Livre vert, xx111 bis, document
«.…. Tout le monde affirme que le départ de ras Olié a produit une impression profonde sur l’esprit de ras Mangascia, lequel se voit maintenant dans l’impossibilité de tenter le coup hardi, tant désiré par ses sous-chefs, » etc.
Le document entier montre, en premier lieu, combien le général Arimondi était d'accord avec moi; puis comme il considérait la situation, en se plaçant à un point de vue plus rassurant que le mien; enfin ce document prouve comme l’action politique de l'Érythrée, commencée l'année précédente par les négociations avec le sultan d’Aussa et avec cheik Thala, se développait à notre avantage et était menaçante contre un mouvement éventuel des Choans vers le nord. Le général Arimondi, gouverneur par intérim de la colonie, avait le droit et même le devoir d'exposer les faits comme ils étaient, avec les conséquences qui devaient en résulter.
Pendant ce temps-là, le ministre des affaires étrangères, alors que j'étais encore en Italie, — malgré les démonstrations les plus vives et les plus expansives de confiance illimitée, malgré ses déclarations les plus formelles de ne pas vouloir entendre parler de mon rapatriement, — envoyait le docteur Nerazzini, capitainemédecin de la marine, avec une mission spéciale pour ras Maconnen, seigneur du Harar. M. Nerazzini, il est vrai, se présenta à moi, avec déférence et courtoisie, en me demandant des instructions et en se mettant entièrement à ma disposition. Mais avec lui, un nouveau rouage s’ajoutait à un mécanisme qui en avait déjà trop; ce rouage n'obéissait qu'à la Consulta, c’est-à-dire au minisière, et non au gouverneur. C'était un danger de mésintelligence, d'équivoque et de froissements, — et cela toujours au détriment de l'unité de direction, si indispensable en tout, mais surtout quand il faut conduire des affaires aussi vastes et aussi compliquées, dans lesquelles les armes et la politique devraient aller d'accord:
Deux autres raisons spéciales devaient dissuader le ministre des affaires étrangères d'envoyer un ambassadeur, indépendant du gouverneur, pour négocier avec les princes abyssiniens.
La première raison et la plus essentielle, c'est que rien ne pou" vait nuire davantage aux intelligences déjà ouvertes (et tenues si soigneusement secrètes) que de montrer à ras Maconnen, homme avisé, prudent et timoré, que d’autres personnes — en dehors de NT. Felter et de moi, en Europe et en Afrique — connaissaient le
double jeu qu'il jouait; la moindre indiscrétion, en effet, suffisait pour causer sa ruine, — et malheureusement l'Italie n’a donné que trop d'exemples, en Afrique, de ses indiscrétions diplomatiques.
La seconde raison, c'est que, du moins en apparence, on laissait de côté le gouverneur, au détriment de son autorité, et l’on diminuait, vis-à-vis des Éthiopiens, les garanties morales qui sont nécessaires pour venir à des conclusions, dans des questions aussi délicates.
Je ne m opposai pas au départ de Nerazzini, — et j'eus tort, quand bien même Nerazzini aurait reçu l’ordre du ministère des affaires étrangères de se présenter et de parler à ras Maconnen, au nom du gouvernement de l'Érythrée.
Mais, de mon côté, je supposai que le ministre des affaires étrangères était en mesure de faire la paix que je proposais : d’autant plus que Nerazzini croyait tenir les deux clefs du cœur de Maconnen. J’espérais, d’ailleurs, qu'en envoyantune mission spéciale, le ministère assumerait toute la responsabilité d’une action diplomatique en Éthiopie. Enfin, je crus devoir, comme les autres fois, soutenir, en tout et pour tout, la politique de Rome, surtout dans les moments les plus difficiles, croyant que toutes ces mesures du ministère visaient à empêcher la guerre, cette guerre qui ne pouvait qu'être funeste à la colonie et coûteuse pour la mère patrie. Qui pouvait alors prévoir que la présence de Nerazzini allait précisément retarder les communications avec ras Maconnen, de façon à empêcher que les négociations se fissent avant que le sang eût été versé ?
Le matin du 3 septembre, j'étais de nouveau à Rome; mais il ny avait ni le président du conseil ni le ministre des affaires étrangères, alors que j'avais plus que jamais à cœur une ample discussion et une résolution définitive sur la ligne de conduite que je devais suivre et sur la politique du gouvernement en Afrique. Pendant ce temps-là, à Rome, je recevais de Massaoua des lettres qui ne pouvaient me laisser indifférent; et un télégramme du général Arimondi exprimait le désir de mon prochain retour. La scène changeait, et certains indices me faisaient croire à une prochaine levée de boucliers, dans le Tigré méridional. L’attitude, dans l’Agamé, de degiac Agos uold Tafari, incapable et déçu dans séS aspirations, n’était pas rassurante. Le général Arimondi, le
4 septembre, envoyait au ministère un télégramme qui m'était communiqué le 6. Dans ce télégramme, — après avoir donné quelques bonnes nouvelles sur la situation générale, au delà des NE re — il poor ceci, pour la frontière immédiate du Ti: gré : «Ras Olié semble s'avancer vers Ascianghi!. Ras Mangascià est toujours à Debra Aila (près d'Antalo); il a lancé différentes fractions sur la frontière, qui y maintiennent une vive agitation et y provoquent quelques escarmouches. La mission russe est partie d’Aden, le 29 août, pour Djibouti?. » Un autre télégramme du 10 septembre, daté de l’'Asmara, sollicitait mon retour dans la colonie.
Il n’y avait rien de précis ; mais il était évident que Mangascia, avec quelques milliers de partisans et renforcé peut-être par ras Olié, pouvait nous causer des ennuis, surtout si, sur Le lac d'As= cianghi, il était soutenu par les Tigrins, revenant du Choa. Et puis, la mission russe pouvait troubler notre action politique. El y avait en outre, à l’horizon, la bourrasque encore lointaine du Choa; il y avait aussi les négociations avec Maconnen. En effet, Nerazzini télégraphiait, aussitôt après, que Ménélick avait appelé Maconnen à Entotto pour marcher, à la fin de septembre, contre nous : « Maconnen propose de faire la paix, en prenant comme base du traité nos possessions actuelles; il attend une réponse du Harar. Nerazzini demande des instructions, dans le cas où Maconnen lui ferait des propositions. »
La situation, tant à cause des menaces de guerre qu’à cause des négociations pour la paix, me sembla assez grave pour ne pas me permettre de retarder mon départ. Je renonçai donc à m’entendre avec le gouvernement central sur les questions qui avaïent une suprème importance pour l'avenir de la colonie et pour sa défense, et pour lesquelles j'avais attendu jusqu’à ce moment: Il avait été décidé qu’il y aurait une réunion avec le président du conseil, le ministre de la guerre et celui des affaires érenges mais le temps pressait.
1. Le lac d’Ascianghi, 2,409 mètres d'altitude, sur la route principale de communication entre la colonie, l’'Amahra et le Choa, est à environ 100 kilometres au sud de Debra Aila et d'Antalo. Voir notre carte générale de la colonie:
2. Le vice-gouverneur (Arimondi) au ministre des affaires étrangères, ® vre vert, xxIII Dis, n° 100.
3. Télégramme du général Arimondi au ministre des affaires étrangères, 13 septembre. Livre vert, xxr1x bis, n° 104,
Du reste, on n’aurait peut-être pas décidé grand’chose. Malgré tous les rapports si longs et si détaillés qui, depuis des années, arrivaient périodiquement de l'Érythrée, les ministres étaient bien peu au courant des conditions de la colonie; ils croyaient probablement que j'avais assombri la teinte, afin d'obtenir, pour les dépenses militaires, des crédits plus considérables. Quant aux autres questions de politique intérieure, d'organisation civile, militaire et Judiciaire, de colonisation, de domaine public, etc., ils s’en remettaient à moi, tout en exposant, d'après des préjugés européens, les idées les plus diverses, tout en laissant les bureaux agir pour leur propre compte et bien souvent en dehors du cercle hiérarchique officiel. C’étaient des questions très longues et très complexes, que l’on n'aurait certainement pas pu résoudre en quelques heures de conférence, avec des personnages obligés de consulter leurs inférieurs. Ces inférieurs, en général, connaissaient peu le véritable milieu africain : ils professaient trop de sympathies ou trop d’antipathies, et, comme ils n'étaient pas responsables, ils s’inquiétaient peu des conséquences. Pendant ce temps-là, comme cela eût été naturel, il n’y avait pas l’accord nécessaire entre le bureau d’Afrique dépendant de l’administration de la guerre et le bureau d'Afrique dépendant du ministère des affaires étrangères. De toute façon, le ministère n'avait qu'une seule préoccupation, la question financière, et qu’un seul but, Ze succès devant le parlement et la nation.
Il sembla même au gouvernement qu'une réunion des ministres à Naples, chez le président du conseil, ou bien à Rome, en
ma présence, aurait excité des commentaires passionnés sur la
question coloniale; or, on préférait passer cette question sous
silence et la soustraire aux discussions ardentes du journalisme
et du parlement.
. Toutefois, comme j'avais décidé de m’embarquer le 15 septembre à Brindisi, sur le premier vapeur partant pour la mer Rouge, jé me rendis, avec le ministre de la guerre, le 14, à Naples, pour mentendre, avec le président du conseil, sur la question essentielle. Mais je pus bien peu causer avec lui. L’honorable Crispi mexprima sa confiance la plus absolue : il se montra désolé de ne pas pouvoir augmenter les dépenses, et il promit de résoudre le | grave problème de la manière la plus conforme à mes demandes
Let de façon à assurer la sécurité et l'avenir de la colonie. Il ne
voulut point entendre parler ni de mes préoccupations ni de mes doutes sur les complications probables que je considérais comme prochaines, — et il affirma sa ferme espérance en de nouvelles victoires. Tout semblait nous sourire, et je ne pouvais me sous= traire à l’exaltation générale, surtout en pensant à nos récents succès. Toutefois, comme j'avais exprimé au ministre de la guerre les craintes qui me troublaient à la veille de complications probables, j’obtins cette réponse, qui me fut faite en présence du commandeur Municchi, préfet de Naples : « Ne craignez rien;
je suis heureux, et sous mes ordres, même en Afrique, tout doit,
bien marcher. »
Je commis alors, pour la seconde fois, l'erreur, ou plutôt j'eus le malheur, de m’en retourner en Afrique, où j'étais appelé parle péril qui me semblait menacer la colonie, sans avoir rien conclu définitivement avec le ministère. La première fois, cela avait bien marché : et la seconde fois je comptais trop sur les promesses et sur les espérances. Mais de nombreuses considérations expli= quent et justifient cette erreur, et devant ma conscience et devant
l'histoire impartiale. D'un côté, il y avait le danger d’une invasion
prochaine des Tigrins de Mangascia et des Amahras d'Olié dans l’'Agamé; de l’autre côté il y avait la proposition explicite de paix de la part de ras Maconnen; ces deux faits nouveaux ne me per= mettaient pas l’hésitation. J’espérais, une fois sur place, pouvoir prévenir de plus grandes complications. Je tenais tous les fils des négociations entamées en Afrique, et je croyais qu'un autre ne pourrait pas éviter les intrigues et mener à bonne fin le travail que j'avais entrepris sur le terrain politique. Je considérais comme une lâcheté de laisser un autre aux prises avec les plus grands embarras, tandis qu'avec mes relations personnelles — aussi effi= caces, en ces circonstances — je pouvais espérer en sortir et prévenir l'invasion. Je regardais comme une faiblesse de rester
oisif, en Italie, et de lancer contre le ministère une accusation qu
aurait semblé un prétexte pour me soustraire aux responsabilités, au moment du danger que j'avais tant de fois signalé d’une façon si explicite. ;
Je partis pour Massaoua, persuadé que le ministère avait à cœur, tout comme moi, les intérêts de la colonie et ceux de la mère patrie. Je me faisais l'illusion que le ministère était, autant et plus que moi, responsable devant le pays. Je me flattais que
tout serait prêt, en Italie, lorsque nous aurions sur les bras toute l'Éthiopie. J’espérais que, grâce aux intelligences avec les chefs, non action personnelle aurait eu le succès qui me permettrait de maintenir la paix et de réduire, comme quelques mois auparavant, à un minimum le nombre des ennemis.
Maintenant on me blâme pour être retourné en Afrique. Le blâme serait mérité si J'avais pu prévoir que les négociations du ministère avec Maconnen allaient entraver les miennes, au lieu de les seconder; que les conventions acceptables pour la paix allaient être prévenues par l’effusion du sang qui annihilait toute prévision politique ; que les hostilités allaient éclater subitement, malgré mes dispositions et contre mes ordres, dans une localité Située à près de 200 kilomètres au delà de la localité prescrite, annihilant ainsi toute prévision militaire; que tout l’édifice politique — du Mareb à l’Auasce, de la mer Rouge à l’Abai — allait s’écrouler, tout d’un coup, en faisant surgir de ses ruines, partout, des ennemis ; que les forces indigènes allaient être à l’improviste aussi réduites et aussi ébranlées; qu'il n’y aurait rien de prêt, en Italie, pour la grande guerre coloniale; que tout allait me manquer, à l’action finale qui, malgré tous les événements funestes l'ayant précédée, et sans une série incroyable de malheurs, aurait
“ pu résoudre la question coloniale au bénéfice de la mère patrie.