut, on l’assure, de la fatalité dans cette défaite, comme en bien d’autres. Tout cela est un coup de dés de la Destinée.
Un de nos capitaines d’artillerie, M. C. de la Jonquière,
xI PRÉFACE
qui a étudié de près la campagne et les quinze ans de politique coloniale des Jtaliens en Érythrée, a dégagé, avec beaucoup d’équité, la responsabilité de tous les chefs qui combattirent à Adoua. Depuis deux mois, une série de malchances rendait quasi inévitable le dénouement devant lequel le général Baratieri hésitait, redoutant le résultat et ne pouvant se résigner, lui, soldat, à battre en retraite. La fatalité même, je ne saurais trop le redire, semble s'être acharnée contre l’armée italienne. La position choisie comme premier objectif était bonne, les conditions de marche avaient été bien réglées. Et voilà que le général Albertone se trompe de col, prend un col de Chidane-Meret pour un autre, tandis que, pour soutenir la droite de la brigade indigène, « le général Dabormida s’engouffre dans ce long couloir du Mariam Sciavita où il devait livrer un combat absolument indépendant du reste de la bataille” ».
Du moins furent-ils, comme leurs soldats, admirables de dévouement et de courage, ces généraux enveloppés par des Abyssins. Il y avait là quatre généraux de brigade : deux se firent tuer, Arimondi et Dabormida; un autre, après le combat, était prisonnier, Albertone; le quatrième blessé, Ellena. Le 1°’ bataillon alpin avait perdu 15 officiers sur 19; le 11° bataillon d'Afrique, tous ses officiers, sauf un souslieutenant. Le verdict du conseil de guerre qui reproche à Baratieri d’avoir livré bataille « malgré l’énorme disproportion des forces », reconnaît que « le général Baratieri, après être resté en première ligne au feu, s’est retiré un des derniers du champ de bataille ».
IL faut rappeler ici ce mot d’un historien que citait G. Valbert: «La multitude ne comprend guère que les dévouements. » Baratieri cependant s’est dévoué, et, démission-