SUR LA QUESTION DES FONCTIONS CÉRÉBRALES
<10 hi Soàrtr iVonthropolofiie, 1861, t. Il, série, p. 301-309.)
M. Gratiolet a paru croire, après avoir entendu mon premier discours, que j’avais cherché à le mettre en contradiction avec lui-même.' Je lui répondrai tout d’abord que telle n’était pas mon intention, par ce double motil que des argumentspersonnels ne prouvent rien contre une doctrine, et que, si je devais jamais me servir de pareilles armes, ce ne serait certainement pas contre M. Gratiolet, dont j’estime au plus haut point le caractère et le talent. S’il m’est arrivé plus d’une fois d’invoquer son autorité et d’utiliser ses découvertes, c’est parce que, réunissant autant que je l’ai pu tous les faits qui pouvaient concourir k une démonstration, en insistant de prélérence sur les plus authentiques, je n’avais aucune raison d’écarter ceux que la science
doit à notre collègue.
H eu est résulté une chose dont je ne puis que me féliciter, c’est que la dissidence qui existe entre nous roule sur l’interprétation des faits bien plus que sur les faits eux-mêmes. A part quelques détails sur lesquels je reviendrai tout k 1 heure, les documents que j’ai mis en œuvre ont été ou confirmés directement ou acceptés par M. Gratiolet, car je puis considérer comme acceptes tacitement ceux dont il s’est abstenu de parler dans sa réponse.
C’est beaucoup que, dans une discussion comme celle-ci, on
s’entende an moins sur les faits ; c’est peut-être même tout ce qu’on doit en attendre. M. de Jouvencel a demandé avec raison qu’on écartât du débat tous les problèmes métaphysiques. Je n’y ai fait aucune allusion dans les séances précédentes, et rien ne me sera facile comme de me rendre au vœu de notre collègue. Je me bornerai donc à examiner la partie anatomique et physiologique du brillant discouTS de M. Gratiolet.
Ceux qui n’auraient entendu que ce discours m’attribueraient des opinions que je n’ai jamais exprimées, et que j’ai même formellement repoussées. Personne n’a prétendu, soit ici, soit ailleurs, qu’il y eût un rapport absolu entre le développement de l’intelligence et le volume ou le poids de l’encéphale. Pour ce qui me concerne, j’ai protesté de toutes mes forces et à plusieurs reprises contre une pareille absurdité ; j’avais même écrit d’avance cette partie de mon discours, afin que ma manière de voir, exprimée en termes très-catégoriques, ne pût donner lieu à aucune équivoque, et j’avais terminé par la phrase suivante, que je vous demande la permission de vous relire une seconde fois : « Tl ne « peut donc venir à la pensée d’un homme éclairé de mesurer « l’intelligence en mesurant l’encéphale (page 162). »
Je m’étonne donc que M. Gratiolet m’ait prêté une opinion que j’avais si nettement rejetée ; il l’a réfutée à son tour, en se servant précisément des arguments que j’avais fait valoir, et je puis dire qu’il a enfoncé une porte ouverte.
Il nous a dit qu’en pesant l’encéphale, on pèse un grand nombre d’organes dissemblables, et que ces pesées en masse n’ont par conséquent rien de rigoureux.
Il a ajouté que, pour donner une signification précise au procédé de la balance, il faudrait pouvoir peser isolément les couches corticales des hémisphères, chose à peu près impossible.
J’avais dit tout cela moi-même. Il a objecté ensuite que le poids des circonvolutions, alors même qu’on pourrait le déterminer exactement, ne donnerait pas une idée exacte de la constitution de ces organes, parce que la couche corticale peut avoir plus ou moins d’épaisseur, plus ou moins de surface; que par conséquent le môme poids peut être fourni par des circonvolutions moins nombreuses et plus épaisses, et que ces deux conditions sont essentiellement différentes. Je n’avais pas dit la chose
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dans ces termes, mais je l’avais exprimée sous une forme plus générale en disant que, pour les organes cérébraux comme pour les autres organes, la puissance fonctionnelle ne dépend pas exclusivement de la masse, et qu’à côté de la question de quantité, il y a la question de qualité. (Voy. plus haut page 162.)
Nous sommes donc parfaitement d’accord sur ce point qu’aucune pesée, aucune mensuration ne peut servir a déterminer exactement la valeur intellectuelle d’un cerveau, et ce n est certainement pas à moi que M. Gratiolet pouvait s adresser, lorsqu’il nous a parlé si spirituellement des intelligences de 1 kilogramme, de 1600 grammes ou de 1900 grammes.
Or, cette opinion ridicule, que personne n’a émise, est en réalité la seule que notre éminent collègue ait réfutée. Il a prouvé qu’il n’y avait pas de rapport absolu entre le poids de l’encéphale et l’intelligence; mais il n’en résulte pas qu il n y ait aucun rapport entre ces deux choses.
L’encéphale est composé de plusieurs parties distinctes qui ne sont pas solidaires les unes des autres, qui peuvent croître et décroître isolément ; mais parmi ces parties il y en a une qui est au moins deux fois plus lourde que toutes les autres ensemble, et qui, par conséquent, est incomparablement plus lourde que chacune d’elles en particulier. Celle partie prépondérante, c est la masse des circonvolutions ; j’en ai conclu à priori que les variations de volume des circonvolutions prises dans leur ensemble devaient exercer plus d’influence sur le poids de l’encéphale que les variations de volume des autres parties, et que par conséquent on devait s’attendre à voir ordinairement (mais non toujours) le poids de l’encéphale varier dans le même sens (mais non au môme degré) que celui des circonvolutions.
J’ai ajouté que, les circonvolutions étant le siège des facultés intellectuelles, il y avait lieu de croire que le volume des circonvolutions devait ordinairement, mais non toujours, varier dans le même sens, mais non au môme degré, que le développement de l’intelligence.
Plt j’en ai tiré cette conclusion théorique que le volume ou le poids de l’encéphale devait ordinairement, mais non toujours, varier dans le môme sens, mais non au même degré, que la capacité intellectuelle.
Passant alors de la théorie à la pratique, j’ai interrogé les faits, j’ai réuni le plus grand nombre possible d’observations sur le poids du cerveau ou sur la capacité crânienne, et il est résulté de tous ces documents recueillis par divers auteurs, suivant divers procédés, qu’e?z moyenne la masse de l’encéphale est plus considérable chez l’adulte que chez le vieillard, chez l’homme que chez la femme, chez les hommes éminents que chez les hommes médiocres, et chez les races supérieures que chez les races inférieures. Les prévisions de la théorie sont ainsi pleinement confirmées, puisque, dans tous les cas où l’on a comparé l’une à l’autre deux séries d’individus évidemment inégales en intelligence, on a trouvé que le poids moyen du cerveau de chaque série variait dans le même sens que la puissance intellectuelle.
Pour réfuter mon opinion, M. Gratiolet a naturellement dû examiner la valeur des faits que j’ai invoqués. Pourtant il ne nous a presque rien dit de l’exiguïté du crâne chez les races inférieures. Il est permis de croire, par conséquent, qu’il considère comme exact ce que j’ai avancé sur ce sujet, et qu’il m’accorde que la petitesse du cerveau, sinon chez les individus, du moins chez les races, est un caractère d’infériorité.
11 admet aussi que le cerveau de la femme est, en moyenne, moins volumineux que celui de l’homme. Il se demande, il est vrai, si l’infériorité intellectuelle de la femme est aussi certaine que son infériorité cérébrale. C’est une question que je ne veux pas discuter; chacun en jugera à sa guise. L’essentiel est de constater le fait anatomique, et je suis heureux de me trouver ici d’accord avec mon savant collègue.
Pour ce qui concerne les variations de poids du cerveau suivant les âges, M. Gratiolet s’est borné à critiquer les conclusions de M. Sims, comme je l’avais du reste fait moi-môme ; mais il me semble qu’il n’a pas nié la diminution du cerveau dans la vieillesse. C’est un point sur lequel il voudra sans doute nous donner son opinion. Je trouve d’ailleurs qu'il a été un peu sévère à l’égard de M. Sims. 11 a dit que les conclusions de cet auteur reposaient sur un trop petit nombre de faits; mais ces faits sont au nombre de 253 : c’est une série très-respectable. M. Gratiolet s’étonne de voir si souvent revenir les mêmes chiffres dans les pesées de M. Sims ; ces répétitions sont si fréquentes, dit-il.
MÉMOIRES d’anthropologie.
qu’elles sont au moins inexplicables. L’explication est toute simple : M. Siras, en bon Anglais, s’est servi des mesures de sa nation ; il a exprimé le poids de ses cerveaux en onces anglaises ; il a négligé les fractions, on peut le regretter, mais sans pour cela mettre en doute sa bonne foi. M. Wagner a converti en grammes les résultats des pesées de M. Sims. L’once anglaise vaut environ 28 grammes et un tiers; il en est résulté que sur le tableau général de M. Wagner les cerveaux de M. Sims sont divisés en séries très-espacées, séparées par des intervalles de 28 ou de 29 grammes ; qu’il y a, par exemple, 27 cerveaux de 1275 grammes, 25 cerveaux de 1303 grammes, et qu’il n’y a aucun cerveau d’un poids intermédiaire.
Cela posé, je ne puis prendre pour moi les objections que M. Gratiolet adresse à M. Sims, puisque j’ai réfuté moi-même ce que cet auteur a avancé relativement à la diminution des cerveaux chez les individus de 20 à 30 ans. J’ai dit que, suivant moi, cette diminution, exprimée également dans ma propre statistique, n’était qu’apparente ; je l’ai expliquée, en faisant remarquer que les enfants qui ont le cerveau trop volumineux meurent le plus souvent avant l’âge de 20 ans, et j’ai vu avec plaisir que mon honorable collègue paraît disposé à admettre cette interprétation. Il a émis ensuite des doutes fort légitimes sur une autre opinion de M. Sims, relative à l’accroissement du cerveau dans la vieillesse la plus avancée. Je n’avais pas mentionné cette opinion, je ne savais même pas que cet auteur l’eût émise. En résumé, c’est à M. Sims et non à moi que s’adressent les objections de M. Gratiolet.
J’ai dit seulement que le poids moyen du cerveau croît jusque vers 40 ans, qu’il se maintient à peu près jusqu’à 50 ans, qu’à 60 ans la diminution est déjà sensible, qu’elle le devient surtout après cet âge. Cela résulte du relevé que j’ai fait des 347 cas de cerveaux compris dans le grand tableau de M. Wagner. Je me bornerai donc à demander à notre collègue s’il nie que le poids moyen du cerveau soit moindre après 60 ans que dans la période de 30 à 40 ans. S’il le niait, il serait presque seul de son avis.
J’examinerai maintenant ce qu’il a dit sur le cerveau des grands hommes. Je ne crois pas devoir revenir sur le crâne de Descartes ; j’avais émis sur rauthenticité de ce crâne des doutes
que les recherches de M. Perler ont pleinementjustifiés. M. Gratiolet, pour montrer qu’il n’y a aucun rapport entre le poids du cerveau et la grande intelligence, cite l’exemple de deux mathématiciens éminents, Gauss et Dirichlet ; il avance que leurs cerveaux ne pesaient qu'un poids ordinaire ; je réponds à cela, qu au contraire les cerveaux de ces hommes supérieurs dépassaient de beaucoup la moyenne ; celui de Gauss pesait 12 1/2 pour 100, celui de Dirichlet 13 1/3 pour 100 de plus que le cerveau moyen des hommes de leur âge, différence considérable, plus grande même que celle qui existe entre le cerveau des blancs et celui des nègres (1). Comment donc notre collègue a-t-il été conduit à invoquer l’exemple de Gauss et de Dirichlet à l’appui de sa doctrine? par un procédé évidemment trompeur. Il a comparé les cerveaux de ces deux hommes à celui de Cuvier, il a trouvé que ce dernier cerveau remportait de plus de 300 grammes sur ceux des mathématiciens de Gœttingue, et il a pensé qu’une aussi grande différence était incompatible avec ma manière de voir, parce que, suivant lui, un grand géomètre n’est inférieur à personne. On peut lui accorder cette dernière proposition ; mais il s’agit de savoir si Gauss et Dirichlet ont été aussi grands parmi les mathématiciens que Georges Cuvier parmi les naturalistes. Je ne le pense pas. Cuvier, d’ailleurs, ne fut pas seulement un grand naturaliste, il fut homme politique, écrivain remarquable, administrateur éminent. Il manifesta certainement des aptitudes plus nombreuses que les deux hommes à qui on les compare.
Je rappellerai en outre que le poids de 1871 grammes assigné au cerveau de Cuvier par M. Gratiolet est inexact. M. A\agner a commis ici une erreur évidente ; le poids véritable est seulement de 1820 grammes. Le cerveau de Dirichlet pesait 1320 grammes ; la différence n’est donc que de 309 grammes au lieu de 341 ; elle se réduit à 1G,90 pour 100. C’est beaucoup, mais ce chiffre n’est pas de nature à exciter notre étonnement.
M. Gratiolet nous a dit que la tête de Schiller n’avait qu’un volume moyen. Cela m’a surpris, parce que j’avais cru jusqu’ici, pour l’avoir lu dans plusieurs auteurs, que la tête de Schiller était très-grosse. Notre collègue pourrait-il nous donner quelques détails sur ce point?
(I) Voir plus liant pages 177 et 178.
M. Gratiolet. Le crâne de Schiller a été mesuré par M. Garus fjui, pour plus de précision, a eu soin de mouler en plâtre la courbe occipito -frontale. La longueur du diamètre antéro-postérieur n'est que de 19 centimètres : c’est à peu près la longueur ordinaire de ce diamètre dans les crânes dolichocéphales.
M. Broca. Je rappellerai à M. Gratiolet qu’il a inséré la phrase suivante dans son Anatomie comparée du système nerveux (J) : « Napoléon, Talleyrand, Schiller et Cuvier ont eu de très-grandes « têtes. » Cette assertion, du reste, n’est nullement en contradiction avec le document qu’il invoque aujourd’hui, puisqu’il ne nous parle que du diamètre antéro-postérieur du crâne de Schiller, et qu’il ne nous fait pas connaître les autres dimensions du crâne.
Notre collègue, après avoir examiné la question des pesées cérébrales, conclut en disant que la forme est plus importante que le poids. S’il n’avait jamais dit que cela, cette discussion n’aurait probablement pas pris naissance, et pour ma part je n’aurais pas demandé la parole. Admettant le principe des localisations, j’accorde nécessairement une très-haute importance à la forme du cerveau. Si cette importance est égale, supérieure ou inférieure à celle du volume de l’organe, c’est une question sur laquelle je n’oserai rien affirmer. Mais M. Gratiolet avait dit la première fois que^ dans le parallèle des individus comme dans le parallèle des races, la masse du cerveau est un élément presque insignifiant; — c’est cette proposition que je me suis proposé de combattre.