‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 61 sur 156 · VOYAGE EN ITALIE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN ITALIE

Mon départ de Massaoua pour Rome (17 juillet). — Questions à traiter avec le ministère. — J'arrive à Rome (27 juillet). — Première concession (3 août). — Mon absence de Rome (9 août-3 septembre). — Bonnes nouvelles de l’'Erythrée (commencement d'août). — La situation change en Érytrée (commencement de septembre). — Je repars pour l'Afrique (15 septembre).

On avait donc ouvert des négociations suivies jusqu'aux extrémes confins de l'Éthiopie; et il était nécessaire de surveiller et de diriger, par le télégraphe, jour par jour, le même travail d’organisation des zones récemment occupées, en portant la plus grande attention à ce qui arrivait le long de la ligne d'opération des Choans, vers l'Érythrée; il fallait aussi surveiller l'attitude de ras Mangascia, au nord du lac d’Ascianghi.

Il était nécessaire de regarder Cassala d'un œil attentif, car la condition essentielle pour l’occuper d'une facon permanente, condition que j'avais exposée au ministère, ainsi que je le dis dans le chapitre IV, n’était pas remplie, puisque les Anglais ne s'étaient point avancés sur l’Atbara; par suite, on voyait s’accentuer le danger, déjà prévu par moi l’année d'avant, d’avoir, en hiver, sur les bras à la fois les Derviches et les Abyssiniens!.

Ceux qui connaissent ce que valent, en Afrique, l’action et l’ascendant personnel d’un homme, surtout quand celui-ci a la charge suprême, comprendront facilement combien était inopportun Le départ du gouverneur de l'Érythrée. À vrai dire, j'aurais dû m'excuser et rester, comme je l'avais fait au mois d'avril, au lendemain de l'occupation d’Adoua, et persister, en attendant, 4

1, Lettre du 8 juin; télégramme du 9 juillet 1894, chap. IV.

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ans ma démission. Mais l’ordre de me rendre à Rome était péremptoire, — et d’ailleurs le gouvernement du roi était informé, en détail, de toute chose. Il savait qu’une grosse guerre nous menaçait pour l'automne; il était au courant de toutes les manœuvres et de toutes les négociations entamées pour faire disparaître, ou tout au moins diminuer, le péril suspendu sur la colonie. Depuis trois mois et demi, je demandais en vain l'autorisation d'enrôler des indigènes et d'augmenter le nombre des animaux du train. Depuis trois mois et demi, on m'ordonnait, de Rome, de conserver le territoire et de diminuer les dépenses. Je pouvais donc supposer que l’on voulait accepter, avec tous les égards, ma démission, que j'avais offerte par trois fois, afin d’inaugurer une politique différente, avec un autre gouverneur, en se servant d'agents que le ministère des affaires étrangères emploie souvent, bien qu'ils n’appartiennent pas au cercle hiérarchique officiel.

De toute façon, à un ordre péremptoire, un soldat ne pouvait qu'obéir; et l’ordre était d'autant plus formel qu’il était signé (comme cela se faisait seulement pour les cas très graves) par le président du conseil et par les deux ministres des affaires étrangères et de la guerre.

Je m'embarquai donc le 17 juillet à Massaoua, pour Brindisi, en exprimant à mes subordonnés immédiats, à Massaoua, des doutes sur mon retour dans la colonie. Pendant mon voyage, je cherchai à réduire au minimum la demande pour les dépenses militaires que je regardais comme absolument indispensables; |jé pouvais me limiter dans la demande immédiate de fonds, parce que je me rendais compte que je n'aurais pas pu donner à nos effectifs le développement désirable, à cause du temps perdu let de la proximité des hostilités éventuelles.

Pour acheter quelques centaines d'animaux et pour enrûler un millier de soldats, il nous fallait des mois.

LEn effet, le nombre des hommes capables de porter les armes, |én Érythrée, avañt beaucoup diminué, à la suite du combat d’A- \gordat et de l'expédition de Cassala, à cause des événements amenés par l'insurrection ou la guerre, de Halai à Sénafé, et, tenfin, en raison de l'occupation des nouvelles provinces, au delà duMareb et du Bélésa. En attendant, on avait, en peu de temps,

créé de nouveaux bataillons indigènes et organisé la milice. Que

l’on songe que la colonie entière de l'Érythrée (y compris les provinces au delà du Bélésa et du Mareb) comptait à peine plus de 250,000 habitants; de plus, parmi les hommes valides des nouvelles provinces, il y en avait beaucoup avec l'ennemi; enfin une grande mortalité sur les animaux était la conséquence natu* relle d’une longue guerre. Il y avait donc non seulement manque d'hommes, mais même manque de temps pour les enrôler, les encadrer, les instruire, créer les convois et organiser les servi= ces sur une plus vaste échelle. Pour le moment, et avec ces dif ficultés, demander davantage, quand bien même on me l'aurait accordé, n'aurait pas augmenté, en automne, notre puissance militaire. On avait perdu quatre mois, — et pour nous prépareril en restait à peine trois. |

Je devais, à Rome, discuter trois choses :

1° Augmentation des hommes et des animaux réclamés depuis si longtemps; maintien des bataillons italiens dans l'Érythrée, et par conséquent dépense ordinaire de 13 millions à la charge du budget, la dépense extraordinaire pour la guerre éventuelle étans à part;

2° Négociations politiques avec divers ras; attitude vis-à-vis de, Ménélick; intentions du ministère au sujet de la politique génés rale africaine ;

3° Organisation de la colonie avec le budget unique dépendant du ministère des affaires étrangères, innovation introduite l’année précédente dans l’administration coloniale; cette organisation devait être réglée selon les enseignements F l'expérience. |

À mon arrivée en Italie, je fus accueilli par la nation et par le parlement avec des démonstrations qui dépassaient toute mes sure. Profitant de cela et de la bonne volonté des ministres baron Blanc et général Mocenni et du président du conseil M. Crispi, je pus, en insistant beaucoup, télégraphier, quelques jours après, au général Arimondi, avec lequel je m'étais entendu, l’autorisas tion obtenue d’enrôler mille indigènes et d'acheter sept cents animaux. Heureusement tous les détails d'exécution avaient été réglés à l'avance, à Massaoua, avant mon départ, entre le général Arimondi et moi. Mais qui peut calculer les dommages causés. par ce retard, à la veille d'une guerre, quand les troupes nou vellement enrôlées et tout de suite mobilisées, au lieu de s’occus per aux détails de l'instruction, doivent réprimer le brigandage;

quand les garnisons européennes et indigènes doivent marcher vers la frontière méridionale, en consommant, à cause de ces distances et de ces conditions de viabilité et de besoins, une si précieuse quantité d'animaux? Dans toutes les choses humaines, mais plus spécialement à la guerre, une mesure prise à temps vaut cent fois plus que si elle est prise en retard : et le plus petit poids peut faire pencher la balance en notre faveur.

Donc — quitte à régler plus tard les comptes et en renvoyant la question de chiffres au budget de l'Érythrée — je fus autorisé à augmenter les troupes indigènes. Mais il ne me fut pas possible de traiter aucune autre question, bien que j'aie fait mon possible pour avoir, à ce sujet, les entrevues indispensables.

Notre système est certainement défectueux et incompatible avec un État qui, comme l'Italie, veut et doit administrer directement, avec les deniers de la mère patrie, une colonie, quelle qu'elle soit, — surtout si le commencement de son organisation civile est compliqué par de très graves difficultés militaires.

Les ministres consacrent tous leurs soins au parlement, dont ils sont l’émanation. Ils n’ont ni ne doivent avoir aucune étude ni aucune connaissance spéciale de la vaste question coloniale, qui absorberait en grande partie leur activité. Ils gaspillent leur temps dans une infinité de questions différentes; souvent ce sont les plus insignifiantes qui éveillent les plus graves préoccupations.

A dire vrai, j'avais obtenu ce que je demandais en vain depuis des mois et des mois, — ce qu'il était urgent et possible d’obtenir avec les désaccords dans le ministère au sujet de la question afri- Gaine, — c'est-à-dire le maintien, en Afrique, de deux bataillons blancs (qui auraient dû être rapatriés), la conservation des ba-

Mtaillons indigènes, qui, étant donnée la réduction du budget à

neuf millions, auraient dû être diminués d’un tiers. J'avais obtenu le consentement aux dépenses occasionnées par le maintien, en

Surnombre, des ascaris enrôlés hors cadres, l’augmentation de

mille autres ascaris et l'achat de 700 bêtes de somme. En argent (Sauf réductions à faire quand aurait disparu tout danger pour la colonie), la dépense correspondait à environ 14 millions.

Je ne pouvais pas demander immédiatement une plus grande augmentation de garnisons coloniales indigènes, parce que l’on aurait eu ni le temps ni le moyen de dépenser les crédits

accordés, car on ne peut improviser ni les enrôlements ni les acquisitions. Je ne pouvais pas demander l'envoi immédiat dé bataillons européens de renfort, puisque la guerre était encore lointaine et hypothétique; puisque le ministère hâtait le résultat des ouvertures avec Maconnen pour conserver la paix; puisque, immédiatement après la saison des pluies, les hostilités étaient tout au plus probables avec Mangascia et quelques chefs, ses partisans ; puisque, enfin, le général Arimondi, au commence-= ment d'août, envoyait, de l'Érythrée, les nouvelles les plus tranquillisantes.

On me promit qu’en cas de besoin les navires et les bataillons seraient prêts; et la promesse fut faite solennellement, à la Cham= bre, par le ministre des affaires étrangères. On me promit que l'on discuterait largement et que l’on prendrait une décision, à« la prochaine occasion favorable, sur la question de l’organisation générale et de la politique coloniale, à l'égard de l’Abyssinie et du Soudan. On me promit que l’on ferait toutes les conces= sions ultérieures pour assurer la sécurité de la colonie et lui préparer un avenir prospère.

Je n'insistai plus alors dans ma démission, et je crus de mon devoir de laisser au gouvernement le temps de se consulter, de s'entendre et de délibérer. Les ordres étaient en cours d'exécution à Massaoua, — où, pendant les pluies, on passait par une période de calme, due au développement des négociations en cours, pour gagner à notre cause les musulmans de l’Auasce et de la chaîne éthiopienne, ainsi que les princes du Lasta, du Goggiam et du Harar; cette période de calme était due aussi au travail d’organis sation des nouvelles provinces, comme je l’ai dit dans les chapitres précédents.

Le président du conseil, pendant les vacances du parlement, s'était éloigné de Rome, où je restai encore quelques jours afin de terminer certaines questions d'importance secondaire. Puis, le baron Blanc étant parti à son tour {le 8 août si je ne me trompe}, je m'en allai moi aussi en congé, après m'être entendu avec les ministres des affaires étrangères et de la guerre, qui devaient m'appeler à Rome au moment opportun.

Les nouvelles que le général Arimondi envoyait de l’'Asmara; au commencement d'août, annoncçaient le calme. « Maconnen congédié ses troupes ; Ménélick est rentré à Adis Abeba; Capucci

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a été remis en liberté; mais, comme il est surveillé, il est dans l'impossibilité de correspondre; cheik Thala, après avoir réuni autour de lui les éléments musulmans hostiles au Choa, se rend à Ghiscé. Persico, qui est allé à Teru pour conférer, télégraphie qu'il a retardé son entrevue à cause de son mouvement. Ras Olié se replie dans Jeggiu!. Ras Mangascia, impressionné par l’abandon de ras Olié, est toujours au sud d’Antalo. Cassala est tranquille ?. »

Voilà ce que télégraphiait le général Arimondi, à la date du 1% août. Et, en date du 2 août, il envoyait de l’Asmara des nouvelles encore plus rassurantes, dans une lettre arrivée à Rome le 18°.

Le général Arimondi fait ressortir l’heureuse issue de la mission Persico près du sultan d'Aussa ; puis, au sujet de cheik Thala, il fait cette remarque :

« Il semble que son influence aille toujours en augmentant. Les gens de Raya, les Azebu Gallas et le rebelle Iman Tafari, dont Votre Excellence connaît les entreprises contre les détachements de ras Mangascia, ont pris parti pour le cheëk et se déclarent prêts à le suivre. On dit aussi qu’il y a des intelligences secrètes entre cheik Thala et ras Micael; mais ces bruits, qui sont basés sur la parenté éloignée existant entre eux deux et sur leur ancienne amitié, sont accueillis avec beaucoup de défiance. A l’Aussa sont aussi arrivés des envoyés de plusieurs chefs de l’Uogerat et d'Uain Galmiccia, des Azubos (Azebu Gallas), pour amener le sultan à demander pour eux la protection italienne. Ces chefs se trouveront probablement à la prochaine entrevue du capitaine Persico avec le cheik Thala.

« Dans les provinces septentrionales, le fait le plus important est Le départ imprévu de ras Olié avec tous ses soldats. Cet événement pourrait avoir des conséquences importantes, favorables «pour nous, puisque les chefs qui, jusqu’à présent, n’ont pas osé prendre parti pour nous, parce qu'ils étaient tenus en sujétion par la présence du ras, cesseront probablement d'hésiter et se déclareront pour nous.

1. Jeggiu, sur l’arête de la chaine éthiopienne, au sud du Lasta et à l'est de l’Amahra, au nord et non loin d'Ucciali, de Borumieda et de Magdala.

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