ET DE LA BASSE BRETAGNE EN PARTICULIER
PKCOXD MKMOIRE
l u à laSociélé d’anthropolofie le 20 décembre 1806, et publié dans le t. llb- des Mémoires de la Société, p. 117-206 (2“ fascicule 1869). Ce mémoire, écrit en 1866, n’ayaiit été imprimé (lu eu 1869, 1 auteur y a ajouté au moment de rinipression quelques notes et un appendice. On reconnaîtra ces additions à l’indication de leur date : août 1869.
sommairl;
§ 1. Sur la répartition de la race kymrique et de la race celtique en France, d’après les résultats fournis par le recrutement de l’armée (avec une carte).
§ 2. Sur la dénomination qu’il convient de doniter aux deux races gauloises.
§ 3. Sur les origines de la population de la basse Bretagne.
§ l. Répartition des deux races de la basse Bretagne (avec une carte).
§ 6. Comparaison de la carte ethnologique de la Bretagne avec celle de la France. Appendice sur quelques questions reiatives au recrutement de l’armée et à l apprécialion de la taille des populations.
§ *• 1*^ l’épartitîon île la race kymrique et de la race
celtique en France, d’après les résiilf ata fournis par le recrutement de l’armée. (Voir la première carte.)
Dans un premier mémoire, qui, à défaut d’antre mérite, a eu celui de commencer la série des travaux de la Société d’anthropologie de Paris, je me suis efforcé de déterminer, d’après l’état actuel de la population de la France, la nature des éléments ethniques qui ont concouru à la former (1). Je me suis servi, dans
(1) Voy. plus haut, p. 277, mes Recherches sur Felhnologie de la France. Voye* aussi Bulletins dé la Société d'anthropologie de Paris, t. I, p. 6 (1859).
MÉMOIRES d’anthropologie.
cette étude, de tous les documents que je connaissais alors sur les caractères physiques des habitants des diverses régions de la France, mais je me suis appuyé principalement sur celui de ces caractères qui se prête le mieux à une détermination rigoureuse : je veux parler delà taille. Chaque année les conseils de révision font passer sous la toise les jeunes hommes âgés de vingt ans, et les Comptes rendus du recrutement de l'armée^ publiés annuellement par le ministère de la guerre, donnent pour chaque département les résultats de cette mensuration.
11 y a malheureusement dans ces Com])tes rendus une lacune qui ne permet pas de calculer la taille moyenne des jeunes gens examinés. On ne précise la taille que de ceux qui sont reconnus bons pour le service. Ceux qui ont moins de t'",5G0 sont exemptés purement et simplement et ne figurent pas autrement sur le tableau (1). Il en est de même des conscrits exemptés pour maladies ou infirmités. L’étude des chiffres publiés donnerait donc seulement la taille moyenne de l’armée, c’est-à-dire d’une population choisie, et ce résultat serait tout à fait trompeur.
Mais, pour le but que je me proposais, il n’était pas nécessaire de connaître la taille absolue de l’homme moyen de chaque département. Il suffisait de prendre, parmi les résultats de la mensuration des conscrits, un élément qui permît d’établir une comparaison entre les diverses circonscriptions géographiques. Or il m’a paru que cet élément pouvait être fourni par l’étude du chiffre relatif des exemptions pour défaut de taille. J’ai considéré comme très-probable que ce chiffre devait donner une notion assez exacte des variations de la taille. On peut en effet admettre sans imprudence que les départements qui donnent la plus forte proportion d’exemptions pour défaut de taille sont aussi ceux où la taille moyenne est la plus petite, et vice versa. Cette vue, d’ailleurs, a été pleinement confirmée, l’année dernière, par notre savant collègue M. Boudin, qui, étudiant à son tour, d’après le tableau des militaires admis dans les armes de choix, la répartition des plus hautes tailles, a dressé une carte dont les détails
(I) ü'aprês la nouvelle loi militaire (1868), la taille réglementaire est maintenant réduite à ln>,55, par suite de l’adoption d'un amendement présenté par M. de Tillancuurt ; mais les faits eonsignés dans ce mémoire sont antérieurs à cette loi. (Note de 1S69.)
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE
coïncident d’une manière remarquable avec ceux qui sont consignés sur ma propre carte (1).
Ce procédé n’a pas la prétention d’être plus rigoureux que le mien ; il prête le flanc aux mêmes objeclions et renferme les mêmes causes d’erreur. Il y a néanmoins une coïncidence remarquable entre les tableaux de M. Boudin et ceux que j’ai publiés dans mon mémoire sur {'Ethnologie de la Erance. A part quelques exceptions rares et légères, qui dépendent principalement de la différence des périodes que nous avons étudiées (2), on trouve qu’il y a un rapport inverse entre la répartition des petites tailles et celle des grandes tailles; et si les deux procédés opposés que nous avons suivis donnent des résultats parallèles, il est permis d’en conclure qu’ils sont l’un et l’autre suffisamment exacts.
Dans toutes les races, même dans celles qui sont pures, et à plus forte raison dans celles qui ont subi des croisements, la taille présente des variations individuelles assez étendues; parmi les causes qui produisent ces variations, il en est qui sont tout à fait inconnues, d’autres sont plus ou moins probables; il est certain en outre que la misère et les maladies chroniques qui en sont la conséquence sont de nature b porter atteinte au développement du corps. Mais ce qui est plus certain encore, c’est que la taille est un caractère anthropologique qui tend, comme les autres, à se transmettre par hérédité. J’ai donc dû, en cherchant l’explication des inégalités que présente en France la répartition de la taille, me demander avant tout si elles ne dépendaient pas de l’origine ethnique de nos populations.
A cet effet, j’ai dressé une carte de France sur laquelle les variations de la taille par départements, telles qu’elles sont indiquées par le chiffre des exemptions pour défaut de taille, ont été marquées par des teintes plus ou moins foncées. Les départements où la taille est la plus haute étant laissés en blanc, ceux où la taille est la [Jus petite ont été teintés en noir ; les autres ont reçu des nuances intermédiaires, et alors, embrassant d’un seul
(1) Boudin, Sur l'accroissement de la taille en France ; dans Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, t. II, p. 230 carie). Paris, 1865, gr. in-S**.
(2) J ai étudié la répaitition des petites tailles d’après les recrutements de 1837 à 1849- M. Boudiu a étudié la répartition des grandes tailles d’après les recrutenjeuts de 1850 à 1860.
coup (l’œil tous les détails de la répartition de la taille, j’ai pu procéder aisément à la recherche des causes de cette répartition.
C’est ainsi que j’ai reconnu que la taille des Français, dérée dune manière générale^ ne dépendait ni de l’altitude, ni de la latitude, ni de la pauvreté, ni de la richesse, ni de la nature du sol, ni de l’alimentation, ni d’aucune des conditions de milieu qui ont pu être invoquées. Après toutes ces éliminations successives, j’ai été conduit à ne constater qu’une seule influence générale^ celle de l’hérédité ethnique.
Cette conclusion est plus évidente pour moi aujourd’hui qu’elle ne l’était lorsque j’ai publié mon premier travail. Ma carte de 1859 présentait en effet une anomalie que je n’avais pu m’expliquer d’une manière satisfaisante : le département de la Meuse, inscrit sous le numéro 69, y faisait une tache noire qui contrastait violemment avec la blancheur des départements voisins, et aucune influence ethnique, aucune condition locale ne pouvaient rendre compte de cette exception singulière, .l’avais bien supposé (|u’il pouvait y avoir quelques erreurs de chiffres dans les tableaux officiels que j’avais empruntés à la Géographie médicale de M. Boudin, mais je n’avais pu obtenir au ministère de la guerre communication des relevés départementaux de la période indiquée. Cette période, suivant le texte de M. Boudin, comprenait les dix-neuf années de 1831 à 1849 inclusivement (1) ; or les chiffres ch partementaux publiés dans les Comptes rendus du recrutement ne sont complets qu’à partir de l’année 1837 ; ceux des six années précédentes n’existent qu’en manuscrit, dans des cartons qu’il ne me fut pas permis alors de consulter. On me répondit que les relevés avaient été communiqués à M. Boudin, et que je pouvais m’en rapporter à son livre. Je dus donc me borner à exprimer dans une note (2) mes doutes relatifs au département de la Meuse, et je m’y croyais d’autant plus autorisé qu’ayant refait, pour la période quinquennale de 1850 à 1854, d’après les relevés départementaux des Comptes rendus du recrutement^ le calcul des exemptions pour défaut de taille, j’avais trouvé que la Meuse remontait du soixante-neuvième rang au dix-neuvième et
(1) Voyez Boudin, Géographie médknh. Paris, l?57, in-8<>, l. II, p. 938,
(2) Mémoires de la Société d'anthropologie, t. I, p. 29, note 1 . Voyez plus haut, pag. 305.
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE
prenait ainsi place parmi les départements les plus favorisés sons le rapport de la taille.
J’ai pn m’assurer depuis lors que mes doutes sur l’exactitude des chiffres communiqués à M. Boudin étaient parfaitement fondés. Sur la recommandation de mes deux collègues de l’Académie de médecine, MM. Larrey et Michel Lévy, j’ai pu obtenir enfin l’autorisation de faire copier les relevés départementaux des années 1831 à 1836; et, en y ajoutant les relevés publiés de 1837 à 1849, j’ai pu refaire les calculs pour la période complète de 1831 à 1849. Grande a été ma surprise en trouvant qu’aucun de mes chiflVes ne s’accordait avec ceux de M. Boudin. Mais, en y regardant de plus près, j’ai reconnu qu’à l’exception d’un petit nombre d’erreurs de calcul, assez graves, du reste, le tableau communiqué à M. Boudin correspondait parfaitement à celui que j’avais dressé pour la période de 1837 à 1849. J’ai donc à faire ici une rectification générale qui s’adresse à la fois à mon mémoire de 1839 et aux tableaux publiés par l’auteur de la Géorjraphle médicale (1). Notre éminent collègue avait demandé dans les bureaux de la guerre les relevés de dix-neuf années, à partir de 1831, et on lui avait donné comme tels les relevés de douze années seulement, à partir de 1837, avec quelques erreurs partielles qui avaient plus ou moins modifié le rang de plusieurs départements. Malgré ces erreurs, l’ensemble des résultats consignés sur ma carte de 1839 était assez évident pour m’autoriser à conclure que la répartition de la taille en France était la conséquence de la répartition des races. Mais la démonstration aurait été bien plus nette si j’avais eu alors sous les yeux les cartes rectifiées que je possède aujourd’hui.
C’est donc un devoir pour moi de profiter de la première occasion qui se présente pour redresser ici les erreurs que j’ai contribué à répandre, mais je ne me bornerai pas àcorriger ma première carte, à laquelle on peut désormais reprocher de n’embrasser qu’une trop courte période. En combinant mes relevés manuscrits de 1831 à 1836, avec ceux qui ont paru d’année en année depuis
(I) Dans son mémoire Sur l'accroissement de fa taille en France, communiqué à la Société d’anthropologie le 7 mai 1863 [Bull., lf« série, t. IV, p. 250), et publié dans les Mémoires, t. 11, p. 2io, M. Boudin a reproduit le tableau déjà publié dans sa Géographie médicale, eu le rapportant, cette fois, à la période de 1837 à 1849.
1837, dans les Comptes rendus du recrutement, j’ai pu d’abord dresser des cartes partielles correspondant à quatre périodes diflérentes : 1831-1836, 1837-1819, 18o0-18o4, 18oü-18G0; puis une carte générale comprenant toute la période trentenaire de 1831 à 1860.
Cette dernière carte, la plus importante, est celle que je publie anjourd’lnii ; quant aux autres, il ne m’a pas paru nécessaire de les laire graver; je me suis contenté de consigner sur un tableau les cliilfres départementaux des quatre périodes partielles, avec les numéros d’ordre de chaque département. Le lecteur pourra ainsi aisément avec une estompe reporter sur des cartes muettes les résultats de ces quatre périodes. Il pourra reconnaître alors que, si les numérosd’ordre des départements ont subi diverscliangemeuts, l’interversion n’a jamais été bien considérable ; que les principales régions ont toujours conservé les mômes teintes à trèspeu de chose près, et que, somme toute, la répartition des tailles grandes, moyennes ou petites s’est constamment maintenue. Ce lait est d’autant plus remarquable, que depuis trente ans la population française a beaucoup gagné sous le rapport de la taille ; la proportion des hommes trop petits pour le service est descendue en moyeime, de 92,80 sur 1,000 en 1831, à 39,40 sur 1,000 en 1860 (1). — Pendant les quinze premières années du siècle, et surtout de 1811 à 1813, la conscription avait continuellement enlevé presque tous les hommes valides, et, à leur place, les individus que leur taille ou leurs infirmités rendaient impropres au service s’étaient chargés du soin de perpétuer la race. Les générations qui vinrent au jour dans cette terrible époque arrivèrent de 1831 à 1833 à l’âge de la conscription, et il est tout naturel qu’elles aient fourni une proportion exceptionnelle d’indi\idus exemptés pour défaut de taille. A la paix de 1813, les hommes grands et valides qui avaient échappé au canon rentrèrent dans leurs foyers, se marièrent et procréèrent des enfants qui vingt ans plus tard commencèrent à paraître devant les conseils de révision et à passer sous la toise. 11 est donc tout naturel encore
(I) Voyez plus loin mon mémoire Sur la prétendue dégénérescence de la population française [Bull, de l’Académie de médecine, 1867, p. 574 (tableau 10). Voyez aussi Boudin, Sur l'accroissement de la taille et de l’aptitude militaire en France, daus Mémoires de la Société d'anthropologie, t. Il (1865). p. 2Î4 et suiv. (note d’août 1869).
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE
que les classes de 1833 à 18G0, nées sous le régime bienfaisant de la paix, aient fourni un nombre toujours décroissant d’exemptions pour défaut de taille.
La population, écrasée par les guerres de l’Empire, abaissée ainsi au-dessous de sa taille normale, s’est relevée peu à peu et continue même encore aujourd’hui à réparer le grave échec qu’elle avait subi, mais on conçoit sans peine que ce mouvement de régénération anthropologique n’ait pas pu être uniforme, qu’il ait été plus prononcé, toutes choses égales d’ailleurs, dans les départements où le déchet avait été le plus grave. On conçoit en outre que les conditions locales de l’agriculture, de l’industrie, de la salubrité, de la richesse publique, aient pu concourir à accélérer, à retarder ou à arrêter l’amélioration ; que la création de grands centres industriels, que l’établissement de grandes manufactures, où le travail précoce étiole les enfants, aient pu neutraliser, dans certains départements, l’influence des conditions réparatrices. On ne saurait donc s’étonner que Tordination primitive des départements ait été modifiée dans les périodes ultérieures. On aurait même pu s’attendre à des changements bien plus considérables : et si, malgré tout, la répartition générale de la taille est restée à peu près la même, il est permis d’en conclure que' ce caractère physique est sous la dépendance d’une cause anthropologique permanente; et qu’au-dessus des conditions accidentelles et passagères qui se succèdent dans l’histoire des peuples, plane une influence de race qui reprend toujours ses droits.
La carte que je publie aujourd’hui, et qui représente la répartition de la taille en France d’après les recrutements de la période trentenaire 1831-1860, diffère trop peu de celle qui accompagnait mon premier Mémoire (l), pour qu’il soit nécessaire de revenir ici sur la discussion et l’interprétation des faits qui y sont consignés. On y reconnaîtra les deux lignes ponctuées qui s’étendent obliquement du nord-ouest au sud-est, et qui, sur ma première
(I) Il est superflu sans doute de faire remarquer que la carte actuelle et celle de 1859 (voy. plus haut p. 330), difTéreiit bleu moins en réalité qu’en apparence. Sur cette dernière carte, les départements sont divisés en quatre groupes, représentés par quatre teintes, tandis que sur la carte actuelle il n’y a que trois groupes et trois teintes, liette division plus simple m’a paru suffisante. On conçoit que ce changement a dû nécessairement modifier la teinte d'un grand nombre de départements. En comparant les deux cartes, on devra donc tenir compte de l’ordination des départements et du nombre proportionnel des exemptions indiquées sur les tableaux, plutôt que des teintes elles-mêmes.
carte, divisaient déjà la France entrois zones: l’une comprenant les départements du Nord et de l’Est; l’autre ceux du Sud, du Centre et de l’Ouest ; et la troisième formant une rangée intermédiaire. La plus haute taille s’observe dans la première zone, la plus petite dans la seconde ; et cette répartition fait naître immédiatement l’idée de deux races, l’une grande, l’autre petite, juxtaposées sur le sol de la France. La première prédomine dans le groupe Nord- Est, la seconde dans le groupe Sud-Centre-Ouest; et la taille intermédiaire de la zone interposée s’explique tout naturellement par le mélange des deux races (1).
Or il se trouve que la ligne qui limite le groupe blanc du Nord- Est correspond assez exactement à celle qui, au temps de Jules César, séparait la Gaule belgniuede la Gaule celtique, c’est-à-dire les })euples gaulois de la confédération des Belges de ceux de la confédération des Celtes. César a fait ressortir, autant qu’on pouvait le faire à cette époque, les dilfcrences de langue, de mœurs, de coutumes qui existaient entre les deux grandes familles des peuples gaulois; étranger à la notion toute moderne de la race, il n’a pas décrit leurs caractères physiques ; mais ces caractères, que les conquêtes ultérieures n’ont pu elfacer, se retrouvent aujourd’hui dans les deux zones respectives, malgré de nombreux croisements partiels dont j’ai ailleurs déterminé l’influence : la race du Nord- Est (Gaule belgique) a la taille plus élevée, les yeux et les cheveux plus clairs, le visage plus allongé, la tête plus dolichocéphale; celle de la Gaule celtique présente en moyenne les caractères inverses. Il y a là une différence ethnique qui ne peut être méconnue et qui est la conséquence d’un ordre de choses antérieur à la conquête des Gaules, puisque les deux races dont l’observation anthropologique révèle aujourd’hui l’existence affectent la même répartition que les deux groupes de peuples gaulois distingués par Jules César.
Mes recherches statistiques et géographiques sur la taille ont pour la première fois donné une base rigoureuse à la démonstration de ce fait. Mais il y avait déjà trente ans que William
(!) Il y a en outre, dans la zone des départenienls noirs (zone celtique), deux éclaircies, corrcsponilant ; l’une à l’ancienne Province romaine, sur le littoral de la Méditerranée ; l’autic à Aquitaine et au littoral occidental compris entre reinboucimre de la Garonne et celle de la Loire. Ces éclaircic.s s’expliquent par des niélant;os de races, ainsi que je l’ai établi dans mon premier Mémoire. (Voy. plus haut p, 315 et suiv.)
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE
Edwards, sans le secours de la mensuration et de la statistique, avait reconnu dans la population de la France deux types qu’il avait rapportés avec beaucoup de sagacité aux deux anciennes races gauloises (1). William Edwards lui-même, quoique l'auteur incontestable de la découverte anthropologique que j’ai confirmée, n’était que le continuateur des recherches de M. Amédée Thierry.
C’était ce dernier auteur qui, en 1828, dans son Histoire des Gaulois^ avait proclamé que les Belges et les Celtes de la Gaide appartenaient à deux races différentes, appelées par lui la race hjmrique et la race gaUique. Mais M. Amédée Thierry, historien éminent, n’était pas anthropologiste; il ne sAhait pas préoccupé de la question des caractères physiques. Ce qui à ses yeux constituait et distinguait une race, c’était son évolution historique et sa langue. Son coup d’œil d’historien lui avait fait deviner que les Celtes, fixés dans la Gaule depuis une époque antérieure aux plus anciennes histoires, et les peuples appelés Belges, arrivés au moins dix siècles après eux, devaient différer les uns des autres plus que ne diffèrent deux peuples de môme race. Mais il comprenait toutefois que ce n’était là qu’une présomption, et, cherchant des preuves à l’appui de son hypothèse, il en trouva, ou plutôt il crut en trouver une dans la linguistique. Je dirai tout à riieure comment il procéda ; je m’efforcerai de démontrer qu’il fut victime d’une illusion, et l’on comprendra ainsi comment sa doctrine de la dualité des races gauloises a pu donner lieu à tant de contestations. Telle qu’il l’avait présentée, elle n’était pas tenable; et il ne fut pas difficile de prouver qu’elle reposait sur une base arbitraire et fragile. Mais elle avait trouvé dans l’observation anthropologique un appui plus solide. Dès que l’hypothèse ethnologique de M. Amédée Thierry fut promulguée, et pendant que les historiens et les linguistes examinaient la valeur de ses arguments, William Edwards comprit qu’il ne s’agissait pas de discuter, mais d’observer. Initié par ses études de physiologie et d’histoire naturelle aux lois de l’hérédité et de l’atavisme, et sachant que les types anthropologiques survivent
(1) illiani Edwards, Di's Caractères phystolog<ques îles races humaines, consi'Iêrêes dans leurs rapports avec l’histoi’e. Lettre à JI. Aincklée Thierry. Paris, l829, br. iu-S». Iléiinpriniéc daos Mémoires de la Société ethnologique, t. t, p. I. Paris, 1841, iu-8».
presque toujours aux croisements, il pensa que, s’il y avait eu réellement deux races dans la Gaule, ces deux races devaient avoir encore dans la population actuelle de la France un grand nombre de représentants, et un voyage de quelques mois lui permit de reconnaître qu’effeclivement deux types distincts prédominaient respectivement dans les deux régions qui portaient autrefois les noms de Gaule belgique et de Gaule celtique. La doctrine de M. Amédée Thierry passait ainsi du domaine de la conjecture dans celui de la réalité. Mais William Edwards n’avait pu, dans ses rapides voyages, étudier qu’une faible partie de la population de la France; il avait découvert les deux types gaulois sans pouvoir en déterminer rigoui’eusement la répartition : il avait vu assez pour se convaincre Ini-méme et pour satisfaire les jtartisans de M. Amédée Thierry, pas assez pour désarmer la critique par une démonstration positive. Cette démonstration, je crois l'avoir donnée en I8o0 dans mon mémoire sur V Ethnologie de la France, dont le présent travail n’est que la continuation.
Et maintenant, peu importe que l’argumentation première de M. Amédée Thierry prête ou non le liane à des objections tirées de l’histoire ou de la linguistique : ces objections, que je vais moimême exposer tout à l’heure, s’effacent devant le fait anlhropologique découvert par William Edwards, savoir, que les Belges et les Celtes de l’ancienne Gaule appartenaient à deux races différentes.
Je ne veux pas dire par là que ces deux races fussent des races primitives et pures, ni qu’il n’y eût rien de coraimin entre elles, ni qu’elles fussent sans parenté dans le passé. Je suis convaincu au contraire que, sous le rapport ethnologique, elles étaient affiliées par le sang comme elles l’étaient par le langage et les croyances. A une époque encore indéterminée, qui précéda Père chrétienne de dix-huit à vingt siècles an ?noins, les populations autochthones, déjà diverses, qui occupaient l’Europe occidentale, furent assaillies par un peuple étranger, qui parlait une langue indo-européenne, et qui appartenait à une race grande et blonde. D’où venait ce premier essaim de conquérants aryens ? Tout permet de croire qu’il venait des bords de la Baltique, et qu’il pénétra dans l’Occident à travers le Rhin. Si l’invasion des Iles- Britanniques par les peuples de langue indo-européenne date de
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE
la môme époque, ou d’une époque antérieure, ou d’une époque [lostérieure, c’est une question encore à l’étude. Il nous suffit de savoir, au point de vue de l’ethnologie gauloise, que les immigrants aryens s’emparèrent de toute la région qui porta plus tard le nom de Gaule^ à l’exception du triangle compris entre les Pyrénées, la Garonne et le golfe de Gascogne. Ils y introduisirent leur langue, leur religion et leurs coutumes ; ils y effacèrent jusqu’au souvenir des peuples soumis par leurs armes ; mais ils ne purent y maintenir leur type, au milieu des croisements qui suivirent la conquête, et où prédominait nécessairement le sang des indigènes. Des modifications réciproques que les deux populations indigène et étrangère subirent par suite de ces croisements, résulta une race mixte qui, sans pouvoir devenir homogène, finit, à la longue, par acquérir un certain degré de fixité et par constituer un groupe anthropologique intermédiaire entre la race petite et brune des autochthones et la race grande et blonde des étrangers. C’est dans celte race mixte que se constitua, [)liis de quinze cents ans avant Jésus-Christ, la nationalité des Celtes, sous un nom que les envahisseurs blonds n’avaient probablement pas apporté avec eux, mais qui date au moins d’une époque très-rapprochée de la conquête, de sorte que pendant longtemps toute la région qui devait plus tard s’appeler la Gaule ne fut connue que sous le nom de Cellupie (1).
Plus de mille ans après l’arrivée des fondateurs aryens de la nationalité celtique, une autre invasion semblable amena sur les bords du Rhin un nouvel essaim de peuples de môme race. ^'enus sans doute de la même région du Nord, ayant suivi la môme marche à travers la Germanie septentrionale, ils franchirent à leur tour le Rhin et voulurent, comme ceux de la première invasion, étendre leurs conquêtes vers le Sud. Mais ils trouvèrent à qui parler, car les Celtes, belliqueux et puissants, n’étaient pas gens à subir leur joug ni à leur céder la place. On ne sait rien de la lutte qui s’établit alors entre les Celtes et les nouveaux venus; mais on sait qu’au commencement du sixième siècle avant notre ère, vers l’an 587, il se produisit en Gaule de grands mouvements de peuples, suivis de l’émigration de plusieurs
(I) Voy. plus haut p. 370-376.
MÉMOIRES d’anthropologie.
grandes hordes qui se ruèrent sur Tltalie. C’était sans doute Je contre-coup de l’invasion des peuples transrhénans. On sait encore que la lutte se prolongea au moins jusqu’au milieu du quatrième siècle, époque où deux peuples de la race envahissante firent une trouée à travers la Gelti({ue et vinrent sous le nom de Volkes s’établir a Nîmes et à Toulouse. Puis il se fit un partage conforme aux conditions géographiques. La région du Nord- Est, comprise entre la Seine, la Marne et le Rhin, fut définitivement occupée par les pcu[)les de la seconde invasion, qui formèrent plus tard la confédération des Belges ; et les peuples celtes demeurèrent les maîtres du reste de la Gaule (à l’exception de TAquitaine), car les Volkes eux-mêmes finiretit par se fondre, au moins en partie, dans la confédération des Celtes.
Ainsi s’expliquent à la fois les nombreuses affinités linguistiques, religieuses et sociales des deux groupes gaulois, et leur dilférence anthropologique. Entre les Celtes et les Belges il y avait incontestablement un élément ethnique commun ; mais, chez les Celtes, cet élément s’était noyé dans le sang des races autochthones, tandis que chez les Belges il était resté beaucoup plus pur. Les caractères physiques des [)Opulations préarycnnes ])rédominaient chez les premiers, et prédominent encore, malgré les croisements ultérieurs, dans les parties de la France où s’étendait l’ancienne confédération des Celtes; les caractères j)hysiques de la race grande et blonde des conquérants aryens (1) prédominaient au contraire parmi les Gaulois belges, comme parmi leurs descendants actuels , et pour nous, qui faisons reposer la notion de la race sur les caractères physiques parce que ce sont les [dus permanents, la diflérence anthropologique des deux races gauloises est rendue évidente par l’étude des populations qui eu sout issues.
(I) Je prends ici le mot aryen dans l’acceplion que lui donnent les liiip;uistes ; j’appelle ;/euples ary‘>us ceux qui apportaient avec eux les langues et la civilisation indo-européennes, soit qu’ils les eussent en droite ligne apportées de l’Asie, ou (pi’ils les eussent reçues de seconde ou de troisième main, à la suite des mouvements ethniques que provoquèrent en Europe les invasions asiatiques, et qui se propagèrent jusque dans l’Occident. (Voy. plus haut p. 368) Dans le cas particulier ([ui nous occupe, les ra"es blondes qui pénétrèrent en Gaule par le Nord-Est ne venaient pas de l’.Vsie, mais du Nord et de l'Ouest de l'Europe, de la région qui fut toujours la grande oflicine des peuples blonds, et d’où l’on vit partir successivement, pendant plus de vingt siècles, les premiers conquérants aryens de la (’.aule, fondateurs de la puissance des ('.cites, puis les peuples qui formèrent la confédération des Belges, puis les Ciiidires et les Teutons, que détruisit Marius, et plus tard enfin les peuples germaniques qui se partagèrent l'empire d’Occident.
ANTIIHOPOLOGIE DE LA FRANCE
^2. — >^iir la (léiioniiualioii qu’il confient <1c «loiiiier aux «leux
races g^aiiloittes.
Sous quel nom les deux races de l’ancienne Gaule doivent- elles être désignées en anthropologie? M. Amédée Thierry, dans son Histoire des Gaulois (1828), a donné à la race des Belges le nom de race kijmriqne^ à celle des Celtes le nom de race gallique ou gaélique. Ces dénominations ont été adoptées par William Edwards, mais on en a contesté l’exactitude, et le moment est venu d’en examiner la valeur.
Demandons-nous d’abord comment M. Amédée Thierry a été conduit à remplacer les noms de Celles et de Belges., sous lesquels l’antiquité désignait les deux groupes des peuples gaulois, par les noms de Galls et de Kgmris. Cet auteur s’est proposé de substituer à une distinction purement politique une distinction ethnique; il a voulu, et, je pense, avec raison, rattacher ces deux populations gauloises à deux races distinctes. Mais il écrivait avant que son système ethnologique eût été confirmé par les observations anthropologiques de William Edwards, et, ne pouvant invoquer les caractères physiques, il s’en rapporta à la linguistique.
C’est un tait hors de contestation qu’il existe dans la famille des langues indo-européennes un groupe parfaitement naturel connu sous le nom de langxies celtiques. De tous les peuples qui ont parlé ces langues, les Celtes furent les plus célèbres, et c’est pour*cela que les linguistes ont choisi leur nom pour désigner l’ensemble du groupe. Il existe, en effet, des témoignages surabondants pour prouver que la langue des Gaulois celtes était réellement une de celles ((u’on appelle aujourd’hui cette
langue s’est presque entièrement perdue, il n’en reste que des mots isolés et des noms propres, qui permettent de la rapporter avec certitude au groupe qui portait son nom, mais qui ne suffisent pas cependant pour lui assigner, dans ce groupe, une position déterminée.
Parmi les idiomes, probablement très-nombreux, des anciennes langues celtiques, six seulement sont parvenus jusqu’à nous : l’un, le comique, s’est éteint au dernier siècle, mais est parfaitement connu ; les cinq autres sont encore vivants.
Or, de même que l’iiistoire a divisé en deux rameaux les peuples de la Gaule (Celtes et Belges), la linguistique divise en deux rameaux le tronc des langues celtiques. Ce sont: 1° le rameau hjmrique^ comprenant trois dialectes : le kymrique ou cymra\g du pays de Galles, le comique du sud-ouest de l’Angleterre (comté de Cornwall) et le breyzad ou armoricain de la basse Bretagne; 2“ le rameau gaélique^ comprenant également trois dialectes, savoir : le gaélique de la haute Écosse, le gaélique de riiiande, et le maux, limité à la petite île de Man, dans la mer d’Irlande. De grandes aflinités existent entre ces deux rameaux ; mais des aflinités plus grandes encore existent entre leurs dialectes respectifs, si bien que les Gallois et les bas Bretons peuvent encore, dit-on, parvenir à se com{)rendre ou du moins à échanger quelques mois.
Trouvant devant lui deux races gauloises et deux groupes de langues celtiques, et sachant d’ailleurs que les Belges et les Celtes de César parlaient des langues diflerentes, M. Amédée Thierry fut naturellement conduit à sui>poser que les deux langues mentionnées par César étaient l’ime kymrique et l’autre gaélique. 11 ne s’agissait plus que d’établir respectivement la coïncidence de chacune des deux races et de chacune des deux langues.
La langue des anciens Belges ne s’est pas conservée en Belgique ; mais on peut considérer comme démontré que c’était une langue kymrique. Il est établi par l’iiistoire que les Belges Suessions, à une époque peu antérieure au premier siècle avant Jésus-Christ {memorià nosirà^ dit Jules César, lib. II, cap. iv), avaient étendu leur domination sur la partie méridionale del’île de Bretagne. Lorsque César pénétra dans cette île, il trouva tout le littoral occupé par des peuples belges. « Maritima pars inco- « litur ab iis qui, prædæ ac belli inferendi causâ, ex Belgio (( transierunt; qui omnes fere iis nominibus civitatum appel- « lantur, quibus orti ex civitatibus eô pervenerunt, et bello il- (( lato ibi remanserunt, atque agros colere cœperunt. Hominum « est infinita multitude, creberrimaqiia ædificia, fere gallicis « consimilia (1). » Ce témoignage, confirmé par tous les auteur.^.
(I) ücll. yall., lil), V, cap. xii.
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE
prouve que les Belges, en se fixant dans l’île, avaient conservé leurs noms de peuples, leurs nationalités, leurs mœurs et leur civilisation, qui contrastait avec la barbarie profonde des peuples indigènes. — On pourrait déjà en conclure qu’ils avaient aussi conservé leur langue, et c’est ce que Tacite dit expressément (1). Or, cette langue, que les Belges avaient importée dans le sud de l’Angleterre, est celle qui s’est maintenue sous le nom de cornique dans le comté de CornAvall jusqu’au dernier siècle ; et, comme le comique est une langue kymrique, on est autorisé à en conclure que la langue des Belges de César appartenait au rameau kymri()ue. A cette notion fournie par la linguistique, M. Amcdée Thierry a joint des considérations historiques d’une grande valeur, pour prouver que les Gaulois de la Belgique étaient affiliés aux Cimmériens (Kt[xaéptot) de la Crimée et aux Cimbres du Jutland (ou péninsule Cimbrique des anciens). Il en a conclu que les Belges étaient un peuple cimmérien, ou cimbrique, ou kymrique, et il leur a dès lors donné le nom de Kymris.
La race des Gaulois de la Belgique se trouvant ainsi rattachée au groupe kymrique, M. Amédée Thierry a rapporté par exclusion au groupe gaélique la race delà Gaule celtique. Et, de même qu’il avait donné aux Belges de César le nom de Kymris^ il a donné aux Celtes de César le nom de Gaëls ou de Galls. C’est ainsi que les deux races gauloises ont pris sous sa plume les noms de race kymrique et race gallique.
Ces deux dénominations ont été adoptées par William Edwards, mais elles ont donné lieu à des contestations nombreuses. Lorsque j’ai, à mon tour, écrit sur le même sujet, j’ai dû chercher tout d’ahord si ces contestations étaient fondées. Apportant une nouvelle démonstration à l’appui de la distinction anthropologique établie par William Edwards entre les deux races gauloises, j’étais naturellement disposé à admettre la nomenclature que cet auteur avait empruntée à M. Amédée Thierry. D’un autre côté, cependant, j’avais bien quelque tendance à conserver les noms primitifs de Celles et de Belges, acceptés depuis César par tous les historiens des Gaules, car je suis de ceux qui pensent
(1) « Proxiini Gallis et similcs suiit... Galles viciiimu solum occupasse credibile est. Eorum « sacra dcpreliciulas, superstitionuni pcrsuasioiie. Scrniu liaud niultum diversus. • {Agricolæ vita.)
MÉMOIRES d’anthropologie.
qu’il est bon, autant que possible, dans l’intérêt de la clarté, de taire coïncider les dénominations ethnologiques avec les dénominations historiques, et qu’on ne doit pas, sans raisons suffisantes, effacer les noms sous lesquels les races ont figuré dans l’histoire. Lorsque pour la première fois les deux races gauloises ont été distinguées, elles l’ont été sous les noms de Celtes et de Belges^ et ces noms ne doivent être abandonnés que si la science doit y gagner quelque chose.
La question doit être examinée successivement pour les Belges et pour les Celtes.
Si l’on conservait à la race des Belges de César le nom de race belge^ il en résulterait des confusions fâcheuses, parce qu’il y a actuellement un peuple qui porte le nom de Belges. Ce peuple n’occupe qu’une faible partie de l’ancienne Gaule belgique ; il a changé de langage: sa langue officielle est néo-latine, ainsi que deux de ses patois, et son troisième patois est germanique. Son type a été modifié par des croisements auxquels l’élément germani(]iie a pris une part considérable partout et quelquefois prépondérante. Il importe donc beaucoup de ne pas adopter une dénomination ethnologique qui nous exposerait sans cesse à confondre les Belges modernes avec les Belges de l’ancienne Gaule.
A. cette considération, qui est pour moi décisive, on peut ajouter un autre argument invoqué par M. iAmédée Thierry : c’est que le nom de Belges^ rendu célèbre par les Commentaires de César, était alors tout nouveau. On n’avait pas entendu parler des Belges avant l’époque de l’invasion des Cimbres, en l’an 113 avant Jésus-Christ. On a pu établir la parenté de leur nom avec le nom plus ancien des Volkes, peuples de même race, qui vers le milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ vinrent s’établir dans le sud de la Gaule, entre le Rhône et la Garonne: ces deux noms dérivaient du même radical, comme les deux nations dérivaient de la même race. Mais on remarquera que les Volkes formaient deux peuples distincts: les Arécoinikes (Nîmes) et les Teciosages (Toulouse) ; ils ajoutaient à leurs noms spéciaux le nom collectif de Volkes^ en souvenir de leur commune origine : c’était l’appellation générique de leur nation. De deux choses l’une, par conséquent : ou bien le nom de Belges n^existait pas encore à l’époque de l’invasion des Volkes; ou bien, s’il existait, c’était
ANTHROPOLOGIE DE LA KRANCE
seulement le nom particulier et tout local de l’un des peuples conquérants qui se fixèrent dans le nord de la Gaule pendant que les Volkes descendaient \ers le sud. Plus tard, ce nom de Belges, devenu celui de la confédération des Gaulois septentrionaux, acquit une célébrité purement politique, mais il ne s’appliqua jamais qu’à la moindre partie des peuples de même race. « Privé ainsi, dit M. AméHée Thierry, des deux caractères essentiels des dénominations génériques, la grande extension,eX la grande antiquité, il ne peut plus être considéré que comme un titre de confédération, une désignation particulière, applicable à une fraction seulement du second rameau gaulois (1). » Cet argument historique a une grande portée; en y ajoutant l’argument tiré de l’acception moderne du nom des Belges, j’ai reconnu la nécessité de donner une autre dénomination ethnologique à la race dont faisaient partie les Belges de César, et dès lors j’ai cru devoir conserverie nom de race kgmrique proposé par M. Amédée Thierry. Cela ne veut pas dire que je sois disposé, comme cet auteur, à rattacher à la race kyrarique tous les peuples modernes qui parlent des langues kymriques. Les systèmes ethnologiques basés sur la seule linguistique ont fait leur temps et doivent céder le pas à l’observation anthropologique. Ce n’est pas une raison toutefois pour rejeter systématiquement les noms que l’ethnologiè a empruntés à la linguistique. Lorsque ces noms sont déjà connus et admis dans la langue scientifique, il vaut mieux en discuter et en limiter l’application que d’introduire dans la nomenclature un néologisme plus ou moins contestable. Voilà pourquoi j’ai accepté, sans en être pleinement satisfait, la dénomination ethnologique donnée par M. Amédée Thierry aux Belges de Jules César. Ayant à choisir entre cette dénomination et celle quia prévalu dans l’histoire, j’ai opté pour celle qui avait le moins d’inconvénients. Il m’a paru que le nom de Belges, sous lequel les anciens désignaient l’une des deux branches de la population gauloise, ne répondait pas aux besoins de l’ethnologie, et j’ai donné par conséquent la préférence au nom de race kymrique.
Mais aucune des objections qui doivent nous empêcher de prendre le nom de Belges dans une acception ethnologique n’est
(1) Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, t. t, introd., p. lvui (3c édit.). Paris, 18<4, in-S».
MÉMOIRES d’anthropologie.
applicable au nom que les anciens donnaient à l’autre rameau gaulois. Il n’y a pas de Celtes modernes avec lesquels on puisse être tenté de confondre les Celtes de César. Ceux-ci formaient, comme les Belges, une confédération politique ; mais le nom qu’ils portaient n’était pas, comme celui des Belges, récent et local : c’était le plus ancien nom connu (1) d’une grande et puissante race, qui occupait la Gaule depuis une époque antérieure à tous les souvenirs. Ouinze ou seize siècles avant notre ère, des peuples de cette race, franchissant les Pyrénées, avaient envahi la péninsule Ibérique, qui depuis lors s’appelait la Cdlibérie. D’autres essaims, sans doute, avaient reflué vers l’Orient, où, se mêlant avec les Scythes, ils avaient reçu des anciens Grecs, au dire de Slrabon, le nom de Celto-Scythes (2). Tout le monde sait enfin que la Gaule ne fut connue des anciens géographes que sous le nom de Celtique. Je ne m’explique donc pas comment M. Amédée Thierry a pu dire que le nom de Celtes était purement politique, qu’il nedésignait qu’une des confédérationsgauloises (3), qu’il était trop local pour servir à désigner le premier rameau gaulois (4). Pour qu’un auteur aussi savant ait ainsi méconnu une chose aussi évidente que « la grande antiquité et la grande extension » du nom de Celtes, il faut qu’il ait cédé à la pression d une idée préconçue. De même qu’il avait emprunté a la linguistique le nom de Kymris pour désigner la race des Gaulois belges, il voulait désigner la race des Gaulois celtes sons le nom de Gaëls ou de Galls, tiré du nom des langues gaéliques ; et, pour cela, il éprouvait le besoin d’enlever au nom des Celtes sa valeur ethnologique. S’il y a au contraire un reproche à faire à ce dernier nom, ce n’est pas d’être trop local, mais plutôt d’être trop général, car il a été appliqué jusqu’à Jules César, par erreur, ou plutôt par ignorance, à plusieurs peuples du Nord et de l’Occident qui n’étaient nullement celtiques. Ce reproche, au surplus, s’adresse autant et plus encore au nom de Gaëls ou de Galls choisi par Amédée Thierry, puisque ce nom, ainsi que ceux de Gaulois,
(1) Paiisanias clil, en parlant tics Gaulois: « Ils ne se sont appelés de ee nom qu après un long espace de temps, car anciennement eux-mêmes se disaient CelUs. » Pausauias, Voyage de l'Attique, ch. m, Irad. Ir. par Gédoyn. Paris, 1797, in-S®, t. 1, p. 51.
(2) Strabon, 1. I, ch. ii, § 27. Trad. d’.\médée Tardieu. Paris, 186(), iu-12, t. I, p. 55.
(3) Histoire des Gaulois, 3« édit., t. I, introd., p. xlmii.
(i) Idem, ibidem, p. xlv.