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LA PRÉPARATION POLITIQUE DE L'ÉRYTHRÉE

Mission du capitaine Persico chez les Dancalis. — Le mouvement musulman. — Cheick Thala. — Ras Micaeletles Volo Gallas. — Uacscium Buru du Lasta. — Le Goggiam. — De nouveau ras Maconnen. — Le major Toselli dans l’'Agaméet le major Ameglio dans le Tigré. — Le caractère des chefs abyssiniens.

Pendant la période décrite dans les chapitres IX et X, c'està-dire depuis mars 1895, le ministère, à Rome, voulait contenter tout le monde et faire des économies, tout en maintenant sur le fort d’Adigrat et sur celui de Cassala le drapeau italien victorieux ; pendant ce temps-là, il ne se préoccupait nullement n1 de l'orage qui grossissait vers le sud, ni des menaces de l’ouest. Augmentation de territoire, réduction de dépenses, grande politique avec des moyens insuflisants et, qui pis est, dans un moment périlleux. C’étaient des hésitations, des indécisions et des retards, toujours nuisibles en ces circonstances et à la veille de deux guerres.

J'avais décrit au gouvernement central la situation, en indiquant toute son alarmante gravité : et les faits prouvèrent trop tard que j'étais dans le vrai. Il semblait que le ministère ne lisait rien, ou, s’il lisait, qu'il n’ajoutait foi ni aux nouvelles, ni aux rapports, ni aux télégrammes. J’en vins à croire que le ministère voulait changer radicalement de politique et qu'il avait en main tous les moyens pour conjurer les périls que je décrivais. Je ne pouvais certes pas être taxé ni même soupçonné de pessimisme.

Dans cette longue discussion entre le ministère et moi, si serrée.

et si complète sur chacune des nécessités de la défense, je demandais le minimum; mais sice minimum pouvait suflire quelques mois auparavant, il devenait insuffisant à cause du retard mis à l’accorder. En outre, il devenait, peu à peu, plus difficile d’augmenter ce minimum, parce qu'il faut beaucoup de temps pour enrôler les hommes, pour acheter les animaux, pour former les colonnes de transport, pour organiser de nouvelles troupes, dans un pays aussi pauvre, aussi peu peuplé, avec des distances aussi grandes, avec des besoins toujours croissants pour l’entretien des troupes.

Mes demandes pressantes et réitérées sur la ligne de conduite à suivre n'obtiennent aucune réponse. C’est ce qui explique l'abîime qui sépare ma pensée de celle du ministère. Celui-ci, tout en voulant conserver la situation politique, militaire et civile, demande une diminution d’effectif et de dépenses. Je me berce de l'espoir que le ministère peut assurer la paix, d'autant plus que je ne puis m'expliquer mon appel à Rome, dans un moment aussi critique et pour une demande aussi claire et aussi nettement posée; et pendant ce temps il était question, en Érythrée, d'organiser les nouvelles provinces, de renforcer la ligne défensive, d'augmenter le travail de dissolution, de surveiller Les préparatifs et les mouvements de Mangascia et de Ménélick et de nous préparer, pour les derniers mois de l'année, à la guerre tant de fois annoncée.

Peut-être le ministère avait-il une trop grande confiance dans la préparation politique, bien que je l’eusse mis, à plusieurs reprises, en garde contre les surprises, les incertitudes, la mauvaise foi et les parjures des Africains « Le jeu est serré (cessé, dit par erreur le livre vert), et ici la plupart sont prêts à faire volte-face ; ils cherchent à gagner du temps, et plusieurs étudient déjà le moyen de trahir, si on leur en offre l’occasion. »

L'action politique du gouvernement de l’Érythrée, dans le but de diminuer les inconvénients de notre défense militaire

(dont nous avons parlé, pour la période précédente, dans le cha-

pitre V), continuait à se développer par une progression crois: sante. Nous avions des relations plus directes dans les trois camps que j'ai déjà indiqués, c’est-à-dire :

L'un sur les rives de l’Auasce et vers les montagnes du Zebul,

qui rayonnent autour de l’Aussa et vers la chaîne centrale éthiopienne, c'est-à-dire avec l’Anfari, avec cheick Thala et les musulmans et avec ras Micael des Volo Gallas;

L’autre’dans l’intérieur de l’Éthiopie, c'est-à-dire dans le Lasta, dans le Goggiam et dans le Harar avec Uacscium Buru, avec le negus Teclaimanot et avec ras Maconnen;

Le troisième dans les provinces nouvellement annexées et dans celles qui les avoisinent : Tigré, Agamé, Uogerat, Tembien.

Déjà, depuis l’année précédente, nous avions à Aussa, pour organiser la défense avec les éléments locaux, le capitaine Persico, homme prudent et avisé, suffisamment familier avec l'arabe, avec les coutumes et avec la religion musulmane. Comme on peut le lire dans un long rapport envoyé par moi au ministère, vers la fin de mars, il y avait trouvé un bon terrain et de bonnes dispositions, surtout chez Mohamed Anfari, sultan d'Aussa, et chez les Dancalis de l’Auasce. Avec le temps, il avait pu étendre ses relations jusqu’au Zebul et au Tantal! et gagner à notre cause cheick Thala, homme vénéré, musulman fervent, ennemi des Derviches et des Abyssiniens, ami de Mohamed Anfari et de l’agent italien chez les Dancalis, Abdulrahman ben Jusuf. Peutêtre a-t-on exagéré l’ascendant politique de cheick Thala sur les tribus voisines ; peut-être n’eut-il pas le temps de s’expliquer; toutefois personne ne peut nier l’importance d’un mouvement musulman, pénétrant à travers les montagnes, sur les flancs d'une armée comme celle de Ménélick, qui, avec un nombre infini d'animaux, transporte avec elle sa propre base d'opération.

Du reste, l’agitation musulmane contre les Abyssiniens ne se limitait pas au Tantal et au Zebul, mais elle s’étendait jusqu'aux Gallas de l’Auasce, qui m’avaient envoyé, à Massaoua, deux émissaires. Abdulrahman ben Jusuf (comme je l'ai déjà dit) avait été le seigneur d’une partie de ces terres et il en avait été chassé par Ménélick. De là sa haine contre les Choans, de là les promesses qu il nous adressait; elles étaient exagérées soit par son imagination surexcitée, soit par son désir de montrer sa puissance, Soit par son envie d'obtenir des compensations.

1. Le Zebul et le Tantal, territoires de la Dancalie sur la frontière abys-

Sinienne, sont à cheval sur le 13° de latitude septentrionale, sur le parallèle d'Amba Alagi et de la frontière tigrine,

sa

Certainement ni le capitaine Persico, ni le commissaire italien Pestalozza à Assab, ni moi, nous n’ajoutions une foi entière aux promesses et aux hâbleries d'Abdulrahman ben Jusuf; et nous comptions encore bien moins sur lui. Maïs, tout en réduisant tout cela à des proportions minimes, il restait ce fait d'une agitation latente des musulmans en notre faveur. Cette agitation était basée sur leur intérêt, sur l’antique haine de race et de religion, sur la confiance qu'ils avaient de trouver, auprès des vainqueurs des Abyssiniens, une aide dans leurs désirs d’indépendance et dans leurs haines de religion. Il n y avait certes pas lieu d'espérer de les voir — comme trois siècles auparavant, avec Mahomet Grange — parcourir victorieux le haut plateau éthiopien. Mais nous pouvions espérer que cette agitation, tout en conservant les modestes proportions d’une menace permanente contre le plan d’une invasion choanne en Érythrée, aurait produit une diversion ayant pour résultat d'occuper une partie des troupes choannes. Cet espoir était d’ailleurs justifié par la conduite tenue quelques années auparavant par les Dancalis, qui, avec leurs guérillas et en incendiant les terres, avaient, sans l’aide des peuplades voisines, contraint Ménélick à battre en retraite.

Nos relations avec ras Micael, des Volo Gallas, dont nous avons déjà parlé, étaient combinées avec le mouvement dancalo-galla. Ras Micael était peut-être, en secret, encore musulman ; il semblait que sa parenté, par les femmes, avec Ménélick n’avait point fait disparaître la méfiance qui existait entre l’empereur d’Éthiopie et son grand vassal. Ce dernier avait accentué son amitié et son dévouement à l'Italie, à l’occasion des victoires d’Agordat et de Cassala ; il avait déploré l'insurrection de ras Mangascia; il conservait de bonnes relations avec le sultan d’Aussa et avec notre agent Abdulrahman ben Jusuf; il semblait désireux de conserver son territoire, dont l'intégrité était menacée par d’autres prétendants et par des chefs tigrins qui espéraient être indemnisés, au moyen des terres amharas, des pertes qu’ils avaient subies dans leur pays.

Le territoire des Volo Gallas, depuis la crête de l’arête éthiopienne, s’étend à l’ouest, le long des puissants contreforts qui descendent vers l’Abai. C’est dans ce pays que se trouvent les passages les plus élevés et les plus difficiles de la route du Choa vers l’Érythrée; c'est dans ce pays que s'élèvent les positions

défensives les meilleures, aussi bonnes d’un côté que de l’autre, c'est-à-dire soit contre les attaques venant du nord, soit contre celles venant du sud. Ras Micael tenait donc les clefs des portes vis-à-vis du Choa et vis-à-vis du Tigré. Son intérêt, les négociations personnelles qu'il avait ouvertes avec moi et son désir (probablement sincère à ce moment) de développer le commerce nous faisaient croire qu'il ne livrerait pas le passage à l’envahisseur venant du Choa, — et même que, sans entamer les hostilités, il aurait exercé une pression sur l'esprit de Ménélick pour assurer le maintien de la paix. On prétendait encore que, étant données certaines circonstances, il se mettrait franchement en lutte avec le roi des rois. Pour peu que l’on connaisse les habitudes et les coutumes abyssiniennes, on ne trouvera pas étrange ce jeu que tous les ras ont plus ou moins joué, dans l’une comme dans l’autre contingence.

Ras Micael continua pendant longtemps à se montrer notre partisan. Et même — selon un télégramme et une lettre du général Arimondi, à ce moment-là gouverneur par intérim de l'Érythrée, à la fin d'août! — «il fit dire secrètement au capitaine Persico qu'il était notre partisan, mais qu'il ne pouvait pas, pour l'instant, se révolter contre Ménélick, de crainte de ne pas être soutenu par nous ».

Effectivement, il avait rassemblé des troupes et s'était avancé vers l’Aussa; mais ensuite il se retira à l’improviste à Desié et congédia ses soldats. Le général Arimondi dit à ce propos : «Il est difficile de juger quelle sincérité il y a dans la déclaration du ras des Volo Gallas. Il convient toutefois de ne pas oublier son passé et de se rappeler qu’il a de grandes ambitions, qu’il pourra difficilement satisfaire en restant avec Ménélick. »

Probablement, à ce moment-là, ras Micael disait la vérité, et il aurait tenu sa parole si des événements avaient tourné à notre avantage ou si nous avions pénétré, avec des forces suffisantes, jusqu'à la frontière de son pays. Au milieu de ce relâchement progressif des liens hiérarchiques, au milieu de toutes ces factions, au milieu de ces bouillantes et folles ambitions, et avec ces relations si incertaines et si changeantes, beaucoup/parmi les principaux chefs abyssiniens, épiaient une occasion pour se mettre du

1. Télégramme du général Arimondi du 4 septembre 1895 au ministère; livre vert, xxr11 bis, n° 100. Lettre du 13 septembre, id., n° 101.

côté où ils espéraient trouver leur profit et qui semblait leur offrir des facilités plus grandes, pour atteindre le but qu'ils se , proposaient. Jusqu’alors les Italiens l’emportaient, parce que, après avoir triomphé des Derviches et des Tigrins, ils avaient occupé et occupaient le Tigré, et parce qu'il y avait toutes les probabilités pour qu'ils fussent indirectement les arbitres de la situation dans toute l’Éthiopie.

Pour cette raison et pour d’autres encore, dans le second champ de notre action politique, c’est-à-dire dans l’intérieur de l’Éthiopie, Uacscium Buru, seigneur du Lasta, s’était déclaré partisan des Italiens, plus ouvertement encore que ras Micael; peut-être était-il poussé surtout par sa haine et sa méfiance envers Ménélick. Le pays alpestre du Lasta — placé entre les origines du Tacazzé et le lac de Tsana, non loin des Volo Gallas — aurait complété le tampon politique entre la colonie de l’Érythrée et le Choa, et aurait opposé une barrière militaire très forte à un mouvement en avant éventuel des hordes choannes. Mais Uacscium Buru disparut vite de la scène : il avait été relégué, par ordre de Ménélick, sur une amba, parce qu’il était accusé d’être en correspondance avec le gouvernement érythréen. Il eut pour successeur son fils Uacscium Guangul, considéré généralement comme l'ami de ras Mangascia. » Toutefois (disait le général Arimondi, dans sa lettre de l’Asmara, datée du 13 septembre 1895), toutefois, Uacscium Buru nous fait dire qu’il faut se fier en Guangul comme en lui-même, parce que Guangul n’a d'autre but que d’obtenir la liberté de son père; dès que nous avancerons, il jettera le mas-« que et se mettra avec nous”. »

Dans l’intérieur de l’Éthiopie, d’autres négociations étaient ouvertes, depuis l’année précédente, avec Teclaimanot, roi du Goggiam. Déjà, avant notre occupation de l’Érythrée, le Goggiam avait bien accueilli les [taliens, et il semblait que Teclaimanot,… ennemi des Derviches, contre lesquels il avait combattu avec plein succès, vit d’un bon œil l’ascendant italien. Que l’on ajoute à cela les discordes avec le Choa, la guerre précédente avec Ménélick, la jalousie et l’envie excitées par la proclamation de Ménélick comme negus neghesti. Teclaimanot m'avait adressé ses

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