Livre vert, xx111 bés, n
Ce n’était pas l’idée d’une expansion territoriale et politique qui devait nous pousser vers le sud; nous y étions appelés par le besoin d’une défense non passive de l'ancienne frontière.
En effet, Mangascia, le lendemain de Sénafé, écrivait à Ménélick pour lui demander du secours contre les Italiens. Il s’adressait à toute l'Ethiopie pour nous susciter des ennemis. Il avait ourdi une nouvelle trame et avait recours à de nouvelles manœuvres pour trouver des partisans, dans l’Agamé et le Tigré. Il envoyait des messagers jusqu'au Ghedaref, pour chercher à s'entendre avec les Derviches. Il rassemblait des soldats à Macallé et à Antalo, pour attaquer Adigrat et marcher contre la colonie. Dès le 10 mars, je pouvais télégraphier, à Rome, que Mangascia avait k,000 hommes, à une étape d'Adigrat (Ausien) et qu’il y attendait ras ÂAlula, avec 1,000 Tigrins provenant du Choa.
Mais le fils du regus Jean ne s'en tenait pas aux préparatifs de guerre. Peut-être pour montrer sa bonne volonté au clergé et aux paysans tigrins qui désiraient la paix, peut-être aussi pour masquer ses projets, il envoyait, pour négocier avec le gouvernement de l’Érythrée, un homme avisé, mais d’un rang peu élevé. Cet homme, Gabré Michael, qui s’était beaucoup attardé en route, était reçu par moi, à Massaoua, le 11 mars, au moment où me parvenait la nouvelle que Mangascia avait occupé Ausien (Haussen), position qui menace à la fois Adigrat et Adoua!.
En pareille occurrence, il fallait être en mesure de prévenir une attaque.
Par suite, après en avoir avisé télégraphiquement le ministère, je pris, le 14 mars, les dispositions nécessaires pour réunir un camp d'observation, à la frontière de l’Agamé, et je me rendis à l’'Asmara. Le camp fut installé dans la combe de Sénafé, localité qui, au point de vue stratégique et tactique, est plus apte à couvrir la colonie et à soutenir notre protégé Agos Tafari, reconnu, par nous, seigneur de l’Agamé.
Mes intentions sont indiquées à la fin de ma lettre du 14 mars 189527: |
« Un semblable fait (l'occupation de l’'Agamé par Mangascia) diminuerait l’ascendant que nous avons acquis au delà du Ma-
reb et du Bélésa, grâce à la victoire de Coatit et à la poursuite!
de Sénafé. Il enorgueillirait le ras vaniteux, il amènerait beau-
1. Voir la carte générale de la colonie, à la fin de ce volume. 2. Livre vert, xxr1t bis, n° 35.
coup de chefs tigrins à faire cause commune avec lui; et même, dans ce milieu faux où tout s’exagère, il pourrait être représenté comme un succès sur les Italiens. »
« La concentration des troupes à Sénafé, qui est la porte de l'Agamé, tend à prévenir ces inconvénients et a pour but d’amener ras Mangascia à licencier ses troupes, et même à conclure une paix donnant à la colonie des garanties et des avantages suffisants. »
Aussi, pendant que le camp se réunissait, les négociations continuaient ; car, selon moi, la meilleure solution du problème abyssinien aurait été la conclusion d’une paix durable avec ras Mangascia, pourvu que celui-ci offrit des garanties suffisantes pour l’observer.
Mais c’eût été imprudent d'ajouter foi à de simples serments.
Au lieu du désarmement promis, le recrutement des soldats continuait dans les camps ennemis de Macallé, d’Ausien et d'Antalo ; et, sans une résolution énergique, Adigrat serait tombé entre les mains des Tigrins, à notre honte. Nous aurions encore eu à redouter une invasion imminente, dans le Scimenzana et dans l’Oculé Cusai, pays qui s’était déjà révolté et qui était désarmé.
Les troupes étant réunies à Sénafé, et l’ultimatum enjoignant au ras de congédier ses soldats étant resté sans effet, il était nécessaire d'opérer vigoureusement et rapidement. D’un moment à l’autre, une bourrasque pouvait éclater sur la frontière occidentale du Soudan, où « Osman Digma!, nommé au commandement des opérations contre Cassala, rassemblait les Hadendoas et disposait, entre le Ghedaref et les rives de l’Atbara, de plusieurs milliers d'hommes (6,500 fusils, 3,800 lances, 1,200 chevaux) ».
Par suite, le 19 mars 1895, je télégraphiais à Rome? : « 4 Mangascia ne nous donne pas des garanties sûres, je considère comme nécessaire l'occupation d'Adigrat. En conséquence, je serai, le samedi 23, à Sénafé, avec trois bataillons, deux batteries et des bandes, 4,000 hommes en tout. » Le ministère ne répondit rien, et le 23 je télégraphiais de Sénafé : « Mangascia n'obéis- Sant pas à l'ordre qu'il a recu de désarmer et continuant à molester l’Agamé, je franchirai demain la frontière, et après-demain Je serai à Adigrat à la tête des troupes. »
1. Télégramme du 17 février, livre vert, xxi1r bis, n° 31. 2. Livre vert, xx11x bis, n° 38.
Il est inutile de rappeler l'occupation de l’Agamé et la pointe lancée, contre Macallé, sous les ordres du colonel Pianavia. Les récits détaillés sont publiés dans le livre vert'. L’inconvénient essentiel de l’occupation était, sans doute, la plus grande exten= sion de la colonie, ce qui nécessitait des dépenses plus considé= rables et des troupes plus nombreuses.
Mais se retirer d’Adigrat, après avoir chassé Mangascia d’Ausien et de Macallé, sans l'avoir battu, loin d’être une solution, aurait compliqué les choses et aurait de nouveau laissé aux prises Agos Tafari avec son plus puissant adversaire. On aurait ouvert ainsi la voie de l’Oculé Cusai à l'invasion tigrine. D’autre part, on ne pouvait pas occuper Adigrat sans avoir dispersé, ou tout au moins sans en avoir imposé, par notre présence, aux. groupes des partisans de Mangascia qui s'étaient formés du côté d'Adoua, menaçaient nos partisans du Tigré et, d'un moment à l’autre, pouvaient entrer dans le Seraé.
Il est vrai que l'occupation d’Adigrat nous donnait un notable avantage politique et stratégique. En effet, la capitale de l'Agamé domine la principale ligne de communication entre Massaoua et l'intérieur de l’Abyssinie; de plus, c'est d'Adigrat que partent; vers l’est, les communications avec Pian del Sale, ainsi que celles qui conduisent à la baie d’Anfila, à travers les tribus des. Ménéfen, des Bellesu Hasu et Rassamo (Dahoimelas); c'est d’A= | digrat que part, vers l'ouest, la communication avec Adoua. Tous tefois, ni ces considérations, ni l'avantage d’annexer à la colonie un vaste territoire, mieux arrosé et plus salubre que le haut pla= teau érythréen, ni même l'espoir de mieux organiser et d’unir à. nous, contre une éventuelle invasion choanne, les tribus musul=, manes, nomades ou fixées sur le versant de la mer Rouge, ne. m'auraient amené à occuper le pays, si les nécessités, de la dé* fense ne m'y avaient pas obligé. 1
L'occupation d’Adigrat et d’Adoua fut-elle une erreur? Après les événements, on pourrait répondre affirmativement, soit à | cause des inconvénients déjà indiqués, soit parce que Ménélick, sans l'occupation des territoires situés au delà du Mareb= Bélésa-Mai Muna, n'aurait peut-être pas fait la guerre à la colo= nie. Mais l’on pourrait croire aussi qu'il l'aurait faite également(et|
1. xu1 Dis, Rapports des 14 mars, 27 mars et 10 avril, n° 76, 82, 89.
alors plus facilement, à ce qu’il semblait à tout le monde); car il aurait eu, dans le Tigré et dans l’Agamé, d’abord ses avant-postes, puis une excellente base d'invasion dans le Scimenzana et dans l'Oculé Gusai. Il est probable aussi que notre inaction l’aurait enhardi, et que les Tigrins de ras Alula auraient plus et mieux soufflé sur le feu. Mais pouvait-on laisser Mangascia parcourir, à son gré, les territoires situés au delà de Ja frontière ? Et, une fois entrés dans le pays, devions-nous l’abandonner immédiatement?
Voilà les demandes que l’on peut faire maintenant, mais auxquelles on ne peut répondre que par des conjectures changeantes et trompeuses. Ge fut une erreur que de ne pas accorder tous les moyens demandés à temps. Ce fut une erreur que de ne pas
| préparer tout, en Europe et en Afrique, pour une guerre annoncée plusieurs fois et possible, malgré tous les efforts faits pour maintenir la paix.
Pour faire face aux besoins, je crus devoir recourir à de nou- Meaux enrôlements, en me servant non seulement de la latitude | qu'on m'avait laissée, mais même en exécutant l’ordre qui m'avait été donné d’enrôler au moins 2,000 indigènes.
Comme plus de deux mois s'étaient passés et comme notre | puissance s’était accrue, on pouvait compter sur un choix plus | considérable et renforcer de trente hommes chaque compagnie. Mais à mon télégramme du 31 mars, qui annonçait l’enrôlement de mille autres indigènes, le ministre répondait en ordonnant de le réduire à des proportions moindres. Peu après, le 10 avril, le président du conseil télégraphiait : « En ce moment, il faut se limiter à l'entreprise luigrine, et, puisque les derniers bataillons ont été envoyés, sans une véritable nécessité de la défense, le mimistère est d'avis! que deux d’entre eux Pourraient étre rapatriés. »
Mais pour se limiter à l'entreprise tigrine, il fallait que le pays ausud du Bélésa et du Mareb ne fût pas abandonné aux caprices de ras Mangascia; et, par suite (ainsi que le ministère l'avait l’abord encouragé, accordé et approuvé), il était nécessaire non seulement d’avoir une garnison à Adigrat, mais même de garder Adoua, fût-ce au moyen d’un détachement provisoire, Adoua étant e chef-lieu du Tigré proprement dit et le séjour ordinaire de