‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 31 sur 86 · C.irconférencc liorizontale · texte numérisé non relu

C.irconférencc liorizontale

Le diamètre vertical du crâne ne peut être déterminé sur le vivant, mais on voit que toutes les autres mesures sont plus petites chez les manouvriers.

Il n’y a pas de raison pour que les os et les téguments du crâne soient plus minces chez ces derniers que chez les autres ; il est donc plus que probable que les inégalités révélées par la mensuration portent exclusivement sur l’encéphale.

Quand même on connaîtrait exactement les trois diamètres,, cela ne suffirait certainement pas pour déterminer exactement le volume d’un solide aussi peu régulier que le crâne. Toutefois, si l’on ne cherchait que des évaluations approximatives, on pourrait considérer deux têtes d’iiommes de la même race comme des corps à peu près semblables, dont les volumes seraient à peu près proportionnels aux produits de leurs trois diamètres. Mais, le diamètre vertical restant inconnu, cette comparaison n’est pas possible. Cela nous importe assez peu ; nous ne cherchons

(l) Loc. cit., p. 'i4.

pas à exprimer en centièmes l’inégalité qui existe entre les cerveaux des manouvriers et ceux des hommes distingués, il nous suffit de savoir que cette inégalité existe, et qu elle existe dans le même sens que l’inégalité intellectuelle correspondante.

Toutefois, M. Parcliappe ne s’est pas contenté de cette appréciation générale ; il a voulu exprimer la différence en centièmes, et il est arrivé à ce résultat que « la tête de 1 homme à intelli- « gence moyenne est à celle de l’homme a intelligence supérieure

« comme 100 est à 101 » (p. 60 et Cl).

Ici encore M. Parchappe a été victime d une double illusion,

à la fois arithmétique et géométrique.

Il a cru qu’en additionnant toutes les différences partielles, il rendrait plus sensible la différence totale ; il a donc mis bout à bout les deux diamètres et les trois courbes céphaliques, et, fusionnant ainsi ces éléments géométriques d’espèces différentes, il a obtenu pour la tête des manouvriers un total de lo97“ ,9, et pour la tête des hommes distingués un total de 1633“*“, 4

Comparant alors ces deux mesures totales, il a trouve, ou plutôt il a cru trouver que la première était à la seconde comme 100 est à 101. Or, il est bien clair que 1597,9 est h 1632,4, comme 100 est à 102,22. La différence est donc de 2,22 pour 100, et non pas de 1 pour 100.

Mais cette différence de 2,22 pour 100 est celle des mesures linéaires, et elle est certainement bien inférieure à la réalité. Pour le reconnaître, il suffit de supposer égaux les diamètres verticaux (qui sont indéterminés), et d’établir la comparaison des volumes en multipliant le diamètre antéro-postérieur par le diamètre transversal . Les produits de ces deux multiplications donnent les chiffres de 25934,18 et de 27359,28, qui sont entre eux comme 100 est à 105,49. C’est déjà une différence de 5,49 pour 100, au lieu de 1 pour 100. Or, les diamètres verticaux que nous avons supposés égaux ne le sont probablement pas ; il est même très-probable que cette mesure, comme toutes les autres, serait à l’avantage des hommes distingués, et que la différence s’accroîtrait si on pouvait multiplier les premiers produits par cette troisième dimension. Il est clair, enfin, que la différence relative s’accroîtrait encore si l’on pouvait retrancher de la masse totale la

masse des téguments et des parois crâniennes. Concluons donc que M. Parchappe, en croyant établir que le volume de 1 encéphale est presque le même chez les hommes distingués et chez les hommes ordinaires, a fourni des chiffres qui, mieux interprétés, déposent d’une manière éclatante contre ses conclusions.

L’influence du volume de l’encéphale sur le développement de l’intelligence chez les individus de même race, considérés sous le rapport du sexe, de l’âge et de la capacité intellectuelle, me paraît ressortir clairement des considérations précédentes.

Voyons maintenant s’il n’y a pas un rapport analogue entre ces deux éléments considérés dans les diverses races.

La solution de ce problème présente plusieurs difficultés qui, pour être grandes, ne sont pas insurmontables.

Si l’on se place au point de vue polygéniste, on rencontre tout d’abord cette objection que, chez des êtres d’espèces différentes, les rapports de l’organe à la fonction peuvent présenter des variations notables. Ainsi, M. Gratiolet nous a dit plusieurs fois que, dans les races blanches, un cerveau pareil à celui de la Vénus hottentote serait un cerveau d’idiot, et que cette femme cependant était loin d’être idiote. Le rapport de l’organe à la fonction n’est donc pas le même chez les Boschismans et chez les Caucasiens, et notre collègue a tiré de ce fait un argument très-fort en faveur de la multiplicité des espèces humaines.

Toutefois cette première difficulté n’en est pas une aux yeux des monogénistes, et quant aux polygénistes, ils reconnaîtront volontiers que les diverses espèces d’hommes sont assez voisines les unes des autres au point de vue zoologique, pour qu’on soit autorisé à attacher une importance sérieuse à la comparaison du volume du cerveau dans les diverses races.

Une seconde difficulté naît de l’incertitude du parallèle intellectuel des races, mais on la surmonte aisément en choisissant, pour la comparaison des cerveaux, des races dont l’inégalité intellectuelle soit tout à fait évidente. Ainsi, la supériorité des Européens par rapport aux nègres d’Afrique, aux Indiens d’Amérique, aux Hottentots, aux Australiens et aux nègres océaniens, est assez certaine pour servir de point de départ à la comparaison des cerveaux.

Il faut tenir compte, en outre, de l’inégalité des tailles ; nous

avons vil que, dans la même race, le cerveau, toutes choses égales d’ailleurs, est en moyenne plus lourd chez les hommes grands que chez les hommes petits, différence due, selon toutes probabilités, à l’inégal développement des parties de l’encéphale qui sont en rapport avec la puissance motrice. Il n’est pas démontré que cette remarque soit applicable au parallèle des grandes races et des petites races. Gela est probable pour les races très- voisines les unes des autres, comme le sont, par exemple, les principales races caucasiques. Mais, lorsqu’on compare des races plus éloignées, on peut se demander, comme l’a fait M. Gratiolet pour le cerveau pensant, considéré chez les Boschismans et chez les Européens, on peut se demander, disons-nous, si, chez deux races très-éloignées, le développement de l’encéphale et celui de la taille sont dans le même rapport que chez les individus d’une même race. Quoi qu’il en soit, la considération de la taille ne devra pas être négligée dans la comparaison des cerveaux des différentes races.

Voici maintenant une dernière difficulté, qui est aussi la plus sérieuse. Les anatomistes d’Europe n’ont à leur disposition que des cerveaux caucasiques, et les observateurs des autres parties du monde ne nous ont fourni jusqu’ici aucun renseignement sur le poids du cerveau dans les autres races. C’est une lacune qui ne paraît pas devoir être comblée de longtemps. Mais, à défaut de notions précises sur le cerveau lui-même, l’étude du volume et de la capacité du crâne fournit du moins des données approximatives sur le poids relatif de l’encéphale. Ces données ne peuvent pas être rigoureuses, parce que, d’une part, le poids spécifique des centres nerveux, variable dans notre race suivant les âges et suivantles maladies, pourrait bien n’être pas absolument le même dans les diverses races, et parce que, d’une autre part, l’épaisseur des membranes, le volume des sinus, l’abondance du liquide céphalo-rachidien, font varier quelque peu le rapport du volume de l’encéphale à la capacité crânienne. On va voir, toutefois, que l’étude de cette capacité révèle entre les races supérieures et les races inférieures des différences trop considérables pour qu’on puisse les attribuer à ces diverses causes.

L’inégalité intellectuelle des races est chose bien connue ; et tous ceux qui ont étudié la question ont constaté que le progna-

186 MÉMOIRES D’ANTIIROPOLOGIE-

thisme, dû en grande partie à l’atraissement de la région antérieure du crâne, n’existe que chez les races inférieures. Mais on a remarqué en outre que, dans les races prognathes, la partie [)ostéricure du crâne s’agrandit en même temps que la partie frontale diminue ; c’est-à-dire que les lobes occipitaux augmentent lorsque les lobes antérieurs du cerveau s’amoindrissent et comme deux inégalités en sens inverse peuvent se faire équilibre, on a été tenté de croire que l’infériorité intellectuelle des races prognathes dépendait seulement de la forme, et nullement du volume de leur cerveau. Or, il est certain aujourd hui que 1 inégal développement des lobes antérieurs n’est pas la seule cause do l’inégalité intellectuelle des races. M. Gratiolet, en particulier, a montré que la petitesse du front, chez les prognathes, n est nullement compensée par l’ampleur de l’occiput. La loge frontale est en effet beaucoup plus large que la loge postérieure, et un faible affaissement du front fait perdre à la boîte crânienne bien plus d’espace que ne lui en fait gagner la plus grande ampliation possible de la région occipitale. Aussi, M. Gratiolet n hésite-t-il pas à attribuer la supériorité aux races frontales^ en se basant surce fait, qu’elles ont le cerveau plus volumineux que les races occipitales (t).

Les recherches de notre collègue sur l’ossification des sutures ont pleinement confirmé cette opinion. Les os du crâne, distincts dans l’enfance, sont presque toujours soudés chez le vieillard ; la soudure de ces os met un terme à l’accroissement du crâne, comme la soudure des épiphyses met un terme à 1 accroissement des os des membres et du tronc ; mais, tandis que celle-ci est complète, dans les points les plus attardés, vers 1 âge de 25 ans, celle-là, chez les individus de notre race, est incomparablement plus tardive ; il n’est pas rare de trouver certaines sutures du crâne encore ouvertes chez des hommes de 50 ans et plus ; d’où il résulte que, dans notre race, la cavité crânienne peut s’élargir, et que le volume de l’encéphale peut s’accroître, pendant toute la durée de l’âge mûr. Gela posé, M. Gratiolet a fait deux découvertes de la plus haute importance : il a découvert en premier lieu que, dans les races supérieures, les sutures

(1) Lcuict ot Gratiolet, Anat. comparée (ht si/stèmc nerveux, t. II, 1857, p. 298.

Sun LE VOLUME DU CERVEAU.

crâniennes se referment beaucoup plus tard que dans les races inférieures; ou, en d’autres termes, que l’accroissement du cerveau s’arrête beaucoup plus tôt chez celles-ci que chez celles-là. Ce premier fait s’accorde merveilleusement avec la doctrine que nous soutenons; car la perfectibilité des races est subordonnée à celle des individus; or, lorsque l’individu, grâce à l’accroissement continu de son cerveau, peut non-seulement maintenir, mais encore agrandir son intelligence jusqu’à la fin de l’âge mûr, il est naturel que la race soit plus perfectible que là où l’ossification précoce des sutures arrête de bonne heure le développement de l’intelligence, en même temps que celui du cerveau. La seconde découverte de M. Gratiolet est plus curieuse et plus significative encore; car elle établit un rapport, non-seulement entre la capacité intellectuelle et la capacité crânienne, mais encore entre la dignité de l’intelligence et l’ampleur de la loge cérébrale antérieure. Elle est relative à l’ordre suivant lequel s’effectue l’oblitération des sutures dans les diverses régions du crâne. Dans les races les moins perfectibles, les sutures antérieures se referment avant les sutures postérieures ; c’est-à-dire que l’accroissement des lobes antérieurs du cerveau s’arrête avant celui des lobes occipitaux. Dans les races supérieures, au contraire, la soudure, beaucoup plus tardive, comme il vient d’être dit, procède d’arrière en avant. Alors même que la suture occipitale, déjà refermée, a mis un terme à l’accroissement des lobes postérieurs, la suture frontale, toujours ouverte, permet au cerveau de s’accroître encore dans ses lobes antérieurs, qui sont en rapport avec les facultés les plus élevées de l’entendement.

Tels sont les deux rapports que M. Gratiolet a découverts entre l’intelligence des races et l’état des sutures crâniennes. Ces rapports n’auraient aucune raison d’être si l’état des sutures n’était qu’un fait d’ostéologie pure, s’il n’était pas solidaire de l’étude de la masse cérébrale subjacente. C’est ce que notre collègue a parfaitement compris; et, pour lui, l’élude des sutures n’est qu’un moyen d’apprécier le développement de l’encéphale.

Ces inductions, quelque logiques qu’elles soient, ne constituent qu’une démonstration indirecte ; et, dans les sciences d’observation, la validité des raisonnements est toujours subordonnée à la vérification expérimentale. Mais vous allez voir que les inductions

MÉM018ES d'anthropologie.

(le notre collègue sont pleinement confirmées par les résultats de la mensuration des crânes.

L’épaisseur des parois crâniennes étant sujette à varier beaucoup, suivant les individus et surtout suivant les races, la mensuration extérieure du crâne ne donne qu’une idée très-peu exacte de sa capacité intérieure, et ce qui rend ce procédé plus défectueux encore, c’est que l’épaisseur des os du crâne est en général plus considérable dans les races inférieures que dans les races supérieures. 11 pourrait donc se faire que cette inégalité compensât l’inégalité inverse de la capacité intérieure, et il en serait ainsi si le cerveau des blancs ne l’emportait sur le cerveau des nègres ([ue d’une petite quantité. Par conséquent, si le volume extérieur du crâne est plus grand chez les blancs que chez les nègres, nous en conclurons, à plus forte raison, que ces derniers ont moins de masse cérébrale.

Or, il est presque inutile ici de citer les chifi’res, car tous les auteurs s’accordent à reconnaître que la région du crâne, considérée dans son ensemble, est plus volumineuse dans les races caucasiqucs que dans les races inférieures. Ce résultat ressort évidemment des mensurations pratiquées par Sœmmering, par MM. Parchappe, Van der Hoeven et Gratiolet. Les différences ne peuvent être exprimées en chiffres, parce que les procédés de mensuration ont été très-divers, et parce que le crâne échappe, par l’irrégularité de sa forme, à toute évaluation géométrique. Le procédé de M. Parchappe est certainement le plus vicieux de tous; nous avons déjà dit en quoi il consiste (1). Nous avons montré qu’il atténue considérablement les différences ; mais il ne les efface pas entièrement. Ainsi, l’auteur a trouvé que le crâne du nègre est à celui du blanc comme 1420 est à 1438,4, c’està-dire comme 100 est à 101,31 (2). Cela semble peu de chose. Toutefois, ici encore, les chiffres donnés par M. Parchappe permettent d’affirmer que la différence, au lieu d’être minime, est au contraire très-grande. Car si l’on multiplie l’un par l’autre le diamètre antéro-postérieur et le diamètre transversal, on trouve pour les nègres 206,24 centimètres carrés, et pour les blancs 231,23 centimètres carrés, ce qui donne un rapport de 100 à

(1) Voyez plus haut, page 183.

(2) rarchappc. loc. cit , p. <9.

112,11. Pour établir une comparaison approximative entre les mesures cubiques, il faudrait multiplier ces chiffres respectifs par les diamètres verticaux, que M. Parchappe n’a pas mesurés, et cela pourrait accroître encore la différence. Ges remarques, sur le parallèle particulier des blancs et des nègres, s’appliquent tout aussi bien aux mensurations que M. Parchappe a pratiquées sur les crânes des autres races (1). Elles montrent que les différences indiquées par l’auteur sont bien au-dessous de la réalité. Je répète d’ailleurs que la mensuration extérieure du crâne ne donne qu’une idée très-insuffisante du volume de la tête, et qu’a plus forte raison elle ne peut servir à déterminer le ^olume du cerveau. Toutefois, les cerveaux des races supérieures et des races inférieures sont assez inégaux pour que, malgré la variété des formes céphaliques et malgré la diversité des procédés de mensuration extérieure, tous les auteurs aient trouvé la tête plus grosse chez les Caucasiens que chez les Mongols, chez les Mongols que chez les nègres d’Afrique. J’ajoute que, diaprés les mensurations pratiquées par M. Gratiolet et par moi-même, les crânes des nègres océaniens paraissent aussi inférieurs en volume aux crânes des nègres d'Afrique que ceux-ci le sont aux crânes des Européens.

Mais ces évaluations ne sont nullement rigoureuses ; il est bien plus simple de mesurer directement la capacité crânienne.

Saumarez rapporte (2) qu’un crâne de nègre fut comparé avec 36 crânes d’Européens de la manière suivante : on versa de l’eau dans le trou occipital après avoir bouché tant bien que mal les autres ouvertures, et on s’assura ainsi que le crâne de l’Éthiopieii contenait moins d’eau que tous les autres. Mais il ne paraît pas qu’on ait cherché à préciser la différence de capacité ; cela eût été d’ailleurs peu significatif, puisqu’on n’avait examiné qu’un seul crâne de nègre. Virey et Palissot de Beauvois, ayant répété l’expérience sur de plus larges bases, reconnurent que le crâne des blancs pouvait contenir en moyenne 9 onces de liquide de plus que celui des nègres; c’était, d’après leurs mensurations, une différence d’environ 1/9, ou de Tl pour 100 (3).

(1) Parchappe, loc. cil., p. 49, et tableau ii° 3. „ i i i

(2) Saumarez, J’rinciples of /‘/lyniolof/n. Loniloii, 1798, p. Ib3, cil(S par Meckel, Manuel

il’anaiomie, traJ. fr. Paris, 1315, iii-S®, t. I, p. ®^1 .

(3) Dict. des sciences médicales, art. Nèobk, t. XXX\, p. 389,

MÉMOIRES d’anthropologie.

Ce procédé était d’une application tellement difficile, il fallait des précautions tellement minutieuses pour transformer en vase clos la cavité du crâne, qu’il parut nécessaire de chercher un autre moyen plus pratique ; mais il faut avouer que M. Tiedemann fut bien mal inspiré lorsqu’il imagina de mesurer avec des grains de millet la capacité de la boîte crânienne. Cet anatomiste, après avoir tamponné les orbites avec du coton, versait du mil par le trou occipital, en ayant soin de frapper de petits coups sur le crâne pour lasser cette substance légère ; puis il pesait la quantité de mil qu’il y avait introduite. Ayant mesuré, ou cru mesurer par ce moyen la capacité de 41 crânes éthiopiens et de 11 crânes caucasiques, M. Tiedemann eut la satisfaction de pouvoir annoncer que le volume du cerveau était le même dans les deux races. Aucune expérience n’a eu plus de célébrité que celle-hà, parce qu’elle fournissait un argument bien précieux aux partisans de l’égalité des races. Il était impossible pourtant^ d’inventer un procédé plus trompeur, par ce double motif que le poids spéciüque du mil est très-variable, et que la quantité de grains qu’on peut introduire dans un vase, en frappant plus ou moins fort et plus ou moins longtemps^ est plus variable encore. M. Gratiolet a donc eu grandement raison de repousser le procédé de M. Tiedemann, mais il a paru récuser en même temps la valeur des autres procédés de mensuration, et ici je ne puis plus être de son avis; car il y a un moyen qui est dû au célèbre Morton, et qui permet d’évaluer en mesw'e cubique^ avec une précision presque rigoureuse, non-seulement la capacité relative, mais encore la capacité absolue des crânes.

Ce moyen consiste à tamponner avec du coton toutes les ouvertures, excepté le trou occipital, et à remplir le crâne de petit plomb de chasse, à grains parfaitement égaux. Lorsque le crâne est plein, on le vide dans un cylindre gradué, dont chaque division correspond à une mesure cubique déterminée, et il ne s’agit plus que de compter les degrés pour connaître la capacité du crâne examiné. Les dilférences qu’on obtient eu mesurant plusieurs fois do suite le même crâne sont toujours inférieures au centième du volume total ; c’est un degré de précision parfaitement sufüsant.

Morton, au moment de sa mort, avait déjà inscrit sur le cata-

l'Jl

logue (le sa grande collection les résultats des mesures cubiques de 623 crânes de diverses races. Ces documents précieux ont été publiés par notre collègue M. Aitkeri Meigs, qui y ajoiutles mesures prises sur 40 autres crânes. Gela donne le chiffre imposant de 663 crânes dont la capacité a été mesurée avec une exactitude scrupuleuse, et qui appartiennent aujourd’hui à l’Académie des sciences naturelles de Philadelphie. J’extrais les chiffres suivants du tableau publié par M. Meigs, en tête du Catalogue de la collection de cette Académie (1), et reproduits à la page 237 du grand ouvrage de MM. Nott et Gliddon : Indigenous Races of //ie /srtrM (Philadelphie, 18o7, in-8°). J’ai réduit les mesures anglaises en mesures françaises. Le pouce anglais vaut 2,5399 centimètres; le pouce cube vaut donc 16,386 centimètres cubes.

Le tableau renferme 38 crânes de race teutonique ou germanique, savoir : H suédois, 15 allemands, 5 anglais, 7 anglo-américains. La moyenne la plus élevée est celle des Anglais , 1572,95 centimètres cubes; la moins élevée est celle des Anglo- .Vméricains, 1474,65 centimètres cubes; la moyenne générale des 38 crânes est 1534,127 centimètres cubes.

Les crânes des indigènes d’Amérique sont au nombre de 341, savoir: 152 péruviens, moyenne 1233,78 ; 25 mexicains, moyenne 1338,65; et 164 indiens sauvages, moyenne 1376,71. La moyenne générale deces crânes américains est 1315,71. On remarquera que les tribus sauvages ont le crâne plus grand que les Mexicains, et surtout que les Péruviens. Mais les crânes de ces derniers, provenant d’anciennes sépultures, sont pour la plupart artiüciellement déformés, et on sait que les déformations sont de nature a diminuer la capacité crânienne.

Il y a sur le tableau 76 nègres, dont 64 sont nés en Afrique et 12 en Amérique. La capacité moyenne du crâne chez les pi-einiers est de 1371,42, chez les autres de 1323,90, seulement. Il semble que la condition de l’esclavage ait porté atteinte au volume de l’encéphale. Nous prendrons donc pour la moy enne des crânes éthiopiens la moyenne normale, qui est aussi la plus élevée.

Enfin, la capacité moyenne du crâne est descendue à 1253,45

(1) Philadelphie, 1857, in-S®, p. 17.

192 MÉMOIRES D’âNTIIROPOLOGIE.

chez 2 nègres océaniens, à 1233,78 chez 3 Hottentots, et à

1228,27 chez 8 Australiens.

Si maintenant nous comparons le chiffre de 1534,127 centimètres cubes, moyenne des races germaniques, au chiffre de 1371,42, moyenne des nègres d’Afrique, nous trouvons que, la capacité crânienne des nègres étant représentée par 100, celle des Germains sera égale à 111,8. La différence est de près de 12 pour 100, et ce résultat, comme on voit, s’accorde très-bien avec l’assertion de Virey et de Palissot de Beauvois.

La différence est à peu près la même entre les crânes des Teutons et ceux des Indiens d’Amérique non déformés. Ces derniers étant représentés par 100, les crânes germaniques s'élèvent à 111,40.

Descendons maintenant au plus bas degré del échelle humaine, et, en comparant la malheureuse race australienne aux laces d’Europe, nous trouverons de la même manière que le crâne australien est au crâne germanique comme 100 est à 124,8.

On voit que le nègre d’Afrique occupe, sous le rapport de la capacité crânienne, une situation à peu près moyenne entre l’Européen et l’Australien. Le crâne de l’Australien étant 100, celui du nègre d’Afrique est 111,60. Je pense que ces chiffres expriment assez exactement la hiérarchie intellectuelle des trois

races.

Certes, je suis très-loin d’en conclure qu’il y ait un rapport absolu entre l’intelligence et la capacité crânienne. Des conditions multiples font varier le volume de 1 encéphale dans la même race; il faut tenir compte des mêmes éléments dans le parallèle des races, et, lorsqu’on ne trouve que des différences légères, on n’a le droit d’en tirer aucune conclusion. Mais lorsque la différence est très-considérable, lorsqu’elle coïncide avec une inégalité intellectuelle tout aussi évidente, on est bien obligé d établir un rapport entre l’infériorité du cerveau et l’infériorité de 1 esprit. Laissons de côté, si l’on veut, les Hottentots à petite taille et les Australiens faméliques aux membres grêles, aux muscles peu vigoureux : on a pu se demander si la petitesse de leur crâne ne dépendait pas en partie du moindre développement de leur corps.

Mais cette explication, que d’ailleurs je n’accepte pas, ne peut

être admise pour les nègres. Ils ne sont ni moins grands ni

su K LE VOLUME DU CERVEAU.

moins forts que nous, ils nous sontmôrne supérieurs sous ce rapport, et leurs sens valent bien les nôtres. On ne peut donc pas supposer que la partie de l’encéphale qui préside aux fonctions sensitives et motrices soit moins développée chez eux que chez les blancs; tout permet de croire, au contraire, qu’elle l’est davantage. On sait, en effet, que le volume relatif de cette partie, par rapport à la masse totale de l’encéphale, est assez exactement indiqué par le volume des nerfs, et surtout des nerfs encéphaliques. De là est venue cette proposition parfaitement formulée par Leuret, que, dans la série des animaux vertébrés, le volume relatif des nerfs encéphaliques est d’autant moindre que l’inlelligenceest plus développée (1). Or, Sœmmering a découvert, et les belles dissections de M. Jacquarl ont pleinement confirmé que les nerfs, et surtout les nerfs crâniens, sont absolument moins gros chez les blancs que chez les nègres, d’où il résulte, selon toutes probabilités, que la partie non-intellectuelle du cerveau est plus volumineuse chez ces derniers. Cette circonstance aggrave encore la différence de M à 12 pour 100, qui a été constatée entre le volume des cerveaux éthiopiens et celui des cerveaux caucasiques, puisque le plus grand volume cérébral appartient précisément à la race qui devrait, à intelligence égale, avoir le plus petit cerveau. Mais faisons la concession d’admettre que la partie non intellectuelle du cerveau soit également développée dans les deux races. Qu’en résultera-t-il? Que l’inégalité porte exclusivement sur l’organe proprement dit de la pensée, et une différence qui, répartie sur la masse totale, s’élève déjà à 11 ou 12 pour 100, s’élèverait à un chiffre beaucoup plus grand, s’il était possible de ne comparer entre elles que les couches de substance grise qui revêtent les circonvolutions, et qui sont le siège spécial de l’intelligence.

Concluons donc en disant, pour les races comme pour les individus, que les inégalités intellectuelles sont une des causes qui influent le plus sur le volume de l’encéphale, ou, en d’autres termes, que, toutes choses égales d'ailleurs^ il y a un rapport remarquable entre le développement de rinlelligence et le volume du cerveau.

(1, Leuret, Anatomie comparée du stjstème nerveux. 1839, t. I, p. 589.

lj,4 MÉMOIRES D’AÎSTIIROPOLOGIE.

Le crâne de ïotonaqiie, que M. Gratiolet nous a présenté, ne peut servir de base à une objection sérieuse contre cette proposition générale. Car vous remarquerez d’abord que la capacité de ce crâne n’a pas été mesurée ; notre collègue a jugé, d un simple coup d’œil, qu’elle était supérieure à celle d’un crâne caucasique placé par lui sur la même table. Mais cette appréciation est peut-être illusoire ; il faudra voir avant tout si elle sera confirmée par une évaluation rigoureuse en mesures cubiques. Puis il faudra voir si le crâne caucasiqne n’est i>as exceptionnellement petit, et on pourra encore se demander si le crâne du Mexicain n’est pas exceptionnellement grand. Je ne pense pas, au surplus, queM. Gratiolet ait voulu attacher quelque importance à un tait incomplet et isolé, et je n’en aurais pas parlé, si ce fait n’eut été le point de départ de la discussion actuelle.

Mais on a tiré de l’anatomie comparée une objection en apparence beaucoup plus sérieuse. On a dit que, dans la série animale, il n’y avait pas un laqiport constant entre le volume de 1 encéphale elle développement de l’intelligence. Cela est parfaitement vrai; et alors même qu’on tient compte de l inégalité des tailles, alors même qu’on compare, au lieu des \olumes absolus, les volumes relatifs, on trouve qu’il est impossible d’arriver à une loi générale, applicable sans exception à tous les vertébrés, ou même

àtousles mammifères. Pourtant, ksexccptionsdevicnnentde plus

en plus rares et de moins en moins graves, à mesure qu ons^élève dans la série, surtout lorsqu’on aborde le groupe des primates.

M. Gratiolet songeait sans doute cà ces exceptions, lorsqu il nous a dit que la question de volume était à peu près insignifiante, que c’était la forme seule qui faisait la dignité du cerveau. J’attache autant d’importance que lui, sinon plus, à la forme de l’encéphale; mais je lui ferai remarquer que le rapport de cette forme à l’intelligence est tout aussi variable, dans la série animale et jusque chez les animaux les plus élevés, que peut l’être le rapport entre rintelligence et la masse du ccj-veau. Il l’est même bien plus encore, car le tableau où Leuret a classé les animaux d’après le nombre et les caractères des circonvolutions, nous montre que, sous ce rai>port, le porc est au-dessus du cheval, et le mouton bien au-dessus du chien (1). Faudra-t-il donc

(1) Leuret et Gratiolet, Anatomie comparée du système nerveux. tï39, t. l, p. SlO-S/!.

conclure de là que la valeur du cerveau ne dépend ni de sa forme ni de son volume, c’est-à-dire qu’il n’y ait aucun rapport entre la fonction et l’organe? Non certes, mais nous serons autorisé à dire que, dans ce genre d’études, il faut se méfier des comparaisons établies entre des groupes d’animaux très-différents par le reste de leur organisation. C’est ce que savent bien, d’une manière très-générale, tous ceux qui cultivent la physiologie comparée. C’est un fait bien connu que, dans la série animale, la même fonction peut être exécutée par des instruments itrès-divers, et, pour choisir des exemples extrêmes, ne sait-on pas que la spontanéité existe chez des animaux sans cerveau, le mouvement chez des animaux sans muscles striés, la nutrition chez des animaux sans vaisseaux? Celui qui conclurait de laque nos vaisseaux ne servent pas à la nutrition, que lios muscles ne servent pas au mouvement, que notre cerveau ne sert pas à la pensée, raisonnerait exactement comme les physiologistes qui ont invoqué l’anatomie comparée pour contredire les résultats des observations faites sur le cerveau de l’homme et des quadrumanes, et aussi comme les phrénologistes qui ont cru pouvoir localiser certains penchants ou certaines facultés intellectuelles de Thomme, en se basant sur la forme du cerveau dans les espèces animales chez lesquelles ces mêmes facultés ou ces mêmes penchants, considérés un à un, sont ou paraissent très-développés.

Ceci m’amène à examiner la seconde question soulevée par la communication de M. Gratiolet, et je le ferai très-sommairement, car j’ai déjà trop longtemps abusé de votre attention.

Deuxième question. — Les diverses parties du cerveau qui servent à la pensée ont-elles les mêmes attributions ?

Je crois plus que M. Gratiolet à l’influence des grands hommes ■sur la marche et le progrès des sociétés hum.aines, et je pense, par exemple, que, s'il y avait dans chaque siècle dix hommes comme Newton, notre civilisation grandirait en proportion de l’accroissement des sciences. Mais je reconnais pourtant que l’influence des hommes de génie est subordonnée en grande partie à la nature du milieu qui les entoure, car la vérité elle-même ne germe et ne fructifie que dans un terrain favorable, et tel novateur qui, à une certaine époque, est accueilli comme un révéla-

teur, eût été à une autre époque méprisé comme un visionnaire.

On peut dire, par conséquent, que, lorsqu’une doctrine obtient un succès rapide, c’est parce que celui qui la promulgue a la bonne fortune de venir en temps opportun, parce qu’il a formulé et développé une idée qui était dans les tendances de son époque, et qui existait déjà sous une forme encore vague, dans un grand nombre d’esprits.

Ainsi s’explique le succès de Gall. La doctrine des localisations cérébrales était la conséquence naturelle du mouvement philosophique du dix-huitième siècle, carie temps n’étaitplus où l’on pouvait dire sans hésitation, au nom de la métaphysique, que, l’âme étant simple, le cerveau, en dépit de 1 anatomie, devait être simple aussi. Tout ce qui concernait les rapports de l’esprit avec la matière avait été mis en question, et, au milieu des incertitudes qui entouraient la solution de ce grand problème, l’anatomie et la physiologie, jusqu’alors réduites au si- •

lence, devaient enfin élever la voix.

Ce fut Gall qui réalisa celte espèce de réforme scientifique. Il eut l’incontestable mérite de proclamer le grand piincipe des localisations cérébrales, qui a été, on peut le dire, le point de départ de toutes les découvertes de notre siècle sur la phy-* siologie de l’encéphale.

On a voulu confondre en une même destinée le principe de Gall et les applications qu’il en fit. Ces applications furent sans^ doute erronées pour la plupart. Il eût fallu le concours de plu-sieurs générations d’observateurs pour édifier lentement cette science nouvelle; mais Gall n’eut pas la patience de confier au temps l’achèvement de son œuvre, il voulut la compléter luimême, et l’ingénieux système qu’il osa élever, avec le concours de son éminent disciple Spurzheiin, reposait sur des bases trop incertaines pour résister au choc delà critique.

• La détermination des localisations cérébrales ne peut être feite. d’une manière scientifique qu’à la faveur de deux conditions préalables, aussi indispensables ici que dans toute autre question de physiologie. Il faut connaître exactement, d’une part, les organes dont on cherche les fonctions, et d’une autre part les fonctions dont on cherche les organes. Les auteurs de la phre-

nologie n’ignoraient pas cette nécessité ; ils s’occupèrent donc de soumettre à un double travail d’analyse l’organe de la pensée, et la pensée elle-même.

Leurs recherches sur l’anatomie de l’encéphale auraient dû suffire à elles seules pour leur attirer le respect des savants. On a trop oublié aujourd’hui que Gall et Spurzheim furent des anatomistes de premier ordre. Ils nous ont appris à étudier le cerveau de bas en haut, et à suivre d’organe en organe, à travers le bulbe et la protubérance, les fibres et les faisceaux de la moelle. Mais il se trouve' qu’ils ont négligé, comme l’avaient fait tous leurs devanciers, et comme l’ont fait pendant longtemps tous leurs successeurs, l’anatomie descriptive des circonvolutions ; or, c’était là précisément le nœud de la question, puisque c’était dans les circonvolutions qu’ils plaçaient le siège de la plupart des facultés intellectuelles. Leur système reposait donc sur une base anatomique tout à fait insuffisante.

L’autre base, la base physiologique, ou, si l’on veut, psychologique, était bien plus insuffisante encore. Si l’on se borne à diviser les fonctions intellectuelles en un petit nombre de groupes comprenant chacun plusieurs facultés analogues, on peut établir des circonscriptions assez bien déterminées pour servir de point de départ à la recherche des régions cérébrales qui correspondent à chacun de ces groupes : mais Gall et Spurzheim voulurent pousser plus loin l’analyse ; ils se crurent obligés de donner une classification complète et détaillée de toutes les facultés particulières, de toutes les aptitudes, de tous les penchants, de toutes les passions, afin de pouvoir ensuite les distribuer méthodiquement dans le cerveau; or, celte dissection intellectuelle, si je puis ainsi m’exprimer, devient de plus en plus incertaine à mesure qu’on pénètre plus avant dans les détails ; c’est même une question de savoir s’il sera jamais possible de la mener à bonne fin et d’établir des divisions assez nettes et assez claires pour être à l’abri de toute contestation. Jusque-là, une grande part est laissée à l’arbitraire, et les phrénologistes l’ont bien montré en remaniant plusieurs fois leurs classifications psychologiques, en augmentant ou diminuant le nombre des facultés, suivant qu’ils éprouvaient le besoin de remplir une case vide, ou de simplifier une région cérébrale trop surchargée.

Gall et Spui’zheim, ne connaissant exactement ni le nombre des organes cérébraux, ni celui des facultés cérébrales, ne pouvaient donc réussir à édifier un système complet de localisations. Une pareille tentative serait prématurée aujourd’hui encore, quoique l’anatomie des circonvolutions soit déjcà assez avancée. L’observation lente et répétée, l’étude minutieuse et directe du cerveau sain ou malade des individus qui se sont lait remarquer pendant leur vie par le déseloppement, la faiblesse ou l’abolition d’une faculté bien déterminée, pourront fournir des données partielles de plus en plus positives, et le moment viendra peut-être où l’ensemble de ces données pourra constituer un système pbrénologique plus ou moins complet; mais ce moment est encore bien loin de nous, car les observations concluantes sont rares. Quoiqu’il n’y ait pas deux esprits semblables, il y a presque toujours un certain équilibre entre les facultés intellectuelles. Les cas où l’une de ces facultés, et l’une d’elles seulement, est décidément exubérante ou décidément atrophiée, sont vraiment exceptionnels, et ceux où, a{)rès avoir constaté pendant la vie ces singularités intellectuelles, on a 1 occasion d en chercher après la mort les causes dans le cerveau, sont bien plus exceptionnels encore. Il s’écoulera donc un temps bien long avant que la science se soitenrichie d’un nombre sultisant details, et si l’on songe qu’au temps de Gall et de Spurzheim, on ne connaissait ni le nombre ni les connexions des circonvolutions cérébrales, qu’il était par conséquent, sinon tout à fait impossible, du moins extrêmement difficile de recueillir des observationsprécises et positives, on ne s’étonnera pas que ces deux hommeséminents aient échoué dans leur entreprise.

Ajoutons que leurs procédés d’investigation furent défectueux. Ne pouvant évidemment pas diss;'quer à leur gré le cerveau des individus dont ils étudiaient les facultés intellectuelles, ils voulurent suppléer de deux manières à l’absence ou à la rareté des observations anatomiques directes. D’une part, ils cherchèrent à déterminer sur le vivant le volume relalit des organes encéphaliques, supposant que l’étude de la forme extérieure du crâne pourrait donner une idée suffisamment exacte de la forme de l’encéplale; de là naquit le système des bosses. D’une autre part, ils s’adressèrent à l’anatomie comparée, supposant que les attribu-

lions des organes cérébraux devaient ôlre les mômes dans toute la série des vertébrés, et qu’il suffisait de comparer, dans les diverses espèces, le développement relatif de ces divers organes avec le développement relatif de chaque faculté ou de chaque penchant, pour en déduire des conséquences applicables à tous les animaux, et à l’homme en particulier.

L’expérience a prouvé que ces deux procédés sont également trompeurs. Ceux qui ont entrepris de réfuter la phrénologie ont objecté avant tout que les deux tables des os du crâne ne sont pas parallèles, qu’elles s’écartent surtout d’une manière notable dans la région frontale, qui est évidemment la plus importante, et que par conséquent l’étude des formes extérieures, quoique permettant d’apprécier la forme générale du cerveau et le deg'ré •de développement de ses principales régions, nepermetpas de déterminer exactement le volume relatif des nombreux organes partiels admis par l’école de Gall ; à cette objection sans réplique, ils ont ajouté une réfutation expérimentale, en montrant que le système des bosses recevait dans la pratiquedes démentis continuels. L’anatomie comparée, à son tour, a prouvé que les observations faites par Gall et Spurzheim sur un trop petit nombre d’espèces étaient renversées par l’étude d’un grand nombre d’autres espèces ; — qu’il n’y avait pas lieu, par conséquent, de les considérer comme générales ou comme applicables à l’homme.

La doctrine phrénologique s’est donc écroulée; si elle compte encore des adeptes, ce n’est plus parmi les hommes de science; je veux dire par là qu’il n’est plus un seul physiologiste assez fidèle à la doctrine pour croire qu’on puisse, en palpant les bosses du crâne, déterminer le degré de développement de chaque penchant et de chaque faculté. Mais le principe des localisations n’a pas péri pour cela. Ceux qui ne regardent qu’a la surface des choses ont pu croire que ce principe, incarné dans un système, était inséparable de ce système, qu’après avoir fleuri ensemble, ils devaient disparaître ensemble, comme si l’on n’avait jamais vu une idée vraie donner lieu à de fausses applications.

Je crois, pour ma part, au principe des localisations. Je ne puis admettre que la complication des hémisphères cérébraux soit un simple jeu de la nature, que la scissure de Sylvius ait été faite uniquement pour donner passage à une artère, que la fixité

du sillon de Rolando soit un pur effet du hasard, et que les lobes occipitaux aient été séparés des lobes temporaux et pariétaux à cette seule fin d’embarrasser les anatomistes.

La multiplicité et l’indépendance des organes qui composent le système nerveux central sont démontrées aujourd hui, jusqu à l’évidence, par l’anatomie aussi bien que par la physiologie, par l’anatomie pathologique aussi bien que par les vivisections. La moelle, autrefois considérée comme un gros nerf, a définitivement pris place au nombre des centres nerveux, et, quoique la séduisante théorie de Charles Bell ait été renversée, il demeure parfaitement certain que les cordons antérieurs, les cordons postérieurs et les colonnes de substance grise remplissent des fonctions essentiellement diflérentes. Pour 1 encéphale, le problème est beaucoup plus compliqué ; toutefois, il est hors de doute que les lobes cérébraux projvrement dits sont seuls affectés à la pensée, que le cervelet et les organes compris entre le bulbe et le corps strié sont en rajiport, soit avec la sensibilité, soit avec la motilité. Les fonctions particulières de plusieurs de ces organes ne sont pas encore précisées, mais il ne vient à l’idée de personne de supposer que le corps strié, la couche optique, les tubercules quadiiiumeaiix,le cervelet, la protubérance, 1 olive, etc., aient les mêmes attributions. On peut dire par conséquent que la multiplicité des centres nerveux, considérés comme organes de la sensibilité et comme organes de la motilité, est un fait a la fois anatomique et

physiologique.

Si l’on se demande pourquoi tant d organes différents ont été affectés à deux fonctions seulement, et si l’on songe qu’il n’y a pas de complication inutile dans l’économie, on ne tarde pas à reconnaître que la motilité et la sensibilité ne sont pas des toiictions simples ; qu’il y a des mouvements volontaires et des mouvements involontaires, des mouvements isolés, des mouvements associés et des mouvements coordonnés; qu’il y a i^>en plus de différence encore entre les diverses espèces de sensibilité; qu’il y a la sensibilité générale à la douleur et une foule de sensations spéciales produites par les couleurs, les saveurs, les odeurs, les sons, le chaud et le froid, le chatouillement, l’orgasme génital; ([lie les diverses espèces de sensibilité et de motilité peuvent être altérées ou. abolies isolément par les maladies des centres

nerveux, etqiie la multiplicité des organes est en rapport sans aucun doute avec la multiplicité des fonctions.

11 s’agit de savoir maintenant si les fonctions intellectuelles sont plus simples que les fonctions sensitives ou motrices ; et si les organes cérébraux affectés à la pensée sont plus simples que le reste de l’encéphale. Ici encore nous allons voir l’anatomie, la physiologie et la pathologie déposer toutes les trois contre cette simplicité illusoire de la pensée et de ses organes.

La physiologie, qui, dans ce cas particulier, s’appellela psychologie, a reconnu depuis longtemps que les fonctions cérébrales dites inhdlectuelles sont très-diverses, qu’elles ne sont pas nécessairement solidaires les unes des autres, que leur développement relatif varie pour ainsi dire chez chaque individu, qu’elles peuvent être isolément perfectionnées ou altérées par l’éducation, et qu’elles constituent par conséquent autant de fonctions distinctes; tellement distinctes, qu’elles forment plusieurs groupes désignés sous des noms différents; que les unes s’appellent àas facultés, les autres des qualités, d’autres encore des sentiments, des penchants ou des passions; — qu’on chercherait en vain, soit dans la langue du peuple, soit dans celle des philosophes, un nom générique applicable à la fois à toutes ces fonctions du cerveau, et que les anciens physiologistes avaient même fait résider les unes dans la tête, les autres dans le cœur, dans le foie, dans la rate ou dans le plexus solaire.

L’exacte délimitation de ces divers groupes, leur nombre même, peuvent être mis en discussion ; mais on ne peut nier qu’il y a dans l’esprit, comme dans le cerveau, plusieurs régions distinctes.

La pathologie a pleinement confirmé les résultats de l’analyse physiologique en montrant que certains états congénitaux ou accidentels del’encéphale peuvent pervertir ou anéantir une ou plusieurs des fonctions dites intellectuelles, sans porter atteinte aux autres. Par exemple, il y a des idiots qui ont une mémoire extraordinaire ; il y a des maladies qui laissent le jugement intact en détruisant la mémoire; et comme pour montrer que la mémoire ellemême n’est pas une faculté simple, il y a des lésions, même des lésions purement traumatiques, qui n’abolissent qu’une partie de la mémoire, comme, par exemple, la mémoire des noms propres, ou

celle des faits d’un certain ordre, ou celle des faits d’nne certaine époque. Il est inutile de multiplier les exemples. Or, il est bien évident que des fonctions qui peuvent périr isolément, sont indépendantes les unes des autres, et si l’on songe que ces perturbations fonctionnelles ont été quelquefois le résultat immédiat d’une lésion traumatique et circonscrite du cerveau, que d’autres fois elles sont survenues peu à peu , a la suite d’altérations spontanées, révélées par l’autopsie, et qu’elles ne sont pas liées par conséquent à une espèce particulière de lésion, on est autorisé à penser que, ne dépendant pas de \di7ialure du mal, elles dépen dent de son siéye.

Que nous dira maintenant l’anatomie? Le temps n’est plus où les circonvolutions cérébrales passaient pour des plis irréguliers et indéterminés, où l’on supposait que leur forme ne dépendait que du hasard, etoù l’on n’attachait pas plus d’importance à leur disposition qu’à celle des circonvolutions intestinales. C’était à peine si l’on daignait autrefois mentionner la séparation établie par la scissure de Sylvius entre les circonvolutions frontales et les circonvolutions temporales. Mais une étude plus approfondie a permis de reconnaître que ce désordre n’est qu’apparent.

On trouve dans les faits de l’embryogénie et dans ceux de l’anatomie comparée une preuve suffisante que les cinq lobes partiels de chaque hémisphère du cerveau humain, — savoir : le frontal^ le pariétal^ le temporal^ Voccipital et celui de Yinsula^ — sont des organes distincts, des organes indépendants; or, je ne puis me défendre de croire que des organes distincts ont des fonctions distinctes, car c’est une loi générale de la physiologie, et il n’y a pas de raison pour que cette loi, applicable à toutes les autres parties du corps, ne soit pas applicable au cerveau.

Chacun de ces cinq lobes secondaires se décompose, à son tour, dans l’espèce humaine, en plusieurs plis qui portent le nom de circonvolutions ; tous ces plis sont loin d’avoir la môme signification et la môme importance. Il y a des circonvolutions fondamentales ou de pi'emier ordre^ dont le nombre et les connexions sont fixes, et des plis secondaires ou accessoires^ qui sont des dépendances des circonvolutions fondamentales, qui sont en rapport avec le développement plus ou moins considérable de ces dernières, et qui varient presque à l’infini, suivant les individus. Il est

certain, par conséquent, que les plis secondaires ne sont pas des organes spéciaux; mais, lorsqu’on étudie les circonvolutions de premier ordre aux divers âges et dans les diverses races, lorsqu’on suit leur dégradation dans la série animale, on est autorisé à les considérer comme des organes distincts et indépendants. Cette distinction est moins évidente, toutefois, que celle des lobes secondaires des hémisphères cérébraux.

Ainsi, les circonvolutions forment plusieurs groupes réguliers, séparés par des sillons constants ; dans chacun de ces groupes il y a des circonvolutions fondamentales en nombre déterminé, dont les plis secondaires peuvent être plus ou moins nombreux, mais dont la situation et les connexions sont parfaitement fixes. Ce n’est pas M. Gratiolet qui pourra me contredire ici, car c’est lui certainement qui a le plus contribué à démontrer cette vérité importante. Les circonvolutions sont soumises aux lois d’un développement régulier. Peut-on supposer que leur fixité soit due à un caprice du hasard? Il n’y a pas plus de hasard ici que dans la distribution des nerfs ou dans la disposition des muscles. Le hasard, c’est-à-dire l’effet des lois inconnues, serait partout si nous ne savions rien ; il ne serait nulle part pour celui qui verrait tout. C’est un dieu de passage, qui recule comme tant d’autres à mesure que nous avançons, et là où nous découvrons l’ordre, nous pouvons affirmer la loi. La disposition des circonvolutions est donc déterminée par une loi. Leur nombre est fixe pour chaque espèce, leur développement relatif ne l’est pas moins; ces deux éléments varient suivant les espèces ; mais lorsqu’on compare l’homme aux singes supérieurs, ceux-ci aux autres singes, lorsqu’on parcourt celte série des primates d’abord de bas en haut, puis de haut en bas, lorsqu’on voit que certaines circonvolutions sont l’apanage presque exclusif de l’homme, que les autres, toujours parfaitement déterminées par leurs connexions et leur situation, se dégradent d’échelon en échelon, comme l’intelligence elle-même, on est bien obligé de reconnaître que ce sont autant d’organes indépendants, et alors, comme tout organe a sa fonction, comme il n’y a rien d’inutile dans l’économie, on est irrésistiblement entraîné à en conclure que la multiplicité de ces organes partiels est en rapport avec la multiplicité des fonctions de l’organe total.

MÉMOIRES D’ANTIlROPOLOyiE.

On objecte, il est vrai, que toutes les circonvolutions ont la même structure, et il est bien certain qu’elles sont plus semblables entre elles que ne le sont le bulbe et la protubérance, les tubercules quadrijumeaux, la couche optique, le corps strié et généralement les divers organes alTeclés à la sensibilité et à la motilité. Mais ces derniers organes ne sont pas seulement des centres nerveux ; ce sont en môme temps des organes de transmission. Ils sont diversement traversés par les faisceaux de libres qui les relient entre eux, qui les font communiquer soit avec les lobes cérébraux, soit avec la moelle épinière. La grande variété de leur structure est la conséquence inévitable de cette complication. Les circonvolutions cérébrales, au contraire, placées à la périphérie de l’encéphale, ne renferment que les éléments qui leur sont propres, et aucun élément étranger ne vient s’immiscer dans leur structure. Puis il ne faut pas perdre de vue que toutes les fonctions dites intellectuelles, malgré leur diversité et leur multiplicité, sont des fonctions du môme ordre, tandis que la sensibilité et la motilité diffèrent autant l’une de l’autre, qu’elles diffèrent de l’intelligence.

Il est donc très-naturel qu’il y ait plus d’uniformité dans la structure des organes affectés à l’intelligence que dans celle des organes affectés les uns à la motilité seule, les autres à la seule sensibilité, les autres à ces deux ordres de fonctions à la fois. De même que toutes les glandes acineuses ont une structure presque identique, quoique l’une sécrète du lait, l’autre de la salive, celleci le suc pancréatique, celle-là le fluide lacrymal, de même on conçoit que des circonvolutions affectées à des fonctions différentes, mais analogues, puissent être très- semblables entre elles, sous le rapport de la structure. Elles sont semblables en effet, mais elles ne sont pas identiques ; elles sont composées des mêmes éléments, c’est-à-dire des mêmes globules et des mêmes fibres, mais l’agencement de ces éléments, et leurs proportions relatives, varient assez notablement dans les diverses régions.

Ainsi, la couche corticale est beaucoup plus épaisse dans les circonvolutions occipitales et frontales que dans les circonvolutions rayonnées de Vinsula, On sait, en outre, que cette couche corticale n’est pas homogène. Notre collègue M. Baillarger, confirmant, complétant et généralisant une observation partielle de

Vicqd’Azyr, a montré que l’écorce des circonvolutions se compose de plusieurs couches stratifiées, alternativement blanches et grises. Vicq d’Azyr avait vu que, dans certaines circonvolutions postérieures, la couche corticale présente sur les coupes une strie de substance blanche qui lui donne* l’aspect d’un ruban ratjé. Cette disposition est visible à l’œil nu, sans aucune préparation, et il est vraiment singulier que les phrénologistes, dans les discussions auxquelles leur système a donné lieu, n’aient pas mis à profit le fait anatomique indiqué par Yicq d’Azyr. C’est probablement parce que cet auteur n’avait pas suffisamment précisé la région assez circonscrite où la disposition du ruban rayé est apparente, et parce que ceux qui ont voulu en vérifier la description ont le plus souvent cherché le ruban rayé là où il n’existe pas. Il est probable aussi qu’il est arrivé à plusieurs anatomistes, comme cela m’est arrivé à moi-même pendant longtemps, de trouver le ruban rayé bien évident chez certains sujets, fort peu marqué chez d’autres, ou même presque invisible, et de croire, par conséquent, que cette disposition n’est pas constante. Les précieuses recherches de M. Baillarger ont sans doute beaucoup contribué à répandre cette opinion. Vous savez que notre éminent collègue est l’inventeur d’un procédé qui permet de distinguer dans l’écorce des circonvolutions cérébrales, en quelque point qu’on les examine, trois couches blanches et trois couches grises. La couche la plus superficielle est blanche, et les autres se succèdent alternativement jusqu’à la sixième, qui est grise, et qui se continue avec la substance blanche proprement dite, ou substance médullaire des circonvolutions. Pour mettre cette disposition en évidence, M. Baillarger sépare avec un rasoir une mince tranche, perpendiculaire à la surface d’une circonvolution ; la tranche est déposée sur une lame de verre, au milieu d’un espace quadrilatère limité par quatre petites boules de cire. Une seconde lame de verre, assez épaisse pour résister à une forte pression, est appliquée sur les boules de cire, et on la comprime avec les doigts jusqu’à ce qu’elle arrive au contact de la tranche de substance corticale, qui, protégée par la résistance des boules de cire, s’étale légèrement, sans s’écraser, et acquiert ainsi une épaisseur uniforme. Il suffit alors de placer la préparation entre l’œil et la lumière pour apercevoir par transparence six couches superpo-

sées, alternativement opaques et transparentes : les trois couches transparentes sont grises ; les trois autres sont constituées par la substance blanche. M. Baillarger a bien voulu exécuter devant moi cette préparation délicate, que j’ai répétée ensuite plusieurs fois, sur des cerveaux humains et sur des cerveaux de moutons, et qui réussit d’autant mieux que les cerveaux sont plus frais. Notre collègue de Copenhague, M. Hannover, a de son côté pleinement confirmé la description de M. Baillarger.

La division delà couche corticale des hémisphères en plusieurs couches distinctes n’est donc pas, comme avait pu le croire Vicq d’Azyr, propre seulement aux circonvolutions j)ostérieures, elle existe partout où il y a des circonvolutions ; mais l’épaisseur relative de ces diverses couches est loin d’être constante. Déjà M. Baillarger avait annoncé qu’en certains points, la seconde couche de substance grise devient tellement mince qu’elle est presque imperceptible ; la seconde et la troisième couche blanches semblent alors se confondre en une seule, qui, ayant ainsi acquis une épaisseur double, devient visible sur les coupes sans aucune préparation, en donnant l’aspect du ruban rayé indiqué par Vicq d’Azyr.

Lorsqu’on a connu ces faits, on a pu croire que toutes les circonvolutions avaient la même structure, que la présence ou l’absence du ruban rayé, dépendant seulement de l’épaisseur relative de certaines couches constantes, n’avait aucune signification particulière, — et il faudrait sans doute accepter cette interprétation, si le ruban rayé, visible sur les simples coupes, existait, tantôt en un point, tantôt en un autre, ou s’il n’existait pas chez tous les sujets. Or, je puis affirmer que cette disposition anatomique est absolument constante, qu’elle caractérise certaines circonvolutions parfaitement déterminées, groupées dans une région cérébrale très-circonscrite, à l’exclusion de toutes les autres.

Le ruban rayé n’existe que sur les circonvolutions inférieures du lobe occipital, en arrière de la scissure à peu près transversale qui, sur la face interne des hémisphères, sépare le lobe occipital du lobe temporo-sphénoïdal. Si l’on pratique sur un cerveau la coupe de Yieussens, qui sépare, comme on sait, de la base de l’encéphale, toute la partie des hémisphères située au-dessus du niveau du corps calleux, on voit que cette coupe divise le lobe

occipital en deux parties à peu près égales, l’iine supérieure, l’autre inférieure. Au-dessous de la coupe, les circonvolutions occipitales présentent le ruban rayé, qui est à peine visible au niveau de la coupe, et qui disparaît tout à fuit un peu plus haut. Suivant donc que la coupe est parfaitement horizontale, ou qu’elle s’élève ou s’abaisse dans sa partie postérieure, on divise des circonvolutions sur lesquelles le ruban rayé est très net, très-vague ou même invisible ; mais si l’on retourne le cerveau et qu’on pratique des coupe successives de bas en haut, sur les circonvolutions occipitales inférieures^ on trouve que la disposition du ruban rayé est tout à fait invariable.

On sait que deux de ces circonvolutions occipitales inférieures franchissent le sillon qui sépare le lobe occipital du lobe temporo-sphénoïdal, puis se continuent avec les circonvolutions de ce dernier lobe, en constituant les plis que M. Gratiolet a désignés sous le nom de troisième et quatrième plis de passage. Si l’on pratique sur ces deux plis une coupe parallèle à leur direction, on voit que le ruban rayé, très-prononcé sur leur partie occipitale, s’efface graduellement au niveau du sillon qu’ils franchissent, et qu’il disparaît tout à fait immédiatement en avant de ce sillon. Les circonvolutions temporo-sphénoïdales, celles du lobe pariétal, du lobe frontal, du lobe de l'insula en sont tout à fait dépourvues. C’est donc une disposition propre exclusivement au groupe inférieur des circonvolutions occipitales.

On m’objectera peut-être que, malgré les apparences, ces circonvolutions ont la même structure fondamentale que les autres. Je serais fort étonné pour ma part qu’il en fût autrement ; ce serait presque un contre-sens anatomique si des organes doués de fonctions analogues n’étaient pas construits sur le môme type ; grâce aux importantes recherches de M. Baillarger, ce contresens n’existe pas. Nous trouvons dans toutes les circonvolutions les mêmes éléments anatomiques et un fond commun de structure, mais la disposition de ces éléments, leur développement relatif, présentent dans certaines régions des différences notables, comparables à celles qui existent, par exemple, entre les parties constituantes des glandes en grappe. '

Les circonvolutions inférieures des lobes occipitaux ne sont sans doute pas les seules qui présentent une structure particu-

20S MÉMOIRES D’ANTMROPOLCGIE.

lière. C’est une question que j’éludie actuellement, et, quoique je ne sois pas encore en état d’en parler avec assurance, j ai déjà pu faire quelques observations qui ne sont peut-être pas sans intérêt. Mais les caractères distinctifs que j’ai cru trouver entie les circonvolutions des principaux groupes n’ont pas le degré d évidence de ce ruban rayé qui est propre à certaines circonvolutions occipitales; en outre, je ne les ai pas constatés assez souvent pour oser les décrire aujourd’hui. Au surplus, cela importe assez peu pour la thèse que je soutiens. Je ne cherche pas à édifiei un système, je veux seulement établir un principe, savoir, que toutes les circonvolutions n’ont pas la même structure, et il me suffit d’avoir établi que les circonvolutions postérieures diffèrent trèsnotablement des circonvolutions antérieures et moyennes.

Je demande maintenant s’il est vraisemblable que cette différence anatomique soit sans portée et sans signification ? Et, appliquant ici les principes généraux de la physiologie, je réponds sans hésiter : Toutes les circonvolutions cérébrales ont une structure analogue, donc elles ont des tonctions analogues; mais ces fonctions ne peuvent pas être identiques, puisque la structure n’est pas identique.

Il me paraît donc que le principe des localisations cerebrales est établi à la fois par la physiologie, par la pathologie, qui démontrent l’indépendance des fondions, et par 1 anatomie, qui démontre la diversité des organes. Mais on peut se demandei dans quelles limites ce principe est applicable. A a-t-il, comme l ont cru les phrénologistes, un siège particulier et nettement cii conscrit pour chaque faculté, pour chaque penchant, pour chaque sentiment, ou la localisation a-t-elle lieu seulement par groupe de fonctions et par groupe de circonvolutions? C’est à mes yeux une question 'fort douteuse. Les faits connus jusqu’ici ne me paraissent pas favorables à la première hypothèse. Je ne me permettrai pas toutefois d’assigner des bornes à la science. Ce qui nous paraît peu probable aujourd’hui pourra prendre place plus tard au rang des vérités.

Quoi qu’il en soit, il y a dès maintenant dans la science^ des données assez nombreuses et assez certaines pour qu il soit au moins permis de dire que tous les groupes de circonvolutions cérébrales n’ont pas les mêmes attributions, et il me semble que

sua LA FORME DU CERVEAU-

M. Gratiolet l’a reconnu lui-même, lorsqu’il nous a déclaré que toutes les parties des hémisphères cérébraux ne sont pas « égales en dignité ».

C’était déjà une notion vulgaire que le développement relatif du front, c est-a-dire des circonvolutions antérieures, est en rapport avec le développement des plus hautes facultés intellectuelles, lorsque Camper imagina de déterminer ce rapport par la mesure de l’angle facial. Son procédé manque de rigueur, même après les corrections qu’on lui a fait subir, puisqu’il ne donne qu’un des éléments de la capacité des loges frontales, et que la largeur du front peut compenser la diminution indiquée par l'obliquité de la ligne faciale. On ne saurait méconnaître pourtant que les inégalités révélées par la mesure de l’angle de Camper s’accordent généralement assez bien avec les inégalités intellectuelles des races humaines. Les races les moins perfectibles sont celles qui ont l’angle facial le plus aigu; ce sont celles, par conséquent, chez lesquelles on doit s attendre à trouver les lobes cérébraux antérieurs les moins développés. Les recherches de M. Gratiolet ont pleinement confirmé ce résultat ; notre collègue n’a pas tenu compte seulement, comme Camper, de l’obliquité du front; il a considéré aussi la largeur de l’os frontal, et il a étudié enfin le degré d’élévation des orbites au-dessus des zygomas ; il a montré que cette élévation s effectue aux dépens des loges frontales, et que, réduisant le volume des lobes antérieurs du cerveau, elle constitue un caractère d’infériorité. En tenant compte de tous ces éléments, en substituant ainsi a 1 étude extérieure du crâne l’étude de la cavité crânienne, qui donne seule une idée exacte de la forme du cerveau, M. Gratiolet a apprécié mieux que ses devanciers l’importance relative des principales régions cérébrales, d’après leur degré de développement dans la série des races humaines; c’est lui qui a établi les trois groupes des races frontales, des races pariétales et des races occipitales, et cette division anatomique s accorde très-bien avec ce que nous connaissons de l’intelligence et de la perfectibilité des races de chaque groupe. Le type frontal est en effet celui des races caucasiquesj

tandis que le type occipital est celui des races éthiopiques, et que le type pariétal, intermédiaire entre les deux autres, est celui des races mongoliques. Si, pour rendre le parallèle plus évident,

•210 MÉMOmES D’ANTimOPÛLOGlE.

nous négligeons le type intermédiaire pour ne comparer que les deux types extrêmes, nous trouvons qu’il y a une sorte d opposition entre le développement des lobes antérieurs du cerveau et celui des lobes postérieurs; que ceux-ci prédominent dans les races éthiopiques, ceux-là dans les races caucasiques, et que, par conséquent, le volume relatif des lobes antérieurs est en rapport avec la puissance des facultés intellectuelles les plus hautes, de celles qui font la supériorité ou l’infériorité des races, de celles qui enfantent la civilisation et le progrès.

J’ai déjà mentionné un fait qui dépose absolument dans le môme sens, et dont la découverte est due encore à M. Gratiolet : dans les races frontales, les sutures antérieures du crâne se referment les dernières, de telle sorte que la partie antérieure du cerveau est celle qui s’accroît le plus longtemps. L’ossification des sutures suit une marche inverse chez les races occipitales; elle procède d’avant en arrière, et il en résulte que le développement des lobes antérieurs est arrêté avant celui des lobes postérieurs. Notre collègue, avec sa sagacité ordinaire, a parfaitement compris la signification de ce fait ; il s’en est servi pour expliquer la grande perfectibilité des races frontales et le peu de perfectibilité des races occipitales ; pour lui, par conséquent, comme pour nous, les facultés supérieures de l’entendement, considérées dansla série humaine, croissent et décroissent avec les lobes anté-rieurs du cerveau, et il me paraît difficile de n’en pas conclure que les plus hautes facultés ont leur siège dans les circonvolutionsfrontales.

Pour déterminer le développement relatif de la partie antérieure et de la partie postérieure du cerveau, M. Parchappe a recours à un procédé qui n’est pas applicable au parallèle des races, maisqui permet de comparer assez exactement entre eux des individus de même race. Cet auteur mesure la circonférence horizontale de la tête au moyen d’un cordon qui longe les deux arcades sourcilières, et va aboutir à la protubérance occipitale externe, en passant au-dessus des deux conduits auditifs. Ceux-ci, ordinairement plus éloignés du front que de l’occiput, divisent la circonférence horizontale en deux parties inégales, désignées sous les noms de courbe antérieure et de courbe postérieure y et la comparaison de ces deux courbes donne une idée approximative du

développement des deux parties correspondantes du cerveau. Èn prenant pour jalons les deux conduits auditifs, M. Parchappe, sans doute, n a pas pensé que leur situation correspondît à une ligne de démarcation cérébrale ; il les a choisis parce que ce sont les seuls points de la circonférence du crâne qu’il soit possible de reconnaître, à travers les téguments, entre le front et l’occiput ; mais ce procédé de mensuration n’est correct que si la situation des deux conduits auditifs, par rapport au sillon de Rolando (qui sépare le lobe frontal du lobe pariétal du cerveau), est la même sur les deux crânes que l’on compare. Or, celte situation des conduits auditifs externes, peu variable dans la même race, est loin d’être la même dans les diverses races, car elle est solidaire de celle des conduits auditifs internes, qui avancent ou reculent en même temps que le trou occipital. La comparaison de la courbe antérieure avec la courbe postérieure n’est donc \alable peut-être que pour les hommes de même race ; mais elle fournit alors des indications intéressantes.

On a vu plus haut que M. Parchappe a mesuré comparativement 10 têtes de manouvrierset lOtêtes d’hommes distingués (1). Chez ces derniers, la circonférence horizontale est en moyenne de 584““, 3 ; elle est seulement de 576”“,3 chez les autres. C’est une différence de 8 millimètres en faveur des hommes distingués ; mais si 1 on décompose la circonférence horizontale en deux combes, lune antérieure, l’autre postérieure, on trouve les chiffres suivants :

Courbe antérieure

Courbe postérieure

Circonférence totale

Ainsi, tandis que chez les hommes distingués, la région antérieure du cerveau est beaucoup plus développée qu’elle ne l’est chez les hommes vulgaires, la partie postérieure, au contraire, est plus petite, non-seulement d’une manière relative, mais encore d’une manière absolue.

Il serait superflu d insister plus longtemps pour montrer com-

lluinmos

Maiioinriors. distingués. Itifféreiicc.

(i)Vojezplus haut, p. 182.

21i MÉMOIHES D’ANTIIHOI'OLOGIE.

bien ces observations, recueillies sur des hommes de même i ace, sont en harmonie avec les résultats fournis par la comparaison des deux principales régions du crâne dans les diverses races humaines.

Permettez-moi de rappeler, en terminant, un fait que notre collègue M. Gosse père a publié en 18o5 dans son beau Mémoire sur les déformations artificielles du crâne. Les pressions mécaniques exercées sur la tête des jeunes enfants modifient nécessairement la forme du cerveau en même temps que celle du crâne. Les régions comprimées s’aplatissent; les autres deviennent plus saillantes, et le développement du cerveau, gêné dans certaines directions, est exagéré, au contraire, dans les points qui ne sont pas soumis à la compression. On a supposé que ces deux phénomènes inverses devaient se faire équilibre, et qu en définitive le volume total de l’encéphale n’était pas sensiblement réduit ; c était une erreur. 11 est bien démontré aujourd’hui que les crânes très-déformés sont notablement moins spacieux que les autres ; mais il n’en est pas moins certain que l’atrophie des circonvolutions comprimées est compensée en partie par 1 hypertiophie de celles dont le développement n’est pas entravé.

Il serait bien curieux d’étudier l’influence que ces modifications anatomiques artificielles du cerveau exercent sur l’intelligence et le caractère des individus et des peuples ; mais les termes de comparaison manquent le plus souvent, parce que, de peuple a peuple, les différences du caractère national peuvent dépendre de causes multiples, des mœurs, des lois, des religions, enfin et surtout de la race, et parce que, dans la même nation, tous les individus du même sexe sont en général soumis au même procédé de déformation. 11 y a pourtant un pays où la pratique des déformations n’est pas générale, c’est l’île de laïti ; je ne ])arle pas de ce qui s y passe aujourd’hui, mais de ce qui s’y passait encore il y a cinquante ans. Les déformations du crâne s’y pratiquaient seulement sur les enfants mâles de la caste aristocratique, et elles s’y faisaient suivant deux méthodes entièrement différentes. La première méthode, ou méthode frontale, avait pour but d’aplatir le front et de faire saillir l’occiput ; la seconde, ou méthode occipitale, aplatissait au contraire l’occiput et faisait saillir le front. La première nuisait au développement des circonvolutions antérieures, et donnait un volume exagéré aux lobes postérieurs du cer-

veau ; la seconde déterminait l’atrophie des circonvolutions occipitales, et forçait le cerveau à se développer surtout en avant. Voilà donc deux déformations inverses chez des individus de la même race et de la même nation, et M. Gosse nous apprend que chacune d’elles modifiait d’une manière spéciale les fonctions intellectuelles. La déformation frontale donnait des passions aveugles, des instincts féroces et ce courage de la brute, que j appellerais volontiers le courage occipital, et qu’il ne faut pas confondre avec le vrai courage, avec le courage frontal, qu’on pourrait appeler le courage caucasique. La déformation occipitale, au contraire, rendait les hommes plus maîtres d’eux-mômes, adoucissait le caractère, développait la réflexion, l’éloquence et la sagesse ; c’était ainsi qu’on fabriquait à volonté des héros pour la guerre ou des sages pour le conseil. Frappé de ce fait remarquable, que confirme d’ailleurs l’étude des résultats physiologiques des diverses espèces de déformations chez les autres peuples, M. Gosse a été conduit à considérer la prédominance des lobes lantérieurs comme un caractère de supériorité, celle des lobes loccipitaux comme un caractère d’infériorité, et telle est la forcé de ses convictions qu’il est allé jusqu’à proposer de relever les races inférieures, en les soumettant à un procédé méthodique de déformation occipitale. « Comme résultat désirable de la théorie « et des faits observés, disait- il, ne pourrait-on pas suggérer la «possibilité de rétablir, à l’aide de la dépression occipitale arti- « ficielle, l’équilibre qui se trouve en quelque feçon rompu, entre « les facultés intellectuelles et les passions irréfléchies^ chez les « races d’hommes qui ont naturellement le front déprimé et la « région occipitale très-développée (1) ? »

Il n est pas nécessaire de se rallier à cette proposition hardie pour partager l’opinion de M. Gosse sur la différence fonctionnelle des lobes frontaux et des lobes occipitaux. Cette différence est telle qu’elle constitue presque un antagonisme, et qu’elle suffit pleinement à établir le principe des localisations cérébrales. 11 y 1 loin de là sans doute au système phrénologique de Gall, et Tiôme à un système phrénologique quelconque, car nous igno- ’ons encore si chaque circonvolution, considérée isolément, rem-

(I) A. L. r.osse, F.xxfti xnr les prinripnlpü ih‘formatioiix artifir,MU's tht rrâw, Paris, ISS5. in-S®,

• . l-tl-Uî.

21i MÉMOIRES d’anthropologie.

plit des fonctions différentes de celles des circonvolutions voisines. Nous ne pouvons faire à cet égard que des suppositions, mais nous savons du moins que toutes les parties du cerveau proprement dit n’ont pas les mômes attributions, que l’ensemble des circonvolutions ne constitue pas un seul organe, mais plusieurs organes ou plusieurs groupes d’organes, et qu’il y a dans le cerveau de grandes régions distinctes correspondant aux grandes régions de l’esprit.

RÉPONSE A M. GRATIOLÉT

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