‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 54 sur 86 · SUR LA CAPACITÉ DES CRANES PARISIENS · texte numérisé non relu

SUR LA CAPACITÉ DES CRANES PARISIENS

veau, mais il est probable que, d’après les usages du temps, elle avait été rebâtie sur l’emplacement d’une église plus ancienne. Il est probable encore que le caveau en question avait reçu les ossements d’un cimetière annexé à cette ancienne église. Il est certain en tout cas que ces ossements provenaient d’un cimetière situé très-près de là, et affecté à l’usage des habitants de la paroisse. Enfin, si l’on songe que, jusqu’à Philippe-Auguste, le lieu où est aujourd’hui le Palais de justice fut la résidence des rois, on est autorisé à admettre que, selon toute vraisemblance, ce quartier, si voisin de la demeure royale, était un quartier aristocratique. Il y a donc lieu de croire que les crânes de la série dite du xiP siècle proviennent principalement de la classe aristocratique de cette époque.

Maintenant, l’histoire nous apprend que Philippe-Auguste, pour obvier aux inconvénients des sépultures urbaines, dans une population déjà nombreuse et toujours croissante, fit don à la ville de Paris de sa terre des Champeaux, située sur la rive droite de la Seine, pour servir à la sépulture des gens du peuple. On sait encore très-positivement que, pendant plusieurs siècles, ce cimetière, désigné sous le nom de cimetière des Innocents, ne reçut que les corps des pauvres, de ceux qui ne pouvaient payer le droit d’être enterrés dans les églises.

Ainsi, il est très-probable que les crânes dits du xiP siècle proviennent de la classe privilégiée, et il est certain que ceux du cimetière des Innocents proviennent principalement de la classe inférieure. C’est à cette différence d’origine que je suis disposé à attribuer la différence moyenne de 16.67 c. c. qui existe entre les deux séries en question. Sans cela, il faudrait admettre que la capacité du crâne des Parisiens a réellement diminué pendant les siècles qui ont suivi le xiP. Or, dans cette période, qui commence à Philippe- Auguste, et qui va jusqu’au xviiP siècle, le progrès intellectuel et social a été considérable, et s’il est douteux encore que le développement de la civilisation ait pour conséquence de faire accroître le volume moyen du cerveau, personne, sans doute, ne voudra considérer cette cause comme capable de le faire décroître.

Passant de là aux crânes du xix' siècle, on trouve tout à coup un accroissement de .^2.22 c.c. sur les crânes des Innocents, et un

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accroissement deSo.oo c.c. sur les crânes de la première époque.

Ici on ne peut plus attribuer l’accroissement du volume du crâne à l’influence des classes sociales. Depuis que la sépulture dans les églises est interdite, il n’y a plus à proprement parler de cimetière aristocratique. Tout cimetière a sa fosse commune et ses terrains réservés. Pourtant il n’est pas douteux que tous les cimetières ne sont pas également fréquentés parles riches. Celui de l’Ouest, d’où ont été extraits les crânes de la troisième série, était situé dans un quartier pauvre ; on n’y voyait que des monuments fort peu somptueux, et les ossements qu’on y a trouvés étaient bien loin sans doute d’étre aussi aristocratiques que ceux du caveau de la Cité. On peut donc dire que, sous le rapport de la position dans la hiérarchie sociale, les individus qui ont fourni les crânes de la troisième série étaient moins favorisés que ceux qui ont fourni les crânes de la première série ; de sorte que, si tous ces individus avaient vécu à la même époque, on devrait s’attendre à trouver la capacité du crâne plus petite dans la troisième série que dans la première; or, c’est précisément le contraire qui a lieu.

Mais cette troisième série se décompose à son tour en deux groupes bien distincts, qui ont été étudiés isolément. Le premier groupe se compose de quatre-vingt-dix crânes provenant des sépultures particulières, et le second groupe, de trente-cinq crânes provenant de \d.‘ fosse commune. N’ayant pu trouver tout d’abord dans l’ossuaire de l’Ouest un local suffisamment spacieux, je n’avais mis de côté que soixante-douze crânes du xix® siècle, qui provenaient tous des sépultures particulières. O^ielques jours après, à la faveur d’un nouvel aménagement, on put commencer à compléter lasérie pour la porterai! chiffre de cent vingtcinq. Ce jour-là, les ouvriers chargés des fouilles déterraient les ossements de la fosse commune. Assistant à leur travail, je recueillis les crânes indistinctement, à mesure qu’on les exhumait; j’en obtins ainsi trente-cinq qui furent conservés à part. Mais je ne puspas revenir le lendemain, et, lorsqu’il me futloisiblede retourner au cimetière, les ouvriers en avaient fini avec la fosse commune. Les dix-huit derniers crânes de la série furent donc extraits, comme les soixante-douze premiers, des sépultures particulières. Ces détails ont pour but de montrer qu’aucune con-

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fusion n’a été commise, et que la provenance exacte des deux groupes de la troisième série est parfaitement authentique.

Dans l’état actuel des choses, la fosse commune ne reçoit que les corps de la partie la plus pauvre de la population ; et il en était déjà ainsi, sans aucun doute, au commencement du siècle. Celuilà va à la fosse commune qui laisse sa famille dans un entier dénûment, qui n’a pas su se créer des ressources par son travail, qui n’a pas su donner un métier à ses enfants, qui n’a pas su exciter l’intérêt de ceux qui le connaissaient. Des exceptions, même assez nombreuses, dues à des infortunes accidentelles, n infirment pas cette règle. La fosse commune n’est donc pas le dernier asile de la classe populaire, mais seulement de la partie la plus malheureuse de cette classe, et, quoique l’intelligence et la bonne conduite ne soient pas toujours récompensées dans la société, il est bien certain que ce sont les principaux éléments de la prospérité individuelle. Dès lors il est permis de penser qu’une série d’individus inhumés dans la fosse commune représente une somme d’intelligence bien inférieure à la moyenne, et, s il y a quelque rapport entre le développement intellectuel et le volume du cerveau, on peut s’attendre à trouver que la capacité du crâne de ces individus est au-dessous de la moyenne.

Voici maintenant quel a été le résultat du cubage des crânes, dans les deux groupes de la troisième série :

Nombre (le crânes.

série. j Fosse commune

CiuNES DU xix« SIÈCLE. | Sépultuics païUculièies 3..

Total 12Ô

Si l’on compare les crânes modernes des sépultures particulières aux crânes aristocratiques du moyen âge, on voit que ceux-ci ont 58. 25 c. c. de capacité de moins que ceux-là. La différence de 35.55. c. c. obtenue par la comparaison pure et simple de la première et de la troisième série, était déjà trèsdigne d’attention ; mais celle de 58. 25 c. c. qu’on obtient en mettant, autant que possible, les éléments comparables en présence, doit être considérée comme bien plus exacte que l’autre ; et il est évident, en tout cas, que la capacité moyenne du crâne

Capacité niovcnne.

14S4.23 1 iOJ,l4

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s’est accrue, depuis le xii® siècle, d’une manière très-notable. • Ce résultat remarquable ne dépend sans doute pas d’une cause unique. La population parisienne, depuis l’époque de Philippe- Auguste, ne s’est pas accrue seulement par elle-même; elle a reçu et absorbé un nombre immense d’individus venus en partie des pays étrangers, mais venus surtout des diverses provinces de la France, et, si l’on songe combien les communications étaient difficiles dans les siècles qui ont précédé le nôtre, on est amené à admettre que les nouveaux venus, conduits à Paris soit par l’esprit d’aventure, soit par l’attraction d’un grand centre politique et intellectuel, devaient posséder pour la plupart une dose d’activité au-dessus de la moyenne. En d’autres termes, il y avait une raison permanente pour queles étrangers, ajoutés continuellement à la population parisienne, contribuassent à modifier avantageusement cette population sous le double rapport de la capacité du crâne et du développement de l’intelligence.

On ne peut déterminer la part qui revient à cet ordre d’influence dans l’explication du résultat fourni par la comparaison des crânes anciens et des crânes modernes, mais il ne faut pas perdre de vue que, si les éléments constituants de la population de Paris ont pu se modifier beaucoup depuis le xii' siècle jusqu’à la Révolution française, les conditions intellectuelles et sociales se sont modifiées bien plus encore. Les progrès de la civilisation ont été immenses, l’instruction et le bien-être matériel ont pénétré dans les classes moyennes ; les facultés de l’esprit, étouffées au moyen âge, se sont librement développées chez un nombre toujours croissant d’individus, et il est permis de croire que cette amélioration, ce perfectionnement individuel a été une des principales causes, peut-être la cause principale, de Faccroissement considérable du volume moyen du cerveau.

Il paraît résulter cFun autre ordre de recherches qui ne sont pas encore terminées et que je communiquerai plus tard à la Société, que cet accroissement de la capacité du crâne a porté principalement sur la région frontale. Si ce résultat, basé sur l’étude partielle des premiers numéros de chaque série, est confirmé par une étude plus complète, il pourra être invoqué, dans une certaine mesure, à l’appui des idées émises par l’abbé Frère sur les modifications qucle changement d’état social fait subir à la forme

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