‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 56 sur 86 · LES \UTOCIITIIONES D’EUROPE ET LES CONQUÉRANTS I\DO EUROPÉENS · texte numérisé non relu

LES \UTOCIITIIONES D’EUROPE ET LES CONQUÉRANTS I\DO EUROPÉENS

[Bulletins de la Société d’anthropologie, 1864, t, V, p. 303-316.)

Celte pièce et les deux suivantes font partie d’une discussion provoquée par M. d'Oinalius d’Halloy, qui, élevant des doutes sur la théorie indo-européenne, avait posé, entre autres, ces deux questions : 1® quelles sont les preuves de l’origine asiatique des Européens? 2® les langues à flexion, au lieu de passer d’Asie en Europe, ne se sont-elles pas plutôt répandues d’Europe en Asie ?

En écoutant l’intéressante lecture de M. Liétard j’avais cru comprendre qu’il y avait entre nous des dissidences assez tranchées, mais les dernières paroles qu’il vient de prononcer me prouvent que je n’avais pas d’abord bien saisi sa pensée, et que nous sommes bien près de nous entendre, sinon sur tous les détails, du moins sur l’ensemble de la question.

M. Liétard admet, comme tous les autres membres qui ont pris la parole dans cette discussion, que tous les pays de l’Europe recélaient des populations autochthones avant le début de l’ère indo-européenne.

D’un autre côté j’admets comme lui, d’après le témoignage des linguistes, des archéologues et des historiens, que les langues et la civilisation indo-européennes sont originaires de l’Asie.

Avec ce double point de départ il nous sera facile de nous entendre.

Mais je demande auparavant la permission de répondre quel-

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ques mots à notre honorable collègue M. Bertrand. Il n’assistait pas à la première séance de cette discussion, et j’ai été heureux de l’entendre émettre aujourd’hui une distinction qui me paraît indispensable, et que j’ai essayé, dès le premier jour, d introduire dans le débat.

J’ai dit alors ; d’où viennent les races d’Europe? d’Europe. D’où viennent les langues d’Europe? d’Asie (1). Et j’en ai conclu que la question devait être scindée; que la race était une chose, et la langue une autre chose ; et que les contestations soulevées par la seconde proposition de M. d’Omalius d’Halloy ne portaient atteinte ni à la première ni à la troisième.

M. Bertrand vient de parler aujourd’hui dans le même sens et je me félicite d’autant plus de cet accord que nous sommes partis de deux points de vue différents. Il n’élève aucun doute sur les faits de Eanatomie et de l’histoire naturelle, il se borne à faire valoir les droits de la linguistique et de l’archéologie. De même, j’ai accepté le témoignage de ces deux dernières sciences, et je me suis borné à maintenir l’autorité des deux autres.

Cette distinction de deux questions qu’on a malheureusement confondues, de la question de race et de la question de langue, paraît si naturelle à M. Bertrand, qu’il s’étonne de la persistance du débat, et de l’importance qu’on y attache. Il se demande quel intérêt les anthropologistes peuvent avoir à discuter un fait aussi simple et aussi démontré que l’origine asiatique des langues indo-européennes ; et comment ils ont pu être conduits à contester une vérité que la linguistique considère à bon droit comme incontestable. Je répondrai à cela que cette vérité aurait été accueillie tout autrement, si l’on n’avait essayé tout d’abord d’en faire découler des conséquences qui ne tendaient pas moins qu’à trancher la question de la mutabilité des types, l’une des plus controversées de l’anthropologie générale. On discutait sur le degré d’altération que l’influence des milieux peut faire subir aux caractères physiques. Deux opinions étaient en présence : les uns cherchaient à établir par des faits d’observation directe que les types sont permanents; les autres soutenaient au contraire que les modifications produites par l’action des milieux.

(1) Voy. DuU. de la Société d’anthropologie, séance du 18 février 1861, t. Y, p. 193-196.

trop lentes pour être appréciables au bout de quelques générations, pouvaient à la longue, après un grand nombre de siècles, devenir considérables et amener la transformation des types.

Les choses en étaient là, lorsque la linguistique ou plutôt lorsque les linguistes sont intervenus dans le débat. Ils ont dit : Tous les peuples indo-européens parlent une même langue et sont par conséquent sortis d’une souche commune. Ils sont issus en droite ligne d’un seul et même peuple descendu de la Bactriane et dont les rameaux se sont étendus d’une part jusqu’aux rives du Gange, d’une autre part jusqu’à l’Atlantique. — Et comme ces peuples nombreux, répandus sur des zones trèsdiverses, présentent des caractères physiques très-différents, et constituent plusieurs races distinctes, on en a conclu que l’influence des climats avait eu pour conséquence de modifier à un haut degré, suivant les lieux, les caractères de la race primitive. Il n’est pas nécessaire de rappeler que cet argument a été invoqué plusieurs fois par M. Primer- Bey dans de précédentes discussions. Bien d’autres s’en étaient servis avant lui, et c’est certainement le plus saisissant de tous les arguments qui ont été invoqués en faveur de la mutabilité des types humains.

Mais les partisans de la permanence des types avaient par devers eux des faits d’observation directe qui leur paraissaient assez positifs pour résister à cette argumentation. Mis en demeure de choisir entre le témoignage de l’histoire naturelle proprement dite et celui de la linguistique, ils ont donné la préférence au premier, tandis que les linguistes donnent la préférence au second. Tel a été le point de départ du débat actuel. Notre éminent et vénérable collègue, M. d’Omalius d’Halloy a demandé jusqu’à quel point était exacte une donnée linguistique qui lui paraissait en contradiction avec toute une série de faits bien observés. J’ai fait remarquer, dès le premier jour, que cette contradiction n’était et ne pouvait être qu’apparente. L’étude linguistique et l’observation anthropologique sont deux sources d’information également précieuses ; les faits qu’elles constatent sont également sûrs. Les îles Britanniques, sans parler de leurs conquérants plus ou moins modernes, recèlent depuis un temps immémorial une race brune et une race blonde qui ont conservé, malgré l’uniformitô du climat, la diversité de leurs caractères ; voilà un

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fait absolument positif. Ces deux races parlent des langues issues d’une commune origine ; voilà un fait tout aussi positif. Or il est parfaitement certain que deux vérités ne peuvent jamais être en contradiction l’une avec l’autre. Si elles nous paraissent contradictoires, c’est que nous les regardons de travers et que notre esprit en tire de fausses conséquences. Il ne s’agit donc pas d’opter entre la première et la seconde, mais de changer de place et de les considérer sous un autre aspect, dussions-nous pour cela sacrifier nos théories.

Dans le cas particulier qui nous occupe, une théorie sera valable seulement si elle permet de concilier le témoignage de l’observation, qui nous montre, parmi les peuples indo-européens, des différences de race qui ne peuvent pas être attribuées à 1 influence des milieux, — avec le témoignage de la linguistique et de l’archéologie, qui établissent entre tous ces peuples une communauté de langage, de connaissances et de civilisation jirimordiale.

Cette conciliation n’est pas seulement possible, elle est facile; il suffit de considérer que l’Europe était déjà peuplée avant 1 arrivée des conquérants asiatiques, et que ceux-ci ont dû nécessairement mêler leur sang avec celui des vaincus. Tout s explique alors avec la plus grande simplicité. Le triomphe de la langue et de la civilisation des conquérants est un fait aussi naturel que la variété de types résultant de l’inégal mélange des races.

M. Liétard, qui admet le premier point, ne peut guère, il me semble, se refuser à admettre aussi le second, à moins de supposer que les vainqueurs asiatiques aient entièrement et rapidement exterminé, sur leur passage, partout où ils ont pénétré, tous les hommes et toutes les femmes des races autochthones de l’Europe, chose tout à fait invraisemblable.

il ne faut pas juger de ce qui pouvait se passer alors d après ce qui se passe quelquefois aujourd’hui. Avec leur civilisation formidable, avec leurs moyens de destruction irrésistibles, avec leurs villes flottantes que la vapeur promène autour du monde, les Européens font irruption sur une île située aux antipodes, habitée par quelques sauvages errants, abrutis, nus, sans armes, sans chefs. Les deux termes extrêmes de la série humaine se

trouvent tout à coup en présence; et si le peuple étranger, dont le nombre est sans cesse accru par l’arrivée de nouveaux colons, juge de son intérêt de détruire les au loch thon es, il les écrase facilement de son immense supériorité matérielle : voilà comment il n’y a plus de Tasmaniens en Tasmanie. Mais il y en aurait encore, si ces malheureux avaient pu fournir aux colons anglais un travail utile, s’ils avaient eu ce degré d’intelligence de plus qui rend les nègres d’Afrique aptes à servir comme esclaves ; il y en aurait encore si leur île eût été un continent spacieux, s’ils avaient pu reculer devant leurs agresseurs, comme les Peaux- Rouges d’Amérique, ou trouver un refuge, comme les ours des Pyrénées, dans des montagnes presque inaccessibles ; on les eût laissés vivre en paix dans ces lieux indignes de la convoitise de l’homme civilisé.

Ainsi, pour qu’une race soit exterminée, il ne suffit pas qu’elle soit assaillie par une race plus forte et plus intelligente, il faut que l’inégalité soit excessive; que les conquérants puissent recevoir continuellement de nouveaux renforts d’hommes et de femmes ; qu’ils ne puissent tirer aucun parti de l’asservissement des vaincus ; que ceux-ci ne puissent ni résister, ni se réfugier dans les forêts ou dans les montagnes de leur pays, ni se soustraire par l’émigration aux armes de leurs ennemis. Et tout cela ne suffit pas pour que la race envahissante conserve la pureté de son type anthropologique : le guerrier conquérant ne se pique pas de continence ; il tue volontiers les hommes, mais plus volontiers encore, il gârde les femmes pour son plaisir. Le mélange des sangs est donc à peu près inévitable, et les caractères de la race victorieuse sont modifiés par ce croisement, à moins que la différence de couleur ne soit assez tranchée pour que les métis puissent être reconnus au premier coup d’œil, et condamnés à former une caste à jamais distincte.

Supprimez une seule de ces conditions, et la race autochthone persistera, plus ou moins modifiée dans ses mœurs, dans ses connaissances, dans son langage, dans ses caractères physiques ; mais comme elle possède presque nécessairement la supériorité numérique, le sang étranger, de plus en plus dilué à chaque génération, sera tôt ou tard absorbé par le sang indigène, et la race métisse se rapprochera beaucoup plus dii type des

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vaincus que de celui des vainqueurs, quoique ceux-ci lui aient transmis leur nom, leur langue et leur civilisation.

Ou bien, si les deux races se trouvent, sur un point donné, en proportion numérique à peu près égale, les deux types persisteront, reparaîtront sans cesse au milieu des types croisés résultant des mélanges, et se retrouveront encore côte à côte au bout d’un grand nombre de siècles. On disait tout à l’heure que les Étrusques avaient disparu ; qu’il ne restait d’eux que des souvenirs archéologiques et historiques. C’est une erreur. Le type des anciens Étrusques est toujours debout, toujours vivant, et je fais appel ici au témoignage de M. Perier, qui a visité et étudié, il y a deux ans, les populations de l’ancienne Etrurie.

Je prie maintenant M. Liétard de se transporter à l’époque où les premiers conquérants asiatiques, qu’on est convenu d’appeler les Celtes, pénétrèrent en Europe, et de se demander s’il est admissible que ces aventuriers aient détruit, jusqu’au dernier homme et jusqu’à la dernière femm.e, les populations autoclithones. Où trouvait-on alors les conditions qui pouvaient rendre cette extermination possible ? Il n’y avait, au point de vue du type, que des différences peu prononcées entre les races indigènes et la race étrangère. Les Basques et les Finnois modernes, qui ont conservé leurs langues préceltiques, et dont les ancêtres par conséquent ont en grande partie échappé à l’influence étrangère, ont la peau blanche, le visage orthognathe, les cheveux lisses et les traits caucasiques, comme les Indo-Européens d’Asie. Les caractères physiques qui pouvaient établir entre les Celtes et les autochthones d’Europe des différences appréciables se réduisaient donc à quelques nuances dans la couleur des yeux et des cheveux, et ce léger contraste. Là où il existait, loin de susciter des répugnances réciproques, était de nature, au contraire, à exciter la convoitise des vainqueurs pour les femmes des vaincus. Le croisement des races était donc inévitable.

Au point de vue du nombre, les conquérants celtiques étaient incontestablement bien inférieurs aux indigènes de l’Europe.

Séparés du gros de leur nation par des distances énormes, par des montagnes et des mers difficiles à traverser, les envahisseurs étaient livrés à leurs propres forces. Ils ne pouvaient pas, comme les colons modernes, recevoir de la mère-patrie

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des renforts continuels. Ils étaient d’ailleurs peu nombreux, car une grande masse d’hommes n’aurait pas pu trouver sa subsistance dans des contrées incultes. C’est une vérité banale qu’à la suite d’une conquête, la prépondérance numérique appartient toujours à la race indigène. S’il y a eu des exceptions à cette loi, ce n’est que dans des temps tout à fait récents, seulement pour des colonies maritimes, et à la faveur de conditions tout à fait différentes de celles où se trouvaient les premiers envahisseurs celtiques. Se trouvant donc en infime minorité, au milieu des populations subjuguées parleurs armes, les Celtes (ou ceux qu’on désigne sous ce nom) ne purent pas môme songer à les détruire ; ils l’auraient en vain essayé ; tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était de les dominer, de les absorber dans leur nationalité, de leur imposer leurs mœurs, leurs lois, leur religion et leur langue, et la conséquence plus ou moins prompte de cet ordre de choses était un mélange de races, où le sang indigène devait nécessairement prévaloir tôt au tard.

Mais, dira-t-on, pour que les Celtes, si peu nombreux, aient réussi à conquérir tout un continent habité, il fallait que cette infériorité numérique fût compensée par une immense supériorité intellectuelle. Les autochthones devaient être des sauvages abrutis, dénués entièrement de toute aptitude au progrès, incapables de ’ résister, incapables de se soumettre, et voués à la destruction, comme cesTasmaniens dont les Anglais n’ont même pas pu faire des esclaves. Il y a un degré d’inégalité intellectuelle qui équivaut à une complète incompatibilité, qui rend toute fusion impossible, qui ne laisse à la race supérieure d’autre ressource que de se substituer purement et simplement à la race inférieure, et c’est ainsi que les Celtes ont pris la place des autochthones, en restant Celtes par le sang comme par la civilisation et le langage. — Je crois n’avoir pas affaibli l’objection, mais il sera facile de montrer qu’elle est dénuée de fondement.

Les races autochthones étaient encore plongées dans une barbarie profonde, elles avaient acquis peu de connaissances, mais elles étaient intelligentes et perfectibles. Si elles l’étaient plus ou moins que la race étrangère, c’est ce qu’il est difficile de deviner. L’antériorité de civilisation ne prouve pas la supériorité absolue de l’intelligence et des aptitudes. Les Égyptiens ont précédé dans

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la civilisation les Grecs, les Romains, elles Européens modernes, et celui qui soutiendrait d’après cela que la race égyptienne est plus intelligente et plus perfectible que les races d’Europe, ne trouverait aucune créance. Mais j’accorde, si l’on veut, que les Celtes fussent supérieurs aux autoclithones en intelligence et en perfectibilité. M. Liétard m’accordera du moins que cette différence innée n’était pas très-considérable, car les Basques et les Finnois, qu’il considère comme les seuls représentants actuels des races préceltiques, soutiennent parfaitement la comparaison avec les peuples indo-européens.

La supériorité des Celtes sur les autoclithones, mise en évidence par l’issue de la lutte, n’était donc pas essentielle, absolue, permanente, comme le fut de tout temps celle des peuples blancs sur les peuples de race nègre ; elle n'était que relative, comme celle des Romains de Jules-César sur les Gaulois, moins disciplinés et moins bien armés. C’était une supériorité factice et temporaire, et elle n’aurait pu devenir définitive que si les vaincus avaient été non-seulement incivilisés^ mais encore incivilisables. Les Celtes, au surplus, étaient loin d’apporter avec eux une de ces civilisations puissantes, irrésistibles, qui absorbent tout, qui effacent tout, et au contact desquelles les races inférieures s’évanouissent comme un souffle. Leur civilisation était encore bien rudimentaire. Us ne connaissaient pas l’écriture, il n’avaient pas d’histoire, et on ne saurait rien de leurs premières migrations, sans les découvertes récentes de l’archéologie et de la linguistique. Ils avaient de grands animaux domestiques, et quelques céréales qu’ils savaient semer lorsqu’ils trouvaient un terrain convenable ; mais ils étaient nomades, et, ne s’attachant pas au sol, ils ne pouvaient former de grandes nations. Enfin, il paraît qu’ils connaissaient l’usage du bronze; ils le connaissaient du moins lorsqu’ils parvinrent dans les régions occidentales de l’Europe, où les métaux étaient inconnus avant eux ; et c’était peutêtre là ce qui faisait leur supériorité, puisqu’on ne pouvait leur opposer que des armes en os, en bois ou en pierre ; mais ils ne savaient pas encore extraire le fer, sans le secours duquel il est si difficile de défricher le sol, de tailler le bois ou la pierre, et de construire des villes. Les autochthones de l’Europe étaient sans doute moins avancés. Ils en étaient encore à l’âge de pierre ;

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mais la différence qui existait entre ces deux civilisations était tellement peu tranchée que, pour beaucoup d’archéologues, la distinction des monuments celtiques et des monuments préceltiques reposeexclusivementsur la présenceou l’absence du bronze.

Ainsi la suprématie des Celtes, quoique bien réelle, n’était pas considérable; les vaincus n’avaient qu’un pas à faire pour se trouver au niveau des vainqueurs. Dans de pareilles conditions, il n’y a pas d’extermination possible, les races finissent tôt ou tard par se fusionner. La nation croisée qui résulte de ce mélange, adoptant la langue, les mœurs, la nationalité de la race étrangère, peut oublier à la longue jusqu’à l’existence de ses ancêtres autochthones, dont les caractères physiques continuent pourtant à prédominer dans son sein ; mais elle s’en souvient quelquefois, témoin les Gelto-Scythes mentionnés par Plutarque, et les Cellibériens de la péninsule hispanique.

Les Celtes, ou plutôt les conquérants que l’on se plaît à nommer ainsi, ont occupé la plus grande partie de l’Europe, depuis la Scandinavie jusqu’à Gibraltar, depuis la mer Noire jusqu’à l’extrémité de la Grande-Bretagne. On s’imagine volontiers que tous ces conquérants n’étaient qu’un même peuple, et qu’ils se sont répandus comme un déluge sur tout notre continent, à la manière de la horde incohérente et disparate qu’Attila conduisit en quelques années du milieu de l’Asie jusqu’au centre de la Gaule. Mais on ne nous dit pas où était la grande nation celtique qui pouvait ainsi vomir sur l’Europe des millions de guerriers. C’est d’une tout autre manière que je me rends compte de la diffusion de la langue et de la civilisation des Celtes. Je vois dans l’origine la' simple émigration d’un peuple pasteur et guerrier qui, franchissant le Caucase ou peut-être l’Hellespont, s’installe avec ses troupeaux dans un petit coin de l’Europe, subjugue les indigènes, se mêle ensuite avec eux, leur impose sa langue et sa nationalité, leur inocule ses connaissances et ses mœurs.

Plus tard, de ce premier foyer part un nouvel essaim, celte de nom plus que de race, qui va dans un autre pays transporter à son tour, avec les mêmes avantages et le même destin, la langue et la civilisation de l’Asie. Et ainsi de proche en proche, d’émigration en émigration, de siècle en siècle, des peuples toujours celtes par le langage, mais de moins en moins celtes parle sang,

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se répandent dans toutes les directions jusqu’à l’extrémité de l’Europe. Je m’exprime ici comme s’il était démontré que les Asiatiques eussent déjà pris le nom de Celtes lorsqu’ils pénétrèrent en Europe, comme si ce nom s’était transmis intact, de peuple à peuple, depuis cette époque très-reculée jusqu’au temps de Jules-César, comme si la langue des premiers conquérants était partout restée la même, et comme si leur nationalité s’était partout répandue et maintenue en même temps que cette langue. J’ai ainsi multiplié autant que possible les difficultés de mon explication. Mais nul ne sait de quel nom ces aventuriers s’appelaient en Asie, ni sous quel nom ils se firent, pour la première fois, connaître en Europe. Le nom de Celtes n’apparaît qu’à une époque relativement assez tardive, et seulement dans le centre et dans l’occident de l’Europe ; on le donne aujourd’hui, en se basant sur l’étude des langues, à des peuples qui ne l’ont probablement jamais porté, et, en se basant sur l’archéologie, à d’autres peuples qui n’ont même jamais parlé leur langue ; de telle sorte que, si l’on ne considère que les peuples qui sont connus pour s’être réellement appelés Celtes et pour avoir parlé une langue celtique, le phénomène de la diffusion d’une même nationalité et d’un même langage se simplifie singulièrement. Il se simplifie davantage encore si l’on songe que, même parmi les derniers, l’unité de langage ne s’était maintenue que très-imparfaitement.

Il y a deux groupes bien distincts de langues celtiques, sans parler de celles qui ont péri et qui formaient probablement plusieurs autres groupes. Ces diverses langues celtiques offraient entre elles des rapports analogues à ceux qui existent entre le français, l’espagnol, l’italien et les autres langues néo-latines. Ainsi donc, les populations que nous réunissons aujourd’hui en un faisceau, et que nous désignons sous le nom collectif de Celtes, constituaient des peuples distincts par la nationalité et distincts par leurs dialectes.

J’ajoute qu’ils étaient souvent en lutte les uns avec les autres, qu’ils différaient notablement par les mœurs, par le costume, par l’état social, et enfin par les caractères physiques, et de là sont nées les interminables discussions sur la question de savoir si les Celtes étaient bruns ou blonds. Le fait est que la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux variait suivant les caractères des races

autochthones avec lesquelles l’élément asiatique était venu se fusionner ; et quant à la couleur primitive de ceux qui avaient franchi le Caucase, elle ne pouvait plus se reconnaître après tant de dilutions successives.

Ainsi s’évanouit, devant la réalité, la prétendue uniformité qu’on se plaît à attribuer à tous les peuples dits celtiques. Il y avait entre eux un fonds commun de connaissances, de croyances et de langages. Ce qui s’était répandu dans toute l’Europe ce n était pas une race, mais une civilisation, qui s’était, pour ainsi dire, inoculée de peuplé à peuple, car le bien s’inocule comme le mal.

Je ne prétends nier par là ni les grands mouvements de peuples, ni les expéditions et les conquêtes lointaines, ni l’extension géographique de certaines races. Je prétends seulement que la plupart des peuples qui se déplacèrent en masses assez considérables pour implanter et maintenir leur type dans leurs nouvelles résidences, étaient de race européenne et non de race asiatique. Ces remaniements ont eu pour conséquence tantôt de produire des croisements plus ou moins intenses, qui ont modifié à un certain degré les caractères anthropologiques des populations primitives, tantôt de substituer un nouveau type au type ancien, et il est même probable que des déplacements analogues s’étaient effectués déjà dans les temps inconnus qui précédèrent la première invasion des Asiatiques. La répartition des races blondes ou brunes, grandes ou petites, brachycéphales ou dolichocéphales a donc subi, sans aucun doute, diverses modifications, soit avant, soit pendant les temps historiques; mais je suis convaincu que ces modifications n’ont jamais été générales, et que la faune humaine de l’Europe, considérée dans son ensemble, ne diffère pas essentiellement de ce qu’elle était avant l’introduction des langues et de la civilisation indo-européennes.

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[liulletius, t. V, p. 45'-46l.)

Dans nos deux dernières discussions, et dans plusieurs autres qui ont à diverses reprises occupé l’attention de lu Société, il a été

QU’EST-CE QUE LES CELTES

très-fréquemment question des Celtes et de la race celtique. Mais les nombreux orateurs qui se sont servis de ces expressions leur ont donné des acceptions tellement différentes, que des opinions à peu près identiques quant au fond ont paru contradictoires, et que vice versa des opinions tout à fait opposées ont paru coïncider.

11 me paraît donc nécessaire, dans l’intérêt de nos discussions ultérieures, de provoquer des explications sur les diverses acceptions du nom de Celtes. Je suis convaincu d’avance que nous ne ferons pas disparaître les divergences qui existent entre nous sur la signification de ce mot. Chacun de nous conservera probablement ses habitudes ; mais si nous ne parvenons pas à établir funité du langage, nous mettrons du moins un terme à des confusions continuelles. Et lorsqu’un orateur prendra la parole sur les Celtes, on saura du moins de quels Celtes il veut parler.

Il y a eu dans les temps historiques un peuple, ou plutôt une confédération de peuples qui portait le nom de Celtes, qui occupait la partie des Gaules comprise entre la Garonne et la Seine, et qui arrêta pendant plusieurs années les légions de Jules César. Ceux qui prennent le nom de Celtes dans cette acce()tion purement historique et politique disent que les Celtes étaient d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, qu’ils avaient des yeux et des cheveux de couleur foncée. Ils se basent, non sur le témoignage de César, qui s’est borné à dire que les habitants de la Gaule celtique différaient des autres Gaulois par les mœurs et par le langage, mais sur l’étude des populations actuelles des régions où les descendants des anciens Celtes de César n’ont subi que des mélanges insignifiants et ont dû conserver, avec la prépondérance numérique, des caractères physiques peu différents de ceux de leurs ancêtres gaulois.

Ce sont là les Celtes de l' histoire. Mais César n’est pas le premier écrivain qui ait parlé des Celtes. Beaucoup d’auteurs, à partir d’Hérodote, avaient signalé l’existence de ce peuple d’après des renseignements vagues, et le plus souvent contradictoires. La Celtique, pour eux, c’était la partie inconnue de l’Europe centrale et occidentale. Ils la plaçaient tantôt au-dessus des Pyrénées, tantôt aux sources du Danube, tantôt sur les bords du Pô, tantôt

près de la mer du Nord. Des peuples partis de cette région indéterminée avaient promené leurs armes en Ibérie, en Italie, en Grèce, en Asie Mineure ; les uns furent désignés sous le nom de Celtes, les autres sous le nom de Gaulois. Pausanias, en parlant des Galates qui pillèrent Delphes, dit qu’ils s’étaient appelés Celtes avant de s’appeler Gaulois, et il paraît que d’autres auteurs grecs avaient étendu à tous les Gaulois la dénomination de Celtes, puisque Strabon dit à ce propos que probablement les Grecs n’ont été portés à faire cette confusion qu’à cause de la plus grande célébrité des Celtes. Tout ce qu’on racontait sur l’origine de ces barbares et sur leur pays se réduisait à des traditions incertaines, que le savant Pelloutier a rassemblées, confrontées, commentées, et d’où il a conclu que les Celtes avaient dû, dans l’origine, occuper toute l’Europe, y compris la Grèce, l’Italie et la Sicile. Pour lui les Germains étaient Celtes, comme les Daces, les Gètes, les Scythes, etc. (1). C’est un système propre à l’auteur, mais ce système n’est autre chose que la conciliation des traditions qu’il a réunies. Tels sont les Celtes de la tradition : un peuple qu’on trouve à peu près partout et qu’on ne peut fixer nulle part. Je n’y insisterai pas davantage, puisque personne aujourd’hui n’adopte les idées de Pelloutier; je n’en ai parlé que pour montrer que la véritable histoire des Celtes ne commence qu’avec Jules César, et pour légitimer l’expression des Celtes de l'histoire^ dont je me suis servi pour désigner les peuples de la Gaule centrale, qui portaient seuls le nom de Celtes lorsque César fit la conquête des Gaules.

D’un autre côté, la linguistique a établi que les Gaulois de la Celtique et ceux de la Belgique parlaient sinon la môme langue — ce qui serait en contradiction avec le témoignage des historiens, — du moins des langues étroitement affiliées entre elles, et affiliées aussi avec les langues des îles Britanniques. Ces deux langues et leurs divers dialectes, dont plusieurs ont survécu jusqu’à nos jours, forment un groupe bien naturel, émané de la souche commune des langues indo-européennes. Il fallait donner un nom à ce groupe ; il a été désigné sous le nom de langues celtiques, avant môme qu’on sût qu’il ôtait d’origine asiatique. La

(I) Simon Pelloutier, Histoire des Celles et particulièrement des Gaulois et des Germains jusqu'à la prise de Home par les Gaulois. Paris 1 770, huit volumes in-lî.

QU’EST-CE QUE LES CELTES

langue des Celtes de la Gaule est celle que l’on connaît le moins ; il n’en reste que quelques noms propres, quelques mots isolés, qui permettent seulement de la rattacher aux autres langues appelées celtiques, mais qui ne permettent pas d’en apprécier l’importance relative. Si donc les linguistes ont donné ce nom au groupe entier, ce n’est pas en se basant sur des considérations linguistiques; mais uniquement parce qu’il leur a convenu de choisir, parmi les peuples de ce groupe, celui qui a joué le plus grand rôle dans l’histoire.

Le nom de langues celtiques une fois consacré par l’usage, tous les peuples qui ont parlé et qui parlent encore ces langues ont été désignés par les linguistes sous le nom de Celtes. — Et ceux qui ne sont pas habitués à établir une distinction entre la notion de la langue et la notion de la race, ont admis qu’avant l’époque romaine et l’époque germanique, tous les peuples de la Gaule et des îles Britanniques appartenaient à une seule et môme race, la race celtique.

Pris dans cette nouvelle acception, le nom de Celtes désigne dans le présent tous les peuples, bruns ou blonds, grands ou petits, qui parlent encore des langues celtiques, et dans le passé tous ceux qui les ont parlées, et en particulier tous les Gaulois. Or les Gaulois de Bellovèse et de Sigovèse, ceux de Brennus, ceux qui envahirent la Grèce et l’Asie Mineure étaient, au dire de tous les historiens, des hommes grands et blonds. De là est venue l’opinion que la race celtique était blonde et de haute taille ; et, quant aux nombreuses exceptions que l’on a rencontrées lorsqu’on a voulu mettre cette proposition en présence des faits actuels, on les a expliquées en invoquant tantôt des modifications de type produites à la longue par l’influence des milieux, tantôt des changements dus au croisement de la race celtique avec une race autochthone.

J’ai parlé successivement des Celtes de lliistoire et des Celles de la lingidstique. 11 y a encore les Celtes de Y archéologie, et enfin ceux de la cràniologie.

Relativement aux Celtes de l’archéologie, je distinguerai tout d’abord l’archéologie actuelle de l’archéologie d’il y a vingt ans.

11 y a vingt ans, on attribuait aux Celtes tous les monuments de l’Europe occidentale antérieurs à l’époque romaine. Les dol-

mens, les tumuli, les menhirs, les cromlechs, et tous les ustensiles en terre, en os, en pierre ou en métal qu’on trouvait dans ces monuments ou dans leur voisinage, étaient attribués aux Celtes. L’époque celtique comprenait tous les temps préhistoriques, et les Celtes étaient tous les peuples qui avaient habité l’Europe occidentale avant les conquêtes de César. Pourquoi les archéologues avaient-ils choisi le nom des Celtes pour désigner cette époque primitive? Parce que, de tous les peuples antérieurs aux Romains, les Celtes étaient les plus célèbres.

Mais les progrès si remarquables et si rapides de l’archéologie moderne ont permis de constater, avec la rigueur scientifique la plus complète, que les monuments réputés celtiques il y a vingt ans datent de deux époques bien différentes. Les uns appartiennent à l’âge de pierre, ils ont été élevés par des hommes qui ignoraient l’usage des métaux ; les autres, plus modernes, renferment du bronze; et d’autres enfin, plus modernes encore, renferment aussi quelque peu de fer. Étudiant comparativement les monuments de l’âge de pierre et ceux de l’âge de bronze, tenant compte à la fois de leur structure, de leur contenu et de leur répartition, les archéologues ont reconnu que les hommes de l’âge de pierre avaient été les habitants primitifs de l’Europe, et que l’usage du bronze avait été introduit par des hommes plus civilisés, d’origine probablement asiatique ; et comme il fallait donner un nom à ces étrangers migrateurs, ils les ont appelés Celtes, en se basant sur ce fait, parfaitement établi parla linguistique, que les langues dites celtiques sont les plus anciennes des langues indo-européennes de l’Europe. La période préhistorique, qu’on appelait autrefois l’époque celtique, a été ainsi subdivisée en deux périodes essentiellement distinctes : la période celtique qui commence avec 1 âge de bronze, et la période préceltique qui correspond à l’âge de pierre.

Quelques personnes admettent, il est vrai, avec le savant M. Troyon, que le bronze était connu et employé dans les régions occidentales de l’Europe avant l’arrivée des Celtes. Ceux-ci auraient inauguré l’âge de fer et non l’âge de bronze. Mais j’ai lieu de croire que la majorité des archéologues n’admettent pas cette opinion.

Ainsi les Celtes de l’archéologie sont les inaugurateurs de l’âge de bronze en Europe. Et quoique cette détermination se

QU’EST-CE QUE LES CELTES

rapproche beaucoup de celle qui a été faite par les linguistes, elle en diffère cependant en ce sens que les Celtes de la linguistique sont confinés dans l’occident de l’Europe, tandis que ceux de l’archéologie ont été suivis d’étape en étape jusque dans des régions beaucoup plus rapprochées de l’Asie.

Restent les Celtes de la crâniologie. L’illustre Retzius, invoquant les découvertes archéologiques, et comparant les crânes de l’âge de pierre avec ceux de l’âge de bronze, a reconnu que dans la région de la Baltique les premiers sont brachycéphales, tandis que les derniers sont dolichocéphales ; généralisant alors cette intéressante découverte, il a admis que les populations préceltiques de l’Europe étaient, sans exception, brachycéphales, et que la dolicliocéphalie avait été introduite dans cette partie du monde par les premiers conquérants indo-européens, c’està-dire par un peuple que, d’après la linguistique et l’archéologie, il a cru pouvoir désigner sous le nom de Celtes. R a donc rapporté aux Celtes tous les crânes dolichocéphales de l’Europe septentrionale, centrale et occidentale, tous ceux du moins qui sont antérieurs à l’arrivée des races teutoniques et germaniques. Mais M. Thurnam, invoquant à son tour les résultats des recherches archéologiques, a constaté que dans la Grande-Bretagne les monuments de l’âge de bronze ont été construits par un peuple brachycéphale. De sorte que, tandis que les Celtes de M. Retzius sont dolichocéphales, ceux de M. Thurnam sont brachycéphales.

Ainsi le nom de Celtes a reçu des acceptions très-diverses et souvent contradictoires.

Les Celles de l’histoire sont les peuples de la confédération centrale des Gaules.

Les Celtes de la linguistique occupent une aire bien plus étendue. Ce sont les peuples qui ont parlé ou qui parlent encore les langues dites celtiques.

Les Celtes de l’archéologie sont les peuples qui ont inauguré l’âge de bronze en Europe.

Enfin les Celtes de la crâniologie sont les peuples qui, d’après Retzius, ont importé la dolicliocéphalie au milieu des populations brachycéphales autochthones de l’Europe, tandis que, d’après M. Thurnam, ce sont au contraire ces peuples qui ont introduit

MÉMOIRES d’anthropologie.

la brachycéphalie au milieu des populations dolichocéphales autochthones de la Grande-Bretagne.

11 SLiftit, je pense, d’avoir exposé ces diverses acceptions, pour faire comprendre la nécessité d’étudier et de discuter les questions suivantes :

1° Qu’est-ce que les anciens Celtes et quelle est la partie de l’Europe où ces peuples, dont la langue et les connaissances proviennent certainement de l’Asie, ont, pour la première fois, paru sous le nom de Celtes?

2° Existe-t-il une preuve quelconque qu’un peuple portant ce nom ait jamais occupé ou seulement envahi le Danemark, la péninsule Scandinave ou les îles Britanniques?

3° Quels étaient les caractères physiques des anciens Celtes? Étaient-ils grands ou petits, bruns ou blonds, brachycéphales ou dolichocéphales?

l,i;s AUTOr,HTIIOM:S de e’euuope \ oat pas été exteumiaés.

(Bulletins, t. V, p. oi.7 à 562 et 569 à 573.)

J’ai dit, au commencement de la note que j’ai lue à la Société pour demander la mise à l’ordre du jour de la question des Celtes, que je n’avais pas l’ambition de changer les habitudes de langage adoptées par les divers membres de la Société. Je me suis proposé seulement de mettre ceux qui se serviront du nom de Celtes en demeure de dire nettement ce que ce nom désigne pour eux ; j’ai espéré qu’en même temps ils voudraient bien nous faire connaître les motifs de la dénomination qu’ils ont adoptée.

M. Girard de Rialle, pour ce qui le concerne, vient de répondre à cet appel. B nomme Celtes tous les Indo-Européens de la première invasion, c’est-à-dire tous ceux qui ont précédé les peuples pélasgiques et les peuples germaniques. Il nous a prouvé, et pour ma part je l’en remercie, que ces Indo-Européens, quoique ne connaissant pas encore le fer, possédaient au moins quatre métaux lorsqu’ils ont mis le pied en Europe. J’en prends acte et j’aurai probablement bientôt l’occasion de m’étayer de son opinion, si quelque orateur nous parle des Celtes de l’àge de pierre.

SUR l'extermination des AUTOCHTIIONES D’EUROPE. 377

Notre collègue ajoute que tous les peuples qu’il appelle Celtes parlaient des langues étroitement affiliées entre elles, langues dont quelques-unes sesontperpétuéesdansles dialectes de la Bretagne, de l’Irlande, du pays de Galles et de l’Écosse. Ce fait n’est pas contesté pour les Gaules et les îles Britanniques. M. Girard de Rialle n’a pas démontré que les langues dites celtiques aient été parlées sur les deux rives de la mer Baltique, où la civilisation qu’il appelle celtique s’est cependant répandue avant l’époque germanique ou teutonique. Mais ce n’est pas sur ce point que je chercherai à lui répondre ; je laisserai ce soin à de plus compétents.

Cela posé, M. Girard de Rialle nous dit qu’il est nécessaire de donner un nom collectif à tous les peuples d Europe qui possédaient une langue et une civilisation indo-européennes, avant l’arrivée des Pélasges et des Germains, et cette nécessité le conduit à les appeler Celtes. Il ne prétend pas qu’ils aient porté ce nom à leur arrivée en Europe, mais il ne nous dit pas où ils l’ont pris pour la première fois; il ne croit pas davantage que le nom de Celtes ait été porté par tous les peuples auxquels il l’applique, ni par la plupart d’entre eux, mais il choisit ce nom parce qu’il lui en faut un. Or je me demande comment il évitera la confusion et quel nom il emploiera lorsqu’il voudra distinguer les véritables Celtes des autres peuples indo-européens qui furent leurs contemporains.

Il y a eu dans la Gaule centrale et méridionale, pendant l’époque historique, un peuple remuant et guerrier qui, d’un côté, a fait irruption en Espagne, qui, d’un autre côté, a fait de grandes expéditions en Italie ou en Grèce. Son nom, que tant d’exploits avaient rendu célèbre, fut connu des Grecs avant celui des autres Gaulois, et les premiers historiens, ne connaissant que les terres méditerranéennes, divisèrent au hasard le reste de l’Europe en deux parties, la Scythie et la Celtique. A mesure que les connaissances devinrent plus précises, on vit la Celtique se rétrécir et se réduire enfin à un territoire qui occupait à peine le tiers de la Gaule ; et le nom de Celtes ne s’appliqua plus qu’aux peuples que César a placés entre la Garonne, les Gévennes et la Loire.

A cette acception historique et précise, M. Girard de Rialle

préfère 1 acception populaire qui prévalut dans les temps d'ignorance chez les anciens Grecs; il l’étend même davantage encore, puisqu’il ajoute aux Celtes continentaux les peuples des îles Britanniques, et qu’il prolonge la Celtique jusqu’en Scandinavie; et je ne vois guère comment il ferait pour ne pas y comprendre aussi la Scytliie, puisque c’est par là que le premier ban des invasions asiatiques pénétra en Europe.

Ce n est pas la seule fois qu’on ait vu le nom d’un peuple particulier parvenir seul dans des pays lointains, et y devenir, à la faveur de l’ignorance générale, le nom collectif d’un grand nombre d’autres peuples. Les musulmans, après avoir conquis 1 Afrique et l’Espagne, voulurent franchir les Pyrénées et furent repoussés par une armée que commandait le Frank Charles Martel. Cela donna une renommée immense au nom des Franks dans tous les pays où se répandirent les musulmans. En même temps le nom des Maures, qui avaient pris l’Espagne aux Wisigothset menacé tout l’occident de l’Europe, devint l’épouvantail des chrétiens. Il en résulta que les Européens appelèrent Maures ou Mores tous les peuples du nord de l’Afrique, du Levant et des Indes, plus tard les nègres eux-mêmes, encore désignés dans le langage vulgaire sous l’épithète de moricauds^ tandis que tous ces prétendus Maures appelaient Franks tous les Européens. Les Portugais de Vasco de Gama s’étonnèrent de passer pour des Fran ks sur la côte de Malabar, dont les habitants, sans doute, ne furent pas moins surpris de passer pour des Mores. C’est ainsi et non autrement que les anciens Grecs donnaient le nom de Celtique à la moitié de l’Europe ; et prendre cette vague dénomination pour base d’une détermination ethnologique me semble tout aussi arbitraire qu’il le serait d’employer au même usage le nom des Franks pour désigner les races d’Europe, ou celui des Maures pour désigner toutes celles de l’Afrique et du Levant.

M. Girard de Rialle ajoute, il est vrai, que tous ceux qu’il appelle Celtes étaient de même race. Par le langage c’est possible, je veux bien le lui accorder, quoique j’en attende encore la preuve; mais par le sang et par le type, c’est impossible, pour deux raisons : la première, c’est que les fouilles pratiquées dans leurs tombeaux ont donné au moins deux types de crânes essenliellement différents; la seconde, c’est que leurs descendants

SUR l’extermination des AUTOCIITIIONES D’EUROPE. 379

actuels présentent une diversité tout aussi grande, et plus évidente encore, puisqu’aux caractères ostéologiques, seuls reconnaissables dans les tombeaux, se joignent chez les modernes des caractères de coloration et de physionomie qui frappent au premier coup d’œil. Notre collègue n’ignore point ces divergences de type; il les attribue sans doute à des croisements ultérieurs; mais puisqu’elles existaient déjà à 1 époque dite celtique, il est clair qu’elles sont dues à des croisements qui ont précédé les âges historiques, croisements inévitables d ailleurs, puisque l’Europe était déjà peuplée avant l’arrivée des Asiatiques.

M. Girard de Rialle admet l’existence des autochthones de l’Europe, et il ne pourrait s’y refuser sans se mettre en contradiction avec l’archéologie et la paléontologie humaine. Dès lors, pour maintenir l’unité de la race qu’il appelle celtique, il est obligé de déclarer que les Celtes ont entièrement anéanti, paitout où ils ont passé, les populations primitives de 1 Europe. J ai examiné et réfuté longuement, dans une précédente discussion, cette hypothèse excessive (1). Notre collègue n’a pas répondu aux raisons que j’ai invoquées alors pour montrer qu une paieille extermination n’était pas seulement invraisemblable, mais qu’elle était impossible. Pourtant il arrive quelquefois qu’un phénomène invraisemblable, et passant pour impossible, finit par être reconnu parfaitement réel. Le raisonnement alors doit s’incliner devant la constatation matérielle du fait. M. Girard de Rialle croit être en possession de ce fait matériel et incontestable. C’est la linguistique qui le lui fournit. Il est certain, nous dit-il, que les autochthones ont été anéantis jusqu’au dernier homme dans tous les pays conquis par les Celtes, puisque leurs langues ont disparu jusqu’au dernier mot, pour faire place aux idiomes indo-européens. Jusqu’au dernier mot, cela me semble un peu hasardé. Je n’ai pas ici de compétence ; mais j ai lu que beaucoup de noms géographiques et même que plusieurs autres mots des langues dites celtiques ne pouvaient pas être rapportés aux langues indo-européennes. Je n’y insiste pas (d autres le feront peutêtre), et je veux bien accepter le fait invoqué par M. Girard de Rialle. Que prouve ce fait ? Une seule chose : c est qu un peuple

(l)Voy. plus liaut, p. 363 et 366.

MÉMOIRES d’anthropologie.

peut changer de langue, et qu’après plusieurs changements successifs les traces de la langue primitive finissent par disparaître entièrement.

Le fait de M. Girard de Rialle ne saurait donc en aucun cas être démonstratif. Mais il ne faut pas consulter seulement la linguistique. Ce n’est pas la seule source d’informations. Il y en a d’autres. L’archéologie, la crâniologie, l’ethnologie méritent d’être interrogées aussi. Et que prouvent-elles ? Oue l’âge de bronze a été inauguré en Danemark, en Scandinavie par un peuple dolichocéphale, en Angleterre par un peuple brachycéphale. Voilà deux faits que M. Girard de Rialle ne contestera pas. Le premier a été démontré par Retzius et ses successeurs ; le second est établi par les recherches faites dans la Grande- Bretagne, recherches consignées dans le dernier mémoire de notre collègue M. John Thurnam, qui est présent à cette séance. En France la question est plus embrouillée; les archéologues ont malheureusement, pendant longtemps, négligé de conserver les crânes des sépultures celtiques. Mais nos musées, quoique pauvres sous ce rapport, renferment cependant déjà la preuve que, pendant toute l’ère celtique, la population de la France se composait à la fois de brachycéphales et de dolichocéphales. Ainsi s’évanouit la prétendue unité de race de ceux qui ont vécu pendant l’âge de bronze et que M. Girard de Rialle confond sous le nom de Celtes. Et l’étude de nos monuments de l’âge de ])ierre prouve quelque chose de plus contre la thèse de notre collègue : c’est que les deux types existaient déjà avant ses Celtes, qu’ils étaient, au moins dans certaines parties de la Gaule, mêlés on confondus au même degré ni plus ni moins qu’ils le furent plus tard, à l’époque celtique, et qu’enfin l’arrivée des Indo-Européens, pour ce qui concerne les types céphaliques, n’a pas sensiblement modifié l’état de choses antérieur. C’est une preuve décisive que les peuples autochthones n’ont pas été anéantis, et que les étrangers sont venus se fondre dans leur sein en trop petit nombre pour y faire prévaloir un nouveau type. Si l’une des deux races avait pu ou dâ disparaître dans ce mélange, ce ne serait pas la race autochthone, mais la race des conquérants que M. Girard de Rialle appelle des Celtes, et qui ne l’étaient probablement pas encore, — car je pense, jusqu’à preuve du con-

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