‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 41 sur 156 · Livre vert, xx1r1 bis, n · texte numérisé non relu

Livre vert, xx1r1 bis, n

« Je me crois autorisé à parler comme je le fais, par la ferme attitude et le prudent recueillement qu’a pris le général Baratieri, après ses victoires, car lui seul peut juger de ce que l’on doit faire, puisqu'il possède seul tous les éléments du jugement: Je dis donc combien cette attitude expectante est conforme à mes convictions. Grâce à cette attitude, nous ne pouvons rien perdre, et nous pouvons encore beaucoup gagner, car nous donnons le temps nécessaire à l’évolution naturelle des choses du Tigré; les intentions de Ménélick pourront se manifester plus claire= ment; la discorde entre les chefs tigrins et l’empereur pourra peut-être s’accentuer de nouveau et devenir plus sérieuse. Pendant ce temps-là, nous laissons les troupes, nouvellement arri-= vées, s’acclimater au nouveau milieu et aux nouveaux contacts; nous augmentons les cadres et l’organisation de ces troupes indis gènes qui, seules, se prêtent aux mouvements dans la périphérie de nos possessions; nous nous préparons enfin à la solution définitive d’un autre problème, c’est-à-dire que nous nous préparons à réduire à l’impuissance la réaction qui nous menace inévitablement de la part des Derviches. »

Voilà ce qu'écrivait le docteur Nerazzini, à Rome, le 26 janvier 1895. A la même date, à Rome, le capitaine Perini, qui, après

avoir étudié la colonie et avoir pris part à tous les précédents

événements, était alors attaché au ministère des affaires étran= gères, rédigeait un mémoire pour le ministre des affaires étran= pousser nos troupes au delà de la frontière sud de la colonie; et, entre autres choses, il écrivait ceci :

« Nos soldats, au lieu de rester spectateurs oisifs des prépa= ratifs hostiles dirigés contre nous, serviront de noyau autour duquel viendront se grouper tous ceux qui, dans le Tigré, con= templent avec envie l’état florissant de l'Érythrée. Ceux-là sont les plus nombreux, je dirais presque que ce sont tous les Tigrins, s’il n'y avait point les chefs, parce que ces derniers considèrent

comme compromis leurs abus de pouvoir, leur immense vanité et

gères. Dans ce mémoire, il soutenait cette idée que l’on devait,

la vénalité qui actuellement les distingue. » Dans la colonie press

que tout le monde, surtout les militaires, était de cette opinion!

Mais j'étais décidé à ne point franchir la frontière, si ce nest, dans le but de prévenir une nouvelle levée de boucliers de la part.

de ras Mangascia, et par suite une menace pour notre territoires

J'avais manifesté cette intention, au lendemain de Sénafé. Mes projets sont indiqués non seulement par mon retour à Massaoua, par les mesures pacifiques prises par moi et par les demandes d'instructions que jadressai, lors de l’annonce de l'envoi de troupes blanches; mais ils sont encore indiqués par les travaux mêmes de fortification que j'ai ordonnés, non pas à Adi Caie, sur la frontière du Scimenzana, ni plus en avant encore, vers Adigrat, par exemple à Sénafé, porte de l’Agamé, mais à Saganeiti, sur la frontière septentrionale de l'Oculé Cusai, dans le but purement défensif de garder l’Oculé Cusai et les routes qui conduisent à Massaoua.

Si mon plan avait compris l'annexion permanente d’Adigrat et d'Adoua, les fortifications auraient été certainement poussées, vers le sud, en des localités qui, indépendamment de leur valeur défensive, auraient pu servir de base à une attaque.

Donc, au lendemain de Sénafé, les ministres qui avaient autorité sur la colonie désiraient, en principe, prolonger vers le sud le territoire de l'Érythrée. Ils y étaient probablement poussés par les manifestations favorables de l'opinion publique. Parmi les conseillers officiels, l’un croit qu'il faut aller de l'avant; l’autre, tout en admettant la dispersion des forces tigrines, préfère attendre. Et moi, tout en acceptant l'objectif si séduisant que l’on me proposait, je croyais devoir attendre des forces plus considérables, un temps plus favorable et des menaces effectives. Je fus alors jugé trop prudent; l’année suivante, je fus accusé de témérité. Mais, à ce moment-là, comme depuis, j'ai toujours conseillé la prudence. Et maintenant encore, je puis répéter ce que j'ai dit dans une réunion de plusieurs députés, Le 1° août 1895, à Rome, que, dans la colonie, on n'avait fait aucun mouvement militaire sans y être amené par les nécessités de la défense.

J'étais d'autant plus prudent, que j'étais convaincu qu’il n’aurait été ni digne ni sage d'entrer dans un pays sans l’occuper d’une façon stable. L’occupation d’Adigrat aurait imposé l’occupation d'Adoua, car, au double point de vue militaire et politique, il était dangereux et imprudent de ne fermer qu’une seule des deux voies d’invasion et de laisser le Tigré au pouvoir de Mangascia et en proie à l’anarchie; cette région aurait, en effet, pénétré, comme un coin, dans le cœur de la colonie et ne lui

De RE LA PE à EL

aurait laissé aucune trêve. Et alors j'aurais dû employer jusqu'aux troupes italiennes, qui sont moins aptes aux opérations dans les montagnes de l’Abyssinie ; j'aurais dû les employer loin de la base, avec des routes extrêmement difficiles; il aurait fallu résoudre des problèmes logistiques toujours nouveaux et de plus en plus compliqués. J'aurais dû surtout contre-battre les. guérillas indigènes sur des échiquiers, et dans ces circonstances, bien autrement embrouillées et difficiles que ‘dans les guerres d'Espagne et du Tyrol.

Je cherchais donc à augmenter les troupes indigènes, avec le calme nécessaire, parce que les enrôlements précipités en aus raient diminué la valeur. L'augmentation était indispensable, même en restant sur une défensive vigilante, d’abord parce que, l'entente avec les Tigrins étant rompue, il n'était pas probable que ceux-ci, bien que battus, restassent longtemps avec la honte de la défaite; ensuite, parce que la question mahdiste était toujours palpitante, puisque nous n avions pas à compter sur les Anglo-Égyptiens ni sur l'occupation, de leur part, de la ligne de l’Atbara. |

Pendant ce temps, le ministre des affaires étrangères m'écri= vait, le 1° février 1895 : « Ma correspondance privée avec vous arrive à peine à suivre vos succès, pour lesquels je dois vous réitérer mes félicitations. Plus que jamais le gouvernement et le: pays ont confiance en vous... Quant au Soudan, la position qui, au point de vue politique, est la plus avantageuse pour nous, est" celle d’une défensive pure et simple à Cassala, mais d’une défensive assurée, qui empêche les incursions des Derviches, entre Cassala et l'Érythrée. Quant au Tigré, qui nous est désormais | ouvert, notre situation ne peut certainement pas, ni au point de | pue politique ni au point de vue militaire, retourner au statu quo ante. Nous songeons, pour cette région, à une défensive qui ne, | soit pas passive. Il faut que les moyens de la défense permettent, de prévenir, par la rapidité des mouvements, une incursion abyssinienne sur Massaoua. Il faut encore ne pas affaiblir la | défense, soit au point de vue militaire, en donnant une extension excessive à la surveillance, soit au point de vue politique, en | plaçant sous notre domination directe de nouveaux territoires, | qui pourraient fournir un nouvel aliment à l'hostilité des po=. pulations abyssiniennes. Quels sont les points à fortifier dans |

l'Oculé Cusai et jusque dans l’Agamé? Quelle protection y a-t-il lieu d'accorder aux populations d'Adoua et d'Axum? Ce sont là des quéstions que nous ne pourrons résoudre qu'après avoir reçu vos propositions motivées. Comme vous connaissez nos ditficultés financières et les tendances de l'opinion publique à adopter le programme d’une défensive sûre {défensive que vous avez rendue glorieuse), vous étudierez ces questions, sans faire abstraction de notre avenir, en Abyssinie; vous vous baserez plutôt sur le principe d’une défensive plus large et plus complète, qui n'est plus maintenant forcément limitée au Mareb*. »

Au milieu de ces phrases obscures, entortillées et parfois contradictoires, on distingue les idées principales du gouvernement à Rome. Le Tigré est ouvert; défensive non passive; impossible de retourner au statu quo ante; fortifications jusque dans l'Agamé ; protection aux habitants d'Axum et d'Adoua ; la défense peut aller au delà du Mareb.

Qu'on remarque bien cette date du 1° février et cette circonstance que la dépêche ministérielle répondait à ma demande précise adressée par télégraphe, le 22 janvier : Le ministère veut-il l'offensive contre l'Abyssinie, avec ou sans l'annexion éventuelle de nouveaux territoires ?

Que l’on examine cette lettre, en la comparant avec les télégrammes du président du conseil, du ministre de la guerre et du même ministre des affaires étrangères, télégrammes cités plus haut, et que l’on juge qui poussait à la guerre un général, au lendemain d’une victoire qui avait dispersé et détruit l'armée ennemie.

En tout état de cause, les préparatifs militaires en devaient être d'autant plus sérieux, bien que l’idée de la défensive persistât chez moi, ainsi que l'indique ma lettre du 16 février. Dans cette lettre, j’affirme au ministre que, au commencement de mars, la colonie sera prête à toute éventualité, et je rends un compte détaillé de tous les préparatifs militaires ?... « Notre préparation sera telle, que nous pourrons considérer sans aucune appréhension l'éventualité d’un retour offensif de ras Mangascia, aidé des renforts qu’il espère de Ménélick. »

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