ANTIIUOPÜLCGIC DE LA FRANCE
Galates^ Galice^ Portugal^ Galles et Gallois^ Gallois ^Wallons ^ et leurs dérivés se retrouvent à la fois dans tous les pays où s’est répandu le nom des Celtes, et dans beaucoup d’autres où il n’a par pénétré (1). Il est d’ailleurs digne de remarque que les Gallois de la Grande-Bretagne parlent une langue kymrique et non une langue gaélique, que les Galates de l’Asie Mineure, au dire de saint Jérôme dont le témoignage est irrécusable, parlaient une langue semblable à celle des Trévires, c’est-à-dire encore une langue kymrique (2) ; qu’enfmles Wallons Belgique actuelle, quoique parlant maintenant un patois néo-latin, se rattachent par leur généalogie à la race kymrique de M. Arnédée Thierry, et non à la race qu’il appelle gallique. Le nom de race gallique^ dont cet auteur s’est servi pour désigner les peuples gaulois qui ne parlaient pas les langues kymriques, est donc en contradiction avec le principe même qui a servi de base à sa nomenclature.
Mais les Celtes proprement dits, les Celtes de la Gaule celtique, les vrais Celtes de l’histoire, appelés maintenant GaZ/sparM. Amédée Thierry, parlaient-ils du moins une langue gaélique?
Si l’on abordait pour la première fois cette question sans théorie préconçue, on ne pourrait la résoudre que par la négation. Si l’on parcourait toute la partie de la France qui composait l’ancienne Gaule celtique, on constaterait que partout les langues néo- latines se sont substituées aux idiomes gaulois, excepté cependant dans l’extrême ouest, en basse Bretagne, où le peuple parle encore une langue du groupe celtique, et on en conclurait avec le simple bon sens que cette langue est le dernier débris de celle que parlaient les Celtes. Or l’idiome armoricain n’est pas gaélique, mais kymrique, et il devient par là très-probable.
(1) Par exemple dans la Grande-Bretagne. Dans la discussion qui a eu lieu en 1864, sur la question celtique, dans le sein de la Société d’anthropologie, j’ai posé la question suivante : « Existe-t-il une preuve quelconque ([u’un peuple portant le nom de Celtes ait jamais occupé ou seulement envahi le Danemark, la péninsule Scandinave, ou les îles Britanniques ? » Personne n'a répondu à cette question, que j’avais résolue par la négative, et je crois pouvoir en conclure que personne n’a trouvé la preuve demandée. (Bail, delà Soc. d’anthrop., 1864, t. V, p. 464, f' sérié et plus haut, p. 3’^6.)
(i) Voici les propres paroles de saint Jérôme, traduites par M. Arnédée Thicri y : « Au milieu do cet Orient où l’usage du grec est devenu général, les Galates ont conservé une langue particulière; cette langue est à peu de chose prés celle dont ou se sert à Trêves,- car il importe peu si, par le contact du grec, elle a suhi (|uel<|ue altération, t Histoire des Gaulois, introd,. p. lvi. La traduction n’est pas parfaitement littérale, mais elle exprime très-exactement la pensée d saint Jérôme. Il est bon de remarquer que saint Jérôme avait résidé à Trêves et en Gala'.ie.
presque évident, que les autres Gaulois celtes, frères des Armoricains par la race et par le langage, parlaient eux aussi un idiome kymrique. Mais cette question, en apparence simple, a été embrouillée par les théoriciens modernes. C’est le propre des systèmes d’opposer des fins de non-recevoir aux faits palpables, et de s’appuyer au contraire sur ceux qui, ne reposant que sur des conjectures, sont aussi difficiles à réfuter qu’à prouver. On s’est d’abord débarrassé de l’Armorique en disant tantôt que César s’était trompé, que ses Armoricains étaient des Belges et non des Celles, — tantôt que les Armoricains étaient bien Celtes au temps de César, mais qu’ils avaient abandonné au cinquième siècle leur ancienne langue gaélique pour adopter Tidiome kymrique importé par les Bretons insulaires ; et les partisans de ces deux opinions opposées se sont réunis pour déclarer que l’argument tiré de l’armoricain moderne ne prouvait absolument rien. Après avoir ainsi mis hors de cause le fait positif, après avoir éliminé, de par la théorie, la seule partie de la Gaule celtique où la langue gauloise n’ait pas péri, on a pu tout à l’aise faire des conjectures sur la langue éteinte du reste de la confédération des Celtes. On voulait prouver que cette langue était gaélique. Il en reste des noms d’hommes et de lieux, plus quelques mots isolés, dont on a trouvé l’explication dans le gaélique, et cela a paru suffisant pour déclarer que les Celtes avaient dû parler une langue gaélique.
Mais ces mêmes mots, ces mêmes noms propres s’expliquent tout aussi bien par le kymrique, et il n’en peut être autrement, puisque les langues gaéliques et les langues kymriques sont étroitement affiliées. Ce qui reste de la langue des Celtes ne peut donc se prêter à une détermination ethnologique certaine. Aussi M. Roget de Belloguet, le savant auteur du Glossaire gaulois et de V Ethnologie gauloise^ a-t-il pu soutenir avec beaucoup de probabilité, au nom de la linguistique seule, et sans même avoir besoin d’invoquer l’argument armoricain, que les deux confédérations gauloises des Belges et des Celtes parlaient sinon le même dialecte, du moins des idiomes très-rapprochés, et plus voisins que ne peuvent l’être une langue gaélique et une langue kymrique.
Cette opinion n’est nullement contraire au texte de César,
ANTHROPOLOGIE DE LA FRANCE. iOo
car César, qui n’était pas un linguiste, n’a pas dit en quoi l’idiome des Celtes différait de celui des Belges, ni s’ils différaient beaucoup. Il n’a pas dit non plus que les Gaulois du Nord et ceux du Sud fussent obligés, pour converser ensemble, de recourir à des interprètes. Tout permet de croire au contraire que les Belges et les Celtes se comprenaient parfaitement ; l’étroite solidarité politique qui existait entre eux ne s’expliquerait pas autrement : aurait-on pu tenir les assemblées générales de la Gaule si les deux langues eussent été aussi différentes qu’auraient dû l’être le dialecte kymrique des Belges, et la prétendue langue gaélique des Celtes? Les Gallois modernes, comme je l’ai déjà dit, peuvent échanger quelques mots avec nos bas Bretons, dont ils sont séparés depuis un grand nombre de siècles ; c’est parce qu’ils parlent les uns et les autres des dialectes kymriques ; mais ces mêmes Gallois sont entièrement dépaysés au milieu des Irlandais, qui parlent une langue gaélique. Il paraît bien probable, d’après cela, que les dialectes des deux confédérations gauloises appartenaient tous deux au même rameau des langues dites celtiques. Cela se concilie parfaitement avec le texte de César, et voici maintenant Strabon qui va changer cette probabilité en certitude. Strabon, parlant de l’ancienne division de la Gaule en trois parties connues sous les noms d’Aquitaine, de Celtique et de Belgique, dit expressément que les Aquitains forment, parleur langue et par leurs caractères physiques, « un groupe complètement à part des autres peuples de la Gaule » et bien plus rapproché des Ibères que des Gaulois. Puis il ajoute que les Gaulois se distinguent entre eux « parce qu’ils ne parlent pas tous leur langue., exactement de même, mais se servent de plusieurs dialectes ayant entre eux de légères différences., lesquelles se retrouvent aussi dans la forme de leur gouvernement et dans leur manière de vivre (1). »
Lorsque Strabon est en contradiction avec César relativement à la Gaule, je suis toujours porté à accepter de préférence le témoignage de ce dernier, qui a vu par lui-même, tandis que Strabon ne fournit que des renseignements de seconde main. jNIais ici le géographe grec, loin de contredire l’assertion de l’historien
(1) strabon, liv. IV, ch. i, § I. Édit, citée, t. I, p. 290.
latin, ne fait que la contirmer en la complétant. César a trouvé dans la Gaule trois groupes de peuples et trois langues; il a constaté le fait, cela lui suffisait : il faisait de la politique et non de la science. Strabon, aujcontraire, faisant de la science et non de la politique, ne s’est pasd)orné à énoncer le fait, il l’a analysé ; et il a d’abord ajouté à la trop courte description de César une notion dont l’histoire, la linguistique et l’anthropologie ont démontré l’exactitude, savoir : que les Aquitains étaient Ibères par le type comme par la langue, qu’ils n’étaient pas Gaulois et qu’ils formaient dans la Gaule un groupe tout spécial. Obligés de reconnaître qu’il était parfaitement renseigné sur ce point, nous n’avons aucune raison de récuser son témoignage lorsqu’il continue en disant qu’il n’y avait entre les vrais Gaulois que des différences relativement légères, et que leurs dialectes appartenaient à la même langue.
Si maintenant nous considérons que cette langue, conservée dans la seule Armorique, est une langue kymrique, nous sommes conduits à admettre comme fort probable que les Celtes de Jules César neparlaientpas un idiomegaélique. On voudra bien nous accorder,en tout cas, que legaélisme des anciens Celtes est au moins contestable. Or il faudrait qu’il fût démontré pour que l’on fût autorisé à faire de cette notion de linguistique la base d’une nomenclature ethnologique et à débaptiser les Celtes en leur donnant le nom de Gaëls ou de Galls; et cela même ne suffirait pas pour justifier un changement de nom que rien ne nécessite. Il y avait des raisons, auxquelles je me suis rendu, pour désigner la race des Gaulois du Nord sous un nom plus général que celui de race belge; mais il n’y en avait pas pour dépouiller la race des Gaulois du Sud du nom glorieux (ju’eUe a porté dans l’histoire et qui répond à tous les besoins de la science. J’ai donc accepté l’un des deux termes de la nomenclature de M. Amédée Thierry, sans me croire obligé pour cela d’adopter l’autre. L>à où il a eu raison d’introduire un néologisme, je l’ai suivi, encore bien que ce néologisme, emprunté à la linguistique, ne soit pas de ceux que je considère comme les meilleurs; mais Là où il a eu tort, je me suis séparé de lui, sans méconnaître le service qu’il a rendu à l’ethnologie en devinant que les deux groupes de peuples gaulois appartenaient à deux races différentes.