‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 45 sur 86 · Moyenne de la zone kyin · texte numérisé non relu

Moyenne de la zone kyin

56,8 ) ro-celtique 56,8

.Moyenne de toute la zone celtique 89,3

Certes, je ne prétends pas que les éléments ethnologiques soient la seule et unique cause des variations de la taille humaine. L’alimentation, le genre de vie, l’aisance ou la misère exercent bien

SUR L’ETHNOLOGIE DE LA FRANCE

quelque influence sur la croissance du corps, et il paraît que, toutes choses égales d ailleurs, les habitants des campagnes, condamnés à des travaux rudes et ingrats, ont la taille un peu moins élevée que les habitants des villes. Mais j’ai beau passer en revue toutes les causes, réelles ou imaginaires, qui pourraient être invoquées pour expliquer les dilTérences de la taille dans les diverses régions de la France, je n’en trouve aucune qui puisse rendre compte des résultats consignés sur notre carte. Il suffira de jeter un coup d’œil sur ces diverses conditions pour reconnaître que la seule influence nettement appréciable est l’influence des races.

Les variations de la taille ne dépendent pas de la richesse du sol, car la Touraine, qu’on a appelée le jardin de la France, forme aujourd’hui le département d’Indre-et-Loire, département noir, inscrit sous le n" 81 avec 117 exemptés sur 1,000 conscrits. La Lirnagne d’Auvergne, citée aussi pour sa fertilité, est devenue le département du Puy-de-Dôme qui porte le n° 84, et donne jusqu’à 149 exemptions. Les départements de la Bretagne, où 109 conscrits sur 1,000 sont réformés pour défaut de taille (n°*67, 70, 80^ et 82), sont loin certainement d’être les plus malheureux de la 4 lance, et personne ne supposera que le groupe de l’Aquitaine, à 1 exception des Landes, soit une région plus stérile que la région kymrique du nord-est. Je sais combien il est difficile d’apprécier d’une manière absolue le degré de richesse d’une province et le degré d aisance de ses habitants ; mais les exemples qui précèdent sont assez clairs, je pense, pour montrer qu’il est impossible d’attribuer à cet ordre de causes l’inégalité de la taille dans nos divers départements.

La densité de la population, c’est-à-dire le nombre d’habitants par kilomètre carré, ne fournit pas un moyen rigoureux de mesurei la richesse d un pays; elle dépend de causes multiples, et par exemple une grande industrie peut attirer et concentrer un très-grand nombre de familles dans un très-petit espace, même sur un sol ingrat. Néanmoins, d’une manière assez générale, on peut dire que les contrées les plus favorisées par la nature sont celles où, toutes choses égales d’ailleurs, on doit s’attendre à trouver le plus de population. Voyons donc s’il y aurait quelque lelation entie cet élément et le nombre dos exemptions pour délàut de taille.

322 MÉMOIHES d’ANTHROPOLOGIE.

J’ai dressé, d’après les chiffres publiés par M. Adrien Balbi en 1847 (1), la liste des 86 départements considérés sous le rapport de la densité de la population. La Seine, où chaque kilomètre carré porte 2,315 habitants, occupe le premier rang ; les n°* 85 et 86 correspondent aux deux départements des Hautes et Basses- Alpes, qui n’ont que 24 et 23 habitants par kilomètre carré. J ai divisé cette liste en quatre séries de 21, 22, 22 et 21 départements pour reproduire exactement les conditions de la statistique précédente. Enfin, sur une carte de Fiance, j’ai ombré en noir les 21 derniers départements, en gris foncé ceux de la troisième série, en gris clair ceux de la seconde, et j’ai laissé en blanc ceux de la première. En comparant cette carte avec la carte des exemptions pour défaut de taille, j’ai bien vite reconnu qu’on ne peut établir aucun rapprochement entre les deux ordres d’éléments qui y sont consignés. Parmi les 21 départements qui sont noirs sur la carte des exemptions, il y en a 6 seulement qui sont noirs sur la seconde carte, et les 17 autres ont sur cette dernière des nuances très-variées (7 y sont gris foncé, 4 gris clair, et 4 blancs). Parmi les 21 départements qui sont noirs sur la carte de densité, il y en a 4 qui sont blancs sur la carte des exemptions, 3 y sont marqués en gris clair, 8 en gris foncé, et les 6 autres en noir, comme je viens de le dire. Il n’y a donc que 6 départements où la population soit en même temps très-clair-semée et très-peu favorisée sous le rapport de la taille. — Si l’on veut quelques exemples particuliers, je citerai le Puy-de-Dôme, inscrit sous le n“ 84, sur la carte des exemptions, avec un chiffre de 149 conscrits réformés sur 1,000, et sous le n° 19, sur la carte de densité, avec 74 habitants par kilomètre carré. La moyenne pour toute la France est de 65 habitants par kilomètre. Sur les 4 départements bretons qui sont noirs dans notre première carte, et qui fournissent en moyenne 109.6 cas de réforme pour défaut de taille, un seul, le ^lorbihan, est ombré en gris clair sur la seconde carte, les trois autres sont blancs, et pour ces 4 départements réunis, le nombre des habitants est de 80.5 par kilomètre carré. Le groupe com-

(i) Les chill'res absolus ont changé sans doute depuis IS46, mais les chillVesrelatifs, à part un très-petit nombre d exeeptions, n'ont pas \arié d'une manière sensible. J’ai choisi ces relevés de préférence aiiv rele^és plus modernes, parce que les tableaux de recrutement que j’ai ims en 'puvre embrassent la jicriode de Isil à 1M9.

SU K L’ETHNULUGIE de la FKAiNCE.

pacte formé dans la zone kymriqiie par les 4 départements de la Marne, de la Haute-Marne, de l’Aube et de la Côte-d’Or, entièrement blanc sur la carte des exemptions (n°® 13, 7, 17 et 3), est entièrement noir sur la carte de densité (n“* 71, 78, 76, 68), et, tandis que ces 4 départements fournissent en moyenne 39.1 exemptions sur 1,000 conscrits, chiffre évidemment très-faible, ils n’ont que 1,265,695 habitants pour une superficie de 29,076 kilomètres, ce qui fait seulement 43.6 habitants par kilomètre carré. Je juge superflu de multiplier les exemples. Celui de la Bretagne aurait même pu me suffire, car on ne trouve dans les 4 départements du nord-ouest aucune condition capable de modifier les rapports naturels du chiffre de la population avec l’étendue et la fécondité du sol, et si cette contrée, qui occupe presque le dernier rang sur la carte des exemptions, occupe presque le premier rang sur l’autre carte, il faut bien en conclure qu’il n’y a aucune relation entre la taille de l’homme et ce que j’appellerais volontiers la densité naturelle de la population.

Etudierons-nous maintenant notre carte d’exemptions, sous le rapport de la latitude, et chercherons-nous, si, comme on l’a admis avec quelque naïveté, la taille des Français ne dépendrait pa.s un peu du climat? Il n’est pas douteux que les habitants du nordest sont plus grands que ceux du centre et du sud; il n’est pas douteux encore que, si on coupait la France en deux parties égales par une ligne parallèle à l’équateur, la taille moyenne des hommes du midi serait inférieure à celle des hommes du nord, et il n’en peut être autrement, puisque c’est dans la moitié septentrionale presque exclusivement que se sont établis les Kymris et les Germains. Mais la Bretagne, où les hommes sont très-petits, est plus au nord que la Franche-Comté où les hommes sont très-grands; les départements de la zone méridionale donnent moins d’exemptions que ceux du centre, et il est vraiment inutile d’examiner plus longtemps l’influence des latitudes.

On dit aussi, avec tout aussi peu de fondement, que les montagnards sont plus grands que les habitants des plaines, et il y a bien quelques montagnes dans les départements des Vosges, du Jura et du Doubs, qui sont des départements blancs; mais la Haute-Auvergne et les deux départements alpestres forment sur notre carte deux taches noires, ils fournissent en moyenne plus de

324 MÉMOIRES D’ANTüROPOLOüIE.

100 exemptions sur 1,000 conscrits; et on n’ignore pas que les Basques des Pyrénées ont la taille moins élevée que les habitants des plaines voisines. L’étude de nos montagnards pourrait donc conduire à cette conclusion, que l’altitude du séjour a diminué la taille des Français, si les Bretons, qui ne peuvent pas passer pour montagnards, n’étaient plus petits même que les bergers des Alpes.

L’altitude et la latitude n’ayant décidément rien à faire ici, voyons si les autres conditions hygiéniques nous donneront des indications plus heureuses. Nous avons, sans compter la Corse, 23 départements maritimes, et on pourrait se demander si l’air de la mer n’aurait pas quelque influence sur la taille. Mais nous remarquons déjà que les 3 premiers et les 4 derniers départements de la liste générale sont éloignés de la mer, et sur les 23 départements maritimes, nous trouvons 4 départements blancs, 4 noirs, 9 gris clair, 6 gris foncé. Résultat complètement négatif.

Après la mer, viennent les fleuves. Nous avons trouvé, dans notre zone celtique, trois éclaircies correspondant précisément à la Basse-Loire, au bassin de la Garonne, et à rembouchure du Rhône. Les grands fleuves auraient-ils donc la propriété, en fécondant le sol, de rehausser la taille humaine? Mais ceux du nord, à l’exception du Rhin, qui ne fait aujourd’hui qu’effleurer la France, sont moins importants que ceux du centre et du midi, et si, au lieu des cours d’eau de premier ordre, on considère les rivières et leurs affluents, on trouve que, de toutes les parties de la France, celle qui en possède le plus est précisément ce groupe central de 20 départements où la taille des Français est réduite au minimum. 11 n’y a donc absolument aucune relation entre la carte hydrographique et la carte des exemptions. Le cours des fleuves n’a d’autres rapports avec l’ethnologie que ceux dont j’ai déjà parlé. Vers leur embouchure s’élèvent de grands ports de commerce qui attirent les étrangers et favorisent le mélange des races, tandis que leur trajet forme des limites géographiques qui peuvent servir de ligne de défense aux indigènes et les protéger contre les invasions. Ainsi s’explique, par l’analyse ethnologique et historique, la différence de taille qui existe entre les habitants des deux rives de la moyenne Loire,

SUR l’ethnologie de la FRANCE.

entre la population de l’Ardèche et celle de la Drôme, qui sont situées face à face sur les deux rives du Rhône. La grande tache noire que forme sur notre carte le groupe des 20 départements du centre est presque exactement limitée au nord par la Loire, à l’est par le même fleuve et par le Rhône, au sud par la chaîne des Cévennes. C’est en grande partie à ces frontières naturelles que la race indigène a dû l’avantage — ce n’en est plus un aujourd’hui — d’échapper dans cette région centrale à l’influence des mélanges qui, dans tous les départements circonvoisins, ont accru la taille des Celtes.

La nature de l’alimentation du peuple n’est certainement pas la même dans toute la France. Partout les riches mangent du pain de froment ; mais dans quelques provinces les pauvres se nourrissent principalement de seigle, et ailleurs, pendant une partie de l’année, ils vivent surtout de châtaignes. Dans la grande zone où l’on cultive la vigne, le peuple boit du vin ; au-dessus de cette zone, il boit du cidre ou delà bière. Dans la zone des oliviers, l’huile remplace dans l’alimentation le beurre ou la graisse. La consommation de la viande est tout aussi variable, car il y a des départements où la nourriture des paysans est presque exclusivement végétale, et les habitants des grandes villes doivent peutêtre à leur nourriture plus azotée d’être un peu plus grands, toutes choses égales d’ailleurs, que ceux des campagnes (1). Mais tous ces éléments, considérés un à un, sont tout à fait incapables d’expliquer les résultats consignés sur notre carte; je les ai étudiés avec soin, et il serait trop long de les discuter l’im après l’autre; je ne prétends pas que, d’une manière générale, l’alimentation et le genre de vie n’aient aucune prise sur la taille de l’homme; je soutiens seulement que les variations de la taille, dans les diverses régions de la France, ne sont pas dues principalement à cet ordre de causes. Que le lecteur, par exemple, veuille bien examiner sur notre carte la ligne qui indique les limites septentrionales de la 'culture de la vigne, et il verra que cette ligne sépare du reste de la France le groupe noir de la Bretagne, le groupe gris clair de la Normandie et le groupe blanc formé par

(1) Cette élévation plus grande de la taille des citadins, dont nous avons déjà dit un mot, est loin, au surplus, d’être un fait aussi général qu’on a pu le croire, d’après quelques statistiques li>cales.

les trois anciennes provinces de Picardie, d’Artois et de Flandi'e, tandis que les départements vinicoles s’étendent à la fois de la Garonne à la Moselle, sur la zone celtique, sur la zone kymro-celtique, et sur la zone kymrique,où se trouvent à la fois les hommes les plus grands et les hommes les plus petits de toute la France. La nature des boissons est pourtant un des éléments les plus importants de l’alimentation et de l’hygiène.

Mais on peut supposer que les variations de la taille moyenne, sans être sous la dépendance directe d’une cause spéciale, sont le résultat de l’ensemble des conditions hygiéniques; que plusieurs influences d’inégale importance peuvent s’associer ou se combattre, que la petitesse des conscrits peut être due principalement ici à la [)auvreté du sol, là à la nature des aliments, plus loin à la latitude ou à l’altitude du pays, ailleurs à l’ejtposition maritime, à la richesse, à l’humidité, aux miasmes paludéens, etc. Dans cette hypothèse éclectique, la hauteur de la taille serait en quelque sorte la résultante d’une foule de circonstances locales qui, par leur complexité même, échapperaient à l’analyse. Partout où l’homme trouverait un milieu favorable, il deviendrait plus grand ; il deviendrait plus petit, au contraire, dans les conditions opposées. Il n’est pas douteux, en effet, que les causes débilitantes peuvent nuire à la croissance du corps. Mais quoique cette proposition soit vraie dans une certaine mesure, il est facile de reconnaître qu’il n’y a aucune liaison, aucune relation quelconque entre l’état sanitaire de nos départements, et le rang qu’ils occupent sur notre carte d’exemptions, ou, si l’on veut, entre la constitution plus ou moins robuste, et la taille plus ou moins élevée des conscrits.

Pour mettre ce fait négatif en évidence, à côté de la carte des exemptions pour défaut de taille, j’ai dressé, sur les mêmes principes, une autre carte représentant les départements numérotés et ombrés d’après le tableau des exemptions qui ont été accordées pour infirmilés pendant la même période de 1831 à 1849 (1). Sous ce titre d’infirmités on comprend aussi bien les états congénitaux que les états pathologiques, — les lésions traumatiques que les lésions spontanées, — et les scrofules, les tubercules.

fl) Il tn’a paru iniililft do publior cette carte, le lecteur pourra aisilmrnt la disposer lui-im'me eu se servant îles relevas ron5icnf*s sur le talileau de la pase ;i12.

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