‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 8 sur 156 · Lettre du 20 mai 1892, n · texte numérisé non relu

Lettre du 20 mai 1892, n

Pour l’histoire de cette époque servirait aussi le Coup d'œil politique sur les derniers événements en Ethiopie, envoyé, le 15 mai 1892, au ministère

Les idées relatives au danger que nous courrions d’éveiller les soupçons des Tigrins en nous rapprochant trop du Choa, ont été développées plus en détail dans ma lettre du 20 juin, dans laquelle je disais que, pour établir un modus vivendi avec l'empereur d'Éthiopie, il serait nécessaire de lui faire les concessions suivantes :

« 1° Deux millions de cartouches;

« 2° Renonciation à la souveraineté sur le territoire du Seraé et de l’Oculé Cusai;

« 3° Garantie du côté du Tigré en amenant ras Mangascia à faire acte de déférence vis-à-vis de Ménélick ou à lui faire une visite;

« 4° Abandon de l’article 17 du traité d'Uccialli. »

Après avoir examiné en détail tous ces différents points et les dangers qu’il y avait de faire ces concessions, je concluais :

« En tout cas, il faut échapper à la tentation de satisfaire aux nécessités du moment par des concessions pouvant compliquer la situation à venir. Personne ne pense à une entente durable avec le negus neghesti, quand bien même on lui ferait toutes les concessions possibles et imaginables. Trop de méfiance, à tort ou à raison, a pris racine dans son cœur, etc.

« Je crois donc que, tout en maintenant un modus vivendi possible, nous ne devons pas faire la moindre concession qui diminue ses craintes ou qui augmente sa puissance. »

Et puis je demandais :

« Pourrons-nous satisfaire Ménélick, entouré de tous ses conseillers? Pourrons-nous l’amener à faire la guerre pour notre compte, quand les ras tigrins, unis dans leur haine pour l’étranger, franchiront le Mareb pour marcher contre nous? Ne pourrait-il pas se produire le cas où Ménélick, ayant reçu les deux millions de cartouches, poussé par les siens et circonvenu par le clergé, profiterait de la circonstance pour conclure, aux dépens de l'Italie, l’accord tant désiré avec le Tigré ?

« Sur la rive droite du Mareb jusqu'au Dembesan, dans ce territoire toujours considéré comme abyssinien, n’y aurait-il pas un espace suffisant pour indemniser ras Mangascia désormais trop à l’étroit dans ses frontières, et pour contenter l'antique posses-

des affaires étrangères. On pourrait aussi consulter la lettre du 30 mai 1892 ainsi que le rapport du 4 juin 1892 sur les frontières de la colonie. Aucun de ces documents n'a été publié.

seur, ras Alula, qui a dû l’évacuer, malgré la victoire, tant vantée, de Dogali? Enfin les Tigrins, chassés ou trop resserrés vers le nord, ne pourraient-ils pas, comme on le leur conseille Ja se rejeter contre notre territoire ?

« Je n'oublie certes pas le parti que l’on pourrait tirer des musulmans, qui considèrent comme leurs plus grandes gloires nationales les victoires remportées au seizième siècle par Mahomet Grange sur les Abyssiniens et sa marche triomphale à travers l’'Abyssinie. Car ces musulmans voient avec une crainte et une haine sans cesse grandissantes l'occupation du Harar par les Choans. Il suffit de songer que ces derniers ont implanté et exercent dans cette région le système des razzias, qui désolent ce beau pays.

« De tout cela, une chose me semble certaine : c’est que, en nous fournirons une arme formidable aux pillards des tribus de l’Ogaden et nous nous aliénerons à jamais ces chefs et ces tribus qui cherchent auprès de nous aïde et protection!. »

Le ministère, dans sa note du 16 juillet 1892, en posant comme base de sa politique l'établissement de rapports pacifiques avec l’Abyssinie tout entière, et par suite le maintien des bonnes relations avec l’empereur, arrêtait cette directive :

donnant un million de cartouches au Harar,

« Faire en sorte que, par rapport aux puissances européennes, l'empereur reste dans l'orbite de l'influence italienne; faire également en sorte que l’empereur soit amené à adopter et à garder vis-à-vis de nous une attitude telle, que les chefs tigrins soient empêchés de prendre vis-à-vis de la colonie de Massaoua une contenance | moins correcte et moins déférente. »

En développant cet ordre d'idées, le ministère d'alors, qui se trouvait en face de faits accomplis, ne croyait pas nécessaire, | pour maintenir de bons rapports avec l’empereur, de renoncer à notre souveraineté sur le Seraé et l'Oculé Cusai. Il croyait pouvoir dissiper tous les nuages que j'avais signalés, en assurant à l’empereur que, dans l'avenir comme nous l’avions fait dans le passé, nous ne cesserions jamais de tenir avec les chefs | tigrins un langage correct, au sujet de leurs relations avec le roi

1. Lettres du 20 juin 1892, n° 721, et du 27 juin 1892, n° 738, non publiée dans les livres verts. — On peut aussi consulter la lettre du 17 juillet 1892, n° 910, inédite.

des rois, et que nous leur donnerions encore, à l’occasion, des conseils de prudence et de modération.

Quant à ce qui concernait le traité d’Uccialli, le ministère se proposait de charger le docteur Traversi de présenter à l’empereur plusieurs formules contenant toutes le principe que l’Éthiopie restait dans la sphère d'influence de l'Italie.

Pour les cartouches, le gouvernement de Rome croyait devoir adhérer à la demande du regus neghesti Ménélick, surtout parce que sans la remise de ces cartouches il n’ÿ avait aucune espérance de continuer les négociations. Le ministère demandait, à ce sujet, que je lui répondisse par télégramme.

J'aurais dû persister dans mon idée première et demander mon rapatriement. Mais je n’étais en fonction que depuis quatre mois, et une discussion avec le ministère aurait fait perdre un temps précieux. Tous les arguments en faveur de ma thèse étaient connus au ministère, et il n’y avait pas lieu d'espérer que ma démission aurait modifié les intentions du ministère ; elle aurait probablement créé des embarras, en un moment où toute hésitation nous aurait nui, dans l’un comme dans l’autre camp. D'ailleurs, ébranlé par les déclarations de ceux qui devaient avoir des vues plus larges et plus hautes, je me crus obligé de rester à mon poste et de tout mettre en œuvre pour que la mission Traversi et la convention avec l’empereur fussent couronnées de succès et répondissent au but que m'’avaient indiqué ceux qui, comme le ministère, étaient les mieux informés et avaient la responsabilité suprême.

Je télégraphiai à Rome (8 août 1892) qu'étant persuadé par les convenances internationales invoquées par le ministère, « je m'efforcerais de maintenir telle quelle notre situation vis-à-vis des chefs tigrins, malgré la remise des cartouches ». J’expliquai ensuite, dans ma lettre du 8 août, mes intentions et mon plan de conduite. Dans cette lettre, je décrivais les graves difficultés de la situation, les dangers pour la remise des cartouches, les retards inévitables de leur transport, ainsi que la nécessité d’employer tout le zèle et toute l'attention possibles pour « assurer, sur des bases solides, des relations pacifiques avec l’Abyssinie tout entière ».

Le ministère considérait la situation générale, en étant surtout poussé par le désir d'empêcher le negus neghesti de se jeter,

tête baissée, dans une alliance absolument opposée aux intérêts de l'Italie en Éthiopie et contraire à notre pe vis-à-vis des puissances européennes. Il fallait se résigner!

Pour agir dans cet ordre d'idées, avec la plus grande prudence, il était nécessaire de caresser la susceptibilité ombrageuse de ras Mangascia en lui confiant ce que l’on ne pouvait pas tenir secret et en se servant aussi de lui pour arriver à Ménélick. « Ras Sebath et ras Alula, dans üne entrevue à Axum, ont tenu des propos menaçants pour ras Mangascia. Il semble qu'ils se soient entendus pour tourner leurs armes, selon les circonstances, soit vers le sud, soit vers le nord, afin de se partager ensuite les dépouilles du pays conquis. Il paraît toutefois qu'en ce moment ils se sont dirigés vers Macallé pour avoir l’entrevue habituelle avec ras Mangascia, peut-être dans l'intention de l’amener à faire cause commune avec eux, ou mieux, pour agir selon les nécessités et les circonstances’. »

« Pendant ce temps, ras Mangascia éprouve des craintes, il a peur de l’empereur comme des grands feudataires, et il envoie de Macallé à Adoua, dans le plus grand secret, à notre résident de Martino, une douloureuse protestation en rappelant que, sur le Mareb, on a prononcé ce serment : Mes ennemis sont tes ennemus, mes anis sont les amis.

« Profitant de cette situation, je charge notre résident de Martino, lequel jouit de l’estime et de la confiance de ras Mangascia, de s’insinuer habilement près de ce dernier, de lui faire voir clairement les dangers de la situation, et de chercher à l’'amener, de la façon la plus opportune, à demander la médiation du gouvernement de l'Érythrée, pour traiter au sujet de la reconnaissance de Ménélick comme empereur d'Abyssinie.

« De Martino devrait obtenir de ras Mangascia, dans le plus grand secret, pour lui éviter des soupçons qui finiraient par des complots, une lettre conçue à peu près dans ces termes : « Obéis- « sant à la volonté suprème de Sa Majesté le roi d'Italie, je dé- « clare être prêt à reconnaître Ménélick, roi du Ghoa, comme ne- « gus neghesti et empereur d’'Abyssinie, etc.?. »

1. Ma lettre au ministre Brin, Asmara, 18 août 1892. — Inédite. 2. Ma lettre au ministre Brin, 13 septembre 1892, n° 1049. — Inédite.

Cette lettre aurait dû être envoyée, par moi, directement à Ménélick, par l'intermédiaire du docteur Traversi.

Mais tout ceci ne me trompait pas, et je ne voulais pas que d’autres se fissent illusion. « Bien que mon plan ait été étudié avec le plus grand soin, dans toutes ses parties et depuis plusieurs semaines; bien qu'il soit basé sur la réciprocité des intérêts, sur la nature du cœur abyssinien et sur les coutumes séculaires de ce pays; bien qu'il soit en harmonie avec le milieu, il peut s’en aller en fumée avant d'avoir eu un commencement d'exécution’. L’Hamasen et l’Oculé Cusai doivent exercer une réelle fascination sur le cœur de ras Alula, de ras Sebath et de leurs compagnons, qui seraient bien heureux de lancer leurs hordes au delà du Mareb. »

D’autres difficultés surgissaient dans l’Aussa, à cause de l’organisation de la caravane qui devait nécessairement être préparée par le sultan de Aussa, Mohamed Anfari.

Mangascia, de son côté, était préoccupé par la situation intérieure : les Choans lui portaient ombrage, il hésitait entre ses feudataires, il se méfait de tout le monde. Toutefois il se montrait disposé à suivre la volonté des Italiens et à accepter, sous une forme quelconque, l'idée de reconnaître solennellement l’empereur. Mais, tout à coup, au mois d'octobre, il demandait une entrevue avec le gouverneur.

Rien de mieux, si la situation avait été nette; mais, à ce moment, il ne me parut pas opportun d'accepter l’entrevue, d’abord à cause des négociations en cours avec le 2egus neghesti Ménélick, ensuite pour ne pas donner lieu à l'agitation politique et militaire qui l'aurait accompagnée, puis pour avoir le temps de préparer cette entrevue d’une façon plus conforme à notre dignité et à nos intérêts, et enfin pour éviter la discussion sur la lettre

de Mangascia à Ménélick. Cette lettre, qui reconnaissait le su-

prême pouvoir de notre roi et faisait connaître les intentions pacifiques de l'Italie au milieu des contingences d’alors, aurait eu une singulière importance en Europe, comme en Éthiopie.

J'écrivis en ce sens au ministère?, qui approuva entièrement mes idées et ma conduite. Mais pendant ce temps de Martino ne

1. Ma lettre au ministre Brin, 2 octobre 1892, n° 1253. — Non publiée. 2. Lettre du 22 octobre, n° 1339. — Inédite.

pouvait obtenir que des promesses pour la lettre à Ménélick, tandis que le docteur Traversi ne pouvait plus retarder son départ pour Adis Abeba, car, à ce moment-là, une visite de Mangascia à Ménélick était possible, et il était nécessaire que notre envoyé fût présent dans cette éventualité.

Nous avons fait allusion, au commencement de ce chapitre, aux désertions de bandes abyssiniennes qui s'étaient produites pendant les dernières semaines du commandement du général Gandolfi. Deux chefs de ces bandes, lic Abarah et lic Bajané, avaient été comblés de bienfaits par les [taliens et avaient une position relativement brillante. Le premier était l'assassin de son propre chef, le capitaine Bettini. Depuis un an Je cherchais à obtenir que l’on me remît ces deux déserteurs. J’obtins de Mangascia, par l'intermédiaire de ras Agos, la remise de Zic Bajané, qui subit, en ce moment, sa peine à Nocra. Abarah s'enfuit vers le Choa. Il prit part à toutes les campagnes des Choans contre nous, et, pendant les dernières négociations pour la paix (1896), il obtint de Ménélick sa nomination de chef de province sur notre frontière.

Malgré la remise de Bajané, je ne me faisais aucune illusion. Et même, dans ma lettre du 17 décembre, je témoignais ma défiance envers les chefs tigrins, sans en excepter Mangascia; je manifestais le soupçon que ce dernier eût l'intention de s'adresser à l'Angleterre et surtout à la Russie; je prévoyais l’entrevue de Borumieda entre Ménélick et Mangascia, et J'établissais le nombre de fusils que les Tigrins auraient pu mettre en campagne, dans le cas d'une guerre contre le nord (colonie de l’Erythrée). J’attribuais alors : « 6,000 fusils à ras Alula, 4,000 à ras Mangascia, 3,000 à ras Sebath, 2,000 à ras Agos; mais ras Mangascia aurait pu éventuellement se servir d’un grand nombre de fusils appartenant aux Azebo Gallas ». L’exactitude de mes calculs se trouva vérifiée dans la suite.

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Le mécontentement de ras Alula contre Mangascia éclata vers la fin de décembre 1892. En cette occasion, il retint près de lui

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