DES DIVERSES ÉPOQUES
(Extrait des Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, t. IIF, l” série
Je viens vous communiquer la suite des recherches que j’ai entreprises sur les crânes des anciens cimetières de Paris. Dans la séance du 4 juillet dernier, j’ai indiqué l’origine de la collection de crânes que j’ai étudiée, et qui se compose, 1° de cent vingt-cinq crânes provenant d’un caveau de la Cité, antérieur au règne de Philippe-Auguste ; 2“ d’un nombre égal de crânes provenant de l’ancien cimetière des Innocents, qui a été ouvert sous Philippe-Auguste, et qui a reçu des corps jusqu’au xviii® siècle; 3“ d’un nombre égal de crânes provenant du cimetière de l' Ouest, (\m a reçu des corps depuis 1788 jusqu’à 1824. Cette collection a été déposée, depuis, dans le musée de la Société d’anthropologie. Toutefois, par suite d’une erreur du gardien de l’ossuaire où ces crânes avaient été provisoirement déposés, huit crânes de la deuxième série, qui n’avaient pu trouver place sur les étagères, ont été transportés aux catacombes et n’ont pu être retrouvés. Cette deuxième série se trouve ainsi réduite à cent dix-sept crânes. Mais elle est encore assez nombreuse pour pouvoir être comparée avec fruit aux deux autres séries par le procédé des moyennes.
Les recherches que je communique aujourd’hui ont eu pour but de déterminer principalement la capacité moyenne des crânes de ces trois époques successives. Mais je dois vous donner d’aboi*d
SUR L\ CAPACITÉ DES CRANES PARISIENS. 3iD
quelques explications sur le procédé que j’ai employé pour évalu'er en centimètres cubes la capacité du crâne.
Le seul procédé rigoureux consisterait à prendre au moyen de la gélatine, comme le fait M. Stahl au Muséum d’histoire naturelle, le moule intérieur de chaque crâne, et à faire ensuite, à l’aide de ce premier moule, un moule en plâtre qu on veiniiait et qu’on plongerait dans l’eau. La quantité d eau déplacée, exprimée en centimètres cubes, indiquerait exactement la capacité du crâne (1). Mais ce procédé exige qu’on pratique une coupe qui détériore le crâne ] il est très-long, très-couteux, et n est nullement applicable à des recherches étendues.
J’ai essayé sans succès un autre procédé qui m’avait paru presque aussi rigoureux ; une poche en caoutchouc ’\ulcani.>é, à paroi mince, et plus petite que les crânes les moins volumineux, était introduite dans la cavité crânienne a travers le trou occipital 5 un robinet, fixé sur le goulot de la poche, restait en dehors du trou occipital, et permettait d’injecter de l’eau dans cette poche jusqu’à ce que la paroi distendue, exactement appliquée sur toute la saillie interne du crâne, vînt faire une légère saillie au niveau des fentes sphénoïdales de l’orbite. On posait le crâne avant et après l’introduction de l’eau; la différence exprimait en grammes, c’est-à-dire en centimètres cubes, la quantité d’eau injectée danslapoche, et il ne s’agissait plus qued ajouter à ce chiflie un nombre de centimètres cubes déterminé une fois pour toutes par une expérience préalable, et exprimant le volumed’eau déplacé par la poche de caoutchouc, lorsqu’elle était entièrement vide.
Malheureusement, sur un très-grand nombre de ci ânes, la lame carrée qui forme le bord postérieur de la selle turcique, s’amincit en un bord presque trancl^nt sur lequel la paroi de la poche en caoutchouc se coupe très- souvent avant d avoir entièrement rempli la cavité crânienne. L’eau s écoule alors à 1 extérieur et l’expérience est manquée.
J’ai donc renoncé à ce procédé, qu il ne serait peut-être pas impossible de perfectionner, et j’ai donné la préférence au procédé de Morton.
(U Si l’on voulait appliquer cc-procédé, il serait indispensable d’employer pour le moulage une substance autre que le plâtre. J’ai reconnu, depuis que ce travail a été publié, que les moules en plâtre sont beaucoup plus grands que leurs matrices. Voy. plus liant, p. Î28. (Note de 18/0.)
3oO MÉMOIRES D’ANTIIROPOLOGIE.
Go procédé, comme on sait, consiste à verser dans le crâne, il travers le trou occipital, du plomb de chasse de petit ^olume, dont les grains soient parfaitement égaux entre eux, et à recevoir ensuite ce plomb dans un vase en verre cylindrique et gradué. Mais, pour obtenir ainsi une mesure exacte, il faut prendre certaines précautions qui n’ont été indiquées ni par Morton ni par M. Meigs, et sans lesquelles on s’exposerait à des erreurs consi'dérables. Le crâne, en effet, n’est pas régulier; les anfractuosités étroites de la base du crâne ne se laissent pas aisément remplir, même par le plomb le plus fin. En outre, lorsque le crâne repose sur sa face convexe, et que le trou occipital regarde en liant, le plan de ce trou laisse au-dessus de lui, sur la plupart des têtes, une partie notable de la cavité crânienne, soit dans les fosses cérébelleuses, soit dans les deux régions mastoïdiennes. Il ne suffit donc pas de verser le plomb dans le crâne, il faut le faire remonter dans les parties situées au-dessus du plan du trou occipital.
Dans une première séance d’essai, à laquelle MM. Bertillon et Gliavassier ont bien voulu assister, j’ai reconnu qu’en versant simplement le plomb dans le crâne, et en se contentant de le tasser par des secousses, on pouvait obtenir, pour le même crâne mesuré plusieurs fois de suite, des différences qui allaient jusqu’à 30 et 40 centimètres cubes. Ayant reconnu la cause de cette erreur, j’ai recours au moyen suivant :
Le crâne, renversé sur sa voûte, est fixé dans une petite coupe en bois qui l’assuré en équilibre. On verse du plomb dans le trou occipital, jusqu’à ce que le crâne paraisse plein. Puis on enlonce à plusieurs reprises dans le plomb un instrument long et conique qui refoule les grains de toutes parts et les force à se réfugier dans les anfractuosités de la base du crâne ; il en résulte un vide qu’on remplit aussitôt de plomb et l’on recommence ainsi jusqu’à ce que l’instrument conique ne puisse plus pénétrer dans le crâne. Le plomb, refoulé excentriquement à chaque coup de l’instrument, remonte jusque dans les parties de la cavité crânienne qui sont au-dessus du niveau du trou ocrâpital. 11 déborde à travers les trous de la base du crâne, mais non à travers les orbites qu’on a préalablement tamponnées avec du coton. Lorsque l’opération est terminée, on applique le pouce
SUR LA CAPACITÉ DES CRANES PARISIENS. 3ol
sur le trou occipital, puis on soulève le crâne, et on 1 incline pour rejeter les grains de plomb qui sont sortis à travers les trous déchirés, et qui remplissent les fossettes des veines jugulaires. On ne conserve donc que le plomb contenu dans la cavité crânienne, et il ne s’agit plus que de verser ce contenu dans un vase gradué.
Ce procédé est d’une exécution rapide. A^ec une installation convenable, et avec un aide un peu adroit, on peut nettoyer, numéroter et cuber vingt crânes par heure.
En mesurant plusieurs fois de suite le même crâne, avec les précautions précédentes, on ne trouve que des différences légères qui n’excèdent jamais 4 ou 5 centimètres cubes, et qui sont ordinairement beaucoup moindres. Cette approximation est parfaitement suffisante.
J’ai donc pu procéder en toute sécurité au cubage de nos trois séries de crânes. Dix crânes de la série dite du xiC siècle présentaient des pertes de substance qui n ont pas permis de les cubei. La série se trouvait donc réduite à cent quinze crânes. T.ous ceux des deux autres séries ont pu être mesurés.
T.e résultat obtenu a été le suivant:
Nombre Capacité
de crânes. moyenne.
1" série. — Crûiics du xii® siècle 10) t42b“,98
série. — Crânes des limoceiils 11’ l^**'*^
3e série. — Crânes du xix' siècle Liül ,5.3
Les crânes des Innocents ont été mesurés les derniers. Connaissant déjà la capacité relative des crânes des deux époques extrêmes, et sachant que ceux du xix® siècle avaient en moyenne 35.00 c.c. de plus que ceux du xiC siècle, je m’attendais à trouver pour les crânes de l’époque intermédiaire une capacité intermédiaire. Mon attente a été trompée. Les crânes du cimetière des Innocents sont les plus petits de tous. 11 s’agissait de trouver, aï c’était possible, l’explication de ces variations singulières.
On sait que M. Parchappe a reconnu, par la mensuration extérieure, que le volume de la tête est en moyenne plus considérable chez les hommes qui exercent des professions intellec-
tuelles, que chez les simples manouvriers (1). Indépendamment
(I) BulUtms de la Société d’anthropologie, t. H, p. 173 cl 200, cl voyez plus haut, p. tSÎ cl suiv.
MÉMOIRES d’anthropologie.
du tableau, trop peu étendu, où sont consignés ces résultats, M. Parchappe en a publié un autre, beaucoup plus considérable, cpii a été dressé dans un autre but, mais où les mesures de la tête sont indiquées en même temps que la profession des sujets. J’ai remanié ce tableau en mettant d’un côté les hommes qui exerçaient des professions libérales, d’un autre côté les soldats, caporaux, infirmiers, et ouvriers de toutes professions, puis, prenant la moyenne de chacun de ces deux relevés partiels, j’ai trouvé encore que le volume delà tête était plus considérable chez les hommes livrés à des professions libérales. J’ai en outre dressé, à Bicêtre, deux autres tableaux comprenant, le premier, tous les internes en médecine et en pharmacie et tous les élèves en médecine qui fréquentent l’hospice, le second, un nombre égal d’infirmiers et de gens de service; j’ai constaté ainsique tous les diamètres et toutes les courbes de la tête sont en moyenne sensiblement plus grands chez les élèves de l’hospice que chez les serviteurs. Je considère donc comme certain que, toutes choses égales d’ailleurs, soit par suite de l’éducation, soit par suite de l’hérédité, le volume du crâne est plus considérable dans les classes supérieures que dans les classes inférieures. Cela est démontré pour les individus du sexe masculin, et une différence analogue existe probablement pour l’autre sexe. D'ailleurs, si l’on considère que mes crânes parisiens ont été recueillis, pour les trois séries, sans aucun choix, dans l’ordre où le hasard les présentait (1), on reconnaîtra que la proportion relative des crânes des deux sexes doit être à peu près la môme dans chaque série.
Cela posé, j’ai dû me demander si la provenance des crânes ne fournissait pas quelque donnée sur la position sociale des individus des trois séries.
Les ossements dits du xii® siècle ont été trouvés à trois mètres de profondeur, dans un caveau voûté et scellé, situé vis-à-vis le Palais dejusticé, en face du pavillon de l’Horloge et à environ SO mètres de l’enceinte de l’ancienne église Saint-Barthélemy.
Cette église datait du xiii* siècle et était par conséquent postérieure à l’époque où les ossements furent enfermés dans le ca-
(1) Voir plus haut, i>age 336.