‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 30 sur 156 · Lettre du 18 août · texte numérisé non relu

Lettre du 18 août

2. Au résident à Saganeiti, — Asmara, 1° décembre 1894. Livre vert, XIII bis, n° 14.

tations, n'était peut-être pas encore décidé à trahir; il attendait qu'on lui donnât le signal et l’occasion de se révolter. La méfiance règne en souveraine dans ces esprits troublés, accoutumés aux actions les plus mauvaises et considérant comme des vertus la rébellion (en dehors du champ de bataille), la désertion et la trahison, pourvu qu'elles servent à augmenter la force et la puissance.

Le 15 décembre au matin, je fus avisé, d'Asmara, qu'un poste de la bande de Batha Agos avait disparu et que la ligne télégraphique avec Saganeiti était coupée. Immédiatement, bien que de prime abord cela me semblât absurde, je soupçonnai une révolte dirigée par Batha Agos, dans le but d'ouvrir l’Oculé Cusai à une invasion tigrine, en profitant du moment où toutes nos forces étaient employées sur l’Atbara, à plus de 500 kilomètres de Saganeili.

Je télégraphiai à Rome ce qui suit :

« Les Abyssiniens, sous le prétexte d'attaquer les Derviches, réunissent des forces considérables dans le Tigré. La disproportion entre les forces rassemblées et les promesses faites, les nouvelles venues du Choa et l'attitude contradictoire de ras Mangascia font croire à la possibilité d’une attaque par trahison. L’attitude de Batha Agos est suspecte!. »

Cette situation nous imposait trois choses urgentes :

Réprimer l'insurrection;

Assurer la sécurité de Cassala ;

Prévenir les hostilités tigrines.

Dans ce but, j'ordonnai par télégramme au major Toselli, qui était à l’Asmara, de se diriger le plus tôt possible, avec son bataillon (le 4° indigène) et une batterie, vers l’Oculé Cusai. Je fis immédiatement partir pour Cassala une importante caravane de vivres et de munitions, convaincu que la garnison, grâce au fort, pourrait tenir plusieurs mois. J’appelai la milice mobile, Je fis renforcer les troupes de Toselli dans l’Oculé Cusai par les garnisons d'Archico et de Ghinda. Je concentrai à l’Asmara le plus grand nombre de forces possible et je m'y rendis le lendemain (16 décembre), aussitôt après avoir reçu des nouvelles ultérieures de Cassala et de l’Oculé Cusai.

1, Livre vert, x1r1 bis, n° 1.

Le 17 décembre, j'écrivais immédiatement, de ARR à Mangascia, en lui demandant catégoriquement trois choses, à titre de garantie : 1° licencier les troupes rassemblées dans l’Entiscio!; 9 remettre les rebelles entre nos mains; 3° ordonner à ras Agos de poursuivre, comme il était convenu, Son mouvement contre

les Derviches, dans la direction de Tomat.

« Pendant ce temps, le major Toselli arrivait, le matin du 16, à Maharaba, à une bonne marche de l’Asmara et à une faible distance de Saganeiti. Il commençait habilement des négociations avec Batha Agos, pour obtenir la restitution du lieutenant Sanguinetti, fait prisonnier avec deux télégraphistes, et pour obtenir la soumission des rebelles. Le degiac Batha répondait par des protestations de fidélité pour le gouvernement. Il se plaignait seulement de Sanguinetti et jurait de le rendre, dès que les troupes italiennes se seraient retirées. Mais, en même temps, sur le marché du village, il se proclamait lui-même, devant ses soldats, chef indépendant de l’'Oculé Cusaïi; il se disait allié de Mangascia; il déclarait qu’il voulait se venger sur les Italiens, parce que ceux-ci avaient foulé aux pieds les droits des Abyssiniens, en incorporant des terres au domaine, en empêchant de brûler les bois, en construisant des routes et en menaçant les Abyssiniens d’un désarmement imminent.

« Les négociations, selon la coutume abyssinienne, traînèrent en longueur, à cause de l'intervention des prêtres catholiques et cophtes. Cela nous permit de gagner du temps, et le major Toselli, dans la journée du 17 et dans la matinée du 18 décembre, reçut des renforts qui lui permirent d’être maître de la situation, au point de vue militaire. Mais désormais il fallait rompre avec les hésitations et triompher du degiac par la force des armes, ainsi que je l’avais ordonné, le 17, par un télégramme envoyé de l’Asmara?. »

Le major Toselli, qui avait montré beaucoup de sagacité en conduisant les négociations, dirigea alors, avec promptitude et énergie, les opérations contre les rebelles, grâceaux renforts qui lui étaient parvenus à temps. |

Dans la matinée du 18 décembre, pendant que Toselli se dis=

1. Sur la route d’Adoua à notre frontière del’ Oculé Cusai, EE à demi- FH ns d'Adoua à Adigrat, . Livre vert, x111 bis, n° 56. Rapport sur les opérations de guerre.

posait à attaquer Saganeiti, il apprit que Batha Agos avait abandonné ce nid de la révolte, forte position dominante, entourée de bois et de rochers. Il en déduisit que le rebelle avait dû se diriger sur Halai, la clef de l’Oculé Cusai du côté de Massaoua!, pour désarmer et prendre la compagnie qui y tenait garnison (1e du 3° bataillon). |

était exact. Cette compagnie était commandée par le capitaine Castellazzi. Ce dernier, attendant du secours, cherchait à gagner du temps en négociant habilement, et pendant ce tempslà préparait une vigoureuse défense, sur le léger ressaut de terrain que couronne le petit fort. Mais il avait en tout 250 hommes contre peut-être 1,500 rebelles.

Pendant ce temps, Toselli dirigait sa petite colonne, par les sentiers difficiles, semés de précipices, qui conduisent de Saganeiti à Halaï, en suivant la crête des montagnes. Il arriva un peu avant 5 heures du soir, au moment où les nôtres, complètement entourés, achevaient d’épuiser leurs munitions?.

La compagnie d'avant-garde {capitaine Folchi) s’avance; elle est suivie par les compagnies Olivari et Gentile. Un feu très vif, venant d’au delà du village, annonce à Castellazzi sa libération prochaine. La batterie Ciccodicola peut tirer quelques coups de canon, pendant que les compagnies Galli et Cotta serrent, elles aussi, sur la tête et prennent leur formation de combat.

Les rebelles sont entre deux feux; Batha Agos tombe. Alors ses soldats s’enfuient, en descendant ce labyrinthe de montagnes qui rendent inextricable la contrée nord de l’Oculé Cusai. Le brouillard, qui, en ces hautes régions, accompagne et suit le coucher du soleil, empêche toute poursuite. Nos pertes sont de 11 ascaris tués et 22 blessés.

L’insurrection était étouffée ; il suffisait de purger le pays des brigands et de désarmer les habitants.

1. La colonne Toselli comprenait : la 2° compagnie du 3° bataillon (capitaine Folchi), la 2° du 4° (capitaine Olivari), la 3° du 4° (capitaine Gotta), la 4° du 4° (capitaine Gentile), la 5° du 4° (capitaine Galli), la batterie de montagne (capitaine Ciccodicola) ; en tout 1,036 hommes et Aipièces de canon. … La 5° compagnie du 3° bataillon (capitaine Alferazzi) était en marche, avec 207 hommes.

2, Halai (2,563 m.) domine immédiatement la vallée de l'Haddas (1,069 m.), qui conduit à Massaoua. Voir la carte générale de la colonie, à la fin de ce

volume,

On lit dans le rapport officiel du 25 janvier 1895! le récit de ce combat, si honorable pour le major Toselli et si brillant pour les armes de l'Érythrée, qui commença heureusement les opérations défensives contre l'invasion tigrine qui nous menaçait.

À vrai dire, les habitants de l'Oculé Cusai avaient été surpris par l'audace de Batha Agos; ils l’avaient suivi à laveuglette, sans se rendre compte des faits et sans grande sympathie.

Beaucoup probablement croyaient s'associer à une démonstra: tion, ou à une protestation, selon la coutume abyssinienne; et les soldats de la bande avaient, en grande partie, obéi à l’appel aux armes, par discipline envers leur chef.

Cette singulière façon de considérer ses devoirs envers le gouvernement a ses racines dans les antiques coutumes de POculé Cusai. Ce pays était autrefois administré par des assemblées populaires, il avait des traditions à peu près républicaines et il nommait ses chefs militaires, qui étaient chargés de le protéger contre les razzias. Au contraire, au delà du Mareb et du Bélésa et dans le Seraé lui-même, les coutumes étaient essentiellement féodales. Du reste, la constitution purement républicaine et indé-

pendante de l'Oculé Cusai était voulue par la structure du pays,

tout parsemé d'ambas, sortes de forteresses naturelles, aux parois abruptes, sur lesquelles s’élèvent les villages, faciles à défendre contre les incursions des brigands, dont, avant notre prise de possession, toutes les populations étaient la proie.

La mort de Batha Agos permit de réduire promptement le pays à l’obéissance. Le désarmement nous fit obtenir la remise d'environ 1,200 fusils, pendant que 300 étaient en distribution près des soldats des bandes restées fidèles.

Mais en même temps la bourrasque se formait dans l’'Entiscio,

précisément sur la route la plus courte du Tigré à l’'Oculé Cusai. Tesfai Antalo, d'Adigrat, s’avançait en ennemi, avec sa bande, vers le Scimenzana, région que l’on peut considérer comme une dépendance de l’Oculé Cusai, vers l’'Agamé, et il en exigeait une contribution de guerre. Ras Mangascia était venu d'Adoua dans l’Entiscio, d’où il pouvait se diriger, soit vers le Scimenzana, soit sur Saganeili, alors que lui et ses guerriers auraient dû se

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