‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 65 sur 156 · Voir le chapitre XIV · texte numérisé non relu

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mandant des troupes la satisfaction d’un commandement auto= nome, tandis que, dans les précédentes expéditions, en vertu des pouvoirs qui m'avaient été conférés, j'avais toujours pris la. direction militaire, parce que toujours (à Cassala, à Coatit, à Adoua, à Antalo) il fallait être prêt à traiter, et l’action politique était en relation intime avec l’action militaire.

Rester deux généraux dans l’Agamé eût été militairement et politiquement absurde, comme il eût été absurde d'envoyer le général Arimondi à Massaoua, en le chargeant de diriger les

affaires civiles, politiques ou diplomatiques avec ras Maconnen

et avec les Anglais en Égypte et de traiter les questions complexes que j'avais moi-même commencé à traiter avec le ministère, pendant mon séjour en [talie.

Bien que — depuis des mois et des mois — j'eusse signalé les probabilités de la guerre et le besoin de terminer nos armements en temps utile, j'espérais cependant Île maintien de la paix, à cause même du calme du ministère, vis-à-vis de mes préoccus pations et de mes propositions, qui étaient à la fois insistantes

et inquiétantes. La paix aurait été probablement maintenue, si

les événements ne s'étaient pas précipités, comme nous le vers

rons dans un instant. Voilà la cause principale de mon retour à Massaoua, qui était le seul point d'où Je pusse surveiller les

négociations.

Comme je l'ai dit plus haut, une des raisons qui m'ont amené. à retourner, à la fin d'octobre, du haut plateau abyssinien à,

Massaoua, après l'opération contre ras Mangascia et ma visite.

à Adoua, fut le besoin de résoudre la question des Hababs, en même temps que la question de la frontière de l’Erythrée avec

les Anglo-E gyptiens. |

Les Hababs sont constitués par trois tribus nomades qui, au nord-ouest de Massaoua, font paître leurs troupeaux, le long des pentes de la Rora Asghedé, jusqu'aux bords de la mer Rouge!. Pendant l'été, ils restent sur les montagnes, fertilisées par les

pluies tropicales ; pendant l'hiver, ils descendent dans les plaines,

1. Voir notre carte générale de la colonie de l’Erythrée, à la fin de ce volume. Comme commandant de la zone de Chéren, en 1891, j'ai visité le pays des Hababs et j'en ai publié ensuite un étude, en 1892, à Rome.

ondulées du Scioel, où ils trouvent de l’eau dans les lits des torrents et une végétation suffisante.

[ls appartiennent à la religion des peuples nomades, c’est-à-dire à l'islamisme. Leur gouvernement est patriarcal: mais ils sont toujours troublés par des discordes intestines et par une profonde division des castes. Chez les Hababs, plus encore que chez les autres tribus musulmanes, l'esclavage est enraciné: c’est la conséquence du commerce d'esclaves qu’on exerce sur les côtes de la mer Rouge, pour les ports de l'Arabie. Pendant l’occupaton des Derviches, Cassala était devenue un centre très important du commerce d'esclaves, dont une partie était conduite, à travers les montagnes des Hababs et le long de la frontière Égyptienne, vers une quelconque des nombreuses baies qui sont au nord et au sud du cap Casar, le point le plus septentrional de la colonie sur la mer Rouge.

L’abolition de l'esclavage dans la colonie de l'Érythrée, les mesures de rigueur que nous avions adoptées contre la traite et contre le commerce de chair humaine, avaient naturellement heurté les intérêts et les habitudes de la caste supérieure et des nobles de la tribu des Hababs. Que l’on ajoute à cela la répression de certains abus qui opprimaient la caste plébéienne; l’imposition d’un impôt, bien que très léger; le désir de la nou-

“eauté, le manque de demeure stable, l'espérance d’être mieux “avec les Anglo-Égyptiens, la facilité et l'habitude de se iransporter d’un lieu à l’autre, êt l’on comprendra facilement que, dans les moments où la colonie se trouvait dans une crise de guerre, une partie des mobiles tribus des Hababs ait franchi notre frontière pour se rendre sur le territoire anglo-égyptien. "Du reste, la frontière n’était déterminée que scientifiquement par une ligne droite, basée sur le tracé des parallèles et des mé- \vidiens. I1 fallait nous mettre d'accord avec les autorités angloégyptiennes, pour empêcher l'exode des tribus d’une frontière à l'autre, exode qui créait pour nous et pour les Anglo-Égyptiens un danger, surtout avec les Derviches qui étaient voisins. Il falaittracer la ligne frontière, selon les conditions topographiques ebselon les besoins de ces tribus, — en pâturages et en eau, pour leurs oupeaux, — sans fractionner ces tribus..Il fallait mainteniv, d’une part, le prestige de l'autorité civile, et d'autre part le | respect aux lois et l’obéissance aux gouvernants, en rendant la |

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paix aux Hababs ainsi que la tranquillité et la sécurité aux tribus avoisinantes. C'était d’autant plus nécessaire que l'Abyssinie semblait de plus en plus menaçante, sur la frontière opposée de l'Érythrée.

L'accord conclu à ce moment fut satisfaisant pour les deux partis, et il atteignit le but proposé de maintenir l’ordre, pendant les opératiorfs militaires suivantes, qui eurent pour théâtre un territoire qui n'appartenait pas à la colonie de l'Erythrée.

On m'a blâmé pour avoir congédié, à ce moment-là, la milice mobile. Mais j'ai déjà fait observer! que l’on doit agir avec prus dence, en conservant la milice mobile sous les armes, surtout en certaines saisons et quand cette mesure n’est pas motivée par un besoin évident de la défense. Car, en dégoûtant le pays et en imposant des obligations excessives, on diminue le choix pour les enrôlements volontaires, et, de plus, quand tant de bras manquent, il ne faut pas en enlever à l’agriculture. Quant aux tribus nomades de l'antique territoire de l'Érythrée, elles se soustraient facilement à l'obligation du service militaire, en franchissant la frontière. Elles échappent ainsi non seulement à l'impôt du sang; mais encore à l'impôt en argent, et laissent le pays désert. Ajoutez à cela qu'il parut alors opportun de donner aux hommes de la milice la faculté de rentrer dans les ascaris au moment où l'on augmentait les unités combattantes et où le choix manquait. Et de fait, plusieurs hommes de la milice rentrèrent dans les troupes régulières, où ils apportèrent des éléments mûrs et instruits. fl faut encore considérer qu'aucun homme de la milice n'avait pris part à l'expédition de Debra Aiïla; que les hommes de la milice rassemblés dans leurs régions respectives purent rentrer immédiatement dans leurs foyers et être rappelés en deux Jours, avan! même Amba Alagi; enfin, que si l’on avait conservé les milices sous les armes dans les mois d'octobre et de novembre, il ny aurait pas eu un homme de plus entre Macallé et Amba Alagi dans les premiers jours de décembre. À cette époque on maintin les bandes au service; mais on n'avait pas pour elles les même! exigences que pour la milice, et elles servaient essentiellemen sur la frontière. /

| 1. Chapitre ITT de ce volume, où l’on traite de l'institution de la milice

mobile.

En même temps que le rapport général des opérations sur la frontière éthiopienne (qui ne fut jamais publié, bien qu'il ait été écrit pour le public), je crus nécessaire, avant de quitter Antalo, d'envoyer aux ministres de la guerre et des affaires étrangères un autre rapport confidentiel, écrit le même jour, 15 octobre, sur la nécessité d'augmenter les forces coloniales!

« Dans le Choa, des agents ou des agitateurs français ou russes continuent à souffler sur le feu, et à fournir des armes et des munitions et probablement de l'argent. Les troupes de Mangascia sont dispersées; beaucoup sont contre lui, soit à cause de leur confiance” dans nos armes, soit pour des discordes intestines, soit par espoir de lui succéder, soit par antipathie pour les Choans. Mais ce serait imprudent de ne pas tenir compte ni des forces énormes, n1 du besoin qu'a le negus de rétablir son prestige amoindri, ni de la mobilité abyssinienne, ni des encouragements européens. Il est donc nécessaire de prévoir à temps, d'autant plus que, bien qu'ils soient découragés et domptés, les Derviches, qui voient les Anglo-Égyptiens immobiles, peuvent lever la tête, et, à chaque instant, nous obligent à maintenir vers Chéren des forces importantes. »

Mais comme je ne pouvais pas obtenir une autorisation quelconque, ni même une réponse du ministère, — de ma propre autorité, dépassant mes attributions, — je créai d’abord un septième, puis un huitième bataillon indigène.

Et quelques jours après — c’est-à-dire le 22 octobre — je revenais sur la question déjà amplement traitée au printemps et à l'été, en écrivant d’'Adoua au ministère :

« La situation si précaire dans laquelle nous nous trouvons actuellement ne cessera pas si, par la politique ou par les armes, nous n'arrivons pas à paralyser la puissance choanne, ou bien si nous ne concluons pas un accord durable. En négligeant de prévoir à temps avec des moyens assez limités, — l'Italie pourra être entraînée à une guerre dont nous pouvons à peine imaginer les énormes dépenses, si nous en pouvons prévoir l'issue finale.

« Les Derviches sont tenus en respect par l'occupation de Cassala; sans cela, après Agordat, ils auraient établi à nouveau Sur le Gasce leur base d'opérations contre la colonie. Mais il faut

1. Livre vert, xxr1x Dis, n° 120, 15 octobre, page 107. 2. Le livre vert dit par erreur fortune.

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leur faire face avec 1,500 hommes, nombre qu'on ne pourrait diminuer sans imprudence, si même, en faisant une supposition absurde, on voulait abandonner Cassala. Ce nombre de 1,500 hommes est au-dessous du r#1inimum des garnisons anglaises occupant les postes fortifiés les plus reculés dans le Soudan. Et puis, bien que la prise de Cassala ait porté un coup terrible au mahdisme, ce serait une folie que de négliger les précautions les plus élémentaires contre un réveil éventuel, füt-il même passager, de cette secte religieuse.

« Sur la frontière sud, vers l'Éthiopie, à une si grande distance de la frontière ouest qu'il y tiendrait la moitié de l'Italie, entre des montagnes escarpées et élevées, avec des sentiers rares et difficiles, il est nécessaire plus que jamais d'étre préts à une grande guerre!.

« Donc tout nous pousse à sortir d’une situation épineuse pour donner à l'Italie une colonie réellement fertile et pleine d'avenir. Naturellement, deux procédés se présentent : la paix ou la guerre. Pour moi, sous tous les rapports, surtout eu égard à la nation, La paix est de beaucoup préférable. Mais un, accord durable est-il possible, soit directement avec le negus neghesti, soit indirectement, en plaçant sur le trône d'Éthiopie un des ras, ras Maconnen par exemple ?...

« Maconnen a déjà offert sa médiation pour la paix; et, bien que, par sa nature, il mérite peu de confiance, il pourrait, en cela, pour le moment et en attendant l'avenir, être sincère, ainsi que le“ croient Felter et Nerazzini.

« Pour mon compte, je crois que l’on dout essayer tout, pour en arriver à un accord et à une paix honorable, basée sur le tracé de notre frontière au sud de Macallé et sur l’établissement de notre protectorat sur toute l'Éthiopie?.

« De toute façon, je crois de mon devoir d’insister auprès de Votre Excellence pour que le gouvernement du roi examine cette grave question sous toutes ses faces. Pour baser un jugement, il y a beaucoup d'éléments au ministère des affaires étrangères;

1. Que l’on compare ce que j'écris, dans le rapport au ministère, avec ce P P , que j'écrivais quatre mois auparavant, comme on peut le lire à la fin du chapitre X. | 2. « On pourrait, du reste, être larges de concessions territoriales, si l'on : Ù Ù 5 , pouvait former un tampon avec des chefs intéressés à se maintenir sous la protection sûre et puissante de la colonie de l’Erythrée. »

provenant du gouvernement de la colonie. Il me paraît nécessaire que ces documents soient examinés au point de vue des conditions politiques, diplomatiques et financières de notre pays et qu'une résolution soit prise. Le gouvernement de l'Erythrée, conformant tous ses actes à cette résolution, pourrait mieux répondre à la confiance du ministère, et il serait plus à même d'accomplir son devoir, dans la plus ardue, la plus compliquée et la plus ditficile des missions'.»

Je proposais donc, en insistant, ur programme définitif, pacifique autant que possible, et une augmentation de forces. Maïs Le ministère ne répondit jamais rien, ni officiellement, ni par le moyen des lettres qu'ordinairement les ministres des affaires étrangères m'adressaient, à titre privé. Toutefois, il semblait que le gouvernement désirât résoudre la question éthiopienne par de l’audace. On songeait peut-être qu'une marche rapide vers le sud, en bouleversant le plan de l'ennemi, nous aurait conduits au Choa, créant ainsi, comme par un coup de baguette magique, l’empire d’Éthiopie.

Mais celui qui blâmait ma trop grande prudence, au lendemain de Sénafé comme de Debra Aïla, ne songeait ni à nos armes, ni aux armes ennemies, ni au théâtre de la guerre, ni aux conditions économiques et politiques de l'Éthiopie.

Comme nous l’avons observé dans tout le cours du récit, et ainsi qu'il res$ort jusqu’à l'évidence de mes rapports, nous avions des forces à peine suflisantes pour garder la colonie, de Cassala à Adigrat. Pour avancer au sud de Macallé et d’Antalo, il était absolument nécessaire de nous garder, par derrière, à Adigrat et à Adoua, naturellement avec des forces blanches, parce qu’il aurait été impossible de porter dans le cœur de l'Éthiopie, en tête de l'opération, les forces blanches, sans faire de grands préparatifs nécessités par le terrain et la difficulté de se procurer des vivres. Il fallait, au fur et à mesure, échelonner les troupes noires régulières, à une étape ou deux de distance; nous en aurions semé beaucoup le long de la route, et nous serions arrivés au but, au Cœur même des Amahras, avec des fractions insignifiantes.

Sans pouvoir citer le chiffre des combattants, quelques mois après l'entrée en campagne de Ménélick, et en faisant abstraction

1. Mon rapport d'Adoua au ministère des affaires étrangères, 22 octobre 1895, n° 127 du livre vert, xxr11 Ds.

des contingents du Goggiam, du Harar, etc., tout le monde savait que l’empereur avait un grand nombre de milliers de sols dats bien armés et parfaitement aptes à la guerre, surtout dans

leur pays. Et si, d’un côté, il était probable qu’en nous enfonçant

dans le pays nous aurions attiré à nous plusieurs seigneurs féo: daux, avec leurs contingents, — il était certain, d'autre part, que d’autres seigneurs féodaux, intéressés à repousser l'invasion, se

seraient rangés contre nous, en d'autant plus grand nombre ets

avec d’autant plus de forces que nos fractions seraient devenues, plus faibles.

La ligne d'opération s’allongeait nécessairement, dans un ter=

ritoire tout coupé par des contreforts escarpés, qui présentaient de formidables positions défensives, favorables aux surprises et.

aux embuscades, et que nous autres, envahisseurs, nous aurions

pu tourner très difficilement, parce qu'il n’y avait pas de routes,«

ou parce que les routes étaient réduites à l’état de sentiers invrai= semblables.

Et comment faire vivre les troupes, dans un pays si peu peuplé, où il fallait employer tant de quadrupèdes et où une troupe régulière, même composée d’indigènes, avait tant besoin de transports?

Aux excitations qui venaient de Rome, je crus devoir répon= dre d’une façon officielle et par lettre privée. Dans la lettre offi= cielle! j'écrivis de Massaoua, à la date du 4 novembre, ce qui

suit : « Après la victoire de Debra Aila, je n’ai pas cru devoir

poursuivre Mangascia au delà des frontières de ses anciens Etats, parce que la prudence la plus élémentaire me conseillait de

ne pas pénétrer dans ces montagnes sans avoir soumis entière

ment le pays, sans avoir assuré ma base d'opération en fortifiant

un point important, sans avoir à ma disposition de nombreux. moyens de transport pour les vivres et le matériel,.et sans avoi®

conquis les différentes ambas sur lesquelles s'étaient réfugiées les troupes dispersées de ras Mangascia. Au fur et à mesure que s’allongerait la ligne d'opération, les forces diminueraient. Et les ennemis, ou bien, certains de la victoire, nous auraient atten= dus sur une de leurs si nombreuses positions formidables, ou bien, excessivement supérieurs en nombre, ils auraient cherché à

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