CHAPITRE IX
ADIGRAT ET ADOUA
Mangascia demande la ‘paix et menace l’Agamé (10 mars). — Camp de Sénafé (14 mars 1895). — Agos Tafari. — Occupation d'Adigrat et d'Adoua (23 mars et 1° avril 1895). — Instructions au major Ameglio (7 avril). — Tentatives de paix (9 avril).
Pendant que les deux bataillons blancs, arrivés de la mère patrie, commençaient à s'organiser dans la colonie, et pendant que l’on s’occupait d'augmenter les troupes indigènes, la question de l’Agamé et du Tigré arrivait à maturité.
Je n'avais pas cru à propos de franchir la frontière, au lendemain de Sénafé, et cela (comme j'écrivais alors au ministère) parce que « l'occupation politique et militaire du pays, avec des forces régulières, aurait d’abord dépassé les pouvoirs du gouverneur, en raison des engagements qui en auraient été la conséquence. De plus, cette occupation nous aurait obligés à pénétrer dans l’intérieur du pays bien au delà de la frontière; il nous aurait fallu, en effet, occuper les points ayant une réelle valeur stratégique, et il eût été difficile et peut-être dangereux de communiquer avec ces positions, au milieu des populations soulevées et avec les bandes des Tigrins, qui, après la défaite, se seraient probablement sauvés dans la montagne.
« D'autre part, les forces disponibles de la colonie n'auraient pas été suffisantes, et la campagne, préparée pour repousser sur le Gasce une invasion éventuelle des Derviches de l’Atbara, ne pouvait raisonnablement s'étendre au delà de l’extrême frontière qui lui était diamétralement opposée. »
1. Rapport officiel sur les combats Coatit-Sénafé du 25 janvier 1895, xrx dus, n° 56, page 55.
On ne pouvait pourtant pas laisser l’Agamé et le Tigré à la merci de ras Mangascia; car il y avait à craindre, pour nous, que celui-ci ne profitât de la retraite, devenue indispensable pour nos. troupes, du congédiement nécessaire de la milice et de léloiognement de nos postes de défense, pour tenter, sinon une inva— sion, tout au moins des incursions avec ses bandes. Et le fils du roi Jean aurait trouvé, dans le Tigré, comme dans l’Agamé, des. partisans prêts à l’accueillir et à le soutenir.
Mangascia, avec quelques centaines de fidèles, s’était retiré vers Macallé, localité qui a les communications les plus directes avec l’'Abyssinie centrale et méridionale. C'était à Macallé, dans. ce pays préféré de son père le roi Jean, qu'il comptait le plus de fidèles partisans; c’était là qu’il pouvait trouver les moyens de vivre largement; c'était cette localité enfin qui lui offrait la meilleure route pour battre ultérieurement en retraite, ou pour avancer contre l’'Agamé. Pendant ce temps, Agos Tafari, à la suite d’un entretien avec moi, dans la combe de Sénafé, partait, suivi de quelques douzaines d'hommes, pour se rendre à Adigrat.
Degiac Agos uold Tafari, dont nous avons déjà parlé dans le chapitre VI, depuis plusieurs années menait une existence vagabonde, au milieu des montagnes de l’Agamé orientale, entre le mont Azimba et le mont Auda. Il s’était révolté d’abord contre Sebath, puis ensuite contre Tesfai Antalo, ou mieux contre ras Mangascia. Il se déclarait volontiers l’ami des Italiens et il s'abstenait de venir piller sur notre territoire. De temps en temps, il adressait une lettre, soit à moi, soit au colonel de Maio‘, pour lequel il professait une dévotion spéciale, soit au lieutenant Sanguinetti : il écrivait pour demander des armes et des munitions, que naturellement il ne reçut jamais. Parfois il se donnait l'air d’être le maître de l’Agamé; mais son fils était près du P. Bonomi, à l'Asmara, servant en quelque sorte d’otage pour garantir sa fidélité. Pendant l’insurrection de l’Oculé Cusai, il augmenta le nombre de ses soldats et envoya fréquemment des messagers qui nous apportaient des nouvelles; pendant la seconde journée” de Coatit, il promit d’inquiéter les Abyssiniens en les attaquant sur les flancs et par derrière. Au lendemain de Sénafé, il apparut,
4. Le lieutenant-colonel de Maio, en 1892-93, commandait la zone d'As-#
mara: il fut ensuite attaché militaire à l'ambassade italienne de Saint- Pétershbourg.
dans le camp italien, avec des soldats, en nous disant que plu-
sieurs de ses fidèles partisans avaient pénétré, en armes, dans
l'Agamé. Si Agos Tafari avait pu se maintenir à Adigrat, ou,, pour mieux dire, dans la position d’'Adagamus, la frontière, de ce
côté, se serait trouvée protégée contre une tentative quelconque
ayant une certaine importance. D'autre part, Agos Tafari, en exer-
çant le pouvoir, à Adigrat, aurait enlevé à Mangascia les partisans
que celui-ci avait dans l’Agamé; car c’est une habitude invétérée,
chez les Abyssiniens, de s’incliner devant tout pouvoir constitué,
surtout quand la victoire lui sourit.
Même à Adoua, ou plutôt surtout à Adoua, je cherchais à gagner des partisans pour saper le pouvoir de ras Mangascia. Peccighié Theofilos sortait de sa retraite et semblait bien disposé à se mettre de notre côté. Maïs c’était un prêtre astucieux, voulant tout sauver, dans n'importe quelle éventualité. Les habitants d'au delà du Mareb, qui s'étaient montrés partisans de l'Italie, demandaient protection; mais il n’était point facile de les protéger sans recourir à une intervention armée, et cette intervention me semblait prématurée. Pour le moment, le lieutenant Mulazzani, notre résident à Adoua, avait comme instructions : d'aider à faire prévaloir l’autorité des petits chefs aux dépens des chefs supérieurs; d’enréler beaucoup de Tigrins, qui auraient fait leur service dans la zone lointaine de Chéren; d'entretenir des négociations avec le clergé : car si le clergé est influent dans toute l’Abyssinie, il l’est bien plus encore dans le territoire de la cité sainte d’Axum:; de découvrir la trame ourdie par Mangascia et d’en empécher les effets.
Le Tigré et l’'Agamé nous étaient ouverts, et la tentation était grande, aussi bien à Rome qu’à Massaoua.
À la Consulta, les avis des conseillers écoutés par les ministres des affaires étrangères et de la guerre étaient divisés. Le docteur Nerazzini, partant de cette idée (probablement exacte quand 1l écrivait) que Mangascia était « acculé dans les montagnes du Tembien, comme un bandit », semblait déconseiller, pour le moment, au point de vue politique, l'occupation des pays au delà du Mareb, et ajoutait! :