CHAPITRE XXII
ADAGAMUS (EDAGA AMUS)
Les bataillons de renfort d'Italie en Afrique. — Lignes de ravitaillement. — Arrivée des renforts à Adigrat (7-20 janvier). — Première constitution du corps d'opération (9 janvier). — Adagamus et Mai Meghelta. — Le colonel Albertone et le général Arimondi.
Notre soldat est habitué aux privations ; il est résistant, sobre, bon marcheur et brave autant que les autres, plus même que les autres. Souvent il est vif, gai, industrieux, et il sait se faire au milieu. Mais avec tant de qualités, il faut aussi confesser ses (je dirai nos) défauts : il est impressionnable et il se décourage faci lement (plus en apparence qu’en réalité), donnant ainsi le spec= tacle de la prostration, laquelle, à son tour, est contagieuse en Afrique, aussi bien pour les soldats blancs que pour les troupes de couleur. “
J'en ai déjà parlé au chapitre VIT, quand J'ai écrit d’une facon générale sur le soldat en Afrique. Or, avec ces nouvelles circonstances de guerre, la dépression morale était bien plus facile et bien plus contagieuse, dans ces bataillons de renfort, formés au pied levé, par petits groupes, — sans liens tactiques, sans liens dis= ciplinaires renforcés par l’habitude, sans coutumes fraternelles dans la compagnie ni dans le bataillon, où l’on ne connaissait ni les supérieurs ni les camarades, où l’on n’avait pas ces sentis ments militaires qui, dans la paix comme dans la guerre, constituent en grande partie la religion du soldat. Ajoutez à cela les souffrances inévitables, les écarts de la température, le singulier spectacle des hommes et des choses, et puis l'imagination exal= tée, la pauvreté de l’uniforme, la jeunesse excessive ; et l’on verra
que mon idée première n’était point fausse, de préférer des soldats bien préparés et bien équipés à un grand nombre d'hommes réunis n'importe comment et fort mal équipés.
Dans toute chose au monde, les hommes ne suffisent pas : il faut encore que ces hommes soient liés par un rapport organique et permanent; sans cela on ne peut pas exiger d'eux la plus grande des abnégations, le plus grand des sacrifices. Or, les liens des bataillons envoyés en Afrique n'étaient qu'occasionnels et qu éphémères, aussi bien entre les officiers et les sous-officiers qu'entre les compagnons d'armes. Aussi, dans ce ramassis fait au hasard et sans organisation, les soldats envoyés en renfort ne pouvaient représenter la valeur italienne, d'autant mieux que leur formation précipitée et l'improvisation de tout en faisaient une proie désignée pour les secousses morales et matérielles.
Ce grave inconvénient provenait essentiellement du faible effectif des compagnies de l’armée italienne sur le pied de paix. Par suite, pour composer un corps d'expédition quelconque, il était nécessaire de tout bouleverser pour former péniblement, au moment le plus pressant, de nouvelles unités de combat. C'était une grosse perte de temps, c'était au détriment de la cohésion de toute l’armée, c’étaient des difficultés énormes, pour donner une Vie organique et disciplinée aux nouvelles fractions.
Il y avait un inconvénient plus grave encore, parce qu’il était latent et impondérable, parce qu'il sapait la discipline dans les moments suprèêmes. Certains soldats {qui peut dire combien?)
étaient partis de l'Italie avec l’idée qu’ils étaient envoyés en
Afrique afin de combattre en faveur d’une cause injuste ou dangereuse pour la mère patrie. N’a-t-on pas fait des démonstra-
: tions hostiles au départ de plusieurs détachements ? En quelques
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endroits n'a-t-on même pas enlevé les rails des voies ferrées
: pour empêcher le départ? Il y eut, il est vrai, bien d’autres dé-
monstrations solennelles, en sens contraire ; mais ces démonstrations ne servirent point à inculquer les vertus militaires, c'est-à-dire la discipline et la cohésion, chez les troupes destinées à combattre dans la colonie : elles ne réussirent qu’à alimenter la lutte, qu'à fomenter et qu’à répandre dans la foule, en Italie, des illusions dangereuses.
La suggestion de l'injustice de la guerre en Afrique trouvait une oreille complaisante chez ceux qui allaient loin de leur
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famille ; qui devaient lutter contre les misères et les privations inévitables de la vie des camps, surtout sur les montagnes de l'Éthiopie; qui devaient combattre côte à côte avec des gens étranges et contre un ennemi inconnu, alors qu'ils n'avaient et ne pouvaient avoir que peu de réactifs moraux, pour neutraliser ce poison latent qui se présentait avec toutes les apparences de la vérité. — Et pour beaucoup c'était la vérité indiscutable.
Ce n'étaient point des soldats d'aventure; ce n'étaient point des guerriers avides de gloire personnelle. Ils portaient en eux: mêmes le microbe dissolvant que n’avait pu détruire l’ascendant personnel des officiers, nouveaux pour leurs soldats et nous veaux en Âfrique. Ce microbe, dans les moments critiques, pou* vait se développer et se répandre avec une contagion terrible et subite.
Le corps d'expédition fut composé, autant que possible, dé volontaires. Or, de tous ces volontaires, combien se présentèrent spontanément, soit pour fuir la surveillance de leurs propres supérieurs, soit pour se soustraire à la vie de caserne, soit pour courir les aventures? Et l’on envoya’en Afrique, en même temps que les cerveaux brûlés, les hommes les moins disciplinés, pan suite, plus disposés que les autres au mécontentement, moins" obéissants et moins aptes à maintenir la cohésion tactique. I était naturel que les bataillons et les régiments, appelés à four nir un contingent par petits paquets, en eussent profité pour ses débarrasser de leurs plus mauvais éléments. L'expérience était faite par les précédentes expéditions d’Afrique; l’inconvénient que le général Arimondi et moi avions signalé pour la garnison ordinaire de deux ou trois bataillons qui s’acclimataient, pen dant la paix, devenait un danger quand il fallait envoyer plusieurs milliers de soldats, pour une guerre immédiate, étant donnée préjugé qui considère comme bons pour l'Afrique les soldats mauvaises têtes; étant donné l’égoisme qui fait garder pour soi, dans la patrie, les éléments les meilleurs; étant données les ha= bitudes des commandants en sous-ordre de n’obéir au ministre qu'en apparence et que pour la forme. Tout le monde sait que beaucoup d’affiliés à la Camorra et à la Maffia! se sont glissés
1. DE BLasio, Usages el coutumes des Camorristes, qui cite les correspon= dances de Macora à la Gazette de Venise.
La Camorra et la Maffia sont des associations secrètes de la province de
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dans le corps d'expédition, improvisé avec des cadres étrangers, et — surtout dans les grades supérieurs — peu habitués à la connaissance intime et au commandement des troupes.
On exagéra, en Italie, les souffrances des soldats blancs dirigés de Massaoua sur le haut plateau. Ces exagérations ellesmêmes auraient dû mettre en garde. Certes, des inconvénients étaient inévitables ; mais on peut dire, à la louange de tout le monde, qu'ils furent réduits au minimum. On ne fait la guerre, sur aucun échiquier et encore moins sur l’échiquier éthiopien, sans souffrir beaucoup de privations. Au bout du compte, dans une concentration de guerre sur un théâtre d'Europe, avec des troupes Jeunes, on peut laisser en arrière le long de la route d'opération plus d'hommes qu’on n’en a laissé sur les routes de Massaoua à Adigrat durant la guerre d'Afrique. Sur les 9,500 hommes qui, de Massaoua, montèrent jusqu’au 20 janvier sur le haut plateau, en employant les deux routes de ravitaillement, il resta dans les infirmeries provisoires 250 hommes, et la plupart d’entre eux furent ensuite dirigés sur leurs compagnies.
Il est vrai qu'ils arrivaient devant l’ennemi dans des conditions laissant beaucoup à désirer, au point de vue de l'habillement et de lg chaussure. Moralement ils se remontaient dans ce milieu martial, avec cet air oxygéné. Mais les inconvénients du manque de préparation se manifestaient à chaque instant. L’œil expérimenté voyait aussi le manque de cohésion organique et l'absence de l’énergie calme dans la hiérarchie, l'impressionnabilité vibrante de ces gens pour qui tout était nouveau, l'insuffisance des cadres, les défectuosités de l'équipement et l'absence de l’uniforme, qui reflète la discipline et qui donne le prestige militaire.
Il y avait de l'élan; il y avait chez les individus isolés un courage visible et une noble ambition; toutefois la qualité essentielle organique d’une troupe en campagne manquait. Et ce manque de solidité permanente et régulière ne pouvait pas, comme chez les volontaires des guerres de l'Indépendance, être remplacé par lardent amour de la patrie ou par une foi élevée dans la cause pour laquelle on affrontait la mort.
Naples et de la Sicile, dans lesquelles les affiliés s’aident mutuellement à voler le bien d'autrui, à exiger des taxes des petits commerçants, du peuple,
à se soustraire à la surveillance des autorités et aux peines infligées par la loi.
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Pour diriger les troupes de Massaoua sur le haut plateau de l’'Agamé et pour les ravitailler, on crut d’abord, à cause de l’eau, devoir se servir seulement de la route la plus commode, Asmara: Saganeiti-Adi Caié, bien qu’elle fût la plus longue‘. C’était l’opinion formelle du général Arimondi, qui était chargé, dans les premiers jours, de diriger, de Massaoua, le mouvement des renforts. Mais, dès le 1°" janvier, sur mon ordre, on utilisa aussi la route Archico-Maio-Adi Caïé, plus courte et plus directe?.
Déjà, le printemps précédent (mars-avril 1895), j'avais fait étudier la route dite du Comailo, de Zula par Toconda et Senafé; mais une portion de cette route, construite à l’époque de l’expédition anglaise contre l'Abyssinie, était détruite; et il fallait, d’après celui qui l'avait visitée, trop de temps, trop d'hommes et trop d'argent pour la remettre en état.
Au contraire, pour les communications ordinaires avec Adigrat, on avait amélioré la route par Maio. A Maio, il y avait un bon point d’eau, avec quelques hangars et quelques abris. Adi Caïé (près de Toconda) était un point commun aux deux routes venant l'une de l’Asmara et l’autre d'Archico. À Adi Caié même, avant l'occupation d’Adigrat, c’est-à-dire dès décembre 1894, on avait commencé un petit fort qui fut ensuite augmenté et continué par le major Galliano.
Un Mémoire envoyé par le ministère des affaires étrangères aux ministres de la guerre et de la marine et au quartier général d'Adigrat, traite la question des lignes d'opération, et il indique aussi celle des Anglais, de Zula, par le Comailo et Toconda, à Sénafé. Cette route était connue en Érythrée, en dehors de la description anglaise, par plusieurs croquis et itinéraires d’offi-M ciers qui l'avaient parcourue en colonne mobile; le major Toselli en avait fait une étude complète, lorsque, au printemps
1. Voir notre carte générale de la colonie à 1/1,000,000, à la fin de ce volume.
2. De Massaoua à Maio, 1°" gradin, 1,100 mètres d'altitude... 80 kilom. De Maio à Adi Caié, 92° — 2,200 — — .…. 24 —
D'Adi Caié à Adigrat, le long des ondulations du haut plateau, de 2,200 à 2,600 mètres d'altitude
190 kilom.
M. BRUCHHAUSEN, Der Erythræisch-Abessinisce Krieg (Berlin, Mittler, 1897),
évalue la distance de Massaoua à Adigrat par Asmara à 275 kilomètres; par Maio à 186; par le Comailo à 196.
précédent, on voulait {et l’on ne put pas) s'en servir pour transporter les canons destinés à armer le fort d'Adigrat.
Je considérai comme suffisantes les deux lignes de ravitaillement suivantes : Massaoua-Saganeiti-Adi Caié; Massaoua-Maio- Adi Caié, parce que la ligne Zula-Comailo Sénafé aurait exigé, en premier lieu, une nouvelle base à Zula, d’autres garnisons pour la garder, ainsi que des commandements d'étapes, ce qui nous aurait fait gaspiller nos forces ; puis, parce qu'elle était moins bonne que les autres et parce qu'elle n'aboutissait pas, comme les deux premières, à notre position fortifiée d'Adi Caié; enfin parce que, malheureusement, il n’y avait pas un nombre suffisant d'animaux pour rendre utile la troisième ligne. De toute façon, de Sénafé à Adigrat, les trois lignes se seraient réduites à une seule, avec un arrêt peu commode à Sénafé.
Les Anglais, dans leur marche sur Magdala (1868), avec peutêtre 50,000 bêtes de somme, dont plusieurs éléphants et 14,000 chameaux, n’eurent besoin que d’une seule ligne de ravitaillement. Le général Baldissera, dans ses opérations d'avril et de mai 1896, pour délivrer la garnison d’'Adigrat, ne crut pas devoir atiliser la ligne Zula-Comailo-Sénafé, bien qu'il eût des forces plus nombreuses avec bien plus d'animaux et bien qu'il eût pu rofiter de l'expérience précédente.
Quoi que l’on dise ou que l’on écrive, les distances restent.
Or, de Massaoua à Sénafé par l'Haddas, il y a 126 kilomètres; Je Massaoua à Sénafé par le Comailo, 136; les pentes, naturellement, sont semblables : et Sénafé est un point commun aux deux lignes.
Les Anglais ont pris la ligne du Comailo, parce que leur base Dopération était Zula; la nôtre était Massaoua, et il aurait été ibsurde de la changer. Les Anglais, à Zula, avaient non seulement des appontements pour débarquer, mais même un tronçon de voie ferrée. Pour nous, il était impossible de faire les travaux suffisants (abris pour les hommes, les marchandises et les animaux) et de tout improviser, en quelques jours, afin d’avoir une tutre base comme celle de Massaoua.
Le conseil d'employer la ligne du Comaïilo, que donnaient les Dureaux du ministère des affaires étrangères aux autorités miliaires en Italie et en Afrique, a été publié dans le livre vert et 1! Servi à la presse italienne ainsi qu'à la presse étrangère pour
A os
accuser le commandant en chef de l’armée d'Afrique d’impré voyance et d'incapacité. C’est, dit-on, parce que J'ai négligé cette fameuse ligne du Comailo que les marches ont été pénibles, Les transports difficiles, et les ravitaillements en retard. Aussi j'ai cru devoir insister sur ce point particulier, — qui du reste est parfaitement évident, — afin de disculper non seulement le quartier général, mais encore les généraux Arimondi et Lamberti, qui, comme vice-gouverneurs, ont installé et dirigé le service des approvisionnements, ainsi que le lieutenant-colonel Ripamonti, chef de l’intendance. | ;
Le 14 décembre, le ministre de la guerre annonçait ces départs aux dates suivantes :
Le 16, un bataillon de bersagliers et un d'infanterie :
Le 18, deux bataillons d'infanterie ;
Le 20, un bataillon d'alpins;
Le 21, deux bataillons d'infanterie ;
Le 23, un bataillon d'infanterie ;
Le 25, un bataillon d'infanterie. ;
Ces bataillons commencèrent à Me à Massaoua le 27 décembre; ils commencèrent à arriver à Adigrat le 7 janvier, et continuèrent Jusqu'au 20. Le bataillon d’alpins les précéda. tous, parce que, suivant mes ordres, il fut dirigé par la route Maio-Adi Caié. Outre les bataillons indiqués plus haut, arrivèrent encore, dans cette période, les trois batteries de montagne que j'avais demandées. Il fallait donc un mois entre la demande. à Rome et l’arrivée dans l’Agamé. $
Le 20 décembre, le général Mocenni, ministre de la uen télégraphiait ceci :
« Sur les bataillons et les deux batteries demandées (par moi le 18 et le 20), deux bataillons partiront le 26, et le 28 une bat terie, Avant dé prendre les mesures pour assurer le départ des deux autres bataillons et des autres batteries, ! J'attends une réponse immédiate à mon télégramme d’hier!. »
J'avais déjà répondu affirmativement au président du conseil: et, naturellement, je répondis affirmativement au général Mocenni, | en insistant sur la nécessité de cet envoi. Par suite, les envois