ANTHROPOLOGIE DE LA PASSE BRETAGNE
Je désignerai donc sous le nom de race kymrique la race des Gaulois du Nord-Est, et je rendrai le nom de race celtique à celle qui formait la population de la Gaule celtique, y compris l’Armorique, où prédomine encore le sang des Celtes, et dont je vais maintenant m’occuper.
§3. — Sur les origines île la population de la basse Bretag^ne.
La région qui, avant la Révolution française, constituait la province de Bretagne, et qui s’appelait autrefois l’Armorique (1), était
(1) Rien n’a varié comme l'acception géographique donnée par les anciens au nom d'Amiorique. Pline, parlant de l’Aquitaine, dit qu’elle s’appelait autrefois V Armorique, ou plutôt l’Ar^mnrique : « Aquitanica, Aremorica aiitea dicta • (lih. IV. cap. xviil. Cette assertion, sur laquelle on a bâti une théorie ethnologique, est plu.^ que douteuse. Il me paraît assez probable que Pline a commis simplement uii lapsus calnmi ; il n’est pas impossible toutefois que les premiers navigateurs phéniciens ou carthaginois qui e.vplorèrent la côte atlantique de la Gaule aient donné sur la situation de r.Vrmorique des renseignements inexacts ou confus, que d’après cela il y ail eu une époque où l’on confondait l’Armorique avec l’.Aquitaiue, et que Pline, dans le passage en question, ait fait allusion à cette ancienne supposit ou. yuoi qu’il en soit, les peuples appelés A'TTioitcatrti par Jules César étaient tous situés en dehors de l’Aquitaine {de Uelto gallieo, lib. VII. cap. Lxxv). C’étaient les Curiosohtes, les lifieilones, les Osismii, les Veiieti, qui tous habitaient notre Rrelagne ; César y joint les UnelH (département de la Manche) et les Caleti (département de la Seine-Inférieure), ce qui ne souffre aucune difficulté, puisque ces peuples de notre Normandie étaient en continuité avec les précédents, sur le littoral de la .Manche. .Mais il y joint encore les Ambibnri, dont on n'a pu retrouver la trace, et qu’on a confondus à tort avec les Ambioareti ; il y joint enfin un peuple qu’il appelle les Lemovices et qui a beaucoup embarrassé les commentateurs. On a cru qu’il s’agissait des Lemovices du Centre, qui ont laissé leur nom au Limousin; mais ou aurait dû remarquer qu’il est dit dans la même phrase que les huit peuples armoricains, y compris les Lemovices, étaient voisins de fOcéaii. Or la cité des Lemovices du Centre, appelée ultérieurement Augustoritum, puis Limoges, était à une grande distance de l'Océan. On aurait dû remarquer surtout que, dans ce même chapitre où sont énumérées les cités (|ui envoyèrent des contingents à Vercingétorix, deux peuples du nom de Lemov'ces sont incntioniiés : l’un, qui avait fourni dix mille hommes, et dont le nom précède immédiatenient celui de Pictones (Poitou) ; l’autre, qui avait fourni six mille hommes, et dont le nom est placé entre celui des Osismii (Finistère) et celui des Veneli (Morbihan). Les Lemovices de l’Armorique étaient donc très-probablement voisins des Veneli, et tout permet de croire que les peuples appelés Armoricains par Jules César habitaient tous la région qui a formé depuis la Bretagne et la Normandie. Oo notera en outre que tous ces peuples, sans en excepter les Caleti, faisaient partie de la confédération des Celtes. Le nom d'Armorique ne figure pas dans les divisions géographiques qui furent établies sous Auguste et ses successeurs. Comme ce n’était pas le nom d'uii peuple, mais celui d’une région, et que cette région avait été rattachée à la Lyonnaise, il fut passé sous silence par la plupart des auteurs des premiers siècles de notre ère. Je ne l’ai trouvé ni dans Slrabon ni dans Ptolémée ; mais il reparaît, au commencement du cinquième siècle, sous le règne d'IIonorius, dans la Notice des dignités de l'empire, où il serà désignerl’une des grandes divisions militaires de la Gaule. Cette division, appelée tractus nrmoncanus, comprenait toute la Gaule celtique de César à l'exception du bassin de la Saône. (Voyez AVaIckenaer, Géographie des Gaules, t. Il, p. A2*'-435. Paris, 1839, in-S”). La constitution de cette division militaire, où l’on voit l'ancienne Celtique reparaîire sous le nom d'Armorique, avait été sans nul doute déterminée par les afiiuités ethnologiques. Ne craignant plus les révoltes des Gaulois, ayant besoin au contraire de réveiller leur nationalité pour résister aux barbares, le gouvernemeut de l’empire avait groupé en une seule niasse et placé sons le comniau-
rattachée par Jules César à la (jaide celtique. Rien ne nous autorise à mettre en doute l’exactitude de ce renseignement, recueilli sur les lieux mêmes par le conquérant des Gaules, et confirmé a[>rès lui par tous les auteurs de Tantiquité, à l’exception de Strabon, dont je suis loin de dédaigner l’autorité et que je considère comme le plus savant des anciens géographes, mais qui ne peut contre-balancer à lui seul tous les autres témoignages. Suivant Strabon , l’Armorique — dont il ne prononce pas le nom, mais qu’il désigne clairement — faisait partie delà Gaule belgique, et constituait une Belgique particulière, la Belgique parocéanique. Gomme le texte de cet auteur a paru suffisant à M. Amédée Thierry pour prouver que les anciens Armoricains étaient de même race que les Belges, c’est-à-dire de race kymrique, il me semble nécessaire de chercher jusqu’à quel point Strabon avait eu l'intention de rectifier les documents fournis par Jules César. Or on va voir que cette intention était bien loin de sa pensée, et qu’il croyait au contraire être d’accord avec lui.
Parlant de l’ancienne division de la Gaule, telle qu’elle était avant les divisions politiques établies par Auguste, Strabon y distingue, comme Jules César, trois régions : l’ Aquitaine, la Celtique et la Belgique; et, comme César encore, il place l’Aquitaine entre les Pyrénées, l’Océan et la Garonne. Puis il ajoute : « Le nom de Celtes désignait ceux qui s’étendent à l’opposite de « l’Océan, d’un côté jusqu’à la mer de Massilie et de Narbonne et (( de l’autre jusqu’aux premières pentes des Alpes ; et le nom de (( Belges comprenait avec le reste des peuples habitant le long de « /’ Océan iusqu aux bouches du Bhm, une partie de ceux qui bor-
dement d’un duc tous les peuples de l'antique confédération des Celtes ; et le nom donné à cette circonscription militaire prouve évidemment que les Armoricains n’étaient pas des etrangers dans ce fjroupe, qu’ils avaient toujours avec les autres peuples celtes les liens les plus étroits. Mais les divisions indiquées dans la Notice de /’ern/j're furent bientôt bouleversées par l’invasion des barbares. Le nom A' Armorique cessa dès lors de figurer dans la géographie politique; il revint peu à peu à l’acception que lui avait donnée Jules César. Il se circonscrivit même davantage. caries Franks ne tardèrent pas à s’emparer de la partie du littoral armoricain où fut depuis la Normandie, et cette partie, fusionnée dans le royaume <le Neustrie, cessa de s’ajtpelcr V Armorique. Finalement, le nom A’ Armorique, de plus en plus restreint, se réduisit à la péninsule comprise entre l’emlKHicbure de la Loire et la baie du mont Saint-Micbel. Mais déjà cette péninsule, où les Bretons de la Grande-Bietagne s’étaient réfugiés et établis en grand nombre, commençait a prendre le nom de Bretagne . Le nom d. Arm on 9 ne ne figura plus désormais ni dans la géographie ni dans la politique ; mais il se conserva longtemps encore dans l'histoire de l’Église, où il servit souvent à désigner les évêchés situés au nord de l’embouchure de la Loire.