‹ Mémoires d'Afrique, 1892-1896Chapitre 75 sur 156 · Livre vert, xxrxx bts, n · texte numérisé non relu

Livre vert, xxrxx bts, n

adressées au lendemain de Debra Aïla (15 octobre), alors qu’une partie de la presse, en Italie, songeait à de nouvelles conquêtes. Nous avons déjà vu comme, en Afrique, les articles des journaux — même s'ils reflètent l’idée la plus personnelle, la plus indépendante et, disons-le, la plus contraire au gouvernement — sont habilement exploités, auprès du negus neghesti et des différents ras. On en fait remonter la responsabilité au pouvoir suprême, parce que personne, en Éthiopie, ne peut arriver à croire qu’un roi tolère la liberté de la presse.

Aussi, malgré mes déclarations les plus formelles et les plus explicites, personne, en Éthiopie, ne doutait que notre intention ne fût d'étendre nos conquêtes au sud d’Amba Alagi, au delà des frontières de l’ancien Tigré.

On peut croire réellement que les armements de Ménélick, pendant l’année 1895, avaient pour but essentiel la défense de ses anciens États, plutôt que l'offensive contre la colonie de l'Érythrée. Certes, les réfugiés tigrins poussaient à la guerre à outrance; mais les chefs, plus prudents, qui n’avaient rien à gagner, conseillaient la modération. L'’issue d’une guerre est

toujours douteuse, surtout dans le milieu éthiopien. L'insuccès des précédentes incursions dans le Tigré n’était pas encouragéant; le théâtre d'action était lointain et pauvre ; le gain était incertain, et 1l devait profiter à autrui.

— Ras Maconnen, en offrant sa médiation pour la paix, se faisait bien voir du grand parti qui, en Abyssinie, la désire franchement. 1Ge parti a ses représentants à la cour même d’Adis Abeba, et il Mrouvait probablement un écho dans l'esprit prudent et modéré | de Ménélick. De plus, ras Maconnen, en tenant le rameau d’oli- Wier de la paix, devenait l'arbitre de la situation entre les Italiens et les Amahras; il se mettait en dehors et au-dessus de tous les ras, et il montrait son tact politique et son habileté diplomatique, qualités si appréciées par les guerriers abyssiniens. En agissant ainsi, non seulement il se plaçait dans des conditions Huit, permettant de satisfaire à l’ambition qui était innée chez lui, | mais encore il acquérait un ascendant singulier vis-à-vis des autres prétendants à la succession de l’empereur Ménélick, et, Pour le reste, il luttait avec eux à armes égales.

D'autre part, le même ras Maconnen, qui avait visité l'Italie

Lävec intelligence et qui connaissait à peu près les progrès des

LP de. :

peuples civilisés dans les conquêtes coloniales, comprenait qu’une campagne, même victorieuse, aurait attiré sur l'Éthiopie d’autres guerres plus longues et plus sanglantes, jusqu’à ce que la supériorité fût restée à l'Italie. Dans une conversation avec le chevalier Felter, il montra sa sagacité en disant à peu près qu'une victoire serait plus funeste à l'Abyssinie qu’une défaite De toute façon, ras Maconnen, en arrivant à une entente, aurait, mieux assuré sa souveraineté sur le Harar, pour laquelle il trem= blait toujours.

Et puis, que lui importait ras Mangascia du Tigré ? En l’abandonnant à son sort, il se serait débarrassé d’un prétendant et, d’un ennemi PObIE. pour les tempêtes intérieures de l’avenir, tempêtes auxquelles l’Abyssinie est en proie depuis des siècles Somme toute, les Tigrins n'avaient jamais été les amis des.

Choans; et si ras Mangascia, le fils du roi Jean, avait été cou! ronné negus du Tigré par le regus neghesti, il aurait obtenu une supériorité marquée sur ras Maconnen, le seigneur du Harar, lequel avait certainement appris avec une secrète complaisance la victoire des Italiens sur les Tigrins à Coatit.

Les Italiens étaient peu nombreux, c’est vrai, mais ils avaient comme partisans plusieurs chefs, une partie du clergé et la m&, jorité des populations tigrines. On ne sait pas ce qui peut arriver à une armée comme l’armée choanne, quand elle s’enfonce dans, les montagnes. Ainsi, quelques années auparavant (1890), les! Choans avaient dû se retirer devant les Agamites et les Tigrins| de ras Sebath, sans pouvoir même arriver à Adagamus. A leur tour, les Italiens avaient vaincu les Tigrins, autrefois vainqueurs * des Choans, et ils avaient comme partisans plusieurs grands feudataires, dans les diverses régions de l'Abyssinie; déjà ces. seigneurs étaient suspectés et montrés au doigt. F

D’ ailleurs la victoire n’aurait point donné de butin dans un pays épuisé par les guerres précédentes; elle n'aurait point non plus donné la puissance, car tous les accroissements territoriaux auraient été au bénéfice de ras Mangascia, de Tesfai Antalo, dé ras Alula et des chefs, qui avaient été dépossédés par les Italiens. Enfin la victoire aurait pu, par hasard, augmenter pour un autre chef militaire quelconque les probabilités de sa succession au trône de Salomon. Ê

Voilà tous les raisonnements que ras Maconnen était en me-\

sure de faire, et que probablement il a faits avant et pendant la campagne, alors qu'il se mettait en avant comme l’apôtre de la paix, bravant les méfiances, les jalousies et les accusations de trahison, avant et après Amba Alagi et Macallé.

Quant à moi, tout en restant sur mes gardes et en éveillant l'attention des autres, je voulus hâter autant que possible le moment de l’entrevue. Voici la lettre qu’à la date du 3 décembre j'écrivis à ras Maconnen, de l’Asmara ‘ :

« Que la paix et la santé soient avec vous. Je suis content que vous jouissiez d’une excellente santé. Moi aussi, grâce à Dieu, je me porte bien.

« Quand le sang chrétien est versé, même si la victoire m'est favorable, c'est une grande douleur pour moi. Aussi, je serai très content si un entretien entre nous deux peut éviter l’effusion du sang. Sa Majesté notre roi Humbert le désire aussi, et j'ai de lui pleins pouvoirs. Je suis convaincu que vous, de votre côté, vous viendrez à l’entrevue muni des pleins pouvoirs de Sa Majesté le regus Ménélick.

« J’ai chargé le major Toselli de régler tous les détails de l'entrevue. Envoyez, vous aussi, une personne qui puisse s’entendre avec le major Toselli.

« M. Felter m'a rendu compte de tous les entretiens qu'il a eus avec vous; et comme vous êtes de véritables amis, je l’ai envoyé chercher à Zeila. N'ayez aucune crainte pour votre pays.

« Je souhaite que Dieu vous accorde la santé, à vous et à toute l'Éthiopie. »

Toutes les D ions étaient donc prises : et il y avait toutes les probabilités pour qu’une entrevue eût effectivement lieu entre ras Maconnen et le gouverneur de l'Érythrée. Cette entrevue aurait pour le moins traîné les choses en longueur; mais elle pouvait facilement aboutir à la paix, étant données nos intentions pacifiques à Maconnen, à Ménélick et à moi, si la lettre de ras

Maconnen à M. Felter était arrivée plus tôt à destination, et si

M. Felter, au lieu de retourner d’Aden à Zeila pour recevoir les instructions du docteur Nerazzini, — qui n'était pas même nommé dans les lettres de ras Maconnen, — était parti pour Massaoua; car là, il pouvait recevoir de moi des instructions plus précises et

Page 1