LA FRONTIÈRE MÉRIDIONALE
Le général Arimondi commandant du Tigré et de l’Agamé (16 octobre-9 décembre 1895). — Adigrat pivot de la défense. — Je demande de nouvelles forces. — Je signale la prochaine guerre (15 et 22 octobre). — Constitution des nouveaux bataillons. — Retour à Massaoua. — La question des Hababs et les négociations avec Maconnen. — Macallé sentinelle avancée.
Au lendemain du combat de Debra Aila, se présentait, avec!
insistance, le problème quid faciendum, après la dispersion des
forces de ras Mangascia. Il ne fallait pas abandonner immédia-
tement ce pays, où les champs devaient être moissonnés; c’eût été, en quelque sorte, inviter les Amahras et les Tigrins à établir une large base d'opération dans ce territoire, où bifurquaient les deux voies d’invasion, l’une vers Adoua, l’autre vers Adigrat.
Il ne fallait pas annexer cette région à la colonie, parce que les forces coloniales étaient insuffisantes, parce qu'il était impossi-«
ble de porter notre défense vers le sud, au delà du fort d'Adigrat et des montagnes qui couvrent cette localité (Adagamus), en prévision d'une sérieuse attaque des Amahras. Il ne fallait pas
se retirer immédiatement, en laissant le pays dans les mains des chefs des bandes de ras Mangascia : c'eût été perdre tous les avantages que nous avions le droit d’espérer de cette opération
de guerre ; c’eût été abandonner le contact avec nos amis du sud et de l’est, c’est-à-dire du Zebul, de l'Enda Mœni et de l’Uoge-
rat; c'eût été renoncer à l’idée de rendre le pouvoir aux ennemis de Mangascia.
Ces considérations et d’autres encore m'amenèrent à prendre
les dispositions que j’explique en détail dans deux documents, c'est-à-dire dans un rapport aux ministres de la guerre et des
affaires étrangères et dans les instructions écrites laissées au général Arimondi.
J'écrivais, en effet, à la date du 15 octobre au général Mocenni et au baron Blanc : « Selon mon idée, le centre de notre défense, vers le sud, doit étre le fort d'Adigrat, avec la position avancée d'Adagamus. Mais il me semble nécessaire d'affirmer notre pouvoir plus au sud. Il faut tenir ras Mangascia éloigné de ses anciennes possessions; il faut organiser le pays avec deux chefs influents, ras Sebath et degiac Ali, d'Enda Mœni, en créant, en vue de la défense, un tampon politique et militaire pour la colonie, opposé à une invasion du sud, toujours possible. Il faut séparer des Choans le Lasta et les autres pays indécis ou désireux de leur indépendance; il faut maintenir l'esprit de haine et de révolte contre les Choans, chez les musulmans de cheik Thala, chez les Gallas, chez l’Anfari d'Aussa, etc. »
« Si l’ennemi s’avance avec des forces très supérieures et s’il est en état de jeter contre nous la majeure partie de ses soldats, étant donnés notre service d'informations et les habitudes de guerre abyssiniennes, nous pourrons toujours nous retirer à temps d'Antalo sur la position d'Adagamus, qui est plus rapprochée de la base d'opération de trois Journées de marche. Voici pourquoi le commandant occupera la position d’Antalo; sa mission consistera à repousser toutes les attaques éventuelles de ras Mangascia , à se mettre en relation avec nos partisans du sud et à les soulever; à observer et à rendre compte sur une vaste échelle ; à organiser le pays. Dans le cas où des forces très prépondérantes, venant du Choa, s'avanceraient et nous serreraient de près, la position d'Antalo devrait étre évacuée, et il faudrait détruire les ressources que l'ennemi pourrait employer contre nous!. »
Ces principes furent discutés et arrêtés d’un commun accord avec le général Arimondi, ainsi que peuvent en témoigner le colonel {actuellement général) Pittaluga, attaché temporairement au corps d'expédition, et le chef d’état-major, le major Salsa. De son côté, le général Arimondi était le plus indiqué — il était même le seul indiqué — pour les mettre à exécution, d'autant plus qu il devait prendre, à la fois, d’abord le gouvernement du vaste territoire situé au sud du Mareb-Bélésa-Mai Muna {c’est-à-dire du
1. Rapport aux ministres de la guerre et des affaires étrangères, sur les opérations contre Mangascia : Antalo, 15 octobre 1895.
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à, PAS
Tigré et de l'Agamé) et ensuite le commandement des troupes, et des services placés sur le territoire. Les troupes directement. placées sous ses ordres étaient : le bataillon de chasseurs, les bataillons indigènes 3, 4 et 5, la première batterie de montagne, les détachements de l'artillerie, du génie, des services des sub= sistances et de santé, ainsi que les bandes locales : en tout 6 ca nons et 6,500 fusils, c’est-à-dire 600 fusils pour les chasseurs, 3,750 pour les soldats indigènes réguliers et 2,000 pour les bandes; momentanément il avait aussi à sa disposition Le 6° bataillon indigène.
Voici les instructions écrites, pour le général Arimondi, le 16 octobre, au camp d’Antalo :
« Le pivot de la défense de la colonie reste le fort d'Adigrat avec le terrain avoisinant. Mais, plus au sud, il est nécessaire d'établir un centre d’où notre action se fasse mieux sentir, soit pour compléter la dispersion des troupes de ras Mangascia, soit pour résister à de nouvelles entreprises offensives de ce ras uni à quelque chef de l'Abyssinie du nord, soit encore pour assurer l’organisation régulière des nouvelles provinces, soit enfin pour donner une nouvelle impulsion au service d’information.
« Dans le cas où des forces prépondérantes, venant du Choa, s’avanceraient et nous serreratent de près, on devra, sans nouveaux ordres, abandonner la position en se retirant sur Adigrat, après avoir détruit les ressources de toute espèce qui pourraient servir à l'ennemi. » > :
« Dans cet ordre d'idées, vous choisirez une position que» vous ferez fortifier pour qu’une petite garnison puisse s’y trou-\ ver en sûreté, alors que la majeure partie des troupes doit resterm disponible, pour exécuter des opérations de campagne. VousM répartirez les troupes sous vos ordres de la façon répondant le mieux aux exigences de la situation; vous prendrez les mesures. nécessaires pour constituer la base d'opération d’Adigrat, pour constituer la dotation du nouveau fort et pour étendre la ligne télégraphique jusqu’à ce dernier !. »
Telles sont les instructions que j'écrivis de ma propre maïn et« que j'expliquai de vive voix au général Arimondi. Celui-ci eut«
1. Livre vert, fascicule Amba Alagi-Macallé, présenté à la Chambre des k députés le 27 avril 1896. Annexe n° 1, page 11.
toutes les attributions fixées pour les commandants des zones du Tigré et de l'Agamé, avec le droit de les déléguer.
Par suite, le général Arimondi, en sa qualité de commandant du Tigré et de l'Agamé, avait une sphère de gouvernement, de commandement et d'action clairement et nettement déterminée. Et cette sphère aussi importante (par le nombre des troupes, par la grandeur du territoire, par l'étendue des attributions, par sa Situation, eu égard à l’ennemi éventuel et par les services à rendre) n'était certes pas au-dessous du grade, des fonctions, de lactivité et de la capacité du général Arimondi, qui conservait, en outre, la surveillance sur la discipline et sur l'instruction des troupes occupant le reste de la colonie.
Après avoir donné les instructions et les explications néces- Saires au général Arimondi et avoir parlé avec ras Sebath et de-
…giac Al d'Enda Mæni, le 17 octobre, je visitai le pays entre
Antalo et Macallé, et de Macallé, par Amba Salama, je pris la route d'Adoua, pour revenir à Massaoua, après avoir traversé la colonie. Je ne pouvais rester plus longtemps, à l'extrême frontière méridionale de la colonie, éloigné de Massaoua, d’où j'étais absent depuis quatre mois; je devais pourvoir aux services de Parrière, créer deux nouveaux bataillon indigènes et m'occuper des multiples services civils, qui, dès l’été précédent, avaient été suspendus; quelques-uns même l'avaient été dès ma première demande de rapatriement, c’est-à-dire dès le mois de mai.
Il y avait en suspens des négociations importantes et urgentes avec ras Maconnen, seigneur du Harar, par l'intermédiaire de
M: Nerazzini et de M. Felter. Ces négociations, — concernant la
chose la plus importante pour l'avenir de la colonie de l’Érythrée, œest-à-dire la paix sur la base de nos possessions d'alors, — comme l'avait télégraphié M. Nerazzini de Zeila!, pouvaient à ce moment-là être mieux dirigées de Massaoua que d'Adigrat. Et même on ne pouvait les conduire que de Massaoua. Il ne fallait Pas perdre de vue Cassala, car la saison favorable aux incursions
des Derviches arrivait à grands pas.
Il fallait résoudre définitivement la question des Hababs et les questions pendantes avec les Anglo-Égyptiens au sujet des fron-
| ières du nord et du nord-est. Du reste, il fallait donner au com-