‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 27 sur 86 · SUIVANT LES INDIVIDUS ET SUIVANT LES RACES · texte numérisé non relu

SUIVANT LES INDIVIDUS ET SUIVANT LES RACES

{/iulletins de la Société d'anthropologie, t. II, K' sOrie, p. 139-204).

Parmi les questions qui ont été jusqu’ici mises en discussion dans le sein de la Société d’anthropologie, il n’en est aucune qui soit égale en intérêt et en importance à la question actuelle. Les savants qui, depuis la fin du dernier siècle, ont consacré leurs efforts à l’étude des races humaines, n’ont pas tous suivi la même voie, et, pendant que lésons accordaient une prédilection marquée aux caractères de l’ordre anatomique, les autres se puéoccupaient surtout des caractères intellectuels et moraux. Mais il y a un terrain commun sur lequel les deux écoles se sont rencontrées : c’est celui de la crâniologie. D’une part, en effet, l’étude de la conformation de la tête fournit des éléments précieux pour le parallèle anatomique des races ; d’une autre part, le crâne recèle le cerveau, qui est l’organe de la pensée, et dont la disposition paraît de nature à influer sur les phénomènes de l’intelligence non moins que sur la configuration extérieure de la tête.

La haute importance de la crâniologie a tellement frappé les anthropologistes, que beaucoup d’entre eux ont négligé les autres parties de notre science pour se vouer presque exclusivement à l’étude des crânes. Cette préférence est légitime, sans doute, mais elle ne le serait pas si l’examen des os de la tête n’avait qu’une signification purement anatomique, et si l’on n’espérait y trouver

quelques données relatives à la valeur intellectuelle des diverses races humaines.

Qu’il y ait quelque rapport entre la forme et les dimensions de la tête, d’une part, et la forme, le volume et le poids du cerveau, d’une autre part, c’est ce que personne, je pense, n’a contesté. On a contesté avec raison que ce rapport fût absolu; on a ajouté avec tout autant de raison que l’étude directe du cerveau serait infiniment préférable à celle de la boîte encéphalique ; mais il faut bien prendre les choses comme elles sont, et, en attendant que le vœu de M. Gratiolet soit accompli, en attendant que son exemple soit suivi, que les voyageurs des cinq parties du monde aient parcouru la voie féconde que ses travaux ont ouverte, l’examen des crânes nous fournit sur l’état des cerveaux des notions qui, pour n’étre qu’approximatives, ii’en sont pas moins extrêmement précieuses.

Personne, au surplus, n’a mieux fait ressortir que notre savant collègue la portée des observations crâniologiqucs dans leur relation avec la constitution de l’encéphale ; son œil perçant a même su découvrir des rapports qui avaient échappé à scs devanciers. Ses remarques sur le degré de complication des sutures du crâne, sur l’époque où elles se soudent, sur l’ordre dans lequel ces soudures se succèdent, ont jeté un jour tout nouveau sur le parallèle psychologique des races humaines, et, tout récemment, dans l'intéressante communication qui a été le point de départ de ce débat, il nous a montré que Tétude, jusqu’ici négligée, de la forme intérieure du crâne permet d’apprécier jusqu’à un certain point le degré de perfectibilité des races.

C’est parce que je suis convaincu de l’utilité des recherches de cet ordre, de la réalité des résidtats qu’elles ont déjà fournis et de ceux qu’elles fourniront encore, que je viens aujourd’hui vous , demander la permission de les défendre contre celui-là même à qui nous les devons. Parmi les opinions, toujours ingénieuses et presque toujours vraies, que M. Gratiolet a développées devant nous à la suite de sa communication, il en est deux qui ne sauraient être admises sans une démonstration rigoureuse, car, si elles étaient exactes, la plupart des observations crâniologlques, y compris celles de notre honorable collègue, se trouveraient lo-

SUn LE VOLUME DU CERVEAU.

giquement frappées de nullité. Ces deux opinions peuvent être résumées ainsi :

1® Le volume de l’encéphale, considéré, soit chez les individus, soit chez les races, n’a presque aucune signification; c’est la forme, et non la masse du cerveau, qui est en rapport avec l’état de l’intelligence.

2° Le cerveau, en tant qu’organe de la pensée, est un, comme la pensée elle-même ; les diverses parties qui le composent n’ont pas des attributions différentes correspondant aux diverses facultés de l’esprit. Que certaines régions cérébrales soient plus particulièrement en rapport avec des phénomènes psychiques, cela est possible, cela est probable même; mais la science ne possède encore sur ce point aucune donnée positive, et, en tout cas, le cerveau fonctionne toujours comme un organe d’ensemble dont toutes les parties concourent simultanément à chaque manifestation intellectuelle. En d’autres termes, la doctrine des localisations cérébrales n’est pas fausse seulement dans les applications qu’on en a faites; mais, ce qui est plus grave, elle est fausse dans son principe même.

Telles sont. Messieurs, les deux opinions que notre collègue a exposées devant nous et qu’il a soutenues avec le double avantage que lui donnent une parole entraînante et une connaissance approfondie de la matière. Si elles étaient exactes, l’étude du cerveau des races humaines perdrait la plus grande partie de son intérêt et de son uîilité ; elle ne nous fournirait plus que des caractères distinctifs sans signification, et ceux-ci, réduits à une valeur purement anatomique, mériteraient à peine quelques moments d’attention, carie parallèle anatomique des races repose sur une foule d’autres caractères bien plus évidents et bien plus faciles à constater.

Il importe donc de soumettre ces deux propositions à un examen approfondi, et je vous ferai remarquer d’abord que, loin de se confirmer mutuellement, elles sont, au contraire, en contradiction l’une avec l’autre. Si la seconde proposition est vraie, si le cerveau proprement dit, le cerveau pensa7it, ne fonctionne que comme organe d’ensemble, la forme de cet organe n’a pas plus d’importance que celle du foie, dont toutes les parties remplissent les mêmes fonctions et peuvent se suppléer mutuellement.

lo8 MÉMOIRES D’ANTHROPOLOGIE.

Or, là OÙ la forme est insignifiante, tout permet de croire que la puissance de l’organe dépend principalement de son volume. Si, au contraire, la première proposition est vraie, si le développement des facultés intellectuelles et des aptitudes propres à chaque individu et àcliaque race est indépendant du volume du cerveau, s’il ne dépend que de la forme de cette organe, il en résulte logiquement que toutes les régions cérébrales n’ont pas les mêmes attributions, car les diüerences de forme impliquent nécessairement l’idée que certaines parties du cerveau sont diversement développées ; ainsi, le cerveau caucasique doit sa forme particulière au développement considérable des lobes antérieurs ou frontaux, c’est la partie pariétale ou moyenne des hémisphères qui prédomine dans les cerveaux mongoliques, c’est la partie postérieure ou occipitale qui prédomine dans les cerveaux éthiopiens, et vous n’ignorez pas que ces différences remarquables des formes cérébrales ont conduit M. Gratiolet à diviser les races humaines en trois groupes : les races frontales^ les races pariétales^ les races occipitales (1). La diversité des formes est donc le résultat de l’ampliation ou de l’amoindrissement relatif de tels ou tels lobes du cerveau, et, dire que le développement des aptitudes et des facultés intellectuelles est en rapport avec la forme de cet organe, c’est reconnaître implicitement que les divers lobes sont inégaux en dignité, qu’ils président à des facultés ou à des groupes de facultés distincts ; c’est admettre, en un mot, le principe des localisations cérébrales.

Je pense donc qu’il y a contradiction entre les deux propositions émises par notre honorable collègue, et que, prises dans un sens rigoureux, elles s’excluent mutuellement. J'en pourrais déjà conclure que l’une d’elles, au moins, est inexacte. Je pense, pour ma part, qu’elles le sont toutes deux, ou plutôt qu’elles sont l’une et l’autre beaucoup trop absolues. C’est ce qui résultera, je l’espère, dos considérations que je vais vous soumettre. J’examinerai d’abord la {)remière question.

Première question. L'intelligence^ considérée soit chez les individus^ soit chez les races, est-elle en rapport avec le poids et le volume du cerveau ?

(I) Aiiaiomie comparée dit système Hcrt'cii.v, t. Il, p. 297 et 300. Taris, l8bT, iii-8.

Il paraît probable, à priori^ qu’il doit y avoir dans le système nerveux central, comme dans les autres appareils de l’économie, un rapport immédiat entre la fonction et l’organe, et que le volume de celui-ci doit exercer une influence considérable sur le développement de celle-là; mais lorsqu’on cherche à déterminer ce rapport d’une manière rigoureuse, par l’observation directe, on se trouve en face d’une difücullé qui paraît presque insurmontable. L’encéphale, en effet, n’est pas seulement l’organe de l’intelligence ; une partie très-considérable de sa masse est affectée à des fonctions d’un ordre tout différent. Le bulbe, le cervelet, la protubérance, les tubercules quadrijumeaux, les couches optiques, les corps striés, le corps calleux, la substance blanche des hémisphères ne prennent aucune part directe à rélaboration de la pensée, et il faudrait pouvoir faire abstraction de toutes ces parties pour déterminer le poids et le volume de l’organe de l’intelligence. Or, il est impossible d’isoler parfaitement par la dissection la couche de substance grise qui constitue l’écorce des circonvolutions et qui, chez Hionwie, paraît seule affectée à la pensée. C’est cette écorce pourtant qu’il faudrait peser dans son ensemble pour apprécier à la balance le poids du cerceau pensant^ et pour décider, après un grand nombre d’observations comparatives, s’il existe ou non un rapport constant entre ce poids et l’ampleur de l’intelligence.

Mais, à défaut de celte détermination directe, il y a des moyens indirects d’exploration qui permettent d’arriver au but par une voie détournée.

ÜesmoLilins est le premier, je pense, qui ait découvert l’existence d’un rapport assez général eyitre C étendue de la surface des circonvolutions et le développement de l' intelligence (1). Cette vue, quoique paraissant contredite par quelques faits empruntés à l’histoire des mammifères, a été pleinement confirmée par les recherches modernes, et je pense qu’elle n’est aujourd’hui l’objet d’aucune contestation pour ce qui concerne l’homme et les primates. Il est parfaitement établi, par exemple, que dans la série des singes, comme dans la série humaine, les cerveaux les plus plissés sont, toutes choses égales d'ailleurs^ plus intelligents

{{) Journal complémentaire des sciences medicales, scptcnibre 1322, t. XIII, p. 206, et .Uiatomie des systèmes nerveux des animaux à vertèbres. Paris, 1815, iu-S", l. II, p. 606.

l'jO MÉMOIRES d’anthropologie.

que les autres. Parmi les auteurs qui ont le plus contribué à démontrer cette vérité, je me plais à citer M. Gratiolet qui, dans cette voie, a fait à lui seul plus que tous les autres ensemble. Nul n’a autant contribué que lui à montrer l’importance de l’étude des circonvolutions, de leurs connexions, de leur multiplicité et de leurs sinuosités plus ou moins étendues. Il serait donc superflu d’invoquer ici des faits particuliers à l’appui d’une opinion qui n’est pas en litige.

Que conclure maintenant de ce ra[)port remarquable entre le développement de l’intelligence et celui de la surface des circonvolutions? Supposera-t-on que la pensée soit semblable à une c'narge électrique qui réside tout entière à la surface des corps? Je crois pouvoir écarter sans discussion cette première hypothèse. Supposera-t-on que le plissement du cerveau soit destiné uniquement à étendre le contact de la pic-mère et de la substance grise, de manière à multiplier les vaisseaux capillaires qui pénètrent dans cette substance, et à y activer la circulation? M. Gratiolet a réfuté par des arguments mécaniques cette hypothèse mécanique. 11 a montré que les plis étroits et profonds de la pie-mère sont plutôt défavorables que favorables à l’activité de la circulation. En quoi l’étendue de la surface des circonvolutions peut-elle donc contribuer au développement de l’intelligence? La réponse est bien simple. Si l’on suppose, par la pensée, que le cerveau soit déployé, la masse de l’écorce de substance grise qui revêt les circonvolutions sera égale à la surface totale multipliée par l'épaisseur de cette écorce, épaisseur qui varie, sans doute, suivant les espèces et suivant les races, qui varie même un peu chez des individus de même race, mais qui, dans le genre humain et à l’état normal, n’offre que des différences assez légères. 11 en résulte que l’accroissement de la surface des circonvolutions est l’indice d’une augmentation proportionnelle de la masse totale de la substance grise extérieure, qui est l’organe proprement dit de la pensée. Par conséquent, lorsqu’on constate que les cerveaux les plus plissés sont les plus intelligents, on constate par là même l’existence d’un rapport intime entre le développement de l’intelligence et le volume de la partie pensante de l’encéphale.

L’étude des plis cérébraux fournirait donc des données posi-

tives sur la masse du cerveau pensant, si l’on possédait un moyen de mesurer rigoureusement la surface des circonvolutions. Mais ce moyen n’existe pas : on est obligé de s’en rapporter à des évaluations approximatives, qui ne permettent pas d’apprécier des différences légères. Il suffit d’un peu d’attention pour constater que les circonvolutions sont moins compliquées sur le cerveau de la Vénus hottentote que sur les cerveaux caucasiques ; sur celui des idiots et des microcéphales que sur celui des individus bien développés ; sur celui des jeunes enfants que sur celui des adultes ; en outre, on a plusieurs fois noté que les cerveaux des hommes très-supérieurs présentaient des plis plus nombreux, plus flexueux et plus profonds que ceux des hommes ordinaires. Ainsi, tous les anatomistes distingués qui assistèrent à l’autopsie de Cuvier déclarèrent qu’ils n’avaient jamais vu un cerveau couvert de circonvolutions aussi compliquées et aussi profondes (1) ; mais ces différences, faciles à reconnaître lorsqu’elles sont trèsprononcées, ne peuvent jamais être exprimées en chilTres, et, dans l’immense majorité des cas, elles ne peuvent être évaluées même d’une manière approximative, car il ne suffirait pas de compter les plis cérébraux, il faudrait tenir compte en même temps de leur épaisseur, de leurs flexuosités, de leurs divisions secondaires, et de l’inégale profondeur des sillons qui les séparent, chose vraiment impossible. Le premier procédé que nous venons d’examiner, et qui consiste à déterminer le degré de complication des plis cérébraux, est donc insuffisant dans la pratique, lorsqu’il s’agit de comparer entre eux des individus d’une même race, excepté dans le cas particulier et exceptionnel de la stupidité ou du génie. Il fournit des données plus utiles pour la comparaison des races supérieures et des races inférieures, et les études récentes de M. Gratiolet sur les circonvolutions cérébrales d’un Totonaque montrent tout le parti qu’on peut tirer de cés données.

Quoi qu’il en soit, l’étendue de la surface des hémisphères est en rapport, d’une part, avec le développement de l’intelligence, d’une autre part avec le volume de la partie pensante du cerveau ; d’où il est permis de conclure que ce volume, à son tour, est en

(1) Bérard aim;, dans Gazette médicale, 19 mai IJ3i, p. 262.

102 MÉiMOlHES D’AMHUOPOLOGIE.

rapport avec rintelligence. Je ne prétends pas que ce rapport soit rigoureux : il est même probable qu’il nel’estpas, car nulle part, dans le reste de l’économie, nous ne trouvons une relation rigoureuse entre le volume des organes et leur puissance fonctionnelle. A côté de la question de masse, il y a la question de struclure ; à côté de la question de quantité, il y a la question de qualité, et la vigueur des muscles eux-mêmes n’est pas toujours exactement proportionnelle à leur volume. Un anatomiste qui voudrait déterminer, d’après l’inspection des muscles de deux cadavres, la force relative que ces muscles pouvaient déployer pendant la vie, courrait risque de se tromper plus d’une fois. Il n’en est pas moins vrai que, d’une manière très-générale, la puissance des muscles est en rapport avec leur volume. 11 est donc probable que dans le cerveau, comme dans les autres organes, Tactivité fonctionnelle n’est pas exclusivement subordonnée à la masse, mais elle en dépend en grande partie. L’analogie permettait déjà de le prévoir. L’étude des circonvolutions cérébrales l’a pleinement confirmé.

Cela posé, et avant d’aborder l’examen des faits expérimentaux, demandons-nous théoriquement jusqu’à quel point la détermination du poids et du volume de l’encéphale, ou de la capacité du crâne, peut servir de mesure à l’intelligence. Toutes choses égales d’ailleurs, le cerveau qui a les circonvolutions les plus développées est celui qui a le plus de poids et de volume; mais, pour qu’il en fût toujours ainsi, il faudrait que les autres parties de l’encéphale fussent invariables. Or, il est bien évident qu’elles ne le sont pas. Affectées les unes à la sensibilité, les autres à la motili--

— sans parler de leur influence sur les phénomènes de nulri-- — elles varient suivant les individus et suivant les races,, comme l’activité de ces diverses fonctions. L’épreuve de la balance ne peut donc fournir des résultats rigoureux. Étant donnésdeux cerveaux d’inégal volume et de poids inégal, on ne peut savoir, d’après cette seule donnée, si le plus grand cerveau doit sa prépondérance à la prédominance de sa partie intellectuelle, de sa partie sensitive, ou de sa partie motrice. Il ne peut donc venir: à la pensée d’un homme éclairé de mesurer l’intelligence em mesurant l’encéphale.

On remarquera toutefois que chez l’homineles circonvolutions.

considérées en bloc comme un seul organe, sont supérieures en poids et en volume, non-seulement à tous les autres organes encéphaliques pris un à un, mais encore à la somme de tous ces organes ; quoiqu’il soit à peu près impossible d’isoler rigoureusement les circonvolutions proprement dites, en les séparant du corps calleux, du corps strié et de la couche optique, on peut le faire du moins d’une manière approximative, et l’on trouve ainsi que l’ensemble des circonvolutions forme plus des deux tiers du poids total de l’encéphale; l’organe le plus lourd après les circonvolutions est le cervelet, qui constitue environ la huitième partie de la masse encéphalique; les autres organes sont incomparablement plus petits. Il est clair, par conséquent, que les variations des circonvolutions doivent exercer sur le volume de l’encéphale beaucoup plus d’influence que celles des parties affectées tà la sensibilité et à la motilité. Si l’on songe maintenant qu’il n’y a dans le genre humain aucun rapport entre le développement de l’intelligence, d’une part, et la taille, la vigueur musculaire, l’activité des fonctions sensoriales d’autre part ; que les variations du volume cérébral en rapport avec la vie intellectuelle ont lieu, tantôt dans le même sens que les autres variations, et tantôt en sens contraire ; que, dans le premier cas, le volume de l’encéphale doit croître et décroître avec l’intelligence; que, dans le second cas, le poids grand ou petit des circonvolutions compense souvent et atténue toujours les variations du reste de l’encéphale; si, dis-je, on tient compte de ces divers éléments, on peut pressentir trois choses : 1“ que des hommes égaux en intelligence pourront avoir des cerveaux inégaux en poids, et réciproquement ; 2“ qu’un homme supérieur pourra avoir le cerveau moins lourd qu’un homme ordinaire; mais que, 3° d’une manière générale, en considérant les faits dans leur ensemble, en opérant sur un grand nombre de cerveaux, pour s’élever au-dessus de quelques cas particuliers plus ou moins exceptionnels, on doit trouver, soit chez les individus, soit chez les races, un rapport approximatif entre la masse du cerveau et la capacité intellectuelle. Telles sont les prévisions de la théorie. Voyons maintenant si elles s'accordent avec l’observation ; et, pour simplifier le problème, examinons d’abord les résultats fournis par l’étude directe du cerveau chez des individus appartenant à la même race, ou à des

lOi MÉMOIRES D’ANTIIROPOLOGIE.

races très-peu différentes les unes des autres, et à peu près égales en intelligence moyenne. Cette étude n’a été faite que sur les cerveaux des Français, des Allemands et des Anglais, qui tous appartiennent au groupe des races caucasiques. MM. Tiedemann, Parcliappe, Lélut, Sims, Husclike, Bergmann, ont publié des séries de recherches sur le poids du cerveau considéré suivant le sexe, -l’âge et l’état mental des individus; mais tous ces relevés partiels, que nous sommes loin de dédaigner, semblent peu de chose auprès de l’immense tableau queM. Rodolphe Wagner vient de publier, et qui ne comprend pas moins de 964 observations recueillies par M. Wagner lui-même, ou empruntées à ses devanciers.

Ce tableau, toutefois, tel qu’il est dressé par l’auteur, est loin d’avoir l’importance queM. Gratioletlui a attribuée ; M. agnei y a réuni pêle-mêle les observations les plus disparates , il a numéroté, par ordre, de poids, des cerveaux de tout sexe, de tout âge, des cerveaux d’idiots, d’épileptiques ou d’aliénés, d’hydrocéphales, d’apoplectiques, de paralytiques avec ou sans démence ; je m’étonne qu’il ait ainsi confondu des éléments aussi hétéroclites. Pour ma part, lorsque j’ai voulu me servir de son tableau, j’ai été obligé de le remanier entièrement, et tout d’abord j’ai mis de côté les cas d’aliénation mentale, d’idiotisme, d’épilepsie et de maladie cérébrale bien caractérisée; et sous le titre général d’aliénation mentale, je désigne à la fois la manie aiguë ou chronique, la lipémanie, la démence, la paralysie générale, etc. Ces diverses affections peuvent modifier considérablement le poids de l’encéphale. Il est donc impossible de les faire entrer en ligne de compte. Après cette élimination, le tableau ne comprend plus que 347 cas, au lieu de 964, et l’on voit tout de suite quelle subversion profonde ont dûsubir les numérosd’ordre desobservations.

Telle est pourtant la puissance des grands nombres, que, malgré des conditions aussi mauvaises, M. Wagner est arrivé à des résultats qui, pour la plupart, ne s’écartent pas beaucoup de ceux de ses devanciers. Mais une conclusion, même exacte, ne doit pas reposer sur des bases vicieuses. Voilà pourquoi j’ai dû vous signaler l’insuffisance de cette partie du travail de M. agner. Occupons-nous maintenant des conditions qui font varier le poids du cerveau.

Toutes choses égales d’ailleurs, le poids du cerveau est un

peu plus considérable chez les individus grands que chez les individus petits. Sur 5 hommes adultes et grands, d’une taille de 74, en moyenne, M. Parchappe a trouvé que le poids moyen de l’encéphale était de 1 330 grammes ; il n’était que de 1254 grammes sur 5 adultes petits, d’une taille moyenne de 1“, 63. La différence est de 76 grammes, c’est-à-dire que le cerveau des hommes grands pesait en moyenne 6 pour 100 de plus que celui des hommes petits ; et il se trouve précisément que la différence de taille entre les individus des deux groupes était de 11 centimètres, c’est-à-dire de 6 pour 100.

Chez les femmes, la différence de taille paraît produire des différences analogues, quoique moins prononcées. Sur 4 femmes adultes, d’une taille de 1“, 61, le cerveau pesait 1218 grammes; SLiro femmes plus petites, de 1“,52, ilnepesaitquell93grammes. La différence est de 25 grammes, à peine plus de 2 pour 100, tandis que la différence de taille est de 9 centimètres, c’est-àdire de 6 pour 100 (1).

11 semble donc résulter de ces relevés, qui reposent, il est vrai, sur des bases trop restreintes, que la différence de taille exerce moins d’influence sur le poids du cerveau chez la femme que chez l’homme, mais cette influence existe chez les deux sexes et dans le même sens. Elle est dans tous les cas assez légère pour pouvoir être aisément compensée par d’autres influences. Si maintenant on se demande sur quelles parties de l’encéphale portent ces variations de volume en rapport avec la taille, on est autorisé à considérer comme probable que les circonvolutions cérébrales proprement dites y prennent beaucoup moins de part que le reste de la masse encéphalique.

L’influence des sexes sur le poids du cerveau, annoncée par Aristote, a été confirmée par les recherches de Tiedemann et par celles deM. Parchappe. Celui-ci a trouvé que, le poids moyen de l’encéphale de la femme étant 1210 grammes = 100, celui de l’encéphale de l’homme est 1323 grammes = 109,34, différence 131 grammes, ou 9,34 pour 100 (2). Mais, pour apprécier exactement ces différences, il faut tenir compte des variations de poids qui dépendent de l’ûge. C’est ce qu’a fait M. Huschke;

(1) Parchappe, 7?<?c/ierc/«?î sur l'encrphale, Icrntém. Paris, 1336, in-S», p. 76.

(2) Loc. cit., p. 69.

MÉMOIRES d’anthropologie.

après avoir reconnu ou cru reconnaître que l’encéphale atteint son maximum de poids vers l’âge de 30 ans, M. Huschke a comparé le poids moyen du cerveau chez les hommes et les femmes de cet âge, et il a trouvé une différence de 152 grammes, le poids moyen étant de 1424 grammes dans le sexe masculin, et de 1272 grammes seulement dans lesexe féminin. Ladiflférence est d’environ 12 pour 100, c’est-à-dire que, si le cerveau des femmes de 30 ans pèse 100, celui des hommes du même âge pèsera tout près de 112.

J’ai voulu pousser plus loin la comparaison et la faire reposer en même temps sur de plus lai’ges bases. J’ai donc relevé les 347 cas ‘de cerveaux sains qui figurent sur le grand tableau de M. Wagner, et je les ai classés par âge et par sexe. Au moment de faire usage pour la première fois de ce relevé, je m’empresse de remercier mes deux internes, MM.Bernadet etPiedvache, qui m’ont secondé dans ce travail avec autant de zèle que d’intelligence.

En laissant de côté les sujets âgés de moins de 21 ans, nous avons obtenu les résultats suivants :

De 21 à 30 ans. .

31 à 40 ans .

41 à 50 ans. .

61 à 00 ans..

Gl et au delà

On voit qu’à tout âge le poids moyen du cerveau de l’homme l’emporte sur celui du cerveau de la femme, d’une quantité qui varie entre 7,4 et 11,7 pour 100, et qui en moyenne est d’environ 10 pour 100.

La femme étant plus petite que l’homme, et, le poids du cerveau variant avec la taille, on s’est demandé si la petitesse du cerveau de la femme ne dépendait pas exclusivement de la petitesse de son corps. Cette explication a été admise par Tiedemann. Pourtant il ne faut pas perdre de vue que la femme este?^ moyenne un peu moins intelligente que l’homme ; différence qu’on a pu exagérer, mais qui n’en est pas moins réelle. Il est donc permis de supposer que la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intel-

Ptins VOYEJ

DU CEItVEAU.

ES CEMIEUES.

emmcs.

Hùinmcs.

Femmes.

Humilies.

Page 1