‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 40 sur 86 · I.\ l.lNPiUlSTIOUE ET I.’ANTMROPOLOGIK · texte numérisé non relu

I.\ l.lNPiUlSTIOUE ET I.’ANTMROPOLOGIK

M. de Bunsen était un de ces chrétiens con\ainciis, mais savants jusqu’à la témérité, qui cherchent à foire un compromis entre la science et la théologie, et qui, dans le fait, les compromettent l’une et l’autre en les mettant aux prises, avec les meilleures intentions du monde. Trop versé dans l’étude de la linguistique pour pouvoir admettre que toutes les langues fussent dérivées de l’hébreu, il se proposa du moins de montrer que toutes les familles de langues avaient pu dériver de la langue perdue du premier couple humain. Il crut y réussir et, par là même, mettre le monogénisme biblique à l’abri des objections tirées de la linguistique. Mais à quel prix? en effaçant quelque chose comme la m.oitié de la Bible ! Les principaux types du langage s’étant maintenus ou plutôt n’ayant subi que des modifications superficielles depuis le début de la période historique, le baron de Bunsen ne crut pas possible de concilier la divergence immémoriale du sanscrit, de l’hébreu, du copte et du chinois avec l’histoire et avec la date du déluge universel. Il supposa donc d’abord que le déluge de Noé avait eu lieu dix mille ans avant notre ère, puis, que ce déluge n’avait pas été universel, et enfin qu’il s’était écoulé entre Adam et Noé environ dix mille autres années.

Les orthodoxes peuvent se voiler la face; mais, grâce à cette extension arbitraire de la chronologie biblique et à la négation des textes innombrables qui s’y rapportent, M. de Bunsen a-t-il pu, du moins, rendre un compte satisfaisant et quelque peu scientifique de la divergence radicale des principales familles de langues, qui déjà, plus de quinze cents ans avant Jésus-Christ, étaient aussi distinctes qu’elles le sont aujourd’hui ? Si les modifications et les altérations survenues depuis trois ou quatre mille ans ont laissé subsister dans chaque langue la plupart des racines verbales et les caractères les plus essentiels de la grammaire; si, en remontant le cours des âges, on ne voit pas diminuer d’une manière sensible l’écart qui existe actuellement entre les diverses familles, suffira-t* il d’ajouter dix-huit mille ans à la période historique pour faire converger vers un même point, pour faire rentrer dans un moule commun toutes les espèces de langage?

Je laisserai aux linguistes le soin d’examiner en détail cette hypothèse.

Les altérations spontanées du langage sont soumises sans doute à certaines lois; mais l’évolution d’une langue est-elle comparable à ces courbes algébriques qu’on peut construire dans toute leur étendue lorsqu’on en connaît quelques points ? La linguistique est-elle parvenue, ou parviendra-t-elle jamais à ce degré de précision? Je n’ai pas qualité pour le dire, mais je crains bien qu’il soit aussi difficile de deviner ce que fut une langue il y a vingt-deux mille années, que de prédire ce qu’elle sera au bout d’un pareil laps de temps.

Je crains encore que M. de Bunsen ne se soit fait illusion sur la rapidité de l’altération spontanée des langues. Il a pris pour terme de comparaison les modifications que les langues ont subies pour passer des plus anciennes formes connues aux formes actuelles. Mais, aussi haut qu’on puisse remonter par l’histoire, et même par la linguistique, on trouve qu’il y avait déjà plusieurs familles de langues très-distinctes, et le contact qui s’est établi entre les peuples qui parlaient ces langues, leurs migrations, leurs mélanges ont dû beaucoup contribuer à modifier au moins leurs lexiques. Lorsque les Indo-Européens firent pour la première fois irruption sur l’Europe, ils y trouvèrent des habitants qui étaient d’une autre race, qui parlaient des langues d’un autre type, et qui sans doute n’adoptèrent pas la langue de leurs vainqueurs sans y changer quelque chose, — ne fût-ce que la prononciation, dont les variations altèrent si gravement les mots, dans les langues qui ne sont pas encore fixées par l’écriture. On ne peut donc pas dire que le français, l’allemand, le latin, le grec, etc., se soient formés, aux dépens de la langue primitive des Indo-Européens, par une évolution naturelle et purement spontanée. Or, si l’on se place au point de vue de M. de Bunsen, si l’on considère la langue des premiers hommes à l’époque où elle ne pouvait subir l’influence des langues voisines, par cette raison décisive qu’elle était seule et unique sur la terre, où elle ne pouvait présenter par conséquent que des modifications spontanées, on reconnaîtra que ces modifications auraient dû être alors beaucoup plus lentes. qu’elles ne l’ont été dans la période historique; qu’en prenant cette période pour base de ses appréciations, le vénérable savant a comparé des éléments qui ne sont pas comparables, et que si, avec ce point de départ, il a eu besoin d’une période

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