Livre vert, xr11 bts, n
trouver dans le Sciré à la frontière ouest, contre les mahdistes. Et, ce qui était encore plus suspect, il y avait reçu les chefs de la révolte, qui s'étaient enfuis de l’Oculé Cusai, après la déroute d'Halai, et il les avait traités avec une singulière distinction. Scimper! et bascia John écrivaient, d’Adoua, des lettres alarmantes, et Mulazzani devait se tenir sur ses gardes, car il risquait d’être rétenu prisonnier. Tout le Seraé et l’'Oculé Cusai, vers le 20 décembre, étaient en émoi, dans l'attente de l'invasion; notre bande de Tesfu Mariam?, renforcée par tous les hommes capables de porter les armes, occupait la crête du Mareb, prête à repousser les attaques et à couvrir Adi Quala.
Ras Mangascia ne répondit que le 21 à mon ultimatum du 17. La réponse était cordiale dans la forme, mais nulle dans le fond. Il adressait des protestations d'amitié et condamnait les rebelles, mais il évitait de répondre sur deux des demandes essentielles : le licenciement des troupes rassemblées dans l'Entiscio et la remise des rebelles entre nos mains.
La révolte étant maîtrisée, il était nécessaire de prévenir, sur la frontière sud, la trahison des Tigrins, en utilisant la belle position du fort d'Adi Ugri, que j'avais fait construire dès 1892. Aussi, pour le jour de Noël, je concentrai rapidement, dans cette position, 3,500 réguliers, et j'écrivis, le 25, une nouvelle lettre à ras Mangascia. Dans cette lettre, je lui rappelais son devoir, et je le sommais de dissiper les doutes, en prenant une attitude en rapport avec les conventions établies, auxquelles le gouvernement italien était toujours resté fidèle.
Cette lettre, très urgente, resta sans réponse; pendant ce temps-là, le lieutenant Mulazzani devait fuir d'Adoua pour éviter le sort de Sanguinetti; nous étions aussi informés que ras Agos avait reçu des ordres lui prescrivant de rejoindre, avec ses soldats rassemblés dans le Sciré, ras Mangascia, dans l'Entiscio.
1. Scimper, fils d'un Allemand établi en Abyssinie, était notre informateur à Adoua; il avait épousé la fille de bascia John.
2. Tesfu Mariam est encore actuellement chef du Seraé et commandant de la bande territoriale qui réside à Adi Quala (Mai Tzade), à la frontière du Mareb, sur la route d’Adoua. Un peu au sud d’Adi Quala, le vaste haut plateau du Mareb descend en pente dans la vallée du Mareb par les gorges de Gundet. Adi Quala est à 2,150 mètres d'altitude; l’eau du Mareb est à 1,200 mètres. La crête du Mareb est l’arête rocheuse qui domine la rive droite du fleuve. Voir la carte générale de la colonie, à la fin du volume.
Dans le rapport officiel, les raisons de la marche sur Adoua sont expliquées. Il n'y avait pas de temps à perdre. Un coup de main hardi aurait impressionné l'esprit des Abyssiniens, tout en
nous donnant peut-être l’occasion de les battre pendant qu'ils
étaient partagés en deux groupes, un dans l’Entiscio, l’autre dans le Sciré. Peut-être aurait-il décidé nos ennemis d’au delà du Mareb à abandonner ras Mangascia; peut-être aurait-il déterminé celui-ci à se soumettre.
Les habitants de l’Adirbate, sur la rive gauche du Mareb, jusqu'au Bélésa, étaient avec nous ; ils déploraient la trahison qui exposait ce malheureux pays aux guerres et aux massacres. La route d’'Adoua était ouverte, la bande de Tesfu Mariam avait poussé ses avant-postes au delà du Mareb, la nécessité nous pressait, il fallait aller vite pour que l’incendie ne se propageût pas au milieu de ces populations si excitables et si passivement soumises aux chefs féodaux. Les Derviches étaient toujours sur l’Atbara ; même ils y réunissaient des forces plus considérables, pendant cette saison plus propice; on devait donc prévoir que la prolongation d’une situation critique, vers le sud, les aurait amenés à nous attaquer à l’ouest. En temporisant, on aurait exposé à un danger imminent Agos Tafari!, qui tenait la campagne, dans l’Agamé, contre Tesfai Antalo et s'était déclaré le vassal des Italiens; on aurait aussi donné le temps, aux autres chefs de l’Abyssinie centrale, de venir renforcer les bandes tigrines, ainsi que, selon toute probabilité, cela avait été décidé à Macallé.
Dans la nuit du 27 au 28 décembre, nous occupâmes le col de Gasciorchi, clef d'Adoua vers le Mareb; et, dans l’après-midi du 28, le corps d'opération dressa le camp au sud et au sud-est d’'Adoua. La plus grande partie des hommes valides étaient au camp de Mangascia, et le chitet® continuait à battre, contre nous, dans toutes les provinces de l’Abyssinie septentrionale et même centrale. Ras Agos avait tourné au large, vers le sud, et, avec environ 2,000 hommes, il s’était réuni à Mangascia dans l’En-
1. Agos Tafari, un des chefs feudataires de l’Agamé, faisait la guerre pour son compte d’abord contre ras Sebath, puis contre Tesfai Antalo, scium (chef) de l’Agamé; il prétendait avoir droit à la souveraineté sur tout le pays.
© 2. Chitet, tambour; battre le chitet. appeler les guerriers aux armes; les
chitet signifie encore milice territoriale, ou mieux l’ensemble des hommes capables de porter les armes, non encadrés, mais tenus au service de guerre,
tiscio. Il ne fallait pas exposer notre propre ligne de communication, pour attaquer, dans les montagnes, un ennemi qui occupait, à bien peu près, les positions que nous avons occupées ensuite, contre le camp de Ménélick, en février 1896, d'autant plus que toutes les nouvelles s’accordaient pour donner à l’ennemi plusieurs milliers d'hommes, qui allaient toujours en augmentant; en outre, toute attaque de notre part aurait exposé notre flanc droit aux bandes ennemies venant du sud. Les plus hardis auraient alors préféré laisser Adoua derrière nous, pour marcher à l'attaque du camp tigrin, dans l’Entiscio; mais il me sembla alors (et en ce moment encore j'en suis davantage persuadé) que ce serait une témérité inexcusable que de risquer le tout pour un succès douteux, car nous ne pouvions compter Sur la surprise et nous devions attaquer, après une longue marche un ennemi occupant une position formidable. Que l’on songe aux phases de la double journée de Coatit, malgré la surprise, la supériorité de nos positions et la domination assurée du pays.
L'eccighié Theofilos et le clergé d’Axum firent quelques tentatives pour rétablir la paix. J’accueillis les envoyés avec bienveillance et je me montrai disposé à accepter des préliminaires. Dans la proclamation lue dans toutes les églises, dans mes discours comme dans mes lettres, je disais que J'étais venu, avec des troupes, pour ramener Mangascia à la paix conclue par le traité du Mareb et jurée sur l'Évangile. — Mais l’eccighié Theofilos, malgré mes invitations répétées, ne vint pas d'Axum à Adoua, par peur d’être pris en otage, ainsi qu'il le confessa lui-même et comme le voulait sa nature d’Abyssinien.
Ces tristes soupçons, qui tirent leurs origines d’habitudes séculaires, rendent les négociations d’autant plus pénibles et d'autant plus difficiles que, de part et d’autre, on craint un piège. Il semblait qu'il fût de l’intérèt de Mangascia de gagner du temps pour avoir des renforts, probablement convenus avec les chefs du centre de l’Abyssinie, et pour permettre au chitet des pays les plus lointains de le rejoindre dans l’Entiscio.
Les populations abyssiniennes, avec une partie du clergé, étaient d'abord bien disposées pour nous, parce qu’elles espé- Yaient que nous conclurions la paix et que nous préviendrions Pinvasion choanne qui les menaçait. Mais ces populations se irésignent facilement à obéir aveuglément à celui qui, pour le
moment, exerce le pouvoir, qu'il soit chef ou roi. Ceci est inhérent à la nature humaine; mais cês sentiments ont pénétré plus profondément que partout ailleurs dans le caractère et les habitudes des Abyssiniens. L'histoire de ce peuple est une suite” ininterrompue de trahisons, de luttes et de factions entre les puissants, d’exactions sur les faibles, de spoliations et de razzias qui ont réduit ce peuple à n’avoir aucune conscience de luimême, aucune idée d’un droit quelconque, aucune volonté; et pourtant le peuple abyssinien est courageux, intelligent, plein d'imagination, et il a hérité d’une civilisation relative.
Ajoutez à cela les bruits que l’on répandait sur les Italiens : on nous accusait d'être des athées ou des persécuteurs de la religion, des spoliateurs de terres, des ravisseurs de femmes ; on répandait encore bien d’autres calomnies, qui, fausses, apparentes ou vraisemblables, se propagent, en toute circonstance, et sont acceptées par un peuple ignorant et mobile, factieux et fantasque.
Militairement et politiquement, il nous fallait quitter Ali nous ne pouvions y résoudre complètement le problème, ni par la paix ni par la guerre, et nous y perdions un temps précieux. Indépendamment de ces raisons politiques et militaires concernant l’Abyssinie, nous en avions d’autres encore qui nous obli= geaient à abandonner Adoua : c'étaient les menaces des mahdistes sur l'Atbara, menaces qui pouvaient, d’un moment à l’autre, se terminer par une attaque# |
Aussi, voyant cesser les négociations pour un arrangement, et voyant ras Mangascia accumuler ses forces sur la route de l Oculé Cusai, je résolus de battre en retraite, d’Adoua dans le Seraé afin de me servir comme point d'appui du fort d’Adi Ugri, pour prendre en flanc une invasion probable, dont J'avais pénétré le” but et la direction générale. 1
Les événements sont suffisamment décrits dans le rapport off | ciel sur le combat de Coatit et dans la lettre qui le précède (lets | tre du 4 janvier, d'Adi Ugri). Ces deux documents sont publiés.
dans le livre vert. |
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1, xuu1 bis, n°° 25 et 56.