SIR
CUEMIEH MliMOIRE
Lu à la Société d’anthropologie de Paris les 7 et 21 juillet 1859 (I). (Mémoires de la Société d'anthropologie, t, l. ji, i-56.)
l’armi les questions si nombreuses et si diverses que runthrojiologie embrasse dans son vaste domaine, il n’en est aucune sans doute qui ait atitant d'’intérèt pour nous que celle des origines de notre nation. Les historiens nous ont fait connaitre les races d’hommes qui se sont établies sur notre territoire; ils nous ont dit lelirs mœurs, leurs religions, leurs exploits et le rôle qu’elles ont joué dans les événements sociaux ou politiques ; les philologues ont découvert, dans les vieux monuments de la littérature et dans les idiomes populaires qui se sont conservés jusqu'à nos jours, les traces plus ou moins distinctes des langues que parlèrent tour à tour nos ancêtres ; les antiquaires enfin ont su retrouver, à la surface du sol, et jusque dans les entrailles de la terre, l’empreinte de la civilisation rudimentaire qui précéda la période historique. Ces précieux documents, réunis et confrontés par la critique moderne, ont permis enfin de faire reposer sur des bases plus solides que la tradition Thistoire des anciens habitants de la France. L’anthropologie, à son tour, doit fournir sa pierre à cet édifice national. C’est à elle qu’il appartient de déterminer les caractères physiques des deux grandes races gauloises,
(1) Ce mémoire a donné lieu à une discussion qui a élé publiée dans les Dulletins de la Société d’anthropologie, t. 1 p. 6 à 30, séances des 21 juillet et 4 août 1839. — I.e 2' mémoire Sur le même sujet se trouve ci-après à la page 385.
l’influence qu’elles ont exercée l’une sur l’autre, et les modifications que leur a fait subir, à la suite des colonisations ou des conquêtes, l’infusion d’un sang étranger.
Cette étude, trop négligée jusqu’ici, date à peine d’une trentaine d’années. Un savant dont la science déplore la perte prématurée, William Edwards, sut le premier découvrir, au milieu de nos populations mélangées, les traits distinctifs de nos deux principales souches ethnologiques. 11 ne lui manqua, pour compléter son œuvre, que de parcourir nos département de l’ouest ; mais, s’il laissa échapper quelques caractères, il eut le mérite de ne commettre aucune erreur dans ses descriptions, bon travail, publié pour la première fois en 1829 (1), a été le point de départ d’une importante série de recherches parmi lesquelles je me plais à citer celles de M. Périer (2) ; mais il reste encore bien des problèmes à résoudre. 11 reste à déterminer l’influence du mélange des races, à étudier l’état actuel des populations dans les diverses parties de la France, et à chercher dans les documents historiques l’explication des particularités ethnologiques propres à chaque région .
L’essai que je publie aujourd’hui a pour but de combler en partie cette lacune. Une idée préconçue, trop facilement acceptée, a fait dédaigner comme insignifiants les éléments introduits parmi nous par l’occupation romaine et par l’invasion germanique. On a cru que les races étrangères, numériquement inférieures aux races gauloises, avaient promptement disparu, absorbées par le sang prédominant des indigènes ; on a admis qu elles n’avaient laissé aucune trace durable, et on les a négligées pour ne s’occuper que des Gaulois de race kymrique ou celtique ; on a ainsi méconnu toute une série d’influences qu’il me paraît nécessaire de signaler, et dont les effets sont, aujourd hui encore, paifaitement appréciables.
La question ainsi posée est déjh fort intéressante par ellemême, puisqu’elle se rattache directement à l’histoire de notre pays ; mais elle acquiert une importance plus haute et plus géné-
(1) \V. Edwards, Des caractères physiologiques des rares huinaines considérées dans leurs rapports avec i’hüloire. Paris, 1829, in-S®. Réimprimé dans: Mémoires de la Société ethnologique de Paris, l. 1, p. 1. Paris, 1841, in-8».
(2) l'érier, Fragments ethnologiques. Paris, 185T, in-8«.
SL' U L’ETHiNuLUÜlli: DE LA FhAiNCE.
raie lorsqu’on la considère dans ses rapports avec la question si controversée du croisement des races humaines. Tel est le défaut de précision des faits acquis iusqirici à la science sur ce sujet, que deux opinions diamétralement opposées ont été émises par des auteurs également graves, également éclairés. D’une part, un physiologiste éminent, dont je m’honore d’avoir été l’élève, Gerdy, a s,outenu que toutes les races ont été croisées une ou plusieurs fois, et que « les types primitifs ne sont peut-être « plus représentés sur la terre ». D’une autre part, plusieurs ethnologistes français, anglais et américains ont prétendu que les races croisées étaient incapables de se soutenir par ellesmêmes, qu’une décrépitude physique et morale, une stérilité plus ou moins complète, étaient tôt ou tard la conséquence du mélange des sangs, que les familles de métis ne pouvaient se perpétuer qu’à la condition de retremper leur fécondité en s’alliant à rune ou l’autre des souches mères, que ces a'oisements de retour ramenaient promptement la postérité des métis au type de leurs aïeux de race pure, et que, par conséquent, aucune race croisée ne pouvait prendre racine sur la terre. C’est ainsi que M. de Gobineau attribue à la fusion des éléments ethnologiques la décadence et la chute de la civilisation romaine (1); c’est ainsi que des prophètes de malheur ont prédit l’abâtardissement prochain de la population des États-Unis d’Amérique, et que, sur la foi de cette prophétie, il s’est formé dans la patrie de Washington un parti dont le patriotisme inintelligent réclame des lois restrictrives contre l’arrivée des étrangers. Sans aller jusque-là, M. Robert Knox, de Londres, a dit formellement : « Je « ne pense pas qu’aucune race de métis puisse être maintenue « par les métis seuh au delà de la troisième ou quatrième géné- « ration. Il faut que ceux-ci s’allient avec les races pures ou « qu’ils périssent (2). » Enfin M. Nott, plus catégorique encore, a annoncé « que, [>ar la seule action des lois de l’hybridité, le « genre humain pourrait être exterminé si toutes les races ac- « tuelles venaient à se mêler entièrement (3). »
(I) X. de Gobineau, Essai sur Vinégalilé des races humaines. Paris, 1855, in-8®.
(î) Pol). Knox, The liaees of .l/e», Loiui., 1850, in-12, p. l'ifi.
(3) Notl, On Ihjbridity, elo., dans Types of Munkind. Eiglith Kdit. Philad , ISbT, iii-3", p. 107. T.a phrase mi'rite d'f^tre citiie : o Throngh tbe operation of the laws of Inbridity alone.
MÉMOIHES D’ANTHROPOLOGIE.
Telles sont les deux opinions contradictoires et excUisiNes qui ont pu se manifester dans la science sur une question dont il serait superflu de faire ressortir l’importance. Celle de Gerdy est réfutée par ce seul fait que certaines races ont été préseivées, par leur situation géographique, de tout contact étranger. Plusieurs autres, isolées par des préjugés de caste, de couleur ou de religion, ont conservé leur pureté primitive. Enfin, on sait aujourd’hui que, là où deux races numériquement très-inégales viennent à se croiser librement, la race la moins nombreuse est promptement absorbée par l’autre, et que la plupart des métis sont ramenés à la longue, par les croisements de retour, au type de la race prépondérante. Beaucoup de types primitifs ont donc pu se conserver malgré les croisements indiqués par l’iiistoire, et il ne suffit pas de démontrer qu’un peuple a subi des mélanges pour démontrer qu’il a perdu ses anciens caractères. Les Fellahs de l’Égypte actuelle sont exactement semblables aux figures qui sont représentées sur les monuments de l’époque pharaonique. Leur type a survécu au passage des conquérants perses ou macédoniens, romains ou arabes, mameluks ou ottomans. Les Juifs, les Grecs, les Nègres, les Mongols, figurés sur les mêmes monuments, ne reproduisent pas avec moins d’exactitude les types modernes. On peut dire, par conséquent, contrairement à l’assertion de Gerdy, que beaucoup de races d’hommes ont conservé leurs caractères physiques depuis les temps les plus reculés de l’histoire, et que l’influence des croisements est beaucoup plus restreinte qu’il ne l’a cru.
Tl n’y a que deux manières de s’assurer qu’un peuple a été réellement modifié par les mélanges qu’il a subis ; il faut ou bien prouver par l’histoire et par l’archéologie qu’il diffère aujourd’hui de ce qu’il était autrefois, chose que l’insuffisance des * documents rend le plus souvent impossible, ou bien prouver par l’observation directe qu’il présente actuellement les caractères physiques particuliers qui sont l’apanage des races croisées. Nous dirons bientôt quels sont ces caractères; nous constaterons qu’ils existent aujourd’hui, bien manifestement, chez presque tous les habitants de la France, et cela nous servira en même
. Ihe hunian family might possibly becomc exterminated by a tborough auialganiatioii of ail . tbp varions types of Mankiml now existiiig upou oarlb. »
SUR L’ETHNOLOGIE DE LA FRANCE
temps à réfuter l’opinion des auteurs qui, passant d’un extrême à l’autre, et prenant pour ainsi dire le contre-pied de la proposition émise par Gerdy, ont nié l’existence ou plutôt la validité des races croisées.
Cette réfutation paraîtra sans doute tout à fait superflue et presque puérile à ceux qui n’ont pas étudié attentivement les derniers travaux sur l’hybridité humaine, car c’est une proposition très-généralement admise que toutes les races peuvent se mêler et se croiser indistinctement en toute proportion, et que tous les métis, quelle que soit leur origine, possèdent une fécondité égale à celle de leurs parents. Toutefois, des observations récentes et sérieuses tendent à établir que tous les croisements ne réussissent pas avec une égale facilité. Les métis issus de l’union de certaines races paraissent peu aptes à engendrer une postérité durable. J’ai rassemblé, dans mon Mémoire sur l'hybrvlilé^ plusieurs groupes de faits qui, sans être absolument démonstratifs, rendent du moins la chose assez probable. Ces faits, dont l’interprétation ne peut être jusqu’ici considérée comme definitive, ont été recueillis dans des pays où des races très-disparates appartenant à des types très-différents se sont trouvées en présence, et, quand même on les admettrait sans restriction, il n’en résulterait nullement que la même conclusion fût applicable au croisement des races plus rapprochées, comme le sont par exemple les diverses races du type caucasique. Les auteurs qui ont adopté l’opinion de MM. Nott et Knox se sont donc laissés aller trop facilement à généraliser des faits particuliers ; ils ont cru qu’une seule et unique loi présidait à tous les mélanges de race ; de ce que certaines variétés de métis paraissent incapables de fonder une race existant par elle-même, ils ont conclu que toutes les autres xariétés étaient dans le même cas, et qu’aucune race croisée ne pouvait subsister dans l’humanité. Ils n’ignorent pas que plusieurs peuples modernes, qui tiennent la tête delà civilisation, et dont la prospérité matérielle et intellectuelle ne fait que s’accroître de jour en jour, sont issus du mélange de deux ou plusieurs races bien distinctes ; mais ils nient que ces mélanges aient modifié d’une manière durable les caractères ethnologiques de la race prédominante. Ils pensent que les croisements indiqués par l’iiistoire se sont effectués en
>1 É MOIRES D'aNTH HOPOLOGI E .
proportions trop inégales, que tous les métis ont été ramenés au type de la race la plus nombreuse, et qu’en définitive les choses so[it revenues au point où elles étaient dans l’origine. C’est ainsi que M. Knox ne voit dans tous les Français que des Celtes. Les Romains, les Franks, les Normands et même les Kyinris, n’auraient exercé sur la race celtique qu’une influence passagère, et les Français seraient, depuis longtemps, retournés au type des anciens Gaulois du centre.
Le travail que je soumets à la Société d’anthropologie a pour but de combattre cette opinion exagérée. Je me propose de démontrer que, exception faite d’un petit nombre de localités fort restreintes, où les hommes ont assez bien conservé la pureté de leur race, le sol de la France est occupé aujourd’hui par une race croisée dont les caractères varient de région en région suivant les proportions relatives des éléments ethnologiques qui ont pris part au croisement. Ün reconnaîtra ainsi que plusieurs de ces éléments ont laissé sur la population de nos divers départements des empreintes bien manifestes.
A l’époque où César envahit la Gaule, trois peuples, ou plutôt trois groupes de peuples, différents de mœurs,, de langue et de race, occupaient notre territoire. C’étaient les Aquitains , compris entre la Garonne, les Pyrénées et l'Océan ; les Beiqes^ compris entre la Seine et le Rhin ; et les ( eZ/es établis dans les autres provinces, depuis la Garonne jusqu’à la Seine, depuis les Alpes jusqu’à l’Atlantique (1). Tout permet de croire que les Aquitains appartenaient à cette race aux cheveux noirs dont le type s’est conservé presque sans mélangechez les Basques actuels (Gascons, Vascones, Basques). Quant aux autres peuples confondus par les anciens sous le nom de Gaulois, il est bien certain aujourd’hui, depuis les belles recherches de M. Amédée Thierry, qu’ils formaient deux races bien distinctes, désignées par cet auteur sous les noms de Galls et de Kymris (2). Les Galls occupaient une partie de l’Espagne, le nord de l’Ralie, l’Irlande ou Hibernie, et une partie notable de l’île de Bretagne; leur centre principal était en Gaule, où ils portaient le nom de Celtes, et occupaient
(t) Je dirai plus loin que les Galls ou Celtes, et les Belges ou Kymris (Maicnt tléj'à mélangés dans la zone comprise entre la Seine et la l,oire.
(2) .Vmédée Thierry, Histoire di's Gavlnis. Vnr\». 3 vol. in S".
SUR l’ethnologie de la FRANCE.
le territoire défini par Jules César. La race gallique, qu’il vaut mieux nommer race celtique pour éviter toute confusion de mots, existait dans l’Europe occidentale depuis une époque antérieure à tous les souvenirs. Les Kymris, au contraire, étaient très-évidemment une race étrangère. Ils venaient des rives de la mer Noire, où la Grimée a conservé leur nom. Refoulés par l’invasion des Scythes nomades, ils s’étaient établis, vers l’an G 13 avant Jésus-Christ, sur les bords de la mer Baltique (1). De là une partie de la nation vint, sous le nom de Belges, conquérir sur les Celtes le nord-est de la Gaule, entre la Seine et le Rhin (2). Enfin des colonies de Belges franchirent le détroit, gagnèrent l’île de Bretagne, refoulèrent vers le nord et vers l’ouest les Celtes qui les avaient précédés dans cette île depuis un temps immémorial, et s’emparèrent de tout le pays situé au sud de la Tamise. César, envahissant la même région quelques siècles plus tard, n’y trouva que des Kymris. Il les désigna sous le nom de Belges, comme les Kymris du continent dont ils parlaient le dialecte.
(1) Le Daiiemaik actuel porta, peiulant toute l’antiquité, le nom de Chersonôse cimbriquc. Après le départ des Belges, le gros de la nation kymrique resta longtemps encore fixé dans cette région, f.c fut seulement un siècle avant notre ère que, chassés ou entraînés par l’invasion des peuples germaniques, ils vinrent, sous le nom der.imbres, refluer sur la Gaule et sur 1 Italie. Les Teutons, qui prirent parta cette expédition, étaient de race germanique.
(î) Les Belges, Bolgs ou Volgs (nommés encore Yolkes par les Gaulois méridionaux), donnèrent leur nom à toute la confédération des Kymris de la Gaule, mais ils ne constituaient dans l’origine qu’une paitie des peuples de leur race. Ils ne formèrent d’ailleurs que le second ban de l’invasion kymrique; ils n’arrivèrent en Gaule que dans le courant du iv« siècle avant notre ère, et, pendant que le gros de leur nation se fixait dans le nord-est, deux de leurs tribus, se frayant un passage à travers le pays des Celtes, vinrent s’établir dans le midi, où ils furent désignés sous le nom de Yolkes. Les Yolkes Arécomikes placèrent leur chef-lieu à Nîmes, dont on leur attribue la fondation ; les Yolkes Teclosages, plus célèbres dans l’histoire, eurent Tolosa (Toulouse) pour capitale (Yoy. Améd. Thierry, Histoire des Gaulois, 3» éd. Paris, 1844, in-8®, passtm, et surtout t. I. Introduction, p. lu à lvu). Deux ou trois cents ans avant l’arrivée des Belges, les Celtes avaient eu à subir une première invasion kymrique qui avait remué toutes les populations de la Gaule. Ces Kymris de la première invasion, conduits, suivant les traditions consignées dans les triades et dans les chants des bardes, par un chef à la fois prêtre, législateur et guerrier (Hu le Puissant), avaient conquis toutes les provinces du littoral, depuis l'embouchure du Rhin jusqu’à celle de la Gironde; c’est par eux, selon toutes probabilités, que le druidisme fut introduit dans les Gaules (Yoy. Améd. Thierry, loc. cil., t. I, p. 33-33, et Introd., p. cxlii). Ce fut sans doute à la suite de ce changement politique et religieux que les peuples de l’.Armorique, quoique de race celtique, adoptèrent la langue des Kymris qu’ils devaient conserver plus longtemps que les Kymris eux-mêmes. U est d’ailleurs impossible d’apprécier l’influence ethnologique ou plutôt anthropologique de cette première invasion kymrique, sur laquelle l'histoire ne nous a transmis que de vagues renseignements. On n’a aucune idée du nombre de ces conquérants ; mais, à en juger par ce qui s’est passé en Armorique où ils dominèrent, et où cependant la population est restée presque entièrement celtique, il y a lieu de croire qu’ils furent trop peu '^ombreux pour modifier profondément la première race gauloise.
La race celtique et la race kymrique constituent certainement les deux principales sources de la nation française. William Edwards, au milieu de nos populations inégalement mélangées, a su retrouver les principaux traits distinctifs de ces deux grandes races gauloises. Les Galls ou Celles proprement dits avaient la taille moyenne, le front bombé, fuyant vers les tempes, le nez à peu près droit, terminé par un lobule arrondi, le menton rond, la tête ronde. Les Kymris ou Belges de César étaient d’une taille beaucoup plus haute. Ils avaient la tête longue, le front large et élevé, le menton saillant et fortement prononcé, le nez recourbé avec la pointe dirigée en bas et les ailes relevées sur le côté (1). J’ajoute, pour compléter le contraste, que les Celtes avaient les cheveux et les yeux bruns ou noirs, tandis que les Kymris avaient les yeux clairs et les cheveux blonds. Cette proposition a été contestée ; on a cru pouvoir s’en rapporter à l’assertion des historiens anciens qui, sans distinguer les races, ont dit d’une manière générale que tous les Gaulois étaient blonds. Les savantes recherches de M.. Périer ont montré le peu do valeur de ces témoignages (2). Les Gaulois qui prirent Home, ceux qui envahirent la Grèce et l’Asie Mineure appartenaient bien certainement à une race blonde. Tite-Live, et les autres auteurs qui en ont parlé, ont ajouté qu’ils étaient de haute taille, ce qui s’applique très-bien aux Kymris (3) ; et lorsqu’on croyait qu’il n’y avait qu’une seule race gauloise, il était naturel de conclure de ces textes que tous les Gaulois étaient blonds. Mais aujourd hui nous savons que les peuples désignés jadis sous le nom de Gaulois appartenaient à deux races bien distinctes, et de ce qu’une de ces races était blonde, il n’en résulte pas que l’autre le fût également. Il y a d’ailleurs un fait matériel supérieur à tous les témoignages des historiens : c’est que dans toute la partie de la Ih’ance qui correspond à l’ancienne Gaule Celtique, les hommes
(1) Will. Etiwaids, Des caractères physiologiques des races humaines considérées dan^ leurs rapports avec l’histoire. Taris, 1829, in-8». Réimprimé dans : Mémoires de la Société ethnologique de Pari<, t. I, p. 39 à ;i4. Taris, 1841, in-8®.
(2) Prrier, Fragments ethnologiques. Ta'is, 1857, in-8®, p. 22-35.
(3} Les Gaulois de l'Asie Miiicui e parlérci.l la langue kymrique au moins jusqu’au v« siècle de notre ère. Saint Jérôme, dans ses Commentaires sur l'Épitre de saint Taul au» Galates, s’exprime ainsi : « Inferimus Galatas, cxcepto sermone græco quo ommis Oriens loquitur, propriam O linguam, eamdem pcuè liabere qiiam Treviros. » Ür les Trevires, liabitauts de Trêves, élaienl Kyn:ris.
SUR l’ethnologie de la FRANCE.
bruns sont en Irès-grande majorité et on ne supposera pas, je pense, que ce soit le résultat de la colonisation romaine, car les Romains ne se sont pas établis dans le nord-ouest, où les hommes sont bruns, tandis qu’ils ont occupé une grande partie de la Gaule Kymrique, où les blonds prédominent manifestement. Enfin, les Celtes du pays de Galles, ceux de l’Irlande occidentale sont aussi bruns que les Français du centre, quoique aucun peuple brun n’ait pénétré en Irlande depuis l’origine des temps historiques. De tous ces faits on peut conclure avec certitude que les Gaulois désignés par César sous le nom de Celtes étaient bruns; quant aux Belges ou Kymris , tout le monde s’accorde à reconnaître qu’ils étaient blonds.
Une autre race blonde qui devait bientôt changer les destinées de l’Occident, la race germanique ou teutonique, commençait déjà à se montrer sur le Rhin et sur le Danube. Les Teutons, descendus probablement de la Péninsule Scandinave, avaient fait irruption sur les Kymris orientaux ou Kymris des bords de la Baltique ; ceux-ci, refoulés vers le sud et bientôt alliés à leurs vainqueurs, avaient formé ces hordes formidables qui se ietèrenl sur la Gaule Celtique et sur l’Italie septentrionale e qui furent détruites par Marins. Au temps de César, les nations kymriques ne possédaient plus sur le continent que les pays compris entre la Seine et le Rhin. Ces deux fleuves les séparaient des Celtes d’une part, et d’autre part des Germains, Il restait sans nul doute dans la Germanie septentrionale beaucoup d’hommes de leur race, mais ces débris des anciens Gimbres orientaux ne devaient pas tarder à se fondre dans la masse prédominante des peuples de race germanique (I).
La race celtique et la race kymrique étaient en contact depuis plusieurs siècles sur le sol de la Gaule; leurs territoires respectifs n’étaient séparés par aucune frontière naturelle; leurs langues et leurs mœurs différaient sans doute ; mais, confondus sous la dénomination commune de Gaulois, unis par des alliances politiques, professant la même religion, les Celtes et les Belges avaient
(1) Il \ a>ait encore, au temps de Tacite, quelques Cinibres \ers l’cnibuucliurc de l'Klbe. • Eumdeni r.eniianiaj siuum pioximi Oceano Cimbri tenent, parva iiimc cnitas. sed plorià iii^pns. 'elerisque fania: lato lesligia manent, u aie. {/)c moi Unis Germanorum )
déjà commencé à mêler leur sang avant l’époque roma ne (1). Ce résultat se produisit surtout lorsque César eut substitué la grande unité romaine aux nationalités partielles dont les rivalités avaient tant favorisé le succès de ses armes. Dès lors il n’y eut plus ni Eduens, ni Bituriges, ni Séquanais ni Carnutes, il n’y eut plus ni Belges ni Celtes, il n’y eut que des Gaulois, et, sans prétendre que le souvenir des nationalités fût entièrement effacé, on peut dire qu’aucun obstacle absolu ne s’opposait désormais au mélange des races. Pendant que les colons romains s’établissaient en nombre toujours croissant sur le littoral de la Méditerranée, sur la rive droite du Rhône, à Lyon, à Autun,*et jusque dans l’ancienne Gaule Belgique, les Celtes et les Kymris durent nécessairement contracter cntreeux de fréquentes alliances et se mêler de proche en proche sur les limites effacées de leurs anciens territoires.
Plus tard, à l’époque de l’invasion des Barbares, le sol de la Gaule romanisée devint le grand champ de bataille où se heurtèrent toutes les races sorties dqs profondeurs du Nord et de l’Orient. C’est la que vint expirer la puissance d’Attila, et c’est là encore que moins de trois siècles plus tard se décida le sort de l’Europe, envahie par les musulmans et sauvée par Charles Martel. Les Huns mongoliques et les Arabes sémitiques nelaissèrent que leurs cadavres dans les champs de la Gaule romaine et de la Gaule franke. Mais les Wisigoths, maîtres pendant cent ans de l’Aquitaine, en vertu d’un traité qui leur donnait en propriété
(1) L’arrivée des K\mris-Hel(!es eu deçà du Hliiii, comme je l’ai déjà dit, ne paraît pas remonter plus haut que le lyc siècle avant notre ère. Ils s'emparèrent de toute la région nord-est de la Gaule jusqu’à la Seine; après une lutte dont les phases sont inconnues, ils restèrent mai- Ircsde ce territoire sans contestation; ils se réconcilièrent avec les anciens Gaulois, refoulés par 1,’iiv au delà de la Seine, et furent admis dans la confédération générale des Gaules. Le centre politi(|ue et religieux de cette confédération avait été jusqu’alors la ville celtique d’Alesia, ville antique et sainte où les nations gauloises devaient plus tard tenter leur suprême elVort. Lorsque la confédération des Belges entra dans la confédération générale, le siège de la grande assemblée fut transféré d’Alesia dans le pays des Carnutes, qui étaient une lioftulation mêlée de Celtes et de Kymris (II. Martin, I/ist. de France, 4* éd., t. I, p. 8?. l’aris, 1857, in-8“). Le pays des Carnutes eompiis entre la Seine et la Loire reçut plus tard le nom de pays Chartrain. Il touchait d'une part au territoire celtique, d’une autre paît au territoire des Belges, et, dans cette région intermédiaire où était ce (pi’on appelait le milieu sacré de la Gaule, le mélange des deux races ne put manquer de s’elïectuer. 11 est d’ailleurs remarquable que, tandis que César fait remonter la Gaule Celtique jusqu’à la Seine, Strabon, contemporain de Tibère, fait descendre la Gaule Belgique jusqu’à la Loire. Si la zone comprise entre la Seine et la Loire a pu être rattachée ainsi à deux circonscriptions différentes par deux auteurs également bien renseignés, c’est sans doute parce que les deux raers contiguës des Celtes et des Kymris s’élaicnl déjà mélang-’cs dans cette /'me intermédiaire.
su H l’ethnologie de la FRANCE. 2S7
les deux tiers du sol et le tiers des esclaves, — les Burgondes, étnblis pour toujours entre le Rhône et la Loire, — les Franks surtout dont les flots successifs envahirent graduellement toute la Gaule Belgique, — enfin quelques siècles plus tard les Normands qui, après avoir épouvanté la France carlovingienne, arrachèrent à 1 un des successeurs débiles de Charlemagne une de nos plus grandes et de nos j)lus belles provinces, où ils s’installèrent définitivement et où ils formèrent une grande partie de la population, tous ces éléments germaniques, mêlés en proportions diverses au sang des Celtes et surtout au sang des Kymris, durent nécessairement, à des degrés inégaux suivant les localités, germaniser les vieilles races gauloises.
Si maintenant, au lieu de considérer la France dans son ensemble, nous examinons ses principales provinces, pour mieux apprécier les éléments ethnologiques qui s’y trouvent combinés, nous voyons, sur le littoral de la Méditerranée et dans le bassin du Rhône et de l’Isère (Provence, Dauphiné, Languedoc méridional), la race des Celtes aux cheveux bruns abondamment croisée pendant plus de cinq siècles avec d’innombrables colons romains aux cheveux noirs; — en Aquitaine ou, si on préfère, en Gascogne, la race des Aquitains aux cheveux noirs, lomanisée pendant quatre siècles jusqu a l’époque de l’invasion des Barbares, puis germanisée pendant cent ans par les Wisigoths aux cheveux blonds ; — en Bourgogne, les Celtes, population dominante, mêlés à beaucoup de Kymris, modifiés par Foccupation romaine, et enfin germanisés par l’établissement des Burgondes ; — au nord-est, entre la Meuse et le Rhin, là où fut le siège du royaumed Austrasie, les Kymris presque entièrement germanisés par suite de la prédominance de la population Iranke ; — plus au nord, en tirant vers l’occident, entre la Seine, la Meuse et l’Escaut, les mêmes Kymris, restés à peu près purs jusqu’à l’époque mérovingienne, et mêlés depuis lors, en proportion notable, aux conquérants germaniques ; — en Normandie enfin, où les Galls et les Kymris s’étaient déjà mariés avant l’arri\ée des Fianks et 1 installation des Normand**, une population trés-mélangée dans laquelle il est impossible de dire quel est, de l’élément gaulois ou de l’élémentgermanique, celui qui l’empcrtc sur l’autre. Somme toute, en laissant de côté les conquêtes pas-
2f<.S MÉMÛIHES D’ANïHROFOLOGIE.
sagères et celles qui ont été purement politiques, en ne tenant compte que des colonisations proprement dites, et seulement de celles qui ont fixé sur un point donné et dans un moment donné un nombre très-considérable de familles exotiques, nous trouvons que dans les deux tiers au moins du territoire actuel de la France, les populations indigènes ont subi, avant lex® siècle, des croisements multipliés. 11 est impossible de déterminer, même approximativement, le nombre des individus de race étrangère, hommes ou femmes, qui, venus du Nord ou du Midi, s’établirent définitivement sur le sol de la vieille Gaule, dans les villes pendant la période romaine, dans les terres pendant la période germanique ; mais on sait que ce nombre fut immense, et il paraîtra plus grand encore si l’on songe à l’énorme déchet que la guerre et la famine avaient fuit subir aux races indigènes. « Durant huit «années de guerre, dit Plutarque, César avait forcé plus de « huit cents villes, subjugué trois cents nations (lisez peuplades), « vaincu trois millions de combattants dont un million avait péri « sur le champ de bataille, et un million était réduit en esclac( vage. » M. Henri Martin, en citant ce passage, ajoute : « C’était le silence de l’atonie et de la mort qui régnait sur la Gaule (1) ! » Ces chiffies sont exagérés sans doute ; mais s’ils n’expriment pas la vérité absolue, ils expriment du moins d’une manière relative ce fait effrayant que la patrie de Vercingétorix avait perdu en quelques années, par la mort ou parla dispersion, la plus grande partie de sa population virile ! Ainsi s’explique la facilité et la rapidité avec laquelle le peuple conquis accepta des Romains leur organisation, leur langue et leur religion. Mais qu’est-ce que cette boucherie de huit ans auprès des épouvantables massacres qui remplirent tout le v® siècle ? La Gaule fut alors le grand chemin des Barbares et le principal théâtre de leurs exploits ; chaque année le Nord et l’Orient vomissaient sur son sein d’innombrables hordes qui pillaient ses villes, ravageaient ses champs et décimaient ses peuples. D’immenses terres restaient en friches ; les •autres, mal cultivées et saccagées parfois avant la moisson, donnaient des récoltes insuffisantes qui devenaient souvent la proie
(1) n. Martin, Uist. de France, 4* éd. Paris, 1857, iu-8°, t. 1. p. 190. Il est douteux que la r.aule ait pu fournir trois millions de combattants, cela supposerait une population totale d environ quinze millions d’habitants ; chose tout à fait invraisemblable.
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des Barbares. La famine était continuelle, et dans les mauvaises années, pendant que les bandes étrangères allaient piller les greniers de l’Espagne ou de l’Italie, les malheureux Gaulois expiraient par milliers dans les horreurs de la faim. Ajoutez que les chefs victorieux enrôlaient de force, dans leurs armées, une partie de la population indigène et que, plus souvent encore, retournant dans leur Germanie après une incursion rapide en deçà du Rhin, ils entraînaient avec leur butin des multitudes d’esclaves. En 406, « ils emmenèrent en captivité tant de Gaulois, que les cités «belges, selon l’expression d’un contemporain, furent transfé- «rées en Germanie ; on ne voyait plus dans les campagnes ni « troupeaux, ni arbres ni moissons ; les Barbares ne laissaient « après eux qu’un sol nu et des débris fumants (1). » C’est sur cette terre presque dépeuplée que s’établirent par centaines de milliers les Wisigoths et les Burgondes, puis les Franks bien plus nombreux encore, et, chose bien significative, ces conquérants avides et féroces, qui s’emparaient du sol et réduisaient les hommes en servage, furent, dans les provinces les plus malheureuses, accueillis comme des libérateurs. Vers la fin du IX® siècle, les Normands renouvelèrent ces scènes épouvantables. Non contents d’infester les bords de la mer et les rives des grands fleuves, ils étendirent sur toute la Neustrie leurs incursions dévastatrices, versant partout des flots de sang, brûlant les villes , les villages et les maisons isolées , enlevant les hommes, les femmes et les enfants, les chevaux et les bestiaux (2). Cela dura cent ans, et telle était la terreur inspirée par les brigands du Nord, qu’on crut voir en eux les précurseurs de la fin du monde. Les provinces les plus désolées devinrent presque désertes. On vit une fois deux cents Normands s'’avancer sans obstacle jusqu’à Paris; personne ne se présenta pour leur disputer le passage (3). « De Blois à Senlis, » dit un vieil auteur cité par Augustin Thierry, « pas un arpent de blé, et nul n’ose labou- « rer, ni semer les prés, ni planter la vigne (4). » « La misère
(1) H. Martin, loc. cit., p. 337.
(2) Dcpping, Histoire des expéditions maritimes des Normands. Paris, ISKî, in-12, p. !81-
(3) Sismoudi, dans Itevue encyclopédique, 1828, t. XXXI, p. 98.
(4) ,\ug. Thierry, Histoire de la conquête 'le l'Angleterre par les Normonil.'i, C' Od, Paris, 1843, iu-8®, t. I, p. 198 cl 199, en note.
M E M ü ül E S Ü ’ A N T li H Ü FU L UU J E .
« était au comble dans les campagnes ; on était réduit à manger « les chiens et d’autres animaux domesiiques, et même la chair (( humaine ne répugnait pas à tous les malheureux. La mortalité « devenait effrayante, etc. » (1). Aussi le premier soin de Rollon, après le traité qui lui livra la Normandie, fut-il de la repeupler en y attirant « des Franks, des Bretons et des hommes d’autres races » qui se mêlèrent bientôt aux Normands et aux débris de la population indigène (2). Le pays de Bayeux était déjà peuplé, depuis le VI® siècle, par une colonie de Saxons venus de Germanie (3); la langue teutonique s’y était même conservée. Enfin, dans le siècle qui suivit l’établissement des Normands, de nombreux renforts de troupes et de nombreux colons leur furent envoyés par la patrie Scandinave (4).
On voit, d’après cet exposé sommaire, que dans certaines parties de la vieille Gaule le nombre des immigrants étrangers fut égal ou supérieur à celui des indigènes celtes ou kymris ] que, dans beaucoup de provinces où ceux-ci gardèrent la prépondérance numérique, le nombre des nouveaux venus fut assez considérable pour constituer une minorité très-respectable ; et que, dans l’inévitable mélange de races qui suivit les siècles de la conquête, aucun des éléments ethnologiques qui se trouvèrent en présence ne fut assez prédominant pour absorber entièrement les autres. Ailleurs enfin, dans les provinces du centre et du nord-ouest, entre la Loire et la Dordogne d une part, entie la Mayenne, la Loire et l’Océan d autre part, 1 Auxeigne, le Limousin, le Poitou, le Berry, la Bretagne ne reçurent qu une faible infusion de sang étranger.
Telles sont, sans remonter au delà des temps historiques, les origines multiples de la population française. Des mélanges de races s’effectuèrent nécessairement dans toutes les provinces occupées par les nouveaux venus \ mais un mélange bien autrement général, qui devait s’étendre même aux provinces dédaignées par les Barbares, suivit la chute du régime féodal. A mesure que s’éteignit la puissance des grands vassaux, on vit
(l) Depping, loC, cil., p. 213.
^2) 1(1., iliid., p. 283 et 297.
(3) Aiig. Tliierry, loC. cil., t. 1, p. jo el 206. (4} //>/'/., p. 211.
SLR L’ETHNOLOGIE DE LA FRANCE
tomber les barrières qui circonscrivaient les divisions territoriales et qui, jusqu’à un certain point, isolaient, comme autant de nations distinctes , les habitants des dilïerentes provinces. L’homme cessa d’être attaché au sol, et le droit d’aller et de venir dans tout le royaume, droit dont les seigneurs avaient seuls joui pendant longtemps, devint bientôt le partage de tous. Il n’y eut plus de ces grands mouvements de population semblables à ceux qui, au temps de la conquête, transplantaient à la fois un très-grand nombre d’hommes de même race ;ce fut un mouvement lent, mais continu, un déplacement incessant d’individus ou de familles isolées, allant du village au bourg, du bourg à la ville, de la ville au chef-lieu, du chef-lieu à la capitale, passant de l’agriculture à l’industrie, ou, plus rarement, de l’industrie à l’agriculture ; et si les couches supérieures de la société, la noblesse et la bourgeoisie, se déplacèrent plus que les autres, il n’est pas douteux que la classe ouvrière fournit aussi de nombreux émigrants à l’intérieur (1). Les paysans, plus sédentaires, n’ont commencé à sortir de leurs localités que depuis la révolution de 89, mais avant celte époque, et depuis longtemps déjà, leur vie n’était plus circonscrite dans leur village, et pour eux aussi, sur les frontières des anciennes provinces, le mélange des races s’était efl’ectué de proche en proche. Somme toute, cependant, la classe des paysans est celle qui a subi, depuis que la France est constituée en nation, le moins de changements ethnologiques, et c’est presque exclusivement dans cette classe qu’on peut trouver aujourd’hui les représentants des anciennes races gallo-romaines.
Après cette rapide énumération des causes générales qui oui produit en France le mélange des races, il est superflu d’insister sur les causes partielles ou passagères qui ont agi dans le même sens, car personne, je pense, ne conteste que dans la plupart de nos provinces la population actuelle ne soit issue de deux ou plusieurs souches ethnologiques parfaitement distinctes. Mais on conteste que la fusion de ces divers éléments ait produit une race croisée, on prétend que l’infusion de sang étranger n’a pas été
(I) Telle a été l’üriginc (le ces surnoms géograiiliiciiies qui sont devenus ensuite des noms de famille, et qui sont aujourd’hui si ré'pandus : Picard, Limousin, Breton, Lorrain, Bourguignon, Flamand et Flandrin, La Marche, Le Poitevin, Manceau, La Brie, Le Perche, etc.
suflisaiile pour imprimer aux races indigènes des modifications durables ; qu’au bout de quelques générations, les croisements de retour ont dû nécessairement reproduire les anciens types aussi purs qu’auparavant; que la population de la Gaule n’a pu être ni romanisée ni germanisée, et que, dans chacun de nos départements, les hommes sont les mêmes aujourd’hui qu'avant le> siècle de César. Quand même toutes ces assertions seraient fondées, et je viens de montrer qu’elles ne le sont pas, il n’en résulterait nullement que les Français modernes fussent de race pure, car il est hautement probable qu’avant la période de l’histoire positive d’autres croisements avaient eu lieu sur notre sol. — Je pense, pour ma part, que les Basques des Pyrénées sont les derniers représentants d’une race aux cheveux noirs qui occupait jadis la majeure partie de notre territoire ; qu’une grande invasion, procédant du nord au sud et de l’est à l’ouest, conduisit d’abord les Galls dans la France centrale et jusqu’au pied des Pyrénées, que le mélange de cette population nouvelle avec la population primitive produisit dans le sud-ouest, où dominait le sang, indigène, la race des Aquitains aux cheveux noirs (1), et, dans le reste delà Gaule, la race des Celtes aux cheveux bruns, laquelle s’étendit ensuite, avant les âges historiques, en Bretagne (2) et en Irlande, en Espagne et en Italie; qu’enün, à une époque incomparablement plus récente, à partir du viF siècle avant J.-C., les Kymris, Cimmériens ou Cimbres, chassés des bords de la mer Noire par l’invasion des Scythes(3), se répandirent à leur tourdans' l’Europe occidentale, franchirent le Rhin et conquirent sur les premiers conquérants la zone nord-est de la Gaule. Ce sont ces Kymris de haute taille, aux cheveux blonds et même roux, à l’humeur vagabonde, à la folle bravoure, qui ont servi de type à la description des anciens Gaulois, parce que c’est leur population remuante qui se rua plus d’une fois sur l’Italie, la Grèce, la Thrace et l’Asie Mineure. Les Celtes, plus paisibles, voués à l’agriculture, bâtissant des villes, attachés au sol, ne furent connus que beaucoup plus tard et seulement lorsque les Romains péné-
(1) Aquitains, Auskes, Ausci (Audi), Eusques, Basques.
(2) La Bretagne dont il est ici <|uestion est celle dos ancions, que nous appelons aujourd'hui la Grande-Bretagne.
(3) Hérodote, Melpomene n, g II. Le» huiiris ont laissé leür nom à la Griniéo.
SUR F/RTHNOLOftlF DF. I,A FRANCE.
trèrent dans leur pays, ils étaient encore distincts des Kymris de la Gaule Belgique, mais, dans la zone comprise entre la Loire et la Seine, les deux races avaient déjà mêlé leur sang, et quand même Vercingétorix aurait vaincu César, quand même le sol gaulois eût échappé à toute invasion ultérieure, la Gaule recélait déjà dans son sein des éléments assez divers et assez voisins de l’égalité numérique, pour qu’une population. croisée dût nécessairement, tôt ou tard, résulter de leur mélange, le jour où l’unité politique aurait fait une seule nation de tous les peuples kymriques, celtiques et aquitains.
Les considérations précédentes permettent de prévoir que la population actuelle de la France, en vertu de la multiplicité et de la diversité de ses origines, doit présenter les caractères d’une race croisée, et c’est ce que l’œil le moins attentif reconnaît au premier coup d’œil.
Disons d’abord en quoi peuvent consister dans le genre humain les caractères d’une race croisée. Il faut bien se garder en effet d’employer ici ce mot dans le sens où le prennent les éleveurs de bestiaux.
Les métis obtenus par le croisement de deux races bien distinctes ont un type particulier qui permet de les distinguer nettement des deux races mères. Lorsqu’un éleveur veut obtenir une race croisée, il prend un certain nombre de métis de même sang, les isole soigneusement des deux races mères et ne les allie qu’entre eux. La race mixte ainsi obtenue n’est pas toujours permanente, ou, comme on dit, ne réussit pas toujours. Mais, lorsqu’elle réussit, elle présente quelquefois^ au bout de plusieurs générations, un degré de fixité et d’uniformité égal à celui des races pures, et alors tous les individus qui la composent semblent construits sur le même type.
S’il était possible de répéter cette expérience sur les races humaines, on obtiendrait certainement dans quelques cas des résultats pareils aux précédents. La race croisée pourrait s’éteindre, mais si elle persistait, il arriverait sans doute, ou du moins il pourrait arriver qu’elle possédât des caractères fixes et invariables.
Or, il est bien clair qu’une pareille observation n’a jamais pu et ne pourra jamais être faite. Quelque bas que puisse, n’importe où, descendre l’humanité, elle ne deviendra jamais un bétail à
expérience. Deux races qui se rencontrent ne se mêlent pas toujours ; mais, lorsqu’elles se mêlent, leurs métis s’allient à leur tour avec les deux souches mères, ou au moins avec une d’elles, et ce mélange, quedes préjugés de couleur peuvent entraver, s’effectue inévitablement et involontairement lorsque les deux races originelles sont peudifférentes l’une de l’autre. Les racescroisées dans le genre humain nepeiwentdonc présenter un type invariable. — Si le mélange a lieu d’une manière très-générale entre races à peu près égales par le nombre, les purs représentants des deux types primitifs deviendront assez rares au bout d’une dizaine de générations. Les métis formeront la majeure partie de la population, et présenteront, combinés en variétés innombrables, des caractères intermédiaires entre ceux des deux races mères. Il n’y aura d’ailleurs aucune régularité dans la répartition de ces divers caractères. Pour mieux faire comprendre ma pensée, je supposerai, par exemple, un croisement en proportion égale entre une première race d’hommes grands, blonds, avec les yeux bleus, et une seconde race d’hommes petits, bruns et aux yeux noirs. Les métis montreront toutes les tailles et toutes les nuances intermédiaires : il y en aura de grands, de moyens et de petits ; leurs yeux varieront du bleu au noir, leurs cheveux du noir au blond, leur peau du blanc au brun. Mais ce ne seront pas toujours les plus grands qui seront les plus blonds, ni les plus petits qui seront les plus bruns ; ils pourront avoir la peau très-blanche avec les cheveux très-noirs, les cheveux clairs avec les yeux noirs ou châtains, les cheveux foncés avec les yeux bleus. Du môme mariage on verra sortir des blonds et des bruns; un père et une mère aux cheveux noirs pourront donner le jour à des enfants aux yeux bleus et aux cheveux blonds, etc., etc. La confusion deviendrait bien plus grande encore si les deux races mères, comme cela a lieu le plus souvent, différaient par les traits du visage et par la forme de la tête, en môme temps que par la taille et par la couleur (1). C’est à cette instabilité, à cette variabilité des caractères que l’observateur reconnaît une race croisée, et on peut dire d’une
(I) On peut dire iiéannioius que le nombre des individus vraiment inlerimidiaires entre les deux races mères tend à s’accroître de génération en génération, à mesure qu’on s’éloigne de l’éjioque du mélange ; et l’on conçoit par exemple (lue, au bout d'une centaine de générations, la race croisée, si elle était tenue à l'abri de tout autre mélange, pourrait acquérir quelque fixité cl passer pour une race pure. Mais ceci est du domaine de l’bypotbèse.
SUR l’ethnologie de la FRANCE,
manière générale que, plus les deux races qui se sont mélangées approchaient de l’égalité numérique, plus leurs descendants s’éloignent de l’uniformité. Çà et là, cependant, on voit de temps en temps reparaître quelques individus qui reproduisent l’un des types primitifs avec plus ou moitis de pureté, alors même que leurs parents sont l’im et l’autre fort différents de ce type. Ce phénomène se présente même quelquefois dans les races peu mélangées. Il ne reste en Espagne que peu de traces de la race des Wisigolhs qui a gouverné ce pays pendant deux siècles. Je connais cependant un diplomate hispano-américain dont le père et la mère sont nés en Biscaye, et chez lequel, à l’exception de la taille, qui est moyenne, tous les caractères des races germaniques sont réunis au plus haut degré. Il a les cheveux blonds, la peau blanche, le teint rosé, les yeux d’un bleu gris, le front haut, la tête longue; il descend d’une des plus anciennes familles de la Biscaye, il croit pouvoir affirmer que depuis au moins cinq générations ses ascendants n’ont contracté aucune alliance hors de leur pays, et, néanmoins, il sait qu’il y a eu parmi ses ancêtres, plusieurs individus blonds comme lui.
Cela posé, la population de la France présente-t-elle les caractères d’une race croisée? 11 est bien évident que oui. Toutefois sur un très-petit nombre de points les races gauloises se sont conservées sans mélange bien notable, de telle sorte que tous les individus de la même localité sont très-semblables entre eux. Tels sont les Basques des Pyrénées qu’on considère avec juste raison comme l’une des plus pures, et peut-être la plus pure des races caucasiques (1). On ne trouve nulle part une population plus homogène.
Après cette première et remarquable exception nous citerons celle des Bretons-Celtes et des Bretons-Kymris dans une partie du département du Finistère. On sait que l’ancienne Armorique ne reçut le nom de Bretagne que vers le milieu du v® siècle de
(1) Les Basques sont de petite taille, trapus, vigoureux, agiles. Us ont la tête arrondie, un beau teint plutôt blanc que brun, les cheveux et les yeux très-foncés ou tout à fait noirs. Ils sont la réfutation vivante de tout ce qu’on a dit sur riiifluencc du séjour dans la région des montagnes, car ils sont plus petits que les habitants des plaines voisines, et l'air des Pyrénées n’a eu garde de rendre leurs cheveux blonds. Les Catalans, leurs voisins, sont grands, secs, bruns, cl contrastent avec eux sous le rapport physique aussi bien que sous le rapport intellectuel et moral.
2‘Jt.i MÉMOIRES D’ANTHROPOLOGIE.
notre ère. Les habitants de cette province étaient alors, comme aujourd’hui, principalement celtiques, mais la langue kymrique, qui s’y était répandue et qui s’y est seule maintenue, attestait que les Kymris, probablement ceux de la première invasion, y avaient, à une époque quelconque, joui de la prépondérance politique (1). D’ailleurs, les Armoricains du littoral, navigateurs et .commerçants, entretenaient de fréquentes relations avec les Kymris de la Grande-Bretagne, lesquels, fixés au sud de la Tamise, n’étaient séparés d’eux que parla mer Britannique (Manche). Au v“ siècle, lorsque les Anglo-Saxons firent irruption dans file de Bretagne, les Bretons du Sud, refoulés de l’est à l’ouest, reculèrent jusqu’à cette pointe de terre qui sépare la Manche de la mer d’Irlande, et de là, traversant la mer, ils vinrent se réfugier sur la côte de l’Armorique qui porte depuis lors le nom de Bretagne. Cette immigration des Kymris insulaires parmi les Celtes du continent continua, au dire de Procope, pendant plus de cent ans, et de nombreux croisements durent en être la conséquence. Il semble même que les Bretons fugitifs auraient dû h la longue se fondre entièrement dans la population celtique, incomparablement plus nombreuse. Il y eut pourtant ceci de très-remarquable que, dans une localité assez restreinte, sur la côte de Léon, comprise entre Brest et Morlaix, entre la Manche et les montagnes d’Arrée, les nouveaux venus formèrent comme une nation distincte, où la race kymrique s’est conservée jusqu’à nos jours presque à l’état de pureté.
La Bretagne, ou plutôt l’Armorique, avait toujours repoussé la nationalité romaine ; elle avait conservé sa langue, ses mœurs, sa religion. Le christianisme ne s’y propagea que fort tard. Seule de toutes les provinces gauloises elle fut presque épargnée par les Barbares. Les Franks la soumirent plus ou moins, mais ils ne s’y établirent pas; leur influence se borna à lui donner des institutions féodales qui y prirent racine et s’y perpétuèrent plus longtemps que partout ailleurs. On sait quelle résistance les Bretons opposèrent à la révolution de 1789. Ils furent les derniers à comprendre les avantages de l’unité politique, et à accepter la nationalité française. Aujourd’hui encore, surtout dans la Bretagne
(1', Voyez plii'5 liant la note 2 rio la paeo 2S3.
Sun I.’FTHNOLOGIE DE L\ FRANCE. ?97
occidentale, le paysan conserve au plus haut degré ce petit patriotisme local qui se concentre autour d’un clocher. Quiconque n’est pas de son village, est comme un étranger pour lui, et il ne se marie presque jamais hors de sa paroisse. Cet ordre de choses, dernier vestige de l’organisation féodale, tend d’ailleurs a s’effacer de jour en jour, et ne survivra certainement pas au siècle des chemins de fer. Il n’a fallu rien moins que des causes aussi puissantes pour maintenir jusqu’à nos jours la distinction des races dans ce petit coin de la France. Je ne parle ici que de la Bretagne occidentale, et plus spécialement du département du Finistère, car, dans les autres départements de la même province, les Celtes et lesKymris avaient déjà, comme on l’a vu, mêlé leur sang avant l’époque féodale, et leur population, où l’élément celtique prédomine d’une manière notable, présente aujourd’hui, dans une certaine mesure, le défaut d’homogénéité qui caractérise les races croisées. Mais, dans le département du Finistère, on trouve, au nord et au sud de la petite chaîne des montagnes d’Arrée, située sous le parallèle de Brest, deux groupes d’hommes ou plutôt deux peuples qui forment le contraste le plus frappant. Au nord de la chaîne, dans le pays de Léon (1), les habitants sont très-grands, blonds avec les yeux clairs, la tête longue, le nez long, le menton pointu, la peau très-blanche. Au sud de la chaîne, dans le pays de Cornouaille, les hommes sont petits, trapus, avec la peau brune, la barbe, les cheveux et les yeux de couleur foncée, la tête ronde, le menton rond (2). Ces deux races diffèrent aussi beaucoup par leurs caractères moraux; il existe même entre elles une certaine rivalité qui n’est pas de date récente, car le vieux roman de Tristan le Léonais^ écrit vers le xii® siècle d’après des textes encore plus anciens, repose en partie sur cette donnée. Dès les
(1) Le pays de Léon, ancien Léonois, patrie imaginaire du prince Tristan, si célèbre dans les romans de chevalerie, occupe le bord septentrional du Finistère, sur toute la côte qui s’étend entre Brest et Moilaix. Le pays de Cornouaille [Cornu Gallirp), ainsi nommé à cause d’une presqu’île étroite et longue qui limite au sud la rade de Brest et qui a la forme d’une corne, est compris entre Brest et Quimper, On ne confondra pas cette Cornouaille française avec la Cornouaille anglaise, dont le nom a d’ailleurs la même étymologie (Cornwall, Cornu Galliæ).
(2) Je dois ces renseignements sur les deux races du Léonois et de la Cornouaille à mon ami M. Gilbert Villeneuve, auteur des Éléments de îa science sociale. Ftranger aux études ethnologiques, il a observé, sans idée préconçue, ces populations au milieu desquelles il a été élevé, et les descriptions qu’il m’on a <lonnées, sans avoir jamais rien lu sur les caractères des races gauloises, s’accordent si bien avec ce que nous savons des Celtes et des Kymris que son témoignage acquiert par là une valeur toute particulière.
premières pages on y voit des guerres continuelles entre les rois de Léonois et les rois de Cornouaille. L’auteur, du reste, appartient manifestement au parti de Léonois; suivant lui, tous les chevaliers de Cornouaille sont lâches et félons, sans force et sans vertu, et par conséquent toujours trompés par leurs femmes. Une plaisanterie, qui se répète jusqu’à la monotonie, consiste à faire déguiser un brave champion sous les armes des Cornouaillais et à le mettre aux prises avec de vrais chevaliers qui d’abord le méprisent, le raillent sur sa patrie présumée, et qui bientôt, désarçonnés par lui, se croient déshonorés pour avoir été vaincus par un de ces couards de Cornouaille. Ajoutons que les Léonois ont eu le mérite d’embrasser le christianisme avant leurs voisins, et de les chrétienner par la force, ce qui n’empêche pas le premier roi chrétien de Cornouaille de prendre pour femme une certaine Coyne (prononcez gouine) qui le trompe, le bafoue, l’habille en femme et finalement s’en débarrasse en le jetant pai' la fenêtre. Ces interminables diatribes des chroniqueurs du Léonois contre les gens de Cornouaille décèlent l’ancienne antipathie des races de ces deux pays.
W. Edwards, voyageant dans la Bourgogne et les provinces environnantes, a eu besoin de toute sa sagacité pour retrouver, dans les diverses localités, les représentants des deux grandes races gauloises qui s’y sont rencontrées et mélangées; sa tâche eût été bien plus facile s’il eût dirigé ses pas vers la Bretagne occidentale, car il est parfaitement clair que les Bretons du Léonois sont des Kymris, tandis que ceux de Cornouaille sont des Galls ou Celtes proprement dits. Les hommes de ces deux pays si voisins l’un de l’autre, sur un petit territoire où n’ont pénétré ni les Romains ni les Germains, ont conservé, grâce à l’incroyable persistance des mœurs du moyen âge, les caractères des races pures.
Il existe probablement en France d’autres localités où les paysans, comme les Bas-Bretons et les Basques, ont pu échapper à l’influence des croisements. Mais on peut dire hardiment que le nombre de ces localités est fort restreint, et que presque partout la population de la France offre à un degré plus ou moins prononcé la bigarrure qui est l’apanage des races croisées. Que chacun regarde autour de soi, ou seulement dans sa propre fa-
SUR L’ETHNOLOGIE DE LA FRANCE
mille. Il y verra presque toujours des yeux et des cheveux de plusieurs couleurs, des peaux blanches et des peaux brunes, des tailles hautes, moyennes et petites. J’indique ces caractères parce que ce sont les plus faciles à constater ; quant aux traits du visage et aux formes de la tête, ils présentent aussi peu de fixité, et sur cent individus qu’on rencontre, c’est à peine s il s en trouve un qui puisse être cité comme un parfait représentant de la race celtique, ou de la race kymrique, ou de la race germanique. Celui-ci a les traits des Celtes, mais il n’en a pas la couleur j celuilà a la tête des Kymris, mais il n’en a pas la stature. Somme toute, comme les documents historiques permettaient déjà de le prévoir, l’élément celtique prédomine considérablement dans les trois cinquièmes de la France, c’est-à-dire dans les départements du sud, du centre et de l’ouest; l’élément kymrique l’emporte au contraire dans le nord et le nord-est. Enfin, sur les limites qui séparent ces deux régions, une rangée de départements étendus obliquement du nord au sud et de l’ouest à l’est, entre les deux départements de la Manche et de l’Isère, présente une population où les deux races, mêlées en proportion à peu près égale, ont subi en outre l’influence germanique au nord-ouest par les Normands, au sud-est par les Burgondes.
Pour plus de clarté, j’ai tracé sur une carte de France les deux lignes suivantes (voyez la carte à la fin du Mémoire) ; la première passe successivement au sud ou au sud-ouest des départements de la Manche, de l’Orne, d’Eure-et-Loir, du Loiret, de la Nièvre, de Saône-et-Loire, du Rhône et de l’Isère, divisant ainsi la France en deux grandes régions, l’une sud-ouest, l’autre nord-est. La seconde ligne passe au sud ou à l’ouest de la Somme, de l’Oise, de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Aube, Côte-d’Or et Jura. Toutes deux obliques du nord au sud et de l’ouest à l’est, partant l’une et l’autre de la mer de la Manche pour aller aboutir à la chaîne des montagnes alpiques (Alpes et Jura), elles divisent la France en trois zones inégales : La zone sud-ouest comprend cinquante départements (l), forme les trois cinquièmes de la surface totale du sol mesurée en kilomètres carrés, et renferme
(1) Non compris la Corse qui n’est française que depuis moins d'un siècle, et dont la population est toute spéciale. (U n’est pas inutile de rappeler que ce Mémoire a été écrit avant l’anncvion des trois nouveau! départements alpestres.)
MÉMOIRES d’anthropologie.
près de dix-neuf millions d’habitants. La zone nord-est se compose de vingt et un départements (1) qui comptent un peu plus de neuf millions d’habitants, et dont la surface équivaut à près du quart de la France. Enfin, la zone intermédiaire avec ses treize départements et ses six millions d’habitants, embrasse un peu plus du sixième de notre territoire. On peut donner à la première zone le nom de France celtique, à la seconde le nom de France kymrique et à la troisième le nom de zone kymro-celtique.
Dans ces trois parties de la France, abstraction faite des petites exceptions que j’ai indiquées plus haut, la population est partout mélangée quoiqu’à des degrés très-inégaux ; mais suivant que tel ou tel élément ethnologique l’emporte sur les autres, la majorité des habitants participe principalement de l’une ou de l’autre race. C’est ainsi que, dans la France celtique, les hommes sont plus petits, plus velus et plus bruns. Les Français les plus grands sont ceux de la zone kymrique, où la couleur blonde prédomine manifestement. Dans la zone kymro-celtique, la taille est moyenne et la couleur moyenne aussi, excepté en Normandie, où le blond est la couleur la plus répandue ; chose facile à concevoir, puisque, des quatre peuples qui ont contribué en proportion presque égale à former la population de cette province, — les Celtes, les Kymris, les Franks et les Normands, — les trois derniers étaient blonds, les Celtes seuls étaient bruns. Certes, il y a partout des Français blonds et des Français bruns, il y a des yeux et des cheveux noirs dans le nord-est, des yeux et des cheveux clairs dans l’ouest et dans le sud; mais, je le répète, malgré ces variations très-nombreuses, si l’on ne considère que l’ensemble des populations, on trouve que les habitants de la France celtique sont en moyenne beaucoup plus bruns que les autres. Ce fait est bien connu, et on a pu croire que c’était le résultat des influences climatériques. W. Edwards lui-même n’était pas éloigné de l’admettre, parce que, dans la France orientale qu’il parcourait, les trois zones kymrique, kymro-celtique et celtique se succèdent du nord au sud sur le même méridien. L’observateur, voyant la peau et le système pileux se foncer de
(I) Non compris le département de la Seine, qui est trop exceptionnel, par la nature cosmopolite de sa population, pour être mis en parallèle avec les autres.
SUK l’ethnologie de la FRANCE.
plus en plus à mesure qu’il avançait vers le Midi, pouvait être tenté d’attribuer à la différence du climat un fait qui dépend de la différence des races; mais s’il eût exploré de la même manière la France occidentale, où la race celtique s’étend depuis les P.^rénées-Orientales jusqu’au Finistère, et où les Bretons de Cornouaille ne sont pas moins bruns que les Saintongeois et les Gascons, si de là, traversant la mer, il eût gagné la côte occidentale de l’Irlande, où la race celtique, établie depuis un temps immémorial, a conservé son teint brun et ses cheveux très-foncés, il eût sans doute accordé une tout autre importance au phénomène de la coloration ; il en eût fait un caractère ethnologique, et il eût ainsi complété le parallèle d’ailleurs si vrai qu il a établi entre la race des Kymris et celle des Galls ou Celtes.
Il n’existe aucun document positif sur la proportion relativedes bruns et des blonds dans notre population mélangée, et sur leur répartition dans nos divers départements. Chacun en juge seulement d’après ses impressions ou d’après des observations nécessairement très-restreintes. Mais il n’en est plus de même de la stature, et l’opinion générale qui accorde sous ce rapport une notable supériorité aux Français du nord et du nord-est trou\e, dans l’examen des cadres de recrutement, une éclatante confirmation. Tous les hommes âgés de vingt ans sont mesurés chaque année devant les conseils de révision, et s’il arrive souvent qu’on procède d’une manière peu rigoureuse à la mensuration des hommes évidemment bons pour le service, il est certain du moins qu’on toise avec un soin scrupuleux tous les conscrits qui demandent à être réformés pour défaut de taille. Il est certain, en outre, que la mensuration précède tout autre examen (1), et que tous les hommes rejetés pour cette cause, alors même qu ils seraient phthisiques, myopes, hernieux ou édentés, sont sans exception portés sur les registres officiels comme exemptés pour insuffisance de taille (2). Il est clair enfin que le nombre des con-
(Ij l’our queliiucs rectifications relatives au miicanisme du recrutement on consultera plus loin l'appendice placé à la fin du mémoire sur l'anthropologie de la France en général et de la Basse- Bretagne en particulier (note ajoutée au moment de la réimpression).
(î' Les seuls individus qui ne soient pas mesurés sont ceux qui ont à faire valoir ce qu’on appelle des cas de réforme légale, tels que les fils aînés de veuves, ceux dont le frère aîné est encore sous les drapeaux, etc. Mais la proportion des cas de réforme légale est sensiblement la même pour toute la France, et, malgré cette lacune, les cadres de recrutement n en expriment
M É :V1 01 HES D’ A NTH H OFOLOGl E .
scrits trop petits pour le service est en raison inverse de la taille moyenne des hommes de chaque localité (1). Or, on va voir que la France celtique, toute proportion gardée, fournit deux fois plus d’exemptions pour défaut de taille que la France kymrique, la zone intermédiaire ou kymro-celtique tenant le milieu, sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres, entre les deux zones voisines.
M. Boudin, dans son excellent Traité de géographie et de stch tistique médicale^ qui renferme tant de recherches précieuses, a publié le relevé des exemptions pour défaut de taille qui se sont présentées dans chaque département pendant une période de dixneul ans de 1831 à 1849 (2). Pour rendre la comparaison plus facile, il a exprimé en millièmes le rapport du nombre des individus exemptés au nombre total des conscrits examinés. On sait
pas moins avec exaclitude, pour chaque dcparlemeiit, le chilFre relatif des conscrits qui ont la taille et de ceux qui ne l’ont pas.
(t) S’il était possible de connaître exactement la taille inoycnne des conscrits de chaque département, il serait bien plus rigoureux de faire reposer sur cette donnée les études relatives a la taille des Français. Malheureusement il n’existe aucun document de ce genre, aucun du moins qui puisse nous servir ici. Le ministère de la guerre, dans scs Comptes rendus sur le recrutement, publie chaque année le relevé, par départements, de la taille moyenne des jeunes soldats qui sont introduits dans les cadres de l’armée après avoir été reconnus bons pour le service. Les soldats de chaque département sont répartis eu quinze catégories de taille, échelonnées de il en Î7 millimètres, depuis la,taille légale de lra,56 jus(iu’à la taille la plus haute. La seizième colonne du tableau indique la taille moyenne qui se déduit de la comparaison des quinze catégories; mais, soit faute d’impression, soit faute de calcul, -des erreurs assez nombreuses existent chaque aimée dans cette dernière colonne. Il ne serait pas impossible de les rectifier : je l’ai fait pour les années 1850 à 1854 , et j’ai reconnu ainsi qu’il existe une corrélation bien réelle entre la taille moyenne des soldats fournis par chaque département, et le chiffre correspondant des exemptions accordées pour défaut de taille. Toutefois, je n’ai pas cru devoir faire reposer mes recherches sur cette donnée de la taille moyenne, pour deux raisons. La première, c'est que la meiisuration des hommes n'est faite d’une manière rigoureuse que pour ceux qui approchent de très-près de la limite légale de 1"',56. Ceux-là sont mesurés à I millimètre près; les autres, pour lesquels la «luestion de taille est moins importante, sont toisés rapidement et approximativement, car il ne s’agit que de les répartir dans les diverses armes. La seconde raison, beaucoup plus catégorique, c’est que la taille moyenne des hommes bons pour le service n’indique nullement la taille moyenne des hommes de la classe correspondante, attendu que les conscrits les plus petits sont écartés par la toise. Cette moyenne est donc supérieure à la moyenne réelle, et l’est à des degrés très-inégaux pour les divers départements, puisijue le nombre des conscrits éliminés comme n’ayant pas la taille est sept ou huit fois plus considérable dans la Corrèze (pie dans le Doubs Somme toute, il n’y a de rigoureux et de concluant que le relevé des exemptions accordées pour défaut de taille. C’est ce qui m’a décidé à faire reposer mes recherches sur cette donnée, et j’ai mis en œuvre de préférence le tableau de M. Boudin, parce qu’il embrasse une longue période de dix-neuf ans (1831-1849).
(2) Je n’ai voulu introduire aucun changement dans le texte de ce mémoire. Mais je dois avertir le lecteur que la période à laquelle se rapportent les relevés de Boudin, n'est pas de 19 ans, mais seulement de 13 ans ; elle ne commence en réalité qu’à 1 837 . On trouvera plus loin l’explication et la rectification de cette erreur dans le Ic' paragraphe démon mémoire sur r Anthropologie de la France en général et de la Basse- Bretagne en particulier , (Note ajoutée au moment de la réimpression.)
SUll L^ETIliNOLOGlE DE LA FRANCE. ;DJ:{
que la taille militaire est de C’est un minimum uniforme
pour toute la France. Dans le département du Doubs on ne trouve en moyenne, au-dessous du minimum exigé, que 23 conscrits sur 1,000. Dans le département de la Corrèze, la moyenne s’élève à 189. Tous les autres départements sont compris entre ces limites extrêmes, et la moyenne générale de la France est de 76,9 pour 1,000.
Cela posé, j’ai dressé en colonne et numéroté les quatre-vingtsix départements en commençant par le Doubs et finissant par la Corrèze, suivant l’ordre qu’indiquait la proportion croissante des conscrits exemptés pour défaut de taille; puis j’ai divisé cette colonne en quatre parties aussi égales que possible, la première comprenant les vingt et un premiers départements, la quatrième comprenant les vingt et un derniers, la seconde et la troisième se partageant les quarante-quatre autres départements. Le nombre des exemptions dans les départements de l'“ classe varie entre 23 pour 1,000 (Doubs, n° 1), et 48. o pour 1,000 Seine-et-Üise, n° 21); dans les départements de 2® classe, entre 48.8 pour 1,000 (Ain, n“ 22) et 63.8 pour 1,000 (Seine-Inférieure, n° 43); dans les départements de 3® classe, entre 64 (Lot-et-Garonne, n® 44) et 97 (Indre, n® 63); dans les départements de 4® classe entre 98.0 (Hautes-Alpes, n® 66) et 189 (Corrèze, n® 86).
Enfin, sur la carte où j’avais déjà indiqué par des lignes la séparation des trois zones celtique, kymrique et kymro-celtique, j’ai ombré en noir les vingt et un départements de la 4® classe ; en gris foncé les vingt-deux départements de la 3® classe ; en gris clair les vingt-deux départements de la 2® classe ; et j’ai laissé en blanc les vingt et un départements de la T® classe.
Ce procédé, fréquemment employé parles statisticiens, donne ici un résultat qui saisit immédiatement la vue. Tous les départements blancs^ moins trois, sont groupés dans la zone kymrique où trois départements seulement, sur vingt et un, appartiennent aux classes suivantes. D’un autre côté, tous les départements nou's^ moins un, et tous les gris foncée moins deux, sont compris dans la zone celtique. Enfin, il y a dans la zone kymroceltique, sur treize départements, un département blanc, deux gris foncé, et tous les autres sont gris clair. Afin d’exprimer ces différences en chiffres, j’ai pris pour chaque zone la moyenne
30 i MÉMOIRES O’ANTHRUFÜLOÜIE.
de tous les départements qui la composent. J’ai ainsi trouvé que le nombre moyen des individus réformés pour défaut de taille est de 42.8 sur l,OüO dans la zone kymrique ; de o6.8 dans la zone kymro-celtique ; et de 89.3 dans la zone celtique. Ces cliilfres parlent d’eux-mêmes ; ils démontrent manifestement que deux populations de taille inégale occupent la partie celtique et la partie kymrique de la France, et s’accordent parfaitement avec ce que nous connaissions déjà [sur la répartition des deux grandes races gauloises. (Voyez la carte à la fin du Mémoire.)
La môme carte nous fournit d’autres renseignements tout aussi précieux sur les résultats du mélange de ces deux races avec les races étrangères qui se sont fixées sur certaines parties de notre sol. En examinant successivement les régions où riiistoire nous enseigne que les mélanges ont dû principalement s’elîectuer, nous pouvons reconnaître que le croisement avec les races étrangères a augmenté la taille des Celtes et diminué celle des Kymris. En d’autres termes, les Celtes sont d’autant plus petits qu’ils sont plus purs; les Kymris d’autant plus grands qu’ils sont moins croisés. C’est ce que notre carte va nous montrer.
La Lorraine et l’Alsace, comprenant les six départements extrêmes du nord-est (Meuse, Moselle, Vosges, Meurthc, Haut- Rhin et Bas-Rhin), faisaient partie de la Gaule-Belgique de César. Conquises de bonne heure par les Franks, elles ne furent réellement pas incorporées à la Gaule franque, car, dans le partage qui suivit la mort de Clovis, elles furent réunies au royaume d’Austrasie qui, vers le nord et vers l’est, pénétrait au loin dans la Germanie, et qui était par conséquent presque entièrement germanique. Pendant que les Franks delà ÎNeuslrie devenaient Gaulois, ceux de l’Austrasic restèrent Germains. Les premiers, clair-semés au milieu de la population kymrique, ne purent lui communiquer qu’une faible empreinte de leur race, tandis que les Franks orientaux ou austrasiens « formant une masse beau- « coup plus compacte, incessamment grossie par des émigrés « de la Germanie (1), » se trouvèrent en nombre sulfisant pour
(1) Augustin Thierry, Lettres sut l'histoire de France, "i' édit, raris), 184?, iu-8", Lettre \, J*. 173.
SUH L’ETHNOLOGIE DE LA FHANCE.
faire subir à la race des Kymris des modifications plus profondes. Ces deux grandes fractions de l'empire des Franks, où les mœurs étaient aussi distinctes que les langues, se séparèrent dès lors de plus en plus. Réunies une première fois pendant cinq ans sous le Neustrien Clotaire P' (555-561), une seconde fois, et encore au profit de la Neustrie, par Clotaire II et Dagobert (612-638), une troisième fois enfin sous les Austrasiens Pépin et Charlemagne, elles ne purent jamais se résoudre à former une seule nation, à vivre sous les mêmes lois. Ces fusions apparentes ne furent que temporaires et aboutirent enfin, après la mort de Louis le Débonnaire, à une séparation définitive. Les noms de Neustrie et d’Austrasie, presque effacés depuis Pepinde Bref, ne reparurent pas, mais ils furent remplacés par les noms équivalents de France et d’Allemagne. Le royaume de Lorraine ou mieux de Lotharingie, fondé en 855 en faveur de Lothaire II, fils de l’empereur Lothaire P% fut un royaume tout germanique (1). D’ailleurs, il ne dura pas longtemps, et bientôt (900), gouverné par des ducs pour le compte des empereurs d’Allemagne, il n’eut plus rien de commun avec France. Cela dura jusqu’à Louis XIV, qui conquit l’Alsace (1648), et on sait que la Lorraine ne devint française que sous Louis XV (1766). 11 est clair, par conséquent, que les six départements du nord-est, compris entre le Rhin et la Meuse, ont dû être germanisés bien plus profondément que les autres départements de la zone kymrique. Voyons maintenant si cette donnée historique s’accorde avec les résultats consignés sur notre carte.
On a vu plus haut que tous les départements de la zone kymrique sont blancs, à l’exception de trois. Ces trois départements font partie du petit groupe que nous considérons. La Meuse, ombrée en noir, porte le n“ 69 et donne sur 1,000 conscrits 100 exemptions pour défaut de taille (2). La Meurthe et le
(1) Le royaume de Lorraine comprenait, outre l’Alsace et la Lorraine proprement dite, la plus granile partie de la Belgique. Lorsque ce pays fut gouverné par des ducs, il fut divisé eu deux duchés : la /faute- Lorraine comprenant la partie qui est aujourd’hui française, et la Basse-Lorraine (Luxembourg et Belgii|ue).
(2) Je crains qu’il ne sosoit glissé quelques fautes d’impression sur les tableaux officiels d’où M. Boudin a extrait les chilfres relatifs au département de la Meuse. Je n’ai pu me procurer ces tableaux, mais je puis dire que dans la période de 18b0 à 18S4, le nombre des exemptions pour défaut de taille ii’a jamais dépassé 49 pour 1,000 dans le département de la Meuse. (.Vote ajoutée ait moment de la réimpression.) Depuis que la note ci-dessus a été publiée, j’ai acquis la
306 MÉMOlUES Û’ÂNTHHOFOLÛGIE.
Haut-Rhin, ombrés en gris clair, sous les n®* 31 et 32, fournissent 34.3 et 33.3 exemptions. Les trois autres départements du groupe, Bas-Rhiti, Moselle et Vosges, sont blancs et portent les n“‘ U, 13 et 16 ; le chiffre de leurs exemptions monte a 39.1, 43.3 et 44.3. Pour les six départements réunis, la moyenne s'élève à 36.1 exemptions pour défaut de taille sur 1,000 conscrits. Si maintenant nous considérons les quinze autres départements de la zone kymrique, ceux qui furent toujours Gaulois ou Français, nous voyons que tous sont blancs sur notre carte, qu’ils sont inscrits sous les n°* 1 , 2, 3, 4, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 17, et 21, et que le chiffre moyen des exemptions pour défaut de taille n y dépasse pas 37.4 pour 1,000. Un pareil contraste entre la partie austrasienne et la partie neustrienne de la zone kymrique, montre que les Kymris ont sensiblement perdu de leur taille par suite de leur mélange avec les Germains. N’oublions pas ce chiffre de 37.4 qui exprime la moyenne des exemptions dans les quinze départements où la population kymrique est restée dominante , pour établir tout à l’heure une comparaison entre ces quinze départements et ceux où le sang des Celtes a été le moins altéré par les croisements.
Entrons maintenant dans la zone intermédiaire ou kymroceltique, dont le chiffre moyen, comme on Fa déjà vu, est de 36.8 exemptions sur 1,600 conscrits. Ce chiffre reste à peu près le même sur toute la ligne et, soit que nous le comparions au chiffre de 42.8 qui exprime la moyenne de toute la zone précédente, soit que nous le rapprochions du chiffre de 37.4 que nous venons de trouver pour le groupe des quinze départements kymriques les moins mélangés, nous sommes conduits a leconnaître que le mélange des Celtes et des Kymris n’a pas été favorable à ces derniers. Mais cette zone intermédiaire peut ellemême se diviser en deux réglons, Fune comprenant les cinq départements de la Normandie, groupés au nord-ouest, la seconde comprenant les huit autres départements de la zone depuis FEure-ct-Loir jusqu’à l’Isère. Dans cette seconde région
cjrliluilc qu’etViictivonicut les relovcs de Uoudiii relatifs au déparleiiioiit de la Meuse étaient tout à fait inexacts. Le département de la Meuse est au noiuLre des dé|.ai tomeuts (|ui donnent le moins d’eiemptions pour defaut de taille. Voyez plus loin pour plus de détails le l'r paragraphe démon mémoire sur l’anlhropologw de la France en général, et de la Dusse Urelagne en parlieulicr.
SUR l’ethnologie de L.\ FRANCE.
l’élément celtique et l’élément kymrique se sont mêlés en proportions à peu près égales ; l’influence germanique des Franks et des Burgondes y a été relativement assez légère, et on conçoit aisément que le mélange des races ait dû y produire une taille intermédiaire entre celle des Celtes et celle des Kymris. Le chiffre des exemptions y est de 56.8 pour 1,000, mais dans le groupe de la Normandie, où les éléments ethnologiques ont été notablement différents, où les Kymris ont été au moins aussi nombreux que les Celtes, où les Franks se sont établis en grand nombre, et où enfin les Normands, race de la famille germanique, ont jeté de profondes racines, le chiffre des exemptions est encore de 56.9 ; de telle sorte que la taille des Kymris, abaissée par leur croisement avec les Celtes, n’a pas été rehaussée par le mélange des Kymro-Celtes avec les Franks et les Normands. On n’a pas oublié que les Kymris germanisés des six départements austrasiens donnent également 56.1 exemptions sur mille. Par conséquent, partout où les Kymris ont été fortement croisés^ soit avec les Germains^ soit avec les Celtes, leur taille a diminué, et, chose très-remarquable, la diminution a été presque identiquement la même là où ils se sont mêlés principalement aux Germains de haute taille (Austrasie), là où ils se sont mêlés surtout aux Celtes de petite taille (Orléanais, Nivernais, Bourgogne), et là, enfin, où ils se sont mêlés à la fois et à peu près également aux Celtes et aux Germains (Normandie). Les Kymris étaient-ils donc plus grands que les Germains ? J’ai peine à le croiie, et jùnclinerais plutôt vers une autre interprétation. Chez les animaux, le croisememt de certaines races donne des métis plus grands et plus forts que les individus des deux tiges mères, tandis que d’autres races, plus belles même que les précédentes, peuvent, en se croisant, donner des métis d’une taille inférieure à celle de leurs parents. Il n’est point impossible que le croisement d’une race d’hommes avec telle ou telle autre race donne de pareils résultats. On comprendrait ainsi qu’une population mixte, issue du mélange des Kymris et des Germains, fût inférieure aux uns et aux autres sous le rapport de la taille, ce qui du reste ne l’empêcherait nullement de leur êire égale ou supérieure sous d’autres rapports. Quoi qu’il en soit, l’étude du groupe
MÉMOIRES d’anthropologie.
austrasien, celle du groupe normand et du reste de la zone kymrique nous a montré que les croisements ont eu pour résultat de diminuer la taille des Kymris. Nous allons voir maintenant que les mélanges de races ont produit sur les Celtes un effet inverse.
On n’a pas oublié que dans la zone kymro-celtique le chiffre moyen des exemptions pour insuffisance de laille est de 56. 8 sur mille conscrits. Pour la zone celtique, considérée dans son ensemble, le chiffre s’élève à 89. ,3. Mais cette différence, déjà si grande, va nous paraître plus grande si nous étudions spécialement les provinces celtiques les plus pures, ou pour mieux dire, celles où la race des Celtes a été le moins modifiée par les croisements.
Cette grande région du sud et de l’ouest, qui comprend cinquante départements et que nous avons désignée sous le nom de France celtique, n’a pas à beaucoup près subi l’influence germanique au même degré que les provinces de l’est et du nord. Les guerriers franks ne s’y établirent pas en colonies régulières comme ils le firent entre la Loire et la Seine, et surtout entre la Seine et le Rhin. Ils ne purent même jamais la soumettre d’une manière durable, et lorsque, sous les rois de la troisième race, les provinces de la zone celtique vinrent une à une se fondre dans la monarchie française, les changements qui en résultèrent furent presque exclusivement politiques et n’eurent rien de commun avec la subversion sociale, avec les grands déplacements d’hommes qui suivirent l’invasion des Barbares. Les propriétaires du sol ne furent pas dépossédés, la population ne fut pas violemment modifiée, elle ne le fut que graduellement par suite des migrations volontaires et des mélanges sporadiques qui s’effectuent toujours plus ou moins dans le sein d’une même nation. Une fois seulement, au commencement du xiii® siècle; dans l’abominable croisade dirigée contre les Albigeois par les bandes de Simon de Montfort, on vit une grande niasse d’hommes du Nord se ruer sur le midi de la France, y exterminer une grande partie de la population et s’y établir après la conquête en dépouillant les vaincus à la mode des Barbares du v' siècle. L’armée Sainte (elle portait ce nom dérisoire) se composait de tous les aventuriers, de tous les gens sans aveu qu’avaient pu réunir l’attrait du pillage ou le pieux
SUR l'ethnologie de la FRANCE. 309
désir d’expier les crimes passés en se baignant dans le sang des hérétiques; il y avait dans ce flot de brigands un peu de l’écume de tous les pays chrétiens, mais le gros de l’armée avait été formé par les populations, principalement kymriques, de la Flandre et de la France septentrionale. Cette croisade fut comme le dernier chapitre de l’invasion des Barbares, et, chose digne de remarque, les races germaniques, qui pendant sept siècles, depuis le Wisigoth Marie l’Aiicien, jusqu’au Normand Guillaume le Bâtard, avaient formé les contingents de toutes les invasions, ne prirent presque aucune part à celle-là. Le mélange de races qui suivit la croisade albigeoise s’effectua donc presque exclusivement entre les Kymris vainqueurs et les Celtes vaincus, s’il est permis de donner le nom de Celtes aux hommes déjà très-mélangés qui habitaient alors la région la plus méridionale de la France. Au surplus, il ne faut pas exagérer l’importance ethnologique de la conquête de Simon de Montfort ; mais, quelque légère qu’ait pu être cette influence, il faut en tenir compte sans doute dans l’étude des causes qui ont contribué à modifier dans certaines régions les caractères de la race celtique.
En remontant plus haut dans l’histoire, nous voyons au x® et au XII® siècle deux peuples germaniques, les Normands purs et les Anglo-Normands, prendre possession d’une partie du territoire des Celtes. Au x® siècle, pendant que Rollon s’installait dans la Normandie, d’autres pirates normands s’établissaient à l’embouchure de la Loire. Ils y formèrent bientôt un peuple assez puissant pour se mesurer sans désavantage, soit avec le duc de Bourgogne, soit avec le roi de France, soit avec Rollon luimême (l). Sous la conduite de leur célèbre chef Regnaud, ils jouèrent un grand rôle dans les événements qui préparèrent la chute de la dynastie carlovingienne ; mais on connaît fort peu leur histoire. On ne sait si leur établissement fut purement militaire, ou si ce fut une véritable colonisation ; il est permis de croire toutefois que leur influence ethnologique fut assez légère, car il n’est resté sur les bords de la Loire que bien peu de traces de leur domination.
Il semblerait au contraire que les Anglo-Normands auraient
(1) Voy. Depping, ÆftstOî're rfes Normands. Paris, 1S46, p. 287-293.
MÉMOIRES d’anthropologie.
dû modifier davantage les populations de la Guienne, où ils régnèrent pendant trois siècles, depuis Louis VII jusqu’à Charles VII. Mais leur occupation eut un caractère exclusivement politique. Possesseurs de la Guienne à la faveur d’un mariage, ils y entrèrent sans lutte, ils s’y maintinrent sans violence; ils respectèrent les propriétés, les libertés locales, et le nombre des hommes de race germanique qui se fixèrent dans cette province fut certainement très-restreint. On peut dire, par conséquent, que sur les bords de la Garonne comme sur les bords de la Loire, la race celtique fut peu altérée par le contact des hommes du Nord. 11 ne faudrait pourtant pas réduire à zéro l’influence de ces mélanges. Ce sont des éléments dont nous pourrons tenir compte tout à l’heure.
Une autre nation germanique, dont nous avons déjà parlé, avait dû nécessairement laisser une empreinte plus profonde sur les peuples de l’Aquitaine.'Au v“ siècle, Wallia, roi des Wisigoths, en récompense des services signalés qu’il avait rendus à l’empereur Honorius, fut mis en possession de tout le bassin de la Garonne (419). Les deux tiers du sol et le tiers des esclaves devinrent la propriété de ses nombreux compagnons d’armes qui, déjà chrétiens et presque civilisés, se dépouillèrent bientôt des derniers restes de leur ancienne barbarie. Sous leur domination, qui dura tout près d’un siècle, l’Aquitaine fut la partie la plus florissante de la Gaule. Leur puissance, qui s’était étendue au nord jusqu’à la Loire, à l’est jusqu’au Rhône et même jusqu’au pied des Alpes, fut détruite par Clovis (507). Le vainqueur de Vouglé prit les principales villes de l’Aquitaine et de la Narbonnaise, et put se croire maître de toute la Gaule, mais il ne séjourna qu’un an dans le Midi, et après sa mort, qui ne se fit pas attendre, la possession de l’Aquitaine par les Franks ne fut plus que nominale. On s’est imaginé que les soldats de Clovis avaient exterminé toute la nation des Wisigoths. C’est une de ces erreurs familières aux historiens qui ne savent pas distinguer les destinées des peuples de celles de leurs rois ou de leurs chefs. Le royaume des Wisigoths fut détruit, parce que le dernier Alaric, mort les armes à la main dans les champs de Vouglé, ne transmit pas sa couronne à ses fils. Le vainqueur laissa des chefs franks dans les principales villes d’Aquitaine :
SUR l/ETHNOLOGIE DE L\ FRANCE.
il remplaça les évêques ariens, dont il avait pillé les riches églises, par des évêques de son choix ; mais la propriété territoriale ne changea pas de maîtres, et, d’ailleurs, les provinces du littoral de la Méditerranée, secourues à temps par les Goths d Italie, échappèrent au pouvoir des Franks. Ceux-ci remontèrent bientôt vers le nord, et, malgré les flots de sang qu’ils avaient répandus, la population de la Gaule celtique resta telle après leur départ, qu’elle était avant leur arrivée. On se tromperait fort si l’on considérait les événements qui précèdent comme une simple lutte entre les Wisigoths et les Franks 5 ce fut une lutte plus grande et plus générale entre la barbarie du Nord et la civilisation du Midi. Les Celtes de la Gaule centrale et de la Gaule méridionale avaient accepté, après une courte résistance, la domination des Wisigoths comme une sauvegarde contre la nomination franke; les descendants des compagnons de Wallia ne formaient que la moindre partie de 1 armée d Alaric II, et, dans l’expédition courte et sanglante qui suivit la victoire de Vouglé, les soldats de Clovis commirent leurs atrocités sur la race indigène aussi bien que sur celle- des Wisigoths. Celle-ci ne fut pas l’objet spécial de leur vengeance ; elle fournit sa part de victimes, mais elle ne fut point anéantie, et elle ne pouvait pas l’être en si peu de temps. Elle ne fut pas expulsée non plus ; elle avait poussé de trop profondes racines dans cette contrée où elle était établie paisiblement depuis un siècle. Privée désormais de la prépondérance politique, elle fut en même temps dépouillée par les pillards du Nord de la plus grande partie de ses richesses ; mais cette déchéance même la rapprocha des autres couches de la population et favorisa la fusion des races. Enfin, ceux des \\ isigolhs qui, plus fidèles à leurs drapeaux qu’à leurs pénates, se décidèrent à quitter le sol de l’Aquitaine, se retirèrent dans la Narbonnaise et dans la Provence, où les hommes de leur race, établis déjà depuis longtemps, conservaient encore la prépondérance.
On voit que, sur certaines parties du territoire de la zone celtique, la race indigène s’est trouvée en contact prolongé avec les races du Nord. Nous disions tout à l'heure que c’est précisément dans ces provinces que la taille des Celtes s’est modifiée, mais nous ne nous croyons pas autorisé à établir entre ces deux
circonstances une relation de causalité. Il se trouve en effet que dans les mêmes localités un autre mélange de races avait eu lieu avant l’invasion des Barbares.
L’antique Massalie, qui s’appelle aujourd’hui Marseille, était une ville toute grecque, riche, populeuse et assez puissante pour se mesurer avec Carthage. Pendant les guerres puniques elle devint naturellement l’alliée de Rome qui, pour l’en récompenser, l’aida à agrandir son territoire aux dépens des Celtes voisins. Mais quand les Romains mettaient le pied quelque part, c’était pour y rester. Tout le littoral de la Méditerranée jusqu’aux Cévennes devint bientôt une colonie latine; 'de grandes cités s’y élevèrent, Arles, Fréjus, Nîmes, Avignon, Aix et Narbonne qui mérita d’être appelée la Rome gauloise. Aucune région du globe ne reçut une pareille affluence de colons romains; aussi ce petit coin de la Gaule fut-il considéré comme la province par excellence ; au milieu de tant d’autres pays réduits en provinces romaines, celui-là se distinguait de tous les autres, et quand on disait : la Province^ c’était lui qu’on désignait. Le nom de Provence en est venu. Toute la zone que forment aujourd’hui les six départements maritimes du Var, des Bouches-du-Rône, du Gard, de l’Hérault, de l’Aude, des Pyrénées-Orientales, était donc déjà fortement romanisée avant les conquêtes de César; il faut y joindre, sur la rive gauche du Rhône, les départements de Vaucluse, de la Drôme et de risère qui faisaient aussi partie de la Province. Plus tard, lorsque la Gaule entière eut perdu son indépendance, l’immigration latine continua, et ce fut surtout dans le bassin des grands fleuves, dans les plaines les plus riches, dans les villes les mieux placées pour le commerce, que s’établirent les étrangers. L’Aquitaine (1), merveilleusement située pour établir la communication la plus directe entre la Méditerranée et l’Atlantique, avec ses plaines fertiles, avec son grand fleuve navigable jusqu’à Toulouse, qu’une grande voie romaine reliait déjà à Narbonne, l’Aquitaine, dis-je, appelait naturellement l’affluence des colons. Bordeaux,
(1) Nous désignons sous ce nom l’Aquitaine de César ou pays des Aquitains, qui correspond à peu près à l’ancien gouvernement de Ciiiienne. Dans tes remaniements aihitraires que plusieurs empereurs firent subir à la géographie des Gaules, rancienne Aquitaine reçut le nom de Novempopulanio, et le nom qu’elle avait porté jusqu'alors fut appliqué à toute la partie de la Gauie Celtique comprise entre les Cévennes, la boire, la Garonne et l’Atlantique. Ce n’était pas plus étrange que de donner le nom de Lyonnaise à la Bretagne.
SUR I/ETHNOLOGIE de la FRANCE. .113
Auch, Agen, Toulouse, fondées ou rebâties par les Romains, témoignent de l’activité du mouvement qui se dirigea vers cette province. La colonisation fut moins rapide et moins efficace dans le reste de notre zone celtique; elle fut à peu près nulle dans nos départements du nord-ouest, purement militaire dans les provinces du centre, et presque exclusivement commerciale vers 1 embouchure de la Loire, où s’élevèrent pourtant deux villes latines, Nantes et Angers, et le port de Gorbilo dont l’importance égalait presque celle de Narbonne ou de Marseille (1).
Le lecteur a remarqué sans doute que les régions de la zone celtique où les Romains fondèrent leurs principaux établissements sont précisément celles où plus tard les Goths, les Normands, les Anglo-Normands, et enfin les brigands kymris de Simon de Montfort vinrent s’établir de gré ou de force; savoir : le bassin de la Basse-Loire, celui de la Garonne, et le littoral de la Méditerranée (2). C’est qu’en effet, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les égions les plus riches et les plus fertiles, celles qu’arrosent les grands fleuves, ont à la fois le privilège d’attirer les commerçants, les colons paisibles, et de provoquer les convoitises des conquérants et des pirates. Depuis que l’ère des Barbares est passée, depuis que la France ne forme plus qu’une seule nation, depuis qu’a commencé cette émigration à l’intérieur, lente mais continuelle, dont nous avons déjà parlé, c’est encore dans les mêmes régions que s’est fait le mélange des Celtes et des Kymris. Les grandes villes commerçantes ou industrielles, les grands ports de mer, sont les centres qui attirent les étrangers, et la richesse des contrées commerciales est l’appât qui les y retient, qui les décide à s’y fixer. R y a donc des raisons permanentes pour que le mélange des races dans la France moderne
(1) Malte-Brun, Abrégé de géographie universelle. Paris, 1840, gr. iii-8“, p. 969.
(î) Je ferai remarquer que c'est encore dans les mêmes régions que des colonies de Kymris vinrent s’établir du vii' au iv« siècle avant notre ère (voy. plus haut la note 2 de la p. 283'. Les Volkes Arékomiques s’étaient fixés aux environs de N'imes, et les Volques Teclosages aux environs de Toulouse. L’établissement des Kymris Tectosages à Toulouse ne fut pas un établissement passager. Cicéron, dans son plaidoyer pour Fonteius, désigne encore sous le nom de Belges, Belgæ, les habitants de cette province. Les Kymris de la première invasion s’étaient déjà fixés en grand nombre sur le littoral de l’.Ulantique, entre la Loire et la Gironde (.\.méd. Thierry, Nisl. des Gantois, t. I, p. 33-34). Si ces faits apparten, lient à la période positive de l’histoire, ils expliqueraient peut-être mieux que les mélanges plus modernes le rehaussement de la taille des Celtes dans les départements de la Loire-Inférieure, de la Vendée, des Déux-Sèvres, de la Charente-Inférieure et de la Haute-Garonne. — (Voy. la carte.)
se fasse principalement dans les régions où il se fit autrefois. Je ne puis préciser l’influence respective de chacun de ces croisements ; je n’affirme même pas qu’ils aient tous été efficaces ; je dis seulement qu’il y a, dans la grande zone celtique, des provinces où la race indigène n’a pu recevoir, depuis l’origine de l’histoire, qu’une très-faible proportion de sang étranger, et d’autres provinces où le mélange a été certainement beaucoup plus considérable. Revenons maintenant à notre carte pittoresque, où les ombres les plus foncées désignent les départements les moins favorisés sous le rapport de la taille des conscrits.
La zone celtique, considérée dans son ensemble, offre une teinte incomparablement plus sombre que celle des deux autres zones. Vingt départements nmVs sur vingt-un, dix-huit départements gris foncé sur vingt (1), forment près des quatre cinquièmes de ce territoire, où l’on trouve seulement dix départements gris clair et deux départements blancs^ et où le chiffre moyen des exemptions pour défaut de taille s’élève, comme nous l’avons déjà dit, à plus de 89 sur 1,000 conscrits. Mais ces nuances diverses ne sont pas réparties au hasard parmi les cinquante départements de notre zone ; elles ne vont pas non plus en se succédant du nord au sud, par teintes de plus en plus foncées. C’est une tout autre loi qui préside à leur distribution. Dès le premier coup d’œil, on aperçoit une éclaircie à l’embouchure des trois grands fleuves qui baignent la France celtique, et les départements de couleur sombre forment trois taches noires occupant les deux extrémités et la partie centrale de la zone : en tout six groupes que nous allons étudier.
La première éclaircie correspond au bassin de la Basse-Loire. La Sarthe, la Mayenne, le Maine-et-Loire, les Deux-Sèvres, la Vendée et la Loire-Inférieure portant les numéros 49, 62, 31), 20, 40 et 54, composent ce premier groupe où figurent trois départements gris foncé, deux départements gris clair et un département blanc. La moyenne des exemptions pour défaut de taille y est de 68.2 pour 1,000 conscrits.
(I) Il y a vingt-lieux départements gris foncé ; mais deux d’entre eux ne peuvent entrer ici eu ligne de compte ; ce sont la Corse, étrangère à l’ancienne Gaule, et la Seine, dont la population est trop spéciale, trop mélangée, pour être mise en parallèle avec les autres.
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La seconde éclaircie commence autour de rembouchure de la Gironde et s’étend, au sud et à l’est, jusqu’aux Pyrénées. Nous rattacherons à ce groupe les départements de la Charente- Inférieure, de la Gironde, du Lot-et-Garonne, du Tarn-et-Garonne, de la Haute-Garonne, de l’Ariége, des Hautes et Basses- Pyrénées, du Gers et des Landes, en tout dix départements inscrits sous les n°® 34, 4o, 44, 57, 42, 71, 29, 59, 46 et 55. Un seul département noir (Ariége), trois départements gris clair, six départements gris foncé constituent donc ce second groupe où le chiffre moyen des exemptions s elève « 72.1 pour 1,000.
La troisième éclaircie, dont le centre est situé au niveau de l’embouchure du Rhône, comprend les huit départements celtiques qui ont subi le plus directement et le plus complètement l’influence étrangère. Le département des Bouches-du-Rhône, siège de l’antique et puissante colonie de Marseille, et de tout temps le principal entrepôt de la Méditerranée, est un département blanc inscrit sous le n° 18. Les trois départements limitrophes de Vaucluse, du Var et du Gard, portant les n°’ 28, 36 et 37, sont des départements gris clair, ainsi que la Drôme, inscrite sous le n" 30. Du Gard aux Pyrénées, trois autres départements, compris entre la Méditerranée et la chaîne des Gévennes, l’Hérault,!’Aude et les Pyrénées-Orientales (n“^ 41, 48, 58), complètent la série de nos huit départements. Toute cette région était déjà romanisée soixante ans avant la première campagne de César, et le fut bien plus encore après la conquête de la Gaule. Deux grandes voies romaines, deux grandes lignes stratégiques, la traversaient de Test à l’ouest et du sud au nord. Toutes deux passaient par Marseille. L’une, allant de Fréjus à Perpignan, suivait tout le littoral de la Méditerranée : c’était la route d’Italie en Espagne. L’autre, perpendiculaire à la précédente, remontait la vallée du Rhône sur la rive gauche du fleuve^ passant par Avignon, Orange, Valence, Vienne et Lyon ; c’était la grande route du nord. Les villes et les colonies se multipliaient sur le trajet des deux voies, et les huit départements que nous considérons correspondent précisément aux contrées traversées par ces deux grandes artères de la colonisation romaine. Si, a[>rès ce coup d’œil d’ensemble, nous pénétrons dans les détails, nous trouvons
que les départements les plus favorisés sous le rapport de la taille sont précisément ceux qui ont dû recevoir dans leur population le plus d’éléments étrangers. Le territoire de Marseille était le grand centre d’où rayonnait l’influence romaine. Le département des Bouches-du-Rhône porte le n® 18 et ne fournit que 45 exemptions pour défaut de taille. En remontant la rive gauche du Rhône, le département de Vaucluse (n° 28), dont le sol est couvert de villes romaines, Avignon, Orange, Apt, Garpentras, donne déjà 53.8 exemptions, et plus au nord, toujours sur la rive gauche, le département de la Drôme (n° 30) en fournit 54.2. La taille subit donc une diminution progressive à mesure que nous remontons la grande route du nord en nous éloignant de Marseille. Plus haut, dans les départements de risère et du Rhône, la taille s’élève de nouveau, comme on pouvait s’y attendre, puisque ces départements font partie de la zone kymro-celtique. Revenons maintenant à Marseille et dirigeonsnous vers l’ouest sur la grande route d’Espagne. En sortant des Bouches-du-Rhône (n° 18 — 45 exemptions), nous trouvons successivement le Gard (n° 37, — 58.2 exemptions), l’Hérault (n“ 41, — 63. 4 exemptions), l’Aude (n° 48, — 75. 2 exemptions), et enfin les Pyrénées-Orientales (n“ 58, — 82. 4 exemptions). Ainsi donc, comme tout à l’heure, nous voyons la taille décroître graduellément et uniformément à partir du territoire central de Marseille. Il me semble difficile de méconnaître ici l’influence du croisement des races, car au nord des Cévennes, et sur la rive droite du Rhône, où les voies romaines ne passaient pas, les Celtes, beaucoup moins mélangés, ont gardé leur petite taille. Somme toute, dans les huit départements que nous venons d’étudier, et qui formaient presque toute la Province romaine, la moyenne des exemptions pour défaut de taille ne s'élève pas au delfï de 61 pour 1000. C’est à peine quelques millièmes de plus que dans la zone kymro-celtique.
Nous venons d’examiner dans la France celtique vingt-quatre départements répartis en trois groupes dont la Basse-Loire, la Garonne et l’embouchure du Rhône peuvent être considérées comme les centres. Ces vingt-quatre départements, où la race celtique a subi le plus de mélanges, fournissent une moyenne générale de 67.4 exemptions sur 1,000 conscrits. Ils forment
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tous ensemble un vaste circuit demi-circulaire qui, par ses deux extrémités, aboutit à la zone kymro-celtique, s’appuyant d’une part sur le département de l’Orne, de l’autre sur le département de l’Isère, suivant le littoral de l’Atlantique depuis la Loire jusqu’aux Pyrénées, celui de la Méditerranée depuis les Pyrénées jusqu’aux Alpes, en embrassant, dans la concavité de sa courbe, la masse compacte des vingt départements du centre. Il ne reste en dehors de ce circuit que les Hautes et Basses-Alpes, au sudest et, au nord-ouest, les quatre principaux départements de la Bretagne. C’est dans ces trois groupes du centre, du nord-ouest et du sud-est que la population primitive a le mieux échappé à l’influence des mélanges, c’est là que la race celtique a le mieux conservé ses caractères. Il nous sera facile de le démontrer.
Parlons d’abord des deux départements alpestres. Placés sur la frontière de l’Italie, ils ne pouvaient manquer d’être compris dans la Province romaine; mais cette contrée montueuse, ce sol ingrat, où la population a toujours été moins dense que partout ailleurs (1), étaient peu propres à attirer l’affluence des étrangers. Les Romains se bornèrent à y bâtir quelques forteresses pour maintenir les habitants dans l’obéissance; ils n’y fondèrent point de colonies : assez d’autres pays plus riches et plus agréables s’offraient à leur convoitise. La race indigène est donc restée presque pure dans ces deux départements qui sont marqués en noir sur notre carte et qui, inscrits sous les n®‘ 66 et 72, fournissent 98.5 et 101.5 exemptions, c’est-à-dire, en moyenne, 99.5 sur 1.000.
Une autre tache noire s’étend, au nord-ouest, sur le groupe que forment les quatre départements les plus purs de la Bretagne : Finistère, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Morbihan (n°® 80,82, 70 et 67). Dans cette région, où quelques Kymris avaient pénétré avant César et où de nouveaux Kymris, venus de la Grande- Bretagne, débarquèrent au v“ siècle, la race celtique a toujours formé l’immense majorité de la population. On sait d’ailleurs que ni les Romains, ni les Franks, ni les Normands n’y firent d’éta-
(l) Suivant Balbi, les Hautes et Basses- Alpes qui. sous le rapport de la densité de la population, occupent les deux derniers rangs dans la série de nos quatre-vingt-six départements, renferment seulement vingt-trois et vingt-quatre habitants par kilomètre carré. La moyenne pour toute la France est de soixante-cinq habitants par kilomètre carré; et six départements seulement descendent au-dessous de quarante.
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blissements durables. Seul, de toute l’ancienne Bretagne, le département de la Loire-Inférieure a reçu dans ses ports et dans ses \illes un grand nombre d’étrangers, et ce département, où le chiffre des exemptions descend a 79.2, figure, comme on l’a vu, dans un autre groupe. Dans les quatre autres départements bretons, où la race celtique est restée plus pure, le chiffre des exemptions s’élève a 98.6 pour le Morbihan, 100.5 pour 1 Illect- Vilaine, à 114.6 pour le Finistère, à 125.0 pour les Lôtes-du- Nord * en moyenne^ à 109. 6 pour la totalité du groupe. On lemarquera que les deux départements les plus rapprochés du bassin de la Basse-Loire sont un peu plus favorisés que les deux autres sous le rapport de la taille. Le Finistère, étant le dépaitement le plus extrême, semblerait devoir, d après cela, donnei plus d’exemptions que les Côtes-du-Nord *, mais on n a pas oublié que le pays de Léon, où habitent presque sans mélange les Kymris venus de la Grande-Bretagne, fait partie de ce département. Les Léonnois, remarquables par leur haute stature, sont rarement réformés pour défaut de taille, et cela suffit sans doute pour faire descendre la moyenne des exemptions du Finistère audessous de la moyenne des Côtes-du-Nord.
Abordons enfin le groupe des vingt départements du centre. Séparée du groupe breton par l’éclaircie de la Basse-Loire, et du groupe alpestre par l’éclaircie du Rhône, cette grande tache centrale est comprise presque tout entière dans la concavité de la Loire, s’étend à l’est jusqu’au Rhône, au sud jusqu’aux Cévennes, à l’ouest jusqu’aux limites de la Saintonge et de 1 ancienne Aquitaine. C’est la terre celtique par excellence : c’est le pays qu’occupait jusqu’à César la vaste confédération des Arvernes et qui, sous les empereurs, forma la grande province désignée sous le nom très-inexact de Aquitaùie.Ni les
Romains ni les Barbares n’y prirent racine (1). Quand les Wisigoths occupaient l’Aquitaine proprement dite, la première Aquitaine, menacée au nord par les Franks, à 1 est par les Burgondes, accepta sans beaucoup de difficulté la domination des rois de Toulouse, et l’Arvernie proprement dite, qui seule résista éner-
(0 Ceüc région celtique n’avait pas été entamée par les deux invasions des Kymris. - Voy. Henri Martin, Hist. de France, 4e éd. Paris, 1857, in-S-, t. 1. p. 15; et Améd. Thierry. Uist.
dfS Gaulois, t. 1, p. 33-35.
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giquement aux armes d’Éwarik (ou Euric), fut traitée, après la conquête, avec tant de modération qu’on lui laissa des gouverneurs indigènes. Les Arvernes préférèrent bientôt ce joug léger cl celui que les Franks faisaient déjci peser sur le nord de la Gaule, et lorsque Clovis passa la Loire pour détruire la puissance des Wisigoths, ceux-ci virent accourir sous leur bannière les guerriers et les sénateurs de l’Arvernie, qui se firent tuer par milliers dans les champs de Vouglé. La Gaule centrale, à qui les Romains et les Wisigoths n’avaient imposé qu’une domination politique, n’avait reçu jusqu’alors sur son sol qu’un très-petit nombre d’étrangers. Elle n’en reçut pas davantage plus tard, car c’est une chose bien connue que les Franks, malgré leur victoire sur les Wisigoths, ne s’établirent jamais au sud de la Loire, et s’il est vrai que cette partie de notre territoire ait été bien des fois foulée par des armées étrangères, il est tout aussi vrai qu’à aucune époque ses habitants n’ont été violemment dépossédés pour faire place à des émigrants d’une autre race. Les Celtes y sont donc restés, sinon purs de tout mélange, chose évidemment impossible, du moins fort peu différents de ce qu’ils étaient il y a vingt siècles. Dans toute cette région, les hommes bruns sont en grande majorité, leur taille est peu élevée, et nulle part on ne trouve une pareille proportion d’exemptions pour défaut de taille.
Sur les vingt départements de ce groupe, il n’y a pas un seul département blanc, pas un seul gris clair ; on y compte sept départements gris foncé, et les treize autres sont noirs. Ceux qui donnent le moins d’exemptions (Vienne 77.9 et Creuse 77.9 pour 1,000) sont inscrits sur la liste générale des quatre-vingtsix départements sous les n"’ ol et 52. Les autres départements gris foncé sont la Loire, la Haute-Loire, l’Aveyron, le Loir-et- Cher et l’Indre, qui portent les n"® 53, 56, 63, 64 et 65, avec un nombre d’exemptions compris entre 79 et 97. Les treize départements noirs portent les n®“ 68, 73, 74, 75, 76, 77, 78,79, 81, 83, 84, 85 et 86. Dans tous ces départements, le chiffre des conscrits trop petits pour le service est au-dessus de 98 pour 1 ,000, Cl pour les quatre derniers, il s’élève à plus de 130, Somme toute, dans notre groupe du centre, en réunissant les départements noirs et les départements gris clair, nous trouvons ime
moyenne générale de il 1,1 exemptions. Nous avions* trouvé 109.6 pour le groupe de la Bretagne, et 99. S pour les deux départenoents alpestres, et si l’on compare ces chiffres, recueillis dans les trois régions où la race des Celtes a subi le moins de croisements, avec les chiffres obtenus dans les autres régions plus ou moins celtiques, 56.8 dans la zone kymro-celtique, 68.2 dans le groupe de la Basse-Loire, 72.1 dans le groupe de l’Aquitaine, 61.0, dans le groupe dont Marseille est le centre, on reconnaît immédiatement que la taille des Celtes s'est notablement accrue partout où la race a reçu une forte infusion de sang étranger. Le mélange des races, qui a diminué la taille des Kymris comme nous l’avons déjà montré, a donc augmenté celle des Celtes, et, pour avoir une idée de la différence de stature qui distinguait primitivement ces deux races, il suffit de se rappeler que le chiffre moyen des exemptions dans le groupe des quinze départements kymriques les plus purs ne s’élève qu’à 37.4 sur 1,000 conscrits.
Il ne sera peut-être pas inutile, après cette aride exposition numérique, de présenter dans un tableau abrégé la récapitulation des moyennes que nous venons d’établir.
Mojenue générale des exemptions pour défaut de taille dans
les 86 départements