Examen de f|uel<|iie8 qiicstioiiH de iiomenclutiire
aiitliropoloj^ique.
Il est commode, pour abréger le discours et faciliter les descriptions, de se servir d’un mot court et simple pour désigner une
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTHROPOLOGIE
collection de choses qui ont entre elles un ou plusieurs caractères communs. S’il était possible de créer à cet effet un nom collectif exprimant ces caractères communs, ou le principal d’entre eux, ce nom devrait évidemment toujours recevoir la préférence, parce qu’il aurait l’avantage d’être à la fois clair et exact. Mais presque toujours, dans les sciences expérimentales, la conception des groupes précède l’exacte connaissance de tous les éléments qui les composent. Les analogies sont multiples et plus ou moins étroites; il n’est pas facile de déterminer celle qui est prépondérante, on n’y arrive que fort tard, et, jusque-là, il faut bien, à défaut du nom le plus exact, désigner le groupe sous un nom quelconque. Les premiers noms collectifs sont donc ordinairement plus ou moins arbitraires. Ce qui conviendrait le mieux, en pareil cas, ce serait un mot de hasard, tout à fait insignifiant, qui ne pourrait tromper personne. Mais il est bien rare que l’auteur d’un rapprochement ne cherche pas à exprimer l’idée qui le domine, et, d’ailleurs, s’il se présentait avec un néologisme vide de sens, il courrait risque de n’ôtre ni compris ni écouté. Il faut donc se résigner à admettre dans la science, en attendant les noms collectifs exacts et méthodiques qui sont appelés à devenir définitifs, des noms de convention, plus ou moins significatifs, qu’on met à l’épreuve jusqu’au jour où il devient nécessaire de les remplacer.
Mais il y a une règle de bon sens qui doit imposer une limite à la fantaisie néologique. C’est que les mots nouveaux ne doivent en aucun cas égarer le lecteur, en lui faisant prendre pour vraie une idée complètement fausse. Que si l’on poussait l’indulgence jusqu’à accepter ceux dont le sens, évidemment arbitraire, ne peut faire illusion même aux plus ignorants, on devrait du moins bannir avec sévérité ceux qui sont de nature à propager des confusions fâcheuses ou de graves erreurs scientifiques.
A ce point de vue, je ne puis m’empêcher de faire ressortir le caractère trompeur des expressions qu’on emploie aujourd’hui pour désigner les trois fractions les plus importantes du genre humain, expre.ssions créées par les linguistes, et qui ne sauraient être admises sans inconvénients dans le domaine de l’anthropologie.
Les races de l’Asie, comprises entre la mer Caspienne et la mer du Japon, entre la chaîne du Thibet et l’océan Polaire, for-
lïient un groupe naturel, dont les caractères communs constituent ce qu’on appelle le type mongolique. Ces races mongoliques parlent des langues très-diverses, infiniment plus diflérentes les unes des autres que ne le sont le grec et le français, l’allemand et le bas-breton, et ne pouvant par conséquent former une famille aussi nette, aussi évidente que celles des langues indo-européennes, mais offrant, sinon dans leur vocabulaire, du moins dans leur constitution primordiale et fondamentale, quelques traits communs, qui ont permis d’arriver, par des rapprochements plus ou moins hardis, plus ou moins décisifs, à les fusionner en un seul et même groupe. Le baron de Bunsen, admettant la légitimité de ce groupe, a éprouvé le besoin de lui donner un nom. C’est pourquoi il a imaginé, ou plutôt, comme il le dit luimême, il a hasardé de le désigner sous le nom de groupe touranien. Grâce à ce néologisme aventureux, on a maintenant deux mots pour exprimer une seule et même idée. Là où les anthropologistes disaient mongolique^ les successeurs de Bunsen disent touranien ; cette complication est assurément fort inutile. Mais ce qui est inutile dans les sciences est bien près de devenir nuisible, comme vous allez le voir.
La partie de la Sibérie méridionale qui est située à l’est de l’Oural, au nord de la Tartarie indépendante, et qui est traversée par le fleuve Irtych, affluent de l’Obi, était occupée au commencement du XV® siècle par un khan de Tartares. Sur la carte de Klaproth, pour l’an 1404, ce pays est désigné sous le nom de khanat de Siôir, d’après le nom de la ville principale, Sibir, d’où est venu le nom de Sibérie. On voit sur la carte de 1470 que, dans le courant du xv® siècle, le khanat de Sibir avait pris le nom de khanat de Touran^ et ce nom subsista jusqu au XVI® siècle, époque où le pays de Touran fut conquis par les Busses. Cela posé, en 1840, dans ses Notions éléynentaires de statistique, M. d’Omalius d’Halloy, notre savant et vénérable collègue, proposa de donner le nom de Touraniens aux descendants actuels des Tartares du pays de Touran. Ce nom était choisi avec discernement, puisqu’il dérivait de celui que portait ce peuple au moment où il perdit son indépendance (1).
(I) D’Onialius iI’Hnlloy, Notions êlrmontairps >lo statistique. Caris, 1840, in-S®, p. 37.
LA LINGUISTIQUE ET L'ANTIIIIOPOLOGIE
En choisissant le nom particulier de Touraniens, dont l’acception était déjà nettement déterminée et en l’employant dans une acception tout à fait différente, pour désigner un groupe de races qui forme la partie la plus considérable de la population du globe, M.de Bunsen adéjàintroduitdans le langage une confusion assez fâcheuse. C’est pourquoi M. d’Omalius, dans la dernière édition de ses Eléments d' Ethnographie (ouvrage qui est le développement de la première partie de ses Notions de statistique)^ a cru devoir renoncer à un nom devenu ambigu, et désigner les Tartares de Sibérie sous le nom A'Alatys^ qui est celui de quelquesunes de leurs peuplades (1).- C’est un rare exemple de modestie, et il semble que, grâce à l’abnégation de celui qui avait pour la première fois employé le mot Touranien, ce mot, pris désormais dans une autre acception, soit devenu à peu près inoffensif. Il en a été autrement. On s’est dit qu’un homme aussi savant que M. de Bunsen avait eu sans doute de bonnes raisons, des raisons péremptoires, pour substituer à l’expression classique de races mongoliques, celle de races touraniennes, et on en a conclu que cette dernière expression consacrait sans doute un fait de filiation découvert par l’éminent philologue. De filiation à généalogie il n’y a qu’un pas, et déjà, du néologisme risqué par M. de Bunsen, commence à se dégager une fable ethnogénique qui affectera bientôt les allures de l’histoire. La syllabe Tur^ racine du mot Touranien, est devenue le nom d’un personnage patriarcal, aïeul commun des Turcs, des' Tartares, des Japonais, des Mongols, des Sibériens etdes Chinois, — des Malais même, ainsi que des Polynésiens et des Américains.
Ce fut en 1847 que, pour la première fois, dans une leçon, M. de Bunsen hasarda ce mot, qu’il croyait nouveau sans doute, et voici ce que, dix ans plus tard, a écrit M. Max Millier, le célèbre professeur d’Oxford :
« La séparation de la tige touranienne eut lieu longtemps (( avant que les ancêtres de la famille aryenne eussent quitté « leur commune demeure ; car, partout où pénétrèrent les colons « aryens, dans leur émigration de l’est à l’ouest, ils trouvèrent <( la terre occupée par les sauvages descendants de Tur. Dans
(I) J'Jti'iiwiits d' /■Uhiuif/fiiiilw’. l’aris, IS39, iu-1-, |i. oT-b7, cii iiulc.
MÉMOIRES u’aNTIIHOPOLOGIE.
« toutes les périodes de l’histoire jusqu’au jour présent, Tur a « possédé la plus grande partie de la terre, et les pays 'réclamés « par Sem et Japhet ne sont que de petites portions, si on les comte pare à la vaste étendue de l’empire du langage touranien. Les (( langues aryennes et sémitiques n’occupent que quatre pénin- (( suies : l’Inde, l’Arabie, l’Asie Mineure et l’Europe. Tout le (( reste du continent primitif de l’Asie appartient aux descen- « da?its de Tur. »
Voici donc un personnage vénérable qui fut oublié par Moïse et qui vient s’asseoir aujourd’hui à côté des fils de Noé. Ou’est-ce que ce Tur, qui n’a pas trouvé place dans le dixième chapitre de la Genèse? Un autre Noé sans doute, peut-être un autre Adam, que nous allons bientôt imposer aux Chinois ! Nous rions quelquefois des romanciers et des généalogistes du moyen âge qui faisaientdescendrelesFrancs deFrancus, petit-filsd’Hector, elles Turc deTurcus, autre rejeton du vieux Priam. N’allons pas faire comme eux.
C’est une tendance générale, dans les temps d’ignorance, d’imaginer que tout peuple doit tirer son nom de son premier chef, ou du père commun de la race. Tous les critiques reconnaissent aujourd’hui que les documents réunis dans le dixième chapitre de la Genèse sont ethnologiques et non biographiques ; les noms d’hommes y désignent des peuples, et ceux-ci sont groupés, dans un tableau généalogique, d’après les affinités qu’on avait cru reconnaître entre eux. Ce tableau, où sont consignés les plus anciens renseignements écrits que l’on possède sur l’ethnologie de l’Asie occidentale et de la région du Nil, est donc infiniment plus important que ne pourrait l’être une généalogie proprement dite. Mais la science a marché depuis cette époque, et, tout en confirmant l’exactituded’une partie des rapprochements admis par l’auteur de ce célèbre chapitre, elle a reconnu que plusieurs d’entre eux étaient en contradiction avec les faits de l’his-toire, de la linguistique et de l’anthropologie.
Le temps n’est plus où l’on pouvait ramener tous les peuples de la terre à trois familles, respectivement issues des trois fils de Noé, et où, sachant vaguement qu’il y a des races blanches, des races jaunes et des races noires, on faisait descendre les blanches de Japhet, les jaunes de Sem, les noires de Chain. 11 a suffi d’ou-
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTIIROPOLOGIE
vrir les yeux pour voir qu’aucun peuple à peau jaune ou noire n’est mentionné dans la Genèse, et que la postérité de Sem est aussi blanche que celle de Japhet.
Il a donc fallu renoncer à la division ternaire, et, sous ce rapport, l’invention du patriarche Tur, aïeul des races plus ou moins jaunes, aurait complété la série en portant à quatre le nombre des « pères des nations». Mais convient-il aux anthropologistes de donner l’hospitalité à ce personnage fictif et de le mettre à la tête d’une des grandes divisions naturelles du genre humain ? C’est la question que je pose à la Société. Nous avons déjà, pour désigner les peuples de ce groupe, un mot consacré depuis longtemps dans la science; c’est celui de peuples mongoliquea^ tiré du nom d’une des nations les mieux caractérisées de l’Asie centrale et adopté, depuis Blumenbach et Cuvier, par presque tous les auteurs. Ceux même qui ont subdivisé la race mongoiique de Blumenbach et de Cuvier en plusieurs races bien distinctes, continuent encore à désigner ces races sous le nom collectif de races mongoliques, pour constater qu’elles ont d’importants caractères communs, et qu’elles sont en quelque sorte groupées autour du type anthropologique idéal qu’on appelle le type mongoiique. Que si l’on voulait éviter de confondre, par impossible, le peuple des Mongols proprement dit avec le faisceau tout entier des peuples du type mongoiique, et si l’on voulait, en outre, pour abréger le discours, se servir d’un qualificatif susceptible d’être pris substantivement, on pourrait, comme M. Latham, par exemple, désigner sous l’excellent nom de mongolides tous les individus de ce groupe.
La linguistique aura obtenu son plus beau triomphe le jour où il sera démontré que les rapprochements et les distinctions qu’elle établit, coïncident avec les divisions naturelles qui reposent sur l’étude physique des races humaines. 11 me semble donc que M. de Bunsen et ses adhérents, au moment où ils ont entrevu la possibilité de rattacher aune seule famille les langues de tous les peuples qu’une certaine conformité d’organisation avait déjà fait réunir autour du type mongoiique, il me semble, dis-je, qu’ils auraient dû s’empresser de constater le succès de leurs propres recherches, en conservant, pour désigner ce groupe, le nom depuis longtemps classique introduit dans la science par les anthro-
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pologistos leurs prédécesseurs. Au lieu de cela, ils ont hasardé d’abord, puis adopté un nom beaucoup plus défectueux que l’autre, un nom qui a le double inconvénient de compliquer sans aucun motif la synonymie, et de prêter à des interprétations mythologiques étranges et ridicides. Je soumets ces remarques à notre collègue, M. Pruner-Bey, qui, ayant sur la plupart d’entre nous l’avantage d’être un savant philologue, a eu plus d’une fois l’occasion, dans les communications et les discussions où il a fait intervenir la linguistique, de se servir du nom de toumnien^ auquel il paraît donner une préférence exclusive. Certes, je suis bien loin de lui prêter les idées que M. Max Millier a si singulièrement exprimées. Je sais que pour lui, comme pour M de Bunsen, il n’existe aucun personnage du nom de Tur; que, dans sa pensée, Touranien signifie simplement peuple du Touran, et que dans quelques vieilles chroniques de la Perse, le mot Touran, opposé à Iran, désigne les pays situés au nord de l’Oxus. Mais, alors même qu’on considère la fable de Tur comme non avenue, le néologisme que je combats donne lieu à d’autres objections assez graves et assez pressantes, pour qu’il me soit permis de les signaler à l’excellent esprit de notre collègue.
Je passe à d’autres questions de nomenclature qui ont plus d’une analogie avec la précédente.
La linguistique a établi, et c’est sans doute jusqu’ici son plus beau titre de gloire, que, depuis l’origine de l’histoire, tous les peuples de l’Europe (excepté quelques groupes de population fort restreints), ceux de l’Asie Mineure, de la Perse et de l’Inde brahmanique, parlent ou ont parlé des langues dérivées d’une souche commune, que toutes ces langues, par conséquent, ne forment qu’une seule famille ; qu’cnün,'ila été une époque où vivaient ensemble les ancêtres des Aryens, des Iraniens, des Pélasges, des Celtes, des Germains et des Slaves. Ces langues, et les nations qui les parlent, ont été ai)pelées indo-européennes, expression significative qui fait connaître immédiatement la répartition des peuples qu’elle désigne, et qui a l’avantage de laisser en réserve des questions d’origine encore à l’étude. En acceptant cette découverte positive, que l’ethnologie et l’anatomie ont heureusement confirmée, les anthropologistes ont adopté avec empressement la dénomination très-exitressi\e que leur offraient les philologues.
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTllKOPOLOGIE. 2il
Pourtant, je ne prétends pas que ce nom doive être considéré comme définitif. Il n’exprime que l’extension géographique des races indo-européennes, fait consécutif, et il est clair que, le jour où l’on connaîtra définitivement le premier berceau de ces races, ou, mieux encore, le peuple primitif d’où elles sont issues avec ou sans mélange, on devra substituer à ce nom provisoire un nom géographique ou ethnologique plus précis, plus décisif, et probablement plus court. Mais le moment est -il venu de réformer ainsi la nomenclature? Je n’ose pas l’espérer. En cherchant à remonter aux sources de nos races et de nos langues, les philologues, jusqu’ici, ont trouvé des probabilités, non la certitude, et, dans l’état présent des choses, je crains que les noms qu’on substitue à celui d’indo-européens ne soient l’expression d’une théorie plutôt que d’un fait démontré. Je ne parle pas des auteurs qui ont cru trancher la difficulté en désignant cette grande famille humaine d’après le nom de Japhet, fils de Noé, ou de Japet, père de Prométhée (1 ), mais de ceux qui, ne demandant qu’à la science la solution du problème, ont pesé et interprété scrupuleusement tous les éléments de la question, qui se sont efforcés de déterminer, d’après la comparaison des langues, ^antiquité relative des divers rameaux de la souche indo-européenne, d’après l’étude des migrations historiques ou préhistoriques, le point de départ commun de ces rameaux divergents, et qui ont donné au groupe entierun nom en rapport avec cette origine présumée. De ces recherches sont nées les expressions û.' Aryens et ({'Iraniens^ employées par beaucoup d’écrivains modernes pour désigner les Indo-Européens. Or, ces deux mots, bien qu’appliqués à la même chose, sont loin pourtant d'être synonymes; chacun d’eux a un sens spécial, et désigne l’im des six groupes partiels des langues et des nations indo-européennes. Le groupe iranien tire son nom de l’Iran, c’est-à-dire delà Perse; le groupe aryen tire son nom des Aryas, premiers conquérants de l’Inde. Au premier groupe correspondent les langues qui ont pour base le zend ; au second, celles qui ont pour base le sanscrit. Ce n’est donc pas inditférem-^ ment qu’on emploie les mots Aryen ou Iranien pour désigner dans son ensemble la grande famille indo-européenne. Ces mots
(1) Schlœier, Vœlcker, Latham, Bory de Saint-Vincent, et plusieurs autres, se plaçant a des points de vue divers, on' désigné les ilations irtdo-européennes sous le nom de Japétiqvea .
2i2 MÉMOIRES d’aNTIIROPOLOGIE.
expriment deux idées distinctes, deux faits primordiaux contradictoires, deux hypothèses inégalement probables, mais encore en litige. Celui qui nous appelle iraniens énonce une théorie, celui qui nous appelle aryens, énonce une autre théorie, et je me demande si les anthropologistes, avant de changer leur nomenclature, ne feraient pas bien d’attendre que le problème des origines indo-européennes fût définitivement résolu. Un mot simple et court est plus commode à manier sans doute qu’un mot composé ; mais il perd ses avantages lorsqu’il prête à la confusion et qu’il demande des explications. Ainsi, l’auteur d’un livre fort savant, édité par M. Stuart Poole, du British- Muséum^ s est mi contraint de mettre fréquemment entre parenthèses la synonymie des trois mots : aryens^ iraniens^ et japétiques^ pour faire comprendre au lecteur que ces mots désignent la môme chose (1).
Je pense donc qu’il est préférable, jusqu’à nouvel ordre, de conserver en anthropologie et d’employer exclusivement le nom de races indo-européennes. Mais je m’empresse de reconnaître que les mots de races aryennes ou de races iraniennes, qu’on tend à adopter aujourd’hui, sont parfaitement scientifiques, et s’il est vrai que l’un ou l’autre de ces mots tende à consacrer une erreur , il est vrai aussi que cette erreur ne pourra jamais être bien grave, et que, relevant de la science même, elle sera aisément rectifiée par les progrès ultérieurs de la science.
Il n’en est pas ainsi d’une autre expression, contre laquelle presque tout le monde proteste, et que tout le monde emploie pourtant, en reconnaissant qu’elle est fausse et trompeuse, qu’elle n’est pas scientifique, qu’elle n’est pas môme conforme aux textes bibliques, quoiqu’elle soit tirée de la Bible ; je veux parler des noms de Sémites, de races sémitiques, employés pour désigner les prétendus descendants du patriarche Seni.
Ce mot a été proposé pour la première fois par Eichorn, qui sans doute ne le croyait pas exact. 11 s’applique à une famille très-naturelle de langues dont l’ancien hébreu est en quelque sorte le type, et à une autre famille de peuples non moins naturelle, dont les peuples arabes sont les principaux représentants.
(1) The (ieiieitia <>[ lùn'th vnd Mail. I.uiuluii, 1860, iii-li, p. 211, 218, 216, 210, i'ti, 21)0, de.
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTHROPOLOGIE. 243
Ces peuples, quoique divisés en plusieurs sous-races assez distinctes, ne constituent évidemment, pour les anthropologistes comme pour les linguistes, qu’une seule race appelée araméenne par Cuvier, adamique par Bory de Saint- Vincent. Ce dernier mot, emprunté par Bory de Saint-Vincent à une tradition qu’il repoussait, ne pouvait être accepté par personne, ni par les polygénistes, pour qui le premier homme n’est qu’un personnage fictif, ni par les monogénistes, qui considèrent toutes les races comme également adamiques. Le mot araméen^ employé par Cuvier, était plus scientifique ; toutefois il a fallu l’abandonner depuis que les progrès de la linguistique ont assigné leur véritable rang aux langues araméennes. Il est établi aujourd’hui que la période araméenne n’est que la seconde époque du développement des langues dites sémitiques, et que les langues hébraïques sont d’une formation plus ancienne. Le beau livre de M. Renan ne laisse subsister aucun doute sur ce point. On ne peut donc plus accepter la nomenclature de Cuvier.
Cherchant un nom moins défectueux pour désigner le groupe humain dont nous parlons, les anthropologistes ont choisi avec raison un mot emprunté à la géographie. Les peuples de ce groupe ont donc reçu le nom de peuples syro-arabes^ parce que la Syrie et l’Arabie sont à la fois les pays principaux et les pays extrêmes de la région qu’ils occupaient au début de la période positive de l’histoire. Ce nom, construit sur les mêmes principes que celui du groupe indo-européen, exprime un fait parfaitement certain. — Je pense que, dans l’état présent de nos connaissances, il est préférable à tout autre, et il a déjà rallié les suffrages de la plupart des anthropologistes modernes.
Notre science n’éprouve donc nullement le besoin de substituer à ce nom significatif celui de Sémites^ de peuples sémitiques, qui ne peut résister au plus léger examen.
« Cette dénomination, ditM. Renan, est toutà fait défectueuse, « puisqu’un grand nombre de peuples qui parlaient les langues « sémitiques, les Phéniciens par exemple, et plusieurs tribus « arabes, étaient, d’après le chapitre X de la Genèse, de la « race de Charn, et qu’au contraire des peuples donnés par « le même document comme issus de Sem, les Elamites, par
«exemple, ne parlaient point une langue sémitique (1). » M. Alfred Maury s’exprime presque dans les mêmes termes et ajoute : « La désignation de syro-arabes conviendrait mieux à « cette famille, qui embrasse en effet toutes les langues parlées « depuis les côtes de la Phénicie jusqu’à l’extrémité de la pénin- « suie arabique (2). »
M. Prichard, se plaçant au point de vue biblique, s exprime en termes tout aussi catégoriques : « Le nom de race sémitique, « dit-il, est des plus impropres, puisqu’une division remarquable « de ce groupe, formant une des nations les plus célèbres de c< l’ancien monde, est déclarée issue de la famille de Chanaan et « de Gham, dans les généalogies du livre de la Genèse. » L’auteur entre ici dans quelques détails sur les peuples chananéens ou phéniciens, et continue ainsi : « Nous avons aussi lieu de « croire que quelques tribus arabes, notamment les Himyarites « et leurs colonies de la côte africaine, étaient de la race de Gush, « et par conséquent d’une souche primitivement distincte de « celle de Sem. Maintenant, il est évidemment illogique de don- « ner à tout un groupe de nations une épithète qui, étant tirée « du nom du patriarche d’une des divisions de ce groupe, exclut « nécessairement les autres divisions du môme groupe. Le nom « de Syro-Arabes, formé d’après le même principe que le nom « généralement admis d’Indo-Européens, serait une expression « beaucoup plus convenable (3). »
Il est superflu de multiplier les citations. Et maintenant, je demande à quel point de vue il faut se placer pour accepter le nom de Sémites. Geux pour qui le chapitre X de la Genèse n’est qu’un document humain, accessible à la critique, doivent rejeter une dénomination tirée du nom d’un patriarche dont ils n’admettent pas l’existence. Mais cette obligation est bien plus impérative pour ceux qui considèrent ce chapitre comme écrit sous l’inspiration divine, puisque l’application qu’on fait du nom de Sémites est en contradiction formelle avec le texte de la Genèse*
(( On comprend maintenant, conclut M. Renan, combien fut
(1) Hcnan, Histoire tfrnrrale des lamiurs sihnitù/ues. l’aris, 1858, iii-S», t. t, p. 2.
(:f) Maury, Lu terre et l'huinnle. l’aris, 1851, iii- 12, p. 479.
(3) l’richard, hescdrchcs into the i’fnjsical Ui.stonj of Man/cind. Loiuluu, 1841, in-S"i toi. III, p. 5 et 6.
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTHROPOLOGIE
« malheureuse l’idée d’Eichorn, lorsqu’il donna le nom de sémi- (( tique à la famille des langues syro-arabes. Ce nom, que l’usage « nous oblige à conserver, a été et sera longtemps encore la cause « d’une foule de confusions. Je répète encore une fois que le nom « de Sémites n’a dans cet écrit qu’une signification de pure con- {( vention ; il y désigne les peuples qui ont parlé hébreu, syria- « que, arabe, ou quelque dialecte voisin, et nullement les peuples « qui sont donnés dans le dixième chapitre de la Genèse comme « issus de Sem, lesquels sont, pour une bonne partie, d’origine « aryenne (ou indo-européenne) (I). »
M. Renan, écrivant un ouvrage de linguistique, s’est vu contraint, malgré lui, de se servir de l’expression usitée parmi les philologues, et familière plus que toute autre à ses lecteurs spéciaux. Mais nous, anthropologistes, nous n’avons pas les mêmes motifs pour subir ce mot inexact et trompeur ; loin que l’usage nous y oblige, nous ne pourrions nous y résoudre qu’en allant contre l’usage établi dans notre science. J’ose donc exprimer le vœu que la Société d’anthropologie conserve sa préférence pour le nom classique de race syro-arabe, afin d’éviter les confusions sans nombre que M. Renan a signalées avec tant d’autorité.
Si l’on voulait un mot plus simple et qui fût d’un maniement plus facile, il serait aisé d’en faire un qui fût suffisamment court, et qui, au lieu d’être, comme celui de Sémite, l’expression d’une grosse erreur, fût l’expression d’une vérité scientifique. On pourrait tirer ce nom soit d’un caractère commun à toutes les langues sémitiques, soit d’un fait ethnologique ou géographique parfaitement établi, et l’on n’aurait que l’embarras du choix. Il est certain, par exemple, que le peuple hébreu est, parmi les anciens peuples syro-arabes, le plus connu, le mieux caractérisé ; c’est aussi celui qui a joué le rôle le plus important dans l’histoire religieuse. Enfin, l’ancienne langue hébraïque est considérée par la plupart des philologues, sinon comme le dialecte primordial, du moins comme le plus antique et le plus primitif de tous les dialectes syro-arabes. On se conformerait donc à la fois au témoignage de l’anthropologie et à celui de la linguistique, si l’on désignait le groupe syro-arabe sous un nom dérivé de celui
(I) Renan. Inr. rit., p. 42.
des Hébreux. Et, de même que M. Latham appelle Mongolides le groupe immense des peuples qui se rapprochent plus ou moins du type des nations de la Mongolie, de même et avec plus de raison encore, on pourrait appeler Hébroïdes^ c’est-à-dire semblables aux Hébreux, les peuples qui, par leur conformation physique, leur langue, leurs caractères intellectuels et moraux, leurs traditions et leur histoire, se groupent si naturellement autour du peuple hébreu. Je suis bien loin, pour ma part, de proposer ce néologisme, car je me contente parfaitement du nom de peuples syro-arabes, adopté par les anthropologistes ; je veux dire seulement que, si l’on éprouve le besoin, quelque peu puéril, de simplifier, ou plutôt de raccourcir le langage, on peut satisfaire à ce besoin, sans adopter le nom de Sémites, qui est aussi peu acceptable pour les savants que pour les théologiens.
Je pourrais faire des réflexions analogues sur le nom de Khamites, qui veut dire pour les uns fils de Gham, pour les autres, peuples du Chemi, c’est-à-dire de l’Égypte, et qui, dans l’une ou l’autre acception, est aussi peu conforme au témoignage de la Bible qu’à celui de la science. Mais j’ai à m’excuser. Messieurs, d\avoir si longtemps arrêté votre attention sur des questions de nomenclature. Gardez-vous toutefois de voir dans ces remarques critiques de simples discussions de mots. Dans toute science qui a la prétention de se fonder et de se développer, la nomenclature est une base qui, sans doute, ne doit pas être immuable, qui doit subir, au contraire, des modifications graduelles en rapport avec les progrès de nos connaissances, mais qui doit échapper à la fantaisie, source éternelle de confusions et de contradictions. L’anthropologie a déjà bien assez d’incertitudes, elle offre déjà bien assez de difficultés, eu égard à l’énorme étendue de connaissances qu’elle exige, pour qu’on n’aille pas en compliquer encore l’étude, par des synonymes multiples et trompeurs, par des mots nouveaux qui font naître des idées fausses, et qui nécessitent des explications et des corrections perpétuelles.
§ III. — De la talenr anthropologique tles caractère» tiré»
(lu langage.
Je passe maintenant. Messieurs, h une question toute dilTc-
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTHROPOLOGIE. 247
rente : j’ai déjà, au début de ce discours, exprimé toute mon admiration pour les découvertes de la linguistique, et proclamé la haute importance des documents que cette science peut fournir à l’anthropologie. Le langage, c’est presque toujours le plus ancien monument d’un peuple, et si l’histoire et l’archéologie, qui ne nous conduisent qu’au début de la période de civilisation, nous donnent de précieuses lumières, la linguistique, qui nous permet de remonter plus haut encore, a droit, à ' plus forte raison, à notre reconnaissance et à notre respect.
Mais nous possédons, pour grouper et classer les races humaines, pour déterminer leurs analogies et leurs dissemblances, des caractères d’un ordre tout diflerent, tirés de Torganisation physique de ces races. La méthode naturelle, qui doit être la nôtre, nous oblige à tenir compte de tous les caractères, et ceux que fournit la linguistique méritent certainement toute notre attention ; mais cette même méthode nous oblige, en outre, à donner la primauté, suivant le principe de la subordination des caractères^ à ceux qui présentent le plus de fixité.
Gela posé, quel est le rang que nous devons assigner, en anthropologie, aux caractères tirés du langage ? Ont-ils la même valeur que les caractères tirés de l’organisation ? Sont-ils supérieurs ou inférieurs à ces derniers? Telle est la question que je me propose d’examiner.
Je répète qu’en histoire naturelle, les caractères de premier ordre sont ceux qui sont le plus permanents, et il est aisé de montrer que l’organisation de l’homme est plus permanente que son langage.
Je ne parle pas ici de la faculté du langage articulé, qui fait partie intégrante de l’homme, et qui est un des attributs les plus caractérisques de l’humanité, mais du langage lui-même, qui est la manifestation de cette faculté. Celle-ci est aussi immuable que l’organe dont elle dépend, tandis que le langage se modifie et se transforme au gré des événements politiques et des conditions sociales.
Je ne prétends pas que l’organisation de l’homme soit absolument immuable. J’accorde une certaine influence à cet ensemble de circonstances climatériques, hygiéniques, sociales ou autres, qui constituent ce que, dans le sens le plus général, on ap-
2tS MÉMOIRES D’ANTHROPOLOGIE.
pelle les milieux ; mais cette influence des milieux, infiniment plus légère que celle des croisements de races, avec laquelle on l’a si souvent confondue, ne produit que des effets lents, très-limités, que des modifications accessoires, dans lesquelles le type primitif persiste inaltéré. Je suis de ceux qui pensent que les grandes différences typiques qui séparent les groupes humains sont primordiales. Je sais toutefois que cette opinion est contestée par des savants d’un grand mérite. Mais cette dissidence, quelque grave qu’elle soit à d’autres points de vue, est ici de peu d importance ; car il ne s’agit pas de savoir si les caractères physiques de l’homme sont tout à fait permanents ; il s’agit de savoir seulement s’ils sont plus permanents que les caractères tirés du langage.
Or, il est bien certain que les principaux types humains n’ont pas changé d’une manière appréciable depuis l’origine de l’histoire. C’est un fait, aujourd’hui vulgaire, que les figures ethniques des anciens monuments de l’Égypte représentent des Nègres, des Juifs, des Pélasges, des Mongols, des Hindous et enfin des indigènes, dont les types sont encore aujourd’hui vivants, soit dans la vallée du Nil, soit dans les pays adjacents, soit dans les régions lointaines où les conquérants égyptiens portèrent leurs pas. Tout récemment encore, en 1860, notre grand égyptologue, M. Mariette, a découvert à Tanis, où résidèrent les redoutables Ihjksos, connus sous le nom de rois-pasteurs, quatre sphynx magnifiques dont les traits offrent la ressemblance la plus frappante avec ceux de la race syro-arabe. Ainsi, au milieu des bouleversements les plus profonds, des migrations les plus lointaines, des cataclysmes sociaux et politiques les plus complets, en dépit même d’innombrables croisements, les principales races de l’ancien monde ont conservé, depuis plus de quarante siècles, leurs caractères physiques, ou du moins elles les ont conservés à un degré suffisant pour que chacun puisse les reconnaître sans hésitation sur les plus anciens monuments des arts plastiques.
Dans cet autre monde, que nous appelons nouveau parce que nous ne le connaissons que d’hier, la conservation du type n’a pas été moins durable. En creusant le sol pour les travaux du gaz, à la Nouvelle-Orléans, on a trouvé, au-dessous de la terre végétale actuelle, quatre couches distinctes, renfermant les débris superposés de quatre forêts de cyprès gigantesques, successivement en-
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTHROPOLOGIE
fouies SOUS les alluvions du Mississipi. Dans la couche la plus inférieure, au-dessous d’un cyprès situé à seize pieds de profondeur, à côté de plusieurs fragments de charbon de bois, était un crâne humain bien conservé, qui présentait le type actuel de la race indigène de l’Amérique septentrionale (1). On a discuté sur le degré d'antiquité de ce crâne, évidemment contemporain de la forêt profonde avec laquelle il était enseveli. En étudiant la couche végétale actuelle, qui supporte des cyprès vivants aussi vieux que la grande pyramide d’Égypte (l’âge de l’un de ces cyprès est d’environ 3,700 ans), on a évalué à un minimum de 14,400 ans l’ancienneté de cette couche moderne; puis, supposant que les trois couches suivantes, où gisent des cyprès aussi volumineux, correspondaient à des périodes d’une égale durée, on a évalué que la couche inférieure, celle où gisait le crâne humain, avait disparu sous les alluvions du fleuve depuis environ 37,600 ans. Ces calculs, sans doute, n’ont rien de certain; on les a, non sans motif peut-être, taxés d’exagération; mais, quelque contestation qu’on ait élevée, on n’a pu faire descendre au-dessous de 13,000 ans l’antiquité du crâne américain, qui présentait déjà, à cette époque profondément reculée, le type bien connu du crâne actuel des Peaux-Rouges. Cette race s’est maintenue, sans changement appréciable, pendant une incalculable suite de siècles, et elle se maintiendrait encore indéfiniment, sans aucun doute, si l’homme blanc, plus destructeur que le temps, celui dont on a dit : tempits edaæ, horno edacioi\ n’était venu s’emparer de son domaine, la refouler, l’étreindre dans un cercle qui chaque jour se rétrécit, et la menacer d’une extermination graduelle.
Ces exemples suffiraient pour montrer que les caractères physiques des races et les caractères typiques ont une durée en quelque sorte illimitée ; que s’ils ont pu subir, depuis l’apparition de l’homme sur la terre, des modifications sérieuses, — chose encore contestable, — ces modifications ont exigé, pour seproduire, un laps de temps incomparablement plus long que notre période historique ; et que cette fixité de l’organisation de l’homme, comparée à la mobilité de ses institutions et de tout ce qui émane de
(1) W. l'sher, Geology and Palceontology, in connnctinn with llamwi Origina, itans Types of Mnnkind. Philnil., 1857, p;ran<l in-g". p. 338.
MÉMOIRES d’anthropologie.
son initiative, constitue sinon une permanence absolue, du moins une permanence relative.
Le langage a-t-il le même privilège ? Est-il au nombre des choses que ne peuvent transformer ni la série des siècles, ni les progrès ou la décadence des sociétés? Le savant linguiste que nous venons d’inscrire au nombre de nos collègues, M. Chavée, paraît le croire. Pour lui, le langage n’est pas une création arbitraire; le type du langage ne dépend pas de la volonté de l’homme : c’est un produit en quelque sorte fatal de l’organisation propre à une race. S’il était permis, par exemple, de parquer dans une île et de faire élever par des sourds-muets illettrés des nouveau-nés de race indo-européenne, puis de faire élever dans une autre île, de la même manière, des nouveau-nés de race syro-arabe, ces enfants, livrés à eux-mêmes et obligés de se créer un langage, construiraient des idiomes de même type que ceux de leurs races respectives. Ce n’est pas sous cette forme que notre collègue s’est exprimé ; mais ce qu’il nous a dit me laisse croire que je n’ai pas dénaturé sa pensée.
Si cette hypothèse sur l’origine du langage était exacte, les caractères linguistiques devraient présenter la même permanence que les autres caractères physiologiques, et devraient comme eux se maintenir, ni plus ni moins que l’état anatomique des organes correspondants.
Ils devraient être aussi immuables que les phénomènes de la nutrition, de la sensation, de l’innervation ; l’homme ne pourrait changer de langage qu’en faisant violence à sa nature ; un enfant juif, élevé en Europe, devrait apprendre à parler plus difficilement qu’un enfant de race indo-européenne; enfin, il me semble qu’une race dépossédée de sa langue naturelle, par un fait de conquête ou par tout autre événement, devrait manifester une certaine tendance à revenir ultérieurement, sinon à son ancien idiome effacé et oublié, du moins à des formes, à des procédés grammaticaux analogues à ceux de sa langue primitive, comme on voit reparaître peu à peu, par la suite des générations, les types organiques naguère altérés par des circonstances accidentelles.
Mais je fais bon marché de ces objections ; il est dans la nature des hypothèses que l’on fait sur les questions d’origine d’être aussi
LA LINGUISTIQUE ET L’ANTHROPOLOGIE
difficiles à réfuter qu’à démontrer. En suivant, de bas en haut, la chaîne des choses, nous remontons d’anneau en anneau jusqu à la limite des faits ; et si, dans cette pénible navigation contre le courant des siècles, nous rencontrons des obstacles, nous ne déjsespérons pas pour cela de l’avenir, sachant qu’au delà du fait que Inous tenons il y en a d’autres, plus reculés, que nos successeurs pourront conquérir. Cette recherche des faits primitifs, ou plutôt des faits les plus éloignés, est dans les attributions de nos sciences ; insensé qui voudrait la proscrire ! aveugle qui en nierait rutilité ! Lorsque M. Chavée et les savants linguistes qu’il nous a cités travaillent à reconstituer la langue mère de tous les idiomes indo-européens, nous louons leurs efforts, nous avons confiance en leur sagacité, nous osons croire au succès de leur courageuse entreprise, parce que le problème qu’ils ont abordé est de la nature de ceux qui ne semblent pas insolubles. Ce succès, qui n est ; encore que probable, supposons-le réalisé. Supposons que, nou- ^veau Cuvier, M. Chavée nous apporte demain la grammaire et le dictionnaire de cette langue fossile qui fut le moule commun du zend et du sanscrit. Mis en possession, grâce à lui, d’un fait [antérieur à tous ceux que nous connaissions jusqu ici dans cet ' ordre de choses, nous admirerons et nous applaudirons. Allons 'plus loin, et supposons qu’il nous démontre en même temps, — [chose plus difficile, mais qui pourtant ne peut être déclarée im- ; possible, — supposons, dis-je, qu’il nous démontre que cette langue reconstruite et ressuscitée n’ait été précédée d’aucune .autre, qu’elle ait été réellement primitive, qu’elle ait été la première expression de la pensée indo-européenne : nous pourrons dire alors que nous tenons enfin un fait primordial. Comme l’embryogéniste qui vient de découvrir dans son microscope la première ébauche de l’embryon, nous connaîtrons d a en n, toutes les phases de l’évolution d’une langue ; mais comme lui aussi nous serons arrivés à la limite de ce que nous pouvons connaître.
. De même que la sphère de ses observations s’arrête là où commence l’organisation de la matière, et qu’il ne peut remonter plus haut sans faire des hypothèses indémontrables sur les causes finales, sur la force métabolique^ sur le nisus formativus, etc., de même, au delà du fait de l’existence d’une langue primitive, nous ne trouverons plus que des conjectures sur la nature
des causes qui ont présidé à l’organisation de cette langue.
Ainsi, l’un suppose que l’onomatopée, c’est-à-dire l’imitation des bruits de la nature ambiante, a été la source exclusive du langage de l’homme ; un autre, que les mots sont fortuits et de pure convention ; un troisième, que la langue primitive s’est organisée d’un seul jet, dès la première génération, si même elle n’a pas été formée avec le corps et insufflée dans la créature par le créateur ; un quatrième enfin peut admettre, avec M. Ghavée, que la formation de cette langue est un fait involontaire, instinctif et fatal, imposé à chaque race par l’état particulier de son cerveau. Si nous laissons de côté ceux qui demandent à un dogme inflexible la solution de ce problème insoluble, nous trouverons peutêtre difficilement deux hommes qui conçoivent exactement de la même manière la génération du premier langage. En citant ces conjectures contradictoires, je ne prétends blâmer personne ; il est difficile qu’un esprit curieux dépose sa curiosité lorsqu’il arrive aux limites du connu, car c’est alors que la stimulation devient plus pressante et que le désir d’une hypothèse ultime devient plus irrésistible. Oui de nous est assez maître de soi pour imposer silence, au moment opportun, à ce besoin d’explication qui est le principal mobile des recherches et des progrès de la science? Que chacun donc envisage à sa manière les questions de première origine ; que chacun se fasse une hypothèse conforme à ce qu’il sent ou à ce qu’il désire ; mais que chacun aussi se garde de confondre ces aspirations téléologiques avec les faits démontrés ou démontrables de la science adjacente. Voilà pourquoi je me permets de dire à M. Ghavée, à l’occasion de son opinion sur la genèse du langage : Vous avez peut-être raison, mais, que sais-je ? vous avez peut-être tort !
Maintenant, laissons de côté l’origine du langage ; considérons une collection d’individus qui parlent une langue spéciale. Gette langue, née ou non parmi eux, va se transmettre de génération en génération. En la comparant aux autres langues connues, nous constatons qu’elle ne ressemble à aucune d’elles, qu’elle constitue à elle seule un type tout particulier. Dès lors nous pouvons formuler les caractères essentiels qui lui appartiennent, et nous les rangeons avec juste raison au nombre des traits distinctifs du peuple ou de la race que nous examinons.
L\ LINGUISTIQUE ET L'âNTHROPOLOGIE.
Il y a même tel cas où l’étude de la langue peut nous fournir une caractéristique plus évidente, et nous révéler des diflerences plus prononcées que ne le fait l’étude de l’organisation physique elle-même. Ainsi les Chinois diffèrent bien plus des Français par leur langue que par leur type corporel, et les peuples syro-arabes, les Basques, les Berbères, les Indo-Européens, rapprochés (quoique non confondus) par leurs caractères physiques, sont séparés les uns des autres par des différences linguistiques profondes et radicales.
Mais quel est le degré de permanence de ces précieux caractères tirés de l’étude du langage? Pour répondre à cette question, revenons au peuple idéal dont nous parlions tout à l’heure, et supposons-le d’abord à l’abri de tout contact avec les étrangers. Chaque nouvelle génération, éprouvant des sensations nouvelles, développant ses institutions, améliorant ou détériorant son état social, cherchera à mettre sa langue en harmonie avec les modifications de sa pensée. De nouveaux mots, de nouvelles combinaisons, de nouveaux procédés surgiront peu à peu, surtout si l’écriture est inconnue, et si toute la littérature se réduit à quelques fragments de récitation qui se transmettent de bouche en bouche, et ne se conservent qu’en s’altérant. Néanmoins, ces changements progressifs qui, en quelque sorte, inscrivent dans la langue d’un peuple toute son histoire, ne s’effectueront qu’avec une extrême lenteur. Il faudra des siècles pour que le dialecte primitif soit défiguré, d’autres siècles pour qu’il ne soit plus compris, et des siècles encore pour qu’il paraisse transformé. Jusqu’où peuvent aller ces modifications spontanées du langage ? Nous dirions qu’elles sont illimitées comme le temps, si les linguistes n’avaient découvert qu’elles sont régies par des lois, qu’elles ne portent pas atteinte à la constitution essentielle du langage, qu’elles laissent survivre la plupart des racines verbales, qu’elles respectent certaines parties du système grammatical. Jamais, dans la période accessible à nos investigations, une langue n’a spontanément perdu son type au point de devenir méconnaissable à l’œil exercé de nos savants. Mais pourquoi admironsnous leur perspicacité? Pourquoi disons-nous que la linguistique est une des gloires de notre siècle? Parce qu’elle nous a révélé des choses inconnues avant elle, des choses qui ont stupéfié nos
MÉMOIRES D’AiNTHHOPOLOGIE.
pères, et qui, il y a vingt ans à peine, trouvaient encore des incrédules, même parmi les philologues. Il a fallu un demi-siècle de travail et de lutte pour faire accepter enfin comme une vérité classique que le grec, l’allemand, le russe, le bas-breton, sont des ■ langues issues de la même souche que la nôtre, et que ces langues si diverses ont conservé l’empreinte du moule commun où elles furent coulées autrefois, — tant sont profondes les modifications qu’elles ont subies depuis lors, tant sont cachés les liens qui les rattachent encore à leur tronc primitif.
Comparons maintenant l’étude de ces altérations spontanées du langage, avec la fixité des caractères physiques. Sans prétendre que celle-ci soit absolue, on peut dire, du moins, qu’elle paraît l’être. S’il y a quelque différence entre les Fellahs ou les Coptes actuels et leurs ancêtres de l’époque pharaonique, — ce qu il serait peut-être imprudent de nier, — cette différence, du moins, est tellement légère qu’elle a échappé jusqu’ici même au regard des savants. Peut-être un jour des recherches spéciales faites sur un très-grand nombre de crânes permettront-elles de constater qu’il est survenu, par la suite des temps, dans le volume et la conformation de la tête des Égyptiens, quelques légères modifications, comparables à celles que je crois avoir constatées dans la population parisienne, depuis l’époque de Philippe-Auguste, et même alors on devra se demander, comme je l’ai fait dans ma communication sur les crânes de la Cité, si ces changements, que l’œil n’aperçoit pas, qu’on ne peut découvrir que par des procédés de mensuration rigoureuse, avec le secours de la statistique, — on devra, dis-je, se demander si ces changements, presque imperceptibles, ont été spontanés ou s’ils ont été le résultat du mélange des sangs. Ainsi, pour les caractères physiques, la variation spontanée est si légère, même après un grand nombre de siècles, qu’elle est encore douteuse; pour les caractères du langage, au contraire, elle est si considérable, qu’elle masque presque entièrement la filiation des langues. Démontrer l’altération du type physique et démontrer la conservation du type linguistique, sont deux tâches également difficiles. Cela suffit, je pense, pour établir que les caractères tirés de l’organisation sont infiniment plus permanents que les caractères tirés du langage.
Parlerai-jc maintenant des circonstances accidentelles qui
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peuvent amener non-seulement l’altération, mais la suppression d’une langue et la substitution d’un nouvel idiome à l’idiome primitif d’une nation ? Je ne citerai pas, à ce sujet, l’exemple si souvent invoqué des nègres d’Haïti qui parlent français, car les conditions où ils se sont trouvés, leur transplantation lointaine, la multiplicité et la diversité de leurs langues natales, l’impossibilité où ils étaient de communiquer entre eux autrement que par la parole de leurs maîtres, enfin, leur affranchissement presque subit, après un esclavage séculaire, sont autant de circonstances exceptionnelles qui ont dû se trouver réunies très-rarement dans l’histoire de l’humanité. Toutefois, il y a bien longtemps que l’homme est sur la terre; la violence et l’oppression ne sont pas nées d’hier ; l’antiquité a connu les guerres serviles, qui ont failli réussir plus d’une fois, et je n’oserais pas affirmer que le fait des nègres d’Haïti ait été sans précédent dans l’humanité. Un fait de ce genre qui se serait produit quelque part, dans les temps qui échappent à l’investigation de l’histoire, pourrait mettre la linguistique en contradiction avec l’évidence des caractères anthropologiques.
Mais il n’est pas nécessaire de faire des hypothèses. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la répartition des langues et des races, dans le présent et dans le passé, pour reconnaître que beaucoup de peuples ont plusieurs fois changé de langue. Ces changements sont survenus dans presque tous les pays qui ont été conquis d’une manière durable par des peuples plus avancés dans la civilisation que les premiers occupants du sol .Partout où une nation conquérante s’établit, elle apporte avec elle sa langue qui se maintient toujours dans son sein au moins pendant la première génération. Cette langue se trouve ainsi en contact permanent avec celle des peuples vaincus ; il peut y avoir entre elles échange de mots, de locutions, et même de quelques procédés grammaticaux d’un ordre secondaire. Mais elles ne se fusionnent pas; l’une d’elles finit presque toujours par supplanter l’autre, au prix de quelques altérations qui ne sont ordinairement que superficielles. Lorsque deux langues se trouvent ainsi aux prises, quelle est celle qui doit triompher? Ce résultat dépend de plusieurs circonstances très-variables, mais surtout de deux causes principales, qui sont : la proportion numérique, et le degré de civilisation relative des
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vainqueurs et des vaincus. Si la nation conquise est la plus civilisée, les nouveaux venus, à moins qu’ils ne soient extrêmement nombreux, finissent tôt ou tard par adopter sa langue. Les Franks neustriens, maîtres de la Gaule pendant deux dynasties, dominateurs barbares d’un pays où la civilisation romaine s’était, pour ainsi dire, réfugiée, finirent par oublier leur langue en parlant celle de leurs serfs. Moins de cent ans après la cession de la Normandie, les descendants des soldats de Hollon ne parlaient plus que français. Puis, lorsque ces mêmes Normands, devenus Français, firent la conquête de l’Angleterre, malgré leur nombre immense, accru encore par les immigrations qui suivirent l’installation de Guillaume le Bâtard, ils eurent beau couper l’Angleterre en morceaux, déposséder tous les vaincus, et employer contre eux, contre leurs mœurs, contre leurs usages et leur langage tous les moyens de la persécution la plus violente, la plus systématique et la plus tenace, ils ne purent implanter la langue française sur le sol anglais. C’est que les vaincus n’étaient pas seulement les plus nombreux; à la supériorité numérique, ils joignaient un état de civilisation au moins égal, probablement supérieur à celui des Normands, dernier flot des barbares du Nord, à peine policés par un séjour de cent ans sur la terre de France. Maintenant, que s’était-il passé cinq ou six siècles auparavant, lorsque les Saxons avaient conquis l’île de Bretagne? Cette île, où les Romains n’avaient, pour ainsi dire, fait que passer, ne recélait que des peuples à demi barbares. Barbares contre barbares, il n’y avait pas de raison pour que le vainqueur subît l’ascendant du vaincu, et la langue saxonne, idiome germanique, avait entièrement pris la place des idiomes celtiques des Bretons, excepté dans les régions de l’île où ceux-ci avaient plus ou moins gardé leur indépendance.
Dans toute la Gaule, à l’exception de l’Armorique, on avait vu, après Jides César, un fait plus remarquable encore. Aux violences de la conquête avait succédé rapidement un ordre de choses régulier. Administrateurs avant tout, les Romains avaient organisé la Gaule plus encore qu’ils ne l’avaient colonisée; en moins d’un siècle, ils en avaient fait une seconde Italie. En adoptant la civL lisation romaine, plus forte et plus grande que la leur, les Gaulois, malgré l’immense supériorité de leur nombre, avaient adopté la
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langue latine, abandonnant leurs idiomes nationaux, qui n’avaient pas même survécu à l’état de patois.
De même, les habitants de l’ancienne Espagne, à demi barbares et tout à fait illettrés, lorsqu’ils furent soumis à la domination romaine, adoptèrent la langue de leurs vainqueurs. Mais, déjà civilisés à l’époque de l’invasion des Barbares, ils imposèrent, à leur tour, cette langue à leurs conquérants wisigoths. Ils continuèrent encore à parler une sorte de latin pendant toute la période arabe, et lorsqu’enfin ils recouvrèrent leur indépendance, perdue depuis tant de siècles, ils conservèrent et conservent encore aujourd’hui, à quelques altérations près, cette même langue latine, qui leur était venue avec leur première civilisation.
Il serait superflu de multiplier les exemples. Ce qui s’est passé dans les temps historiques nous permet d’admettre, comme une règle à peu près générale, que, lorsqu’à la suite d’une migration ou d’une conquête, deux langues existent côte à côte, sur le môme sol, il peut se faire entre elles des échanges de mots, de locutions et même de certaines formes grammaticales, mais non une fusion véritable ; que l’une des deux langues finit le plus souvent par supplanter l’autre, après une résistance plus ou moins longue; que, dans cette lutte entre les deux langues rivales, le succès ne dépend nécessairement ni de la prépondérance politique, ni de la prépondérance numérique, et qu’il dépend aussi, en grande partie, du degré de civilisation relative des deux peuples qui se trouvent en présence dans le même pays. Un essaim d’étrangers arrivant au milieu d’une race barbare, avec une civilisation très -supérieure, peut y implanter sa langue, avec ses connaissances, son industrie et ses mœurs; tandis que des conquérants infiniment plus nombreux, mais moins civilisés, installés et maintenus seulement par la force brutale, ne peuvent imposer et môme conserver leur langue qu’à la condition d’être presque aussi nombreux que les vaincus.
Par conséquent, lorsque deux peuples se mélangent, il n’y a aucun parallélisme entre les conditions qui font prévaloir le tvpe physique et celles qui font prévaloir le type linguistique de l’une ou de l’autre race. Au bout d’un certain nombre de générations, quand le mélange est effectué, la race croisée tend à se rapprocher de plus en plus du type physique de la race la plus nom-
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breiise, tandis que c’est quelquefois la langue de la race la moins nombreuse qui supplante et remplace celle de la majorité. H arrive ainsi que souvent la race conquise revient complètement ou presque complètement à son type primitif, qu elle absorbe ses conquérants, qu’elle ne garde aucune trace ou presque aucune trace de leur sang, dilué par la suite des générations, et qu’elle continue cependant à parler leur langue, parce que 1 extinction des idiomes nationaux a marché de front avec l extinction des caractères physiques de la race étrangère. Les Belges modernes, qui parlent français, c’est-à-dire latin, n ont pas consené le type des anciens conquérants romains. De toutes les races qui ont mêlé leur sang à celui de la race autochthone, depuis l arrivée des Celtes jusqu’à celle des Germains, la race latine est certainement celle dont il est le plus difficile de retrouver 1 empreinte dans la population actuelle de la Belgique. Le type a disparu; la langue est restée, témoignage ineffaçablede la conquête qui fit entrer pour la première fois ce peuple dans le giron de la civilisation.
On m’objectera peut-être que, dans les exemples précédents, les langues qui se sont trouvées en présence étaient toutes de la même famille ; qu’en définitive, tous ces idiomes celtiques ou germaniques étaient, comme le latin, sortis de la souche indoeuropéenne, et qu’en passant de l’un à l autre, les peuples conquérants ou les peuples conquis ne changeaient pas le type essentiel et fondamental de leur langage. Pauvre objection, en vérité 1 car ces peuples, civilisés ou non, ne s’inquiétaient guère de la filiation des langues. Les habitants de la Gaule auraient appris et adopté le chinois, si le chinois eût été la langue des Romains. N’avaient-ils pas appris, quinze siècles plus tôt, la langue des Celtes, et n’avaient-ils pas substitué cette langue indo-européenne à celle qu’ils avaient parlée jusqu’alors, et qui, à en juger par le basque, dernier débris des idiomes primitifs de l’Europe occidentale, n’avait rien, absolument rien, de commun avec les idiomes celtiques ni avec aucune autre langue de la famille indoeuropéenne?
On vient de voir, non-seulement qu’il est possible qu’une race perde sa langue en adoptant celle d’une autre race, mais encore (jue cela a eu lieu fréquemment, dans la période histori(|ue, chez
LA LINUUISTIUUE ET L’ANTHHOPOLUGIE.
des peuples qui, pour cela, n’ont changé ni de race ni de type. Les caractères linguistiques ne sont donc pas permanents ; aux modifications spontanées qu’ils peuvent subir par la seule action du temps, surtout chez les peuples sans littérature, et auxquelles il est difficile d’assigner des limites, se joignent les modifications accidentelles ou occasionnelles, les substitutions radicales qui peuvent s’effectuer rapidement au contact d’une race étrangère, alors même que le mélange des sangs est insuffisant pour imprimer à la race autochthone des changements durables.
La linguistique ne fournit donc pas à l’anthropologie des caractères de premier ordre. Là où il y a contradiction entre son témoignage et celui de l’anatomie, nous n’avons pas à hésiter. Si deux races qui parlent la même langue ou deux langues affiliées, sont séparées par des différences physiques bien tranchées, mous ne les confondrons pas en une seule et même race; et si :deux peuples, semblables par tous leurs caractères physiques,
[ diffèrent essentiellement par le langage, nous ne méconnaîtrons ■pas pour cela l’unité de leur race.
Les linguistes ont sur nous un grand avantage : c’est qu’ils [peuvent se passer de nous, tandis que nous ne pouvons nous passer d’eux. Pour disséquer les langues, pour les grouper en ; familles, pour découvrir Phistoire de leur formation, de leur évolution intérieure, de leur dissémination parmi les peuples, il
I n’est pas nécessaire de se préoccuper des questions de race ; il F est même bon d’aborder ces difficiles problèmes sans idée pré- . conçue, et sans s’inquiéter d’autre choseque de découvrir des laits ^qui ne relèvent que d’eux-mêmes. Quand même les peuples qui [parlent les langues indo-européennes seraient répartis sur tous l' les degrés de l’échelle humaine, quand même ils présenteraient Uous les types, depuis celui des Germains, jusqu’à celui des Australiens, la certitude delà linguistique, sa valeur scientifique, n’en
^subiraient aucune atteinte; la filiation des langues dérivées du uend et du sanscrit n’en serait pas moins inatta{|uable. Mais
II nous, dans nos travaux d’anthropologie, nous n’avons pas la même \ quiétude. Lorsqu’il ne s’agit que de classer des groupes d’hommes I aussi distincts que sont les Chinois et les Hindous, les Français
et les Nègres, nous n’avons besoin du secours de personne; nous étudions les traits dn visage, la conformation du crâne, la cou-
MÉMOIHES Ü’ANTIIROI'OLOGIE.
leur de la peau, la nature des cheveux, et nous arrivons aisément à une certitude complète. Mais lorsque nous comparons des groupes plus rapprochés, nous voyons les caractères distinctifs s’atténuer et s’effacer l’un après l’autre, car la loi de la répartition sériaire des êtres régit les types humains comme le reste du monde organisé. C’est alors que, trouvant à peine quelques légers traits différentiels, au milieu d’un grand nombre de traits communs, et ignorant d’ailleurs jusqu’où peut aller l’influence modificatrice des milieux, c’est alors, dis-je, que nous reconnaissons l’insuffisance des caractères physiques, et que nous faisons appel, pour dissiper, si c’est possible, notre incertitude, au concours de riiistoire, de l’archéologie, de la mythologie comparées, et surtout de la linguistique, parce que cette dernière science nous conduit plus près que les autres de l’origine des peuples, parce qu’elle les suit avec plus de précision dans leurs migrations et dans leurs conquêtes, et parce que, enfin, les éléments qu elle étudie ont, en général, plus de permanence que les autres produits de l’initiative humaine.
Nous sommes donc les tributaires de la linguistique, et des tributaires reconnaissants ; mais nous ne devons- pas, nous ne pouvons pas être ses esclaves. Ce que nous lui demandons, ce sont des renseignements et non des arrêts. Les faits qu clic nous fournit, nous les tenons pour certains ; mais c est a nous seuls qu’il appartient de les appliquer à l’anthropologie, et nous pouvons le faire sans être linguistes, de même qu’un médecin n a pas besoin d’être chimiste pour appliquer à la thérapeutique les propriétés d’un composé chimique nouvellement découvert. Les faits que la linguistique étudie pour eux-mêmes et par euxmêmes, l’anthropologie les confronte avec des faits d’un ordre tout différent; et c’est sur l’ensemble de tous ces faits qu’elle pose ses conclusions, ou, à défaut de conclusions positives, celles qui réunissent la plus grande somme de probabilité.
Qu’on ne s’étonne donc pas s’il n’y a pas toujours parallélisme entre les conclusions des linguistes et celles des anthropologistes. Ces divergences n’existeraient pas si les linguistes savaient tous, comme notre éminent collègue, M. Renan, apprécier les limites où s’arrête la légitimité de leurs inductions. Lorsque deux groupes d’hommes parlent la même langue, ou deux langues issues
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d’une même souche, ou seulement deux langues reliées par quelques traits communs suffisamment précis, M. Renan en conclut que leurs ancêtres ont vécu ou communiqué ensemble à une certaine époque et pendant un certain temps. Mais il n’en conclut pas que ces deux groupes d’hommes soient nécessairement de même race et de même sang ; ce n’est pour lui qu’une probabilité, parce qu’il admet comme possible qu’il en soit autrement. De même, lorsque deux familles de langues lui paraissent essentiellement et radicalement différentes, comme le sont les langues syro-arabes et les langues indo-européennes, il en conclut que les peuples qui ont les premiers parlé ces langues étaient déjà séparés à l’époque où se formèrent et s’organisèrent leur grammaire et leur lexique, — c’est-à-dire dès l’origine même des choses qui sont accessibles aux investigations de la linguistique. Mais quoiqu’il ne puisse s’empêcher, en constatant ce fait, de considérer comme probable que ces deux groupes humains sont nés isolément, il ne l’affirme pas, parce qu’il n’est pas impossible qu’ils soient sortis du même berceau et qu’ils se soient séparés avant d’avoir organisé et fixé leur langage. Telle est la méthode prudente et rigoureuse de M. Renan. R remonte du présent au passé aussi haut que les faits peuvent le conduire, et il s’arrête là où s’arrêtent les faits eux-mêmes, c’est-à-dire là où il rencontre un fait qui, dans l’état actuel de la linguistique, lui paraît scientifiquement irréductible.
Mais les hommes qui savent ainsi imprimer un frein à leur pensée, réprimer leur curiosité et faire taire leur imagination, sont partout en petit nombre. Aucune science, d’ailleurs, ne défend d’ajouter à la connaissance des choses certaines la recherche des choses probables. La plupart des linguistes, en osant s’élancer au-delà de ce que M. Renan appelle les faits irréductibles, ne cessent donc pas pour cela d’avoir droit à nos égards. Mais à ce moment ils cessent de s'entendre, leurs hypothèses se contredisent, et, avant de donner accès dans notre science à leurs conclusions opposées, nous devons attendre du moins qu’ils aient pu se mettre d’accord.
Ainsi, pour revenir au fait qui a donné naissance à ce débat, M. Chavée ne se contente pas de constater que les langues indoeuropéennes, depuis qu’elles existent, sont entièrement, radica-
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lement distinctes des langues syro-arabes, il déclare en outre que l’homme indo-européen et l’homme syro-arabe n^’ont pas pu sortir du même moule, qu’en d’autres termes, ils ne sont pas de la même espèce. Si ce n’est pas l’expression dont il s’est servi, c’est du moins la traduction de sa pensée, dans le langage de l’histoire naturelle. Cette conclusion ne me scandalise nullement, car je suis polygéniste aussi, pour d’autres raisons empruntées à l’anatomie, à la pathologie et à l’hygiène. Mais je ferai pourtant remarquera notre collègue que son raisonnement est défectueux, qu’il n’est pas démontré que la formation du langage ait été instantanée, qu’il est douteux que chaque type de langue soit en rapport direct et nécessaire avec un type particulier d’organisation cérébrale, que ses prémisses, par conséquent, ne sont pas inattaquables et que la conclusion qui en découle n’est pas rigoureuse.
D’un autre côté, le baron de Bunsen, le professeur Max Müilcr et plusieurs autres savants d’un grand mérite, ne reculent pas devant l’idée de concilier la diversité des types du langage avec le dogme de l’unité originelle de l’espèce humaine. Ils pensent que l’altération spontanée des langues est en quelque sorte illimitée, que ce n’est qu’une question de temps, et qu’en faisant remonter assez haut les commencements de l’humanité, on peut établir la parenté des langues les plus disparates, comme le chinois, le sanscrit, l’hébreu, l’ancien copte, etc.
M. Pruner-Bey a émis devant nous une opinion plus réservée lorsqu’il nous a dit à peu près : « que les langues sémitiques et les langues aryennes ne sont évidemment pas dérivées les unes des autres, mais qu’en les comparant aux langues touraniennes, on entrevoit la possibilité de rattacher ces trois familles de langues à une même origine. » Notre collègue, on le voit, n affirme rien ; il signale une hypothèse qui ne lui paraît pas sans probabilité ; mais il se garde bien d’ériger prématurément cette hypothèse en vérité démontrée, tandis que MM. de Bunsen et Max Millier, dominés par une idée préconçue, se croient en droit d’admettrecommecertaintout cequi n’est pas impossible. Grâce à cette complaisance pour les hypothèses et les interprétations favorables à leur système, ils ont pu arriver à proclamer l’imité originelle du langage, et ils ont cru prouver ainsi l’unité du genre humain.