‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 60 sur 156 · Livre vert, xxrr bis, n° 101, page · texte numérisé non relu

Livre vert, xxrr bis, n° 101, page

congratulations pour la victoire d’Agordat et la prise de Cassala; pendant la lutte contre ras Mangascia, il s'était tenu tout à fail - tranquille.

Les papiers trouvés dans la tente de Mangascia, à Sénafé, faisaient voir que Teclaimanot était resté complètement en dehors des trames ourdies contre l’Érythrée. En tout cas, cela lui aurait servi (et c'était dans les idées des grands feudataires abyssiniens) d'avoir des voisins faibles et divisés plutôt que puissants et unis entre eux.

Ménélick, le negus neghesti, l’avait nommé negus; mais beaucoup croyaient que Teclaimanot n’était point satisfait du titre seul, sans augmentation de territoire. Il était cependant difficile de nous entendre avec lui, à cause de la grande distance qui. nous en séparait.

Nos envoyés furent bien accueillis et nous rapportèrent des déclarations explicites d'amitié. On croyait généralement qu’en cas de guerre le Goggiam prendrait une attitude hostile au Choa, où tout au moins qu'il resterait neutre. Et de fait, comme on le verra ensuite, Teclaimanot ne répondit pas aux deux premiers appels de Ménélick, et il se décida tardivement à envoyer, à la fin de novembre, son contingent vers Borumieda. Pendant longtemps il maintint ses troupes dans une douteuse expectative, et il ne leur donna l’ordre d'agir, d'accord avec celles de Ménélick, que dans les premiers jours de janvier 1896.

À l'horizon opposé du Goggiam, mais presque sur le même parallèle (16° nord), dans le Harar, nos relations avaient toujours été bonnes avec ras Maconnen. J'avais profité de toutes les occasions pour les améliorer, en lui adressant des lettres et des cadeaux. Ras Maconnen, d’un côté, aspirait évidemment à la succession de Ménélick; d’autre part, à cause de l’influence de la reine Taitu, il craignait, un jour ou l’autre, de devenir suspect et d’être dépossédé. Conscient de la supériorité de son esprit, il avait la grande ambition (et peut-être l’a-t-il encore) de devenir l'arbitre de la situation et le pacificateur de l’Abyssinie, et cela dans son intérêt et dans l'intérêt de sa réputation.

Autant que la discrétion et le respect des intérêts supérieurs me le permettaient, j'ai déjà fait allusion aux ouvertures que J'avais laites personnellement à Maconnen, en octobre 1894, par l’inter- Médiaire du chevalier Felter, notre représentant au Harar. Ces

ouvertures avaient été accueillies avec la prudente réserve qui est dans la nature de Maconnen, mais elles étaient loin d’avoir

été repoussées. re

Il ne semble pas toutefois qu'il ait été complètement persuadé. Les aspirations de l’Italie sur le Harar avaient été trop clairement indiquées non seulement par la presse, mais encore par nos agents diplomatiques; ces manifestations avaient été trop exploitées par des agents qui nous étaient hostiles, pour ne pas impressionner

l'esprit de Maconnen. Le but de sa politique était de chercher à il

se maintenir en équilibre entre les Anglais, les Français et les ltaliens; peut-être considérait-il ces derniers comme les plus dangereux, parce que les deux premiers s'éliminaient mutuellement. Néanmoins, peut-être à cause de cela, Maconnen aurait agi dans son intérêt comme dans le nôtre, si l'écho exagéré des prétentions italiennes ne fût parvenu jusqu’à lui.

Les gouvernements parlementaires, s'ils sont moins aptes que les autres aux intelligences diplomatiques, avec les gouvernements européens, qui pourtant voient et considèrent les exigences de la situation et l'importance que l’on peut accorder aux manifestations individuelles, sont encore bien moins aptes aux intel-\ ligences avec les gouvernements non civilisés, qui ont l'habitude d'attribuer au roi et à ses ministres ces manifestations.

Donc, dans l’intérieur de l'Éthiopie, du Harar au Goggiam, en passant par les Volo Gallas et le Lasta, rien n’était négligé pour

isoler le Choa et diminuer ainsi les probabilités de la guerre et | les forces de l'invasion. Ces préparatifs, comme on le verra pars | la suite, auraient atteint leur but, qui était d'assurer la paix, si“ |

les événements, en se précipitant, n'avaient pas détruit l'édifice construit avec tant de soin et avec tant de peines.

Et maintenant que l’on nous permette quelques mots sur notre

action politique dans notre troisième champ d'action, c'est-à-dire

dans l’Agamé, le Tigré, l'Uogerat et le Tembien.

Le rétablissement de la sécurité dans les provinces nouvelle= :

1. Le 3 février 1895, d’après le rapport de M. Felter, je pouvais télégras phier à Rome : ;

« Maconnen promet de se révolter si Ménélick commence les hostilités cons ire l’Érythrée. Nouvelle secrète. Une indiscrétion de la presse gâterait tout.» |.

Je n'aurais pas publié ce télégramme, s’il n’était déjà contenu dans le lives. |:

vert, xxI1I bus, n° 24.

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ment annexées et dans celles qui leur étaient voisines, se faisait dans de bonnes conditions; des éloges spéciaux sont dus, pour cela, au major Toselli, commandant de l'Agamé. C'était un esprit élevé, clairvoyant et cultivé; par étude et par expérience, il connaissait bien les hommes et les choses d’Abyssinie. Le major Ameglio, commandant du Tigré,. mérite aussi des éloges.

Par un décret du 9 juillet 1895, daté de l’Asmara, immédiatement avant de m embarquer pour l'Italie, j’organisais le territoire de la colonie de l’Érythrée, au sud du Bélésa-Mareb-Mai Muna, en deux zones, dont les commandements respectifs étaient à Adigrat et à Adoua; ils avaient des attributions analogues à celles qui avaient été expérimentées, avec plein succès, à l’Asmara et à Chéren. Le décret du gouverneur indiquait les circonscriptions territoriales des deux zones!'. Et, pendant que l’on organisait politiquement le pays, on réorganisait les bandes armées pour sa défense et l’on procédait activement à la construction du fort d'Adigrat.

Mais dans l’Agamé, degiac Agos uold Tafari, dont nous avons déjà parlé dans les chapitres VI et IX, nommé chef du pays, se m@ntrait inférieur à sa réputation : « [Il semble manquer d'’initiative et de décision; il est nécessaire d’être attentif pour qu'il ne devienne pas le jouet des intrigants.» Voilà ce que j'écrivais au ministère, dès le 20 mai?. Comme il est dans la nature des choses, il y avait dans l’Agamé trop de rivalités, trop de haines, trop d'ambitions. On ne sort pas impunément d’un siècle de luttes et de sang.

Les autres chefs du Tigré et de l'Agamé, nommés au fur et à mesure que l'occasion s’en présentait, et qui avaient été choisis par nous, restaient corrects; et les commandants de ces zones, tout en connaissant les défauts, se montraient satisfaits.

| Enles nommant, je cherchais à respecter les traditions de leurs

| Mieux, tout en ayant pour but principal d'assurer notre domina-

on. À cet effet, je résolus de nommer, en principe, des chefs sur tin faible étendue de territoire. Ces chefs n'avaient donc point 1mgrand pouvoir, — par suite ils avaient un plus grand besoin le notre appui; ils étaient moins dangereux en cas de défec-

| M Livre vert, xx1rx bis, n° 93. Voir la carte générale de l'Érythrée à la fin de evolume, à | 24 Livre vert, xxr11 bis, n° 74, page 64.

tion, plus faciles à surveiller et plus soumis. Les grandes sei= gneuries féodales sont le plus grand obstacle au développement progressif de l'Ethiopie; c'est le danger le plus à craindre, pour celui qui en occupe le territoire.

Le clergé, surtout dans le Tigré, semblait nous être favorable je crus agir prudemment en le traitant avec beaucoup d'égards en montrant, par-dessus tout, mon désir de la paix et en respectant ses biens. Malgré son avidité et des mœurs peu exemplaires; le clergé a un grand ascendant en Abyssinie, où la superstition est très enracinée et où les sentiments religieux sont absorbés… par les formes liturgiques. Au mois d'avril, j'avais assisté à law fête des Rameaux dans l’église principale d'Adoua : puis, en me rendant à Axum, la ville sainte, l’ancienne capitale de l’empire« des Axumites, du haut de l’atrium du sanctuaire, j'avais affirmé à tous ceux qui étaient là que le roi d'Italie accordait sa protec” tion à ceux qui restaient fidèles à la religion de leurs pères: A cette occasion je m'adressai à l’eccighié Théofilos et je l’amenaï à rentrer à Axum. J’obtins de lui qu’il demandât pardon au gou… vernement italien d’avoir pris parti, quelques mois auparavant pour ras Mangascia; je le décidai aussi à publier ce manifeste ou cette circulaire, contraire à l’Église russe et favorable au souvernement italien, dont la publication en Europe fit impres: sion par la précision et la justesse des idées et des phrases, et par la déclaration explicite du clergé cophte contre les ingérences" russes. |

Je cherchai immédiatement à étendre notre influence et notren réseau d'informations au delà de la frontière des pays nouvelle ment annexés. Ras Olié, frère de la reine Taitu et chef féodal du. Begameder, semblait disposé à prendre parti pour nous ; maisül y avait peu à s'y fier. Ras Mangascia, à la fin de juin, avec quelques centaines d'hommes, était venu rôder au sud d’Antalo. Mais ces quelques centaines d'hommes pouvaient devenir quelques mil. liers ; c'était, du reste, prévu, et, en effet, cela arriva vers la fintde la saison des pluies. Nous devions chercher à saper le pouvoir qui lui restait encore, en traitant avec ses adversaires possibless nous devions aussi avoir pour but de lui enlever les moyens“de

1. Voir, pour la répartition des troupes, ma lettre du 27 juin, livre vert, XxXIII bis, n° 90.

faire la guerre qu'il trouvait dans le midi et qui lui étaient fournis surtout par les Tigrins revenus du Choa et campés au sud du lac d'Ascianghi.

Dans ce but, le major Toselli devait se servir du chef des Azebu Gallas, — Iman Tafari, — notre partisan, grâce auquel il pouvait, à travers l’Uogerat, tendre la maïn à cheik Thala et communiquer avec lui par des sentiers de montagne. Les Azebu Gallas (musulmans) demeurent sur le versant oriental du massif d'Amba Alagi, entre l'Uogerat, le Tantal et le Zebul. Pour désaœréger les forces de Mangascia, le major Toselli devait, si c'était possible, se servir des notables de l’Uogerat, qui, comme dans l'Oculé Cusai, étaient habitués à se gouverner un peu comme en république. Pour semer la discorde, il pouvait s’aider de ras Sebath, dont nous avons parlé au chapitre IIT, qui, deux ans auparavant, avait été emprisonné traîtreusement par Mangascia. Ras Sebath jouissait d’une grande réputation dans toute la région, soit à cause de la haute noblesse féodale de sa famille, dont le pouvoir s'était étendu sur tout le Tigré, soit à cause de ses qualités personnelles, soit enfin à cause de la lutte qu'il avait soutenue avec succès, cinq ans auparavant, contre Ménélick et contre les envahisseurs du sud. Ras Sebath avait conservé dans l’Agamé un sérieux ascendant, et il ne pouvait attendre sa libération que de nous seuls.

Le major Toselli était l’homme qu'il fallait, surtout à cause de ses relations personnelles avec les notables. Mais, même pour un homme avisé et attentif comme lui, il était difficile de voir clair au milieu des ambitions démesurées, au milieu des haines dissimulées, ouvertes ou feintes, toujours prêtes à éclater ou à s’apaiser pour un moment, au milieu des jalousies qui pullulaient dans les cœurs inconstants, au milieu des mensonges et de la mauvaise foi de tous. Aucun de ces chefs factieux, accoutumés aux fortunes subites, et pour qui les embüûches et la trahison sont un jeu et un titre de gloire quand ils réussissent, n’a l’habitude de dire la vérité, pas même à ses amis. Et l’on se méfie tant de la loyauté que souvent on ne s’en sert pas autant qu’il faudrait, de crainte de se trouver trop engagé, ou bien de peur qu'elle n’ait nécessairement des conséquences pernicieuses.

C’est un état psychologique singulier que celui des chefs abyssiniens; il est la conséquence probable des vicissitudes histo-

riques et mériterait une étude spéciale qui serait pour nous d'un

utile enseignement!. On ne peut refuser aux chefs abyssiniens des

élans de générosité qui, par moments, peuvent les pousser jus-

qu’au sacrifice. On doit généralement admirer en eux un courage

à toute épreuve et une intelligence prompte, sinon profonde:

Mais, débarrassés de tout lien moral, poussés par une vanité et

un orgueil enfantins, inconstants et passionnés, ils cherchent avec complaisance les voies tortueuses et n’emploient la parole

que pour cacher leur but. |

Je parle des grands et de leur attitude politique, parce qui faudrait parler différemment du peuple, qui, lui, n’est pas habitué à tant de détours. Le peuple supporte tous les changements avec patience, avec une désinvolture ingénue et soumise; il obéit au maître quel qu’il soit, il lui prodigue toujours les plus profonds signes de respect, et conserve une attitude si humble que parfois il éveille les soupçons et excite le mépris. :

Par rapport à nous, les chefs nous obéissent quand ils nous voient puissants par nos armes, ou quand ils espèrent de nous une humiliation de l’adversaire, un accroissement de pouvoir ou. d'autorité, une satisfaction à des désirs souvent fantastiques. Ce serait une grave erreur de croire que, dans leur orgueil de caste et de race, ils nous obéissent par respect, sympathie ou gratitude, ou bien encore dans l'espoir de servir les intérêts de leur pays:

L'individualisme, fruit du régime féodal, est un des traitsh caractéristiques des chefs abyssiniens, aussi bien de ceux qui émanent directement du negus neghesti, que de ceux qui ont um rang inférieur. Toutefois, tout en étant très respectueux, dans les formes, pour la majesté royale qui brille bien loin, et pour les principe de gouvernement, dont ils ont une idée assez vague, ils ne reconnaissent ordinairement que la seule personne avec qui ils ont affaire, soit directement, soit par délégation. Quand ils ont connu cette personne et s'ils y trouvent leur profit, ils se fient à elle et subissent son autorité. Changer de personne est pour eux comme changer de croyance ou de politique. Ni les protestations ni les déclarations n’ont de valeur, parce que (sans le dire)ilss n’y ajoutent pas foi. « Celui qui a entamé les négociations doit les achever, autrement il n’y a pas de garantie. »

1. Voir, dans ce volume, l’Zntroduction à l'édition francaise.

F4 E p ok D'AFRIQUE 4 are la violence, la révolte ou la trahison enlèvent ouvoir avec la liberté; et le vainqueur fait le contraire du neu. De notre côté, nous avons trop souvent changé de poliet de personnes pour ne pas avoir développé cet individuame inné et traditionnel, qui subordonne les négociations et les agements à l’ascendant d’une personne, qui rend hésitante et incertaine la politique coloniale et qui affaiblit l'autorité du sf ernement central.

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