‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 54 sur 156 · RS 1 COUR · texte numérisé non relu

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aux conditions de l'Italie et aux contingences de la colonie; et ce petit nombre n'exposait ses idées qu'avec une grande circonspection.

De toute façon, j'avais déjà organisé, dès le commencement de 1893, un Bureau du cadastre et des domaines!, qui recevait la sanction suprême par le décret royal du 18 février 1894. Ce bureau travailla activement, sous la direction des capitaines du génie Fornaca, puis Canton; il reçut le concours actif d’autres officiers, ainsi que des commandements et des commissariats de lAsmara et de Chéren; il était sous ma surveillance immédiate.

Après les études et les Zevés indispensables pour permettre de reconnaître et de déterminer les propriétés privées et collectives, bien des terrains furent déclarés propriété de l'État et destinés aux colons italiens de l'avenir, dans les zones tempérées et productives de la colonie de l’Érythrée, principalement le long des artères principales de communication. Il y en avait bien plus qu'il n'en fallait, en admettant même un concours décuple de celui qui était probable; mais ce concours ne pouvait se développer que peu à peu, pour divers motifs, et surtout pour des raisons économiques.

Ma circulaire du 25 avril 1895, approuvée par le ministère, réglait les concessions des terrains domaniaux, soit à des familles isolées ou associées, soit à des sociétés ou à des institutions, en donnant et en exigeant les garanties indispensables. Déjà on était prêt à soumettre à l'examen du gouvernement central un règlement basé sur ces principes, quand, au mois de décembre, éclata là guerre abyssinienne. Au même moment, grâce au concours généreux du sénateur Rossi, la colonie agricole de Chéren nais- Sait sur les concessions de terrains déjà exploités par la mission lazariste.

Le ministère, à Rome, avait d’abord cru pouvoir arranger un modus vivendi avec cette mission lazariste, de façon qu’elle em- A { 4 4 4] LL] ployât son ascendant, sans dérangement pour elle, à propager la

langue italienne et la civilisation.

Mais, selon moi, l’évêque, M£' Crouzet, chef de la mission qui

| 1: Ses principales attributions étaient les opérations concernant le bornage des terrains appartenant à l'Etat, aux tribus, aux familles, et au clergé, selon le décret royal du 19 janvier 1893.

étendait son influence surtout dans l'Oculé Cusaïi et dans le terri: toire de Chéren, promettait beaucoup, demandait beaucoup et aurait peu fait, auprès des indigènes catholiques, pour déves lopper le crédit de l'Italie. L'institution catholique ne pouvait renoncer à son origine française et étrangère. Le dualisme inés= vitable qui, à chaque instant, occasionnait des conflits, n’aidait ni à la propagande politique ni à la propagande religieuse; seuls subsistaient les antiques soupçons et les tendances marquées de certains missionnaires à propager la langue française : et l'on voyait naître chez les indigènes, surtout chez les habitants de l’'Oculé Cusai, des antipathies contre les Italiens, qui étaient cons sidérés comme indifférents en religion. La scission religieuse de l'Italie était transportée en Afrique.

Un modus vivendi avait été conclu, à Rome, le 21 octobre 1892; entre le ministre Brin et l’évêque Mer Crouzet; mais, comme Je le faisais observer dans une lettre à ce même ministre‘, tandis que l’évêque exigeait que chaque prêtre catholique et par suite les aumôniers militaires fussent sous sa dépendance, il ne cons= tituait pas, comme il s’y était engagé, une mission de nationalité essentiellement italienne. « Personne ne peut nier que la mission dirigée par M5 Crouzet, dont l'âme est le P. Coulbeaux, ne soit plus française que catholique, et plus catholique qu’italienne?.»

Le ministre Brin comprit facilement ces inconvénients et ces dangers. Je reçus donc des instructions me prescrivant de m abss tenir de favoriser cette mission lazariste comme de la combattres C'est ce que je fis, persuadé que, l'appui du gouvernement venant à manquer, appui qui était indispensable pour se maintenir vis= à-vis des indigènes, la mission française aurait dû céder la place à une mission italienne, dans l'intérêt même de la foi. |

Je traitai cette question, à Rome, pendant le bref séjour que j'y fis à la fin de 1893. Et, de retour dans la colonie, je reçus du baron Blanc l'assurance que le ministère partageait mes idées, qui d’ailleurs répondaient entièrement aux sentiments des Jta-| liens, dans la colonie comme dans la mère patrie. |

La propagation de la foi céda au courant de l'opinion publique; et, au commencement de septembre 1894, le souverain pontife

1. 9 juillet 1892. N’a été publiée dans aucun livre vert. 2. Lettre du gouverneur au ministre Brin, 2 juin 1893.

Léon XIIT créait la préfecture apostolique de l'Érythrée, ayant à sa tête le P. Michel de Carbonara et, comme missionnaires, des pères capucins, tous Italiens.

La mission lazariste continua à rester en Érythrée, étendant sa juridiction ecclésiastique sur toute l’Abyssinie, au delà de la frontière italienne. |

Mais sa position n’était plus tenable. La création du bureau du cadastre, dans la colonie de l’Érythrée, ayant fait commencer les études et les recherches sur la propriété foncière, et les missionnaires lazaristes ayant perdu leur ascendant, les autorités italiennes purent examiner, selon la justice et l’équité, les titres des missionnaires sur de vastes terrains du Senhait, dans la zone de Chéren.

Le tribunal d'arbitrage, présidé par le colonel Cortese, à la suite de procès intentés par des communautés indigènes, déclarait la mission lazariste déchue de la plus grande partie des terrains sur lesquels elle prétendait avoir des droits. Ces terrains furent incorporés au domaine, par le décret du gouverneur du 19 septembre 1894, et concédés, plus tard, à plusieurs colons protégés par la mission italienne des pères capucins.

Pendant ce temps — en décembre 1894 — éclatait la révolte de l’Oculé Cusai, ce centre de la mission lazariste. Le chef des rebelles, degiac Batha Agos, était un fervent catholique et étroitement lié avec les lazaristes. Sa bande de soldats permanents de l’'Oculé Cusai comprenait 468 catholiques, 346 cophtes et 15 musulmans. Ceux qui étaient restés fidèles étaient presque exclusivement de religion cophte. Il est difficile de juger si la mission lazariste s’est entremise directement pour faire éclater la révolte. Je répugne à le croire et je n’ai point trouvé de preuves directes. Il peut se faire toutefois qu’un ou plusieurs missionnaires aient soufflé sur le feu, et il est probable que les lazaristes de nationalité française, en totalité ou en partie, ont eu connaissance des intrigues du degiac Batha avec les Tigrins, au moment où nous faisions face aux Derviches, et ne les ont pas révélées aux autorités. Plusieurs indices sont d'accord pour donner de la valeur au soupçon et à l'accusation, aussi bien auprès des blancs comme auprès des hommes de couleur, car ceux-ci ne peuvent concevoir l’idée d’une autorité ecclésiastique hostile à l’autorité politique et militaire. Par suite, une tolérance plus longue des laza-

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ristes français dans la colonie italienne aurait diminué le prestige du gouvernement et était incompatible avec la tranquillité publi=« que. Aussi, après avoir pris les ordres du gouvernement central, le 22 janvier 1895, je publiai le décret d'expulsion.

Dès ma nomination comme gouverneur, je considérai comme mon devoir civil essentiel de propager la langue italienne; car j'ai toujours considéré la langue comme un des moyens les plus efficaces pour répandre les idées et pour assurer notre autorité sur les indigènes. Et puis, avec sept ou huit idiomes différents, parlés par des tribus qui ne se comprennent pas entre elles, ül était nécesaire d'introduire, avec l’unité de gouvernement, l'unité de langage. Cette langue ne pouvait être que la langue italienne.

Avant tous les autres, les ascaris devaient apprendre notre langue, dont la connaissance devait servir pour l'instruction militaire et pour le maintien de la discipline. Les ascaris devaient ensuite la répandre dans la colonie, au moyen de leurs familles, qui étaient liées à nous par des traditions militaires et par des concessions de terrains. Aussi, dès l’été 1892, on créa des écoles dans les compagnies, sous la direction d'officiers et de sous-officiers italiens. ,

Les écoles donnèrent, en général, des résultats supérieurs à ceux que l’on pouvait espérer, grâce au zèle passionné des uns et grâce à l’émulation des autres. Alors, dans cet élan de la jeune colonie, par la force même des choses et par suite d’une suggestion réciproque qui portait vers le bien, on vit disparaître l’apathie et la négligence, et tout le monde se consacra, de tout son pouvoir, aux intérêts de la mère patrie. Il est bien certain que la langue italienne, enseignée et apprise avec amour, ainsi que la sollicitude du gouvernement pour les familles militaires, ont puissamment contribué à da fidélité, à l'attachement et à la solidité dont les ascaris ont fait preuve en tant de circonstances et qui leur ont fait verser tant de sang sur les champs de bataille.

Autant que le permettaient le budget et les contingences loca= les, on chercha à donner le plus grand développement possibles aux écoles, dans le but essentiel de propager la langue italienne:

On fonda des écoles un peu partout. Ces créations furent singu=M lièrement facilitées par le zèle que déployaient certains officiers pour protéger et diriger l’enseignement et l'éducation.

On n’a pas pu évidemment atteindre le desideratum, ni même

appliquer le programme arrêté; mais, somme toute, les naturels de l'Érythrée avaient, et probablement ont encore toute facilité pour s’instruire dans le cercle restreint de leurs besoins, et plus spécialement pour apprendre la langue de la mère patrie, aussi bien et mieux que bien des citoyens de certaines contrées de l'Italie.

Je n'entre point dans les détails; mais, en dehors de l’école laïque de Massaoua, qui, d’une part, selon mes intentions, devait servir à l'éducation et à la préparation des sous-officiers pour les troupes indigènes, on créa des écoles laïques à Archico, à l’Asmara, à Chéren et à Adi Ugri. A Massaoua et à Assab, il y a des écoles de filles tenues par les sœurs. Les missionnaires catholiques ont ouvert des écoles, sous la surveillance du gouvernement, à Chéren et à Acrur. Les missionnaires suédois se livrent à l’enseignement, à Bélésa, à Zazega et à Gheleb.

Écoles pauvres, c’est vrai, mais capables d'améliorations successives, et, pour le moment, répondant parfaitement au degré de civilisation, au nombre des habitants et au but que s'était fixé le gouvernement.

On pourrait citer d’autres mesures afin de rappeler actuellement que si, avant la défaite, on adressait des éloges, aussi bien en Italie qu'à l'étranger, au sujet des progrès de la colonie, ce n'était point sans raison.

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