‹ Mémoires d'anthropologieChapitre 57 sur 86 · SUR L’EXTERMINATION DES AUTOCIITIIONES D’EUROPE · texte numérisé non relu

SUR L’EXTERMINATION DES AUTOCIITIIONES D’EUROPE

traire, que le nom de Celtes est né pour la première fois sur le sol de la Gaule.

Je demande la permission de revenir sur la question du changement de langage et sur les conséquences que M. Girard de Rialle en a tirées. La disparition d’une langue est pour lui un fuit de pure violence, impliquant l’extermination du peuple qui l’a parlée. Cette conclusion serait acceptable s’il était démontré que la nouvelle langue eût pris tout à coup la place de l’ancienne. Un voyageur qui, à dix ans d’intervalle, \isiterait deux fois le même pays, et qui, à son second voyage, n’y retrouverait plus la moindre trace de la langue qu’il y aurait entendue la première fois, serait autorisé à en conclure que le peuple conquis a été exterminé ou qu’il s’est soustrait par la fuite à la domination des conquérants. Mais est-ce ainsi que les choses se sont passées dans l’Europe occidentale, à l’arrivée des peuples qui apportaient avec eux les langues indo-européennes ? Quel est le voyageur qui a constaté cette révolution subite ? Quel est l’historien qui l’a racontée? Il faudrait pourtant des témoignages précis et positifs pour admettre un pareil phénomène, contraire à tout ce que l’on a vu dans les temps historiques. Les langues des peuples conquis finissent souvent par s’éteindre ; mais elles s’éteignent peu à peu. Chaque nouvelle génération voit diminuer le nombre de ceux qui restent fidèles au vieux langage, et ce n’est qu’après plusieurs générations, ou même après plusieurs siècles, que celui-ci disparaît définitivement. Ce changement est sans doute presque toujours inauguré par une période de violence, mais il s’achève ensuite lentement, par une sorte d’imbibition.

Notre collègue paraît croire qu’après la conquête de la Gaule par César, la langue celtique fit tout à coup place au latin. C’est une erreur. Le latin devint la langue officielle, mais le peuple continua à parler gaulois [celticè] pendant plusieurs siècles encore. Au temps de saint Jérôme (cinquième siècle), les Trévires de la Gaule septentrionale parlaient encore une langue très-semblable à celle des Galates, fixés dans l’Asie Mineure depuis l’an 278 avant notre ère, et d’autres documents presque aussi précis permettent de considérer comme à peu près certain que la langue des anciens Celtes se maintint à l’état de patois dans une partie des Gaules jusque vers le septième siècle. C’est aussi d’une manière graduelle

que la langue d’oc, florissante au moyen âge, est tombée à l’état de patois; elle perd chaque jour du terrain, et, au train dont marchent les choses, il ne s’écoulera peut-être pas quatre générations avant qu’elle ait tout à fait disparu, laissant après elle quelques monuments littéraires qui seront connus des savants, mais entièrement oubliée par les descendants de ceux qui la parlent aujourd’hui. M. Girard de Rialle voudra bien remarquer que le triomphe graduel de la langue française dans les pays de la langue d’oc n’a été provoqué par aucun acte de violence ; tous ces pays faisaient déjà depuis longtemps partie de la monarchie française lorsque la langue de la métropole a commencé à s’y répandre, dans les châteaux d’abord, puis dans les villes, et maintenant dans les campagnes. Mais, dira-t-on, la langue d’oc et la langue d’oil sont deux langues très- voisines, deux sœurs jumelles filles du latin. On passe de Tune à l’autre sans difficulté. C’est la même grammaire ; ce sont presque toujours les mêmes racines. A cela je réponds que le paysan s’inquiète peu de cette filiation linguistique. Il apprend le français parce que c’est son intérêt; il apprendrait de même une langue d’un type différent ; ce serait plus long, mais tout aussi sûr. Le paysan d'Alsace abandonne peu à peu son patois germanique; le paysan de la Cornouaille anglaise ne sait plus le comique, qu’il a parlé jusqu’au dix-huitième siècle. La ligne qui établit la démarcation entre la Bretagne bretonnante et la Bretagne de langue française est située aujourd’hui bien plus à l’ouest qu’elle ne l’était au dixième siècle ; et maintenant que les chemins de fer commencent à pénétrer dans la vieille Armorique, il est aisé de prévoir que les trois idiomes celtiques de la Basse Bretagne vont céder lentement la place au français. Ici, ce ne sont plus des langues sœurs qui se trouvent en présence, mais des langues fort éloignées, appartenant respectivement au groupe des langues celtiques, à celui des langues germaniques ou à celui des langues néo-latines. Et si l’on objectait encore que ces trois groupes font partie d’une même famille linguistique, celle des langues indo-européennes, je répondrais par l’exemple des Aquitains qui ont jadis parlé le basque ou une langue étroitement affiliée au basque, et qui, sans avoir jamais été exterminés, ont abandonné cette langue pour adopter des idiomes indo-européens, changement aussi grand, aussi radical que possible. Je citerai

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encore les Elrnsques qui, dans l’antiquité, « ne ressemblaient à (( aucune autre nation ni par la langue ni par les mœurs » (Denvs d’Halicarnasse), et qui parlent maintenant une langue néo-latine. Cet exempte n’a peut-être pas la même valeur que le précédent, parce qu’il n’est pas encore suffisamment démontré que l’ancien étrusque fût étranger à la souche indo-européenne; cela est seulement très-probable, et l’on sait que plusieurs linguistes éminents, au nombre desquels je citerai notre collègue M. Chavée, considèrent l’étrusque comme une langue syro-arabe. Il est certain, en tout cas, d’après le petit nombre de mots qui ont été retrouvés, que l’étrusque diffère des langues italiques au moins autant que les langues celtiques ; et il est certain encore que les Étrusques n’ont pas été exterminés ; l’histoire l’atteste, et l’observation prouve que leur type est encore vivant, tel qu’il est représenté sur les anciens monuments et sur les anciennes médailles.

L’opinion émise par M. Girard de Rialle, que les autochthones de l’Europe occidentale ont dû être exterminés par les peuples qu’il appelle Celtes, est donc tout à fait sans fondement. Elle est contraire à tous les faits de l’archéologie et de la paléontologie humaine, à toutes les probabilités de l’histoire. Elle repose exclusivement sur l’hypothèse que la disparition d’une langue est un phénomène très-rapide, et suppose l’extermination totale du peuple qui la parlait. Or l’observation prouve, au contraire, que les langues s’éteignent toujours très-lentement, et que la plupart des peuples de l’Europe occidentale ont plusieurs fois changé de langue, tout en conservant leur type, en dépit même des croisements qu’ils ont subis.

Maintenant, je ferai remarquer que notre collègue n’a pas répondu aux questions quej’ai posées. J’ai demandé en quel point de l’Europe avait pour la première fois paru uq peuple portant le nom de Celtes. Je pense comme M. Bertrand, comme M. Perier, que ce nom est seulement celui d’un des peuples de la Gaule ; que tous les Celtes connus venaient de la Gaule ; et même seulement d’une partie de la Gaule ; que beaucoup de peuples gaulois n’ont jamais porté le nom de Celtes. J’ajoute que, selon toute probabilité, ce nom n’existait pas encore à l’époque où les premiers conquérants de langue indo-européenne pénétrèrent dans notre pays.

M. Girard de Rialle n’a rien dit qui fût contraire à cette opinion. J’ai demandé, en outre, s’il existait une preuve quelconque qu’un peuple portant le nom de Celte eût jamais occupé ou seulement envahi le Danemark, la péninsule Scandinave ou les îles Britanniques. Sur ce point encore notre collègue me laisse sans réponse. Serait-ce qu’il aurait vainement clierclié la preuve demandée ? J’aurais quelque intérêt à le savoir, car je l’ai cherchée aussi sans le moindre succès.

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