IG
Chasseurs
Dragons
Cuirassiers. . . .
Carabiniers. . .
Changements survenus de la première à la dernière période.
Infanterie (I“,5fi0 à 1“,C78) — 377
Chasseurs (1“,679 à 1“,706) -f- ‘J57
Drapons (I“,7fl(i à l“>,732) — 474
Cuirassiers (1“,733 à 1“,7«0) — 283
Carabiniers etau delà) +177
En comparant la période la plus récente avec la plus ancienne, on voit d’abord que le nombre relatif des soldats d’infanterie, qui sont les plus petits, a un peu diminué. Mais les hommes qui ont la taille des chasseurs sont devenus plus nombreux. Or le chasseur, j’ose le dire, c’est le type idéal du soldat. Il réunit tous les avantages. Il joint la force à la solidité; sa constitution est, en général, plus robuste que celle des hommes de plus haute taille. La catégorie des chasseurs s’est accrue de 957 sur 100 OÜO hommes du contingent, et si l’on compare les nombres absolus, on trouve qu’il y a actuellement 15 795 chasseurs là où il n’y en avait, il y a trente ans, que 14 838. C’est un bénéfice de plus de 6 pour 100.
Les deux catégories suivantes, celles des dragons et des cuirassiers, ont diminué, il est vrai, mais la dernière, celle des carabiniers, a augmenté, et je ne suis pas plus fier de ce dernier résultat que je ne suis humilié de l’autre. Il y aura dans l’armée moins de cuirassiers et plus de carabiniers, jusqu’à ce qu’une nouvelle génération fournisse plus de cuirassiers et moins de ca-
rabiniers. Cela peut gêner ceux qui sont chargés de répartir les hommes dans les cadres, mais au point de vue de la population . en général, les variations numériques de ces tailles exceptionnelles n’ont aucun caractère sérieux.
Quelle est en effet la cause de ces variations? Elle est évidemment partielle et toute locale. C’est une chose bien connue que la plupart des hommes de très-haute taille proviennent d’un petit nombre de départements, et même, parmi ces départements, d’un certain nombre de cantons. Que la population de quelquesuns de ces cantons s’accroisse relativement avec plus de rapidité que celle de la France, et le nombre des carabiniers augmentera. Qu’elle diminue en même temps dans un autre groupe de départements ou de cantons où la taille est un peu moins élevée, et il y aura moins de cuirassiers. Ces oscillations pourraient nous surprendre, si nous ne savions pas qu’il y a en France deux races détaillé différente, tantôt plus ou moins pures, tantôt plus ou moins mélangées ensemble, tantôt enfln croisées par places avec des éléments ethniques étrangers.
Passons donc à la question de la taille moyenne. On nous dit que la taille moyenne est en baisse, soit que l’on considère l’armée tout entière, ou seulement les contingents annuels. Ces deux côtés de la question, au premier abord, semblent se confondre ; ils sont pourtant essentiellement distincts. L’effectif se compose en effet de deux catégories d’hommes : ceux qui ont été fournis par les contingents, et ceux qui se sont engagés comme volontaires. Or, d’une part, la catégorie des engagés volontaires est essentiellement variable. Elle croît et décroît au gré de diverses circonstances économiques, politiques, ou militaires, et par exemple on sait qu’une foule de jeunes gens accourent sous les drapeaux au premier bruit de guerre. D’une autre part, il est certain que les goûts belliqueux se rencontrent surtout chez les individus grands et vigoureux, qui ont confiance dans leurs forces physiques. C’est pourquoi la taille des engagés volontaires est, en moyenne, sensiblement supérieure à celle des hommes des contingents. La taille de l’effectif n’est donc pas celle d’un groupe naturel ; elle ne peut rien nous apprendre sur l’état de la popidation. Qu’elle augmente ou qu’elle diminue, cela ne prouve absolument rien. Après ces remarques, il est inutile d’ajouter
MÉMOIRES d’anthropologie.
que la détermination de la taille de l’effectif n’est nullement rigoureuse. Elle est faite a\ec des documents d’origines diverses, et non à l’aide d’une mensuration spéciale. Nous pouvons donc laisser de côté cet élément, qui n’a pour nous aucune signification.
Il n’en est pas de même de la taille moyenne des contingents. On la calcule chaque année, pour chaque département, puis pour la France entière, suivant un procédé qui n’est sans doute pas rigoureux, mais qui est néanmoins très-acceptable. On part de cette supposition que, s’il y a par exemple 1000 hommes compris entre 1™,5G0 et 1®,570, ce qui constitue un écart de 1 centimètre, ils sont répartis également de millimètre en millimètre, de sorte que chaque division millimétrique doit comprendre la dixième partie de la série. On détermine alors la somme de leurs tailles en multipliant leur nombre par la demi- somme des tailles extrêmes de la série, c’est-à-dire par l‘",56.7. Le calcul fait pour chaque série, on additionne tous les produits, et l’on divise la somme totale parle nombre total des hommes mesurés. Tel est le procédé olficiel indiqué sur la marge des feuilles imprimées adressées aux conseils de révision, et, je le répète, il est suffisamment exact.
C’est en opérant ainsi qu’on publie chaque année la taille moyenne des hommes fournis par chaque département, et celle du contingent tout entier. D’après ces chiffres officiels, la taille moyenne du contingent aurait présenté des variations singulières et peu rassurantes. Elle aurait été de 1"',67Ü en 1836, de 1“,658 en 1864 et de 1“,652 seulement en 1837 et 1838. Ce serait quelque chose sans doute d’avoir regagné 6 millimètres depuis huit ans, mais il serait triste de rester encore à 12 millimètres audessous du chiffre de 1836. Toutefois, avant de m’en chagriner, je me suis demandé si la chose était possible, s’il était possible delà concilier avec les données fournies par l’étude des exemptions, et comme la réponse était négative, j’ai éprouvé le besoin de vérifier l’exactitude des calculs.
Ce travail étant très-considérable, je n’ai pu faire la vérification pour toutes le^i années, mais je l’ai faite du moins pour les quatre années qui, d’après les chifl'res officiels, paraissaient les plus importantes. Quel n’a pas été mon étonnement lorsque j’ai
constaté que, parmi les résultats publiés pour ces quatre années, il n’y en avait pas un seul qui fût exact. J’ai fait alors le même calcul pour deux départements, et, après six vérifications successives, n’ayant pas trouvé un seul chiffre officiel qui approchât de la vérité, je me suis cru autorisé à déclarer que tout ce qu’il y a dans les comptes rendus du recrutement relativement à la taille moyenne doit être considéré comme nul et non avenu. Le premier soin du bureau de statistique, dont la création est si nécessaire, devra être de refaire entièrement, par années et par départements, les calculs des tailles moyennes. En attendant, voici, pour les années que j’ai calculées, les parallèles des chiffres officiels et des chiffres exacts :
AuiiiSes.
('.hiltVes officiels, inllliui .
c.hiflVes exacts. Krrei millim. niiliim
18Gi
Vous jugerez peut-être, Messieurs, qu’il valait la peine de vous signaler ces erreurs pour vous rassurer sur la taille moyenne du contingent. On nous parlait d’un abaissement considérable qui allait, pour 18.'57, jusqu’au delà de 17 millimètres, tandis' qu’en réalité la différence entre cette année et 1836 n’a pas même été de 1 millimètre. Et quanta Tannée 1864, la dernière des comptes rendus, elle n’est inférieure à la fameuse année 1836 que de deux dixièmes de millimètre ! Sur cette planète qui tourne, rien ne peut prétendre à l’immobilité absolue, et il faut de toute nécessité que chaque année apporte quelque changement; mais quand les changements sont aussi minimes, ils n’ont aucune signification. J’ose donc dire que ces deux dixièmes de millimètre ne me désespèrent pas.
Maisjene veuxrien conclure d’une comparaison aussi restreinte. J’aurais voulu pouvoir vous présenter le tableau complet des tailles moyennes depuis trente ans. Mais je n’ai pas eu le temps de faire ces immenses calculs. J’étais curieux toutefois de pouvoir évaluer d’une autre manière les modifications qu’a pu subir la taille des contingents. Au lieu donc de calculer les tailles moyennes, ce qui eût été trop long, j’ai eu recours au calcul plus expé-
MÉMOIRES d’anthropologie.
ditif d’un autre élément, qui est à la laille moyenne ce que la vie probable est à la vie moyenne, et que je propose dès lors d’appeler la taille probable.
Supposons tous les hommes du contingent disposés en série or- . dinale, depuis le plus petit jusqu’au plus grand. Il y aura, dans cette série, un individu non pas moyen, mais médian, situé à égale distance des extrêmes, c’est-à-dire placé de telle sorte que ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent seront en nombre égal. La taille de cet individu médian sera la taille probable de la série; cela veut dire qu’un individu inconnu a autant de chances d’être au-dessus que d’être au-dessous de cette taille.
Le résultat de ce calcul, dont il serait trop long d’indiquer les détails, est consigné dans la première colonne du tableau suivant.
Tailles moyennes. — Taille probable ou taille de l'individu qui occupe le milieu
de la série ordinale.
2“ de la populalioii
Années. i“ du contingent, inusculine de 20 à 21 ans.
18il l,Oi!>,44 1,04.5,24
1851 I,(i49,ll 1,048,04
En étudiant ce tableau, on trouve que la taille probable du contigeot a fort peu varié de 1836 à 18o4, abstraction faite de la classe de 1847, dont le recrutement, comme je l’ai déjà dit, a été défectueux. Mais une baisse sensible se manifeste dans la période suivante, de 18So à 1864. En prenant la moyenne des tailles probablesdes dix-neuf premièresannées,je trouve 1649"”",64, tandis que la moyenne des dix dernières années n’est que de 1648,09. C’est une diminution d’environ un millimètre et demi. Si l’on songe que ce changement s’est produit brusquement à partir de la classe de 18oo, on est autorisé à se demander s’il n’a pas été la conséquence de l’application de la loi du 26 avril 18oS sur la dotation de l’armée et sur l’exonération. Le système des exonérations a succédé alors au système du remplacement. Avant 18o5, l’armée recevait, outre les substituants dont je n’ai pas à m’occuper, des remplaçants qui étaient présentés au conseil de révision par les familles ou par des compagnies avec lesquelles les familles avaient traité. Mais le remplacé demeurait responsable de son remplaçant ; si le remplaçant désertait, par exemple, le remplacé devait fournir un autre homme ou se rendre à son corps. Il fallait d’ailleurs que le conseil de révision agréât le remplaçant, et Use montrait avec raison plus difficile dans cechoix qu’il ne l’était dans les cas ordinaires. Prenant homme pour homme, il veillait à ce que le second ne fût pas inférieur au premier, et, pour que la composition des corps de l’armée ne fût pas compromise, il exigeait que le remplaçant eût la taille minima de l’arme à laquelle le remplacé était destiné. Il fallait donc que celui-ci comparût et qu’il fût mesuré, puisqu’il ne pouvait, sans cela, faire agréer sou remplaçant.
La loi de 18.oo a réduit à des proportions minimes la catégorie des remplaçants, qui ne sont plus admis que dans des conditions déterminées de parenté. D’une manière générale, le remplacement a été supprimé et a fait place à l’exonération.
L’exonéré verse, sous le nom de prestation, une certaine .somme dans la caisse de dotation de l’armée. Avec les fonds déposés dans cette caisse, l’État paye les primes de rengagement, de sorte qu’en réalité le rengagé prend la place de l’exonéré; mais ce n’est pas une substitution personnelle : ces deux hommes ne se connaissent pas. L’exonéré, après avoir payé sa prestation, ne
doit plus rien à l’État. Il se présente souvent devant les conseils de révision, mais il n’y est pas obligé et, lorsqu’il fait défaut, il fautbien l’inscrire sur la liste des tailles inconnues. Aussi le nombre des individus de taille inconnue s’est-il notablement accru sous le régime de l’exonération. Il était en moyenne de 10,30 pour 100 des contingents de 1835 à 1854; il a été de 12,20 pour 100 de 1855 à 1864. Il y a donc maintenant deux individus de plus sur 100 qui manquent à l’appel. Ce sont des exonérés, qui auraient comparu et qui auraient été mesurés s’ils avaient fait partie des classes antérieures à 1855.
Maintenant, demandons-nous quelle influence ce changement doit exercer sur la taille de la partie mesurée du contingent. Demandons-nous, en d’autres termes, si la taille moyenne du groupe qui a été transporté de la catégorie des tailles connues dans celle des tailles inconnues est supérieure ou inférieure à celle du contingent en général. Il n’est pas douteux qu’elle doit être supérieure. Les exonérés, comme les remplacés auxquels ils ont succédé, appartiennent aux familles aisées; ils ont été élevés dans de bonnes conditions, ils ont toujours été bien nourris ; ils n’ont pas été soumis avant la fin de leur croissance à des travaux pénibles. Beaucoup, sans doute, sont de petite taille, mais en moyenne ils sont plus grands que le soldat moyen.
Le système de l’exonération doit donc nécessairement faire subir une certaine diminution à la taille moyenne non pas du contingent tout entier, mais de la partie de ce contingent qui passe sous la toise. Cette cause, il est vrai, ne peut pas produire des changements bien notables, mais elle me paraît suffisante pour expliquer la petite diminution de un millimètre et demi qui s’est produite dans la taille probable du contingent depuis 1855.
La même cause a dû agir dans le même sens sur la taille générale de l’armée. Les anciens remplaçants, obligés d’avoir une taille à peu près égale à celle du remplacé, étaient par cela même au-dessus delà taille moyenne ; tandis qu’aujourd’hui les exonérés sont remplacés par des rengagés, c’est-à-dire par des soldats qui, à l’expiration de leur temps de service, se trouvant bien sous les drapeaux, y restent pour bénéficier de la prime, mais qui, d’ailleurs, pouvant être grands ou petits, n’ont en moyenne que la taille commune.
Les calculs auxquels je me suis livré prouvent que je m’intéresse suffisamment àlasplendeurde l’armée; mais je ne dissimule pas que je m’intéresse bien plus encore à celle de la population masculine en général. Le contingent, l’effectif sont des groupes artificiels d’où sont exclus les hommes inférieurs à la taille réglementaire de La taille de ces derniers reste malheureuse-
ment inconnue. Il serait bien facile cependant de la noter et de la publier: cela n’exigerait pas un surcroît de travail, puisque les hommes passent sous la toise, et ce serait un moyen précieux, le seul moyen possible, de connaître la taille moyenne des Français. A défaut de cette taille moyenne, j’ai voulu du moins chercher la taille probable de lapopulation masculine de vingtà vingt et un ans. Dans cette nouvelle série de calculs, je suis parti d’une idée que j’ai déjà développée, savoir : que tous les individus non mesurés, à l’exception d’une minorité imperceptible et négligeable, ont la taille réglementaire; j’ai cru dès lors pouvoir leur assigner une taille probable égale à celle du contingent dont ils font partie. Ajoutant à ce nouveau groupe celui des individus exemptés pour défaut de taille, j’ai pu consigner, dans la dernière colonne du tableau n“ 13, les chiffres exprimant la taille probable des jeunes gens exempts d’infirmités. Cette taille s’est accrue progressivement de 1“,G42 en 183G à 1“,649 en 18G4. C’est une nouvelle preuve de l’amélioration continue de l’état physique de la population.
Et maintenant. Messieurs, quelle est la signification des faits que je viens de vous soumettre, et que j’aurais aimé à vous présenter sous une forme plus concise, si je n’avais pas cru devoir placer toujours les preuves à côté de mes assertions? L’augmentation de la taille mérite-t-elle toute l’importance que j’ai paru y attacher ? Et mesurerons-nous la valeur d’une race en cherchant de combien de millimètres la tête de l’homme s’élève au-dessus du sol? Non, certes ; l’histoire nous apprend que plus d’une fois des races de petite taille ont fait une belle figure dans le monde. Tels furent les Grecs et les Romains dont la race valait sans doute autant que celle des Patagons. Mais dans toute race, quelle qu’en soit la taille normale, de mauvaises conditions hygiéniques, sociales ou politiques, peuvent nuire au déveloiipement d’un certain nombre d’individus, et produire dans la taille moyenne un abaissement notable, auquel succédera un mouvement d’élévation.
lorsque ces conditions seront améliorées. L’étude des variations de la taille moyenne d’un peuple donne donc une assez bonne mesure de sa prospérité générale, non-seulement sous le rapport physique, mais encore sous le rapport intellectuel et moral, car ces deux choses sont étroitement unies, ainsi que l’indiquait déjà l’antique adage : Mens sana in corpore sano.
Gardons-nous bien d’en conclure qu’on puisse, en changeant les conditions de la vie, modifier les caractères d’une race. Je suis de ceux qui considèrent la distinction des races comme primordiale; mais les monogénistes qui croient à la transformation des races, et les darwinistes qui croient à la transformation des espèces, s’accordent à reconnaître que ces transformations ne peuvent avoir lieu qu’avec une extrême lenteur, par la superposition d’un grand nombre de générations, et aucun d’eux n’a même supposé qu’une modification appréciable des caractères ethniques pût se manifester au bout d’une seule génération.
Ce n’est donc pas à une transformation que nous venons d’assister, mais à une réparation, à une restauration de la population française. La classe de 1836, dont la taille probable n’était que de 1”,G42, était née en 1816, au lendemain de cette longue période de guerres gigantesques qui commence en 1792 et qui se continue presque sans interruption jusqu’en 1816. La population, décimée par cent batailles où avaient péri environ un million de ses hommes les plus robustes, écrasée surtout par les levées en masse des dernières années de l’empire, avait néanmoins continué à croître numériquement; mais une grande partie de ceux qui, pendant cette période, avaient concouru à la reproduction de la race, n’avaient dû ce privilège qu’à la défectuosité de leur taille ou de leur constitution. Le rétablissement de la paix, la réduction subite et très-considérable de l’armée, ouvrirent une ère nouvelle. Les soldats licenciés rentrèrent dans leurs foyers, se marièrent, transmirent à leurs enfants leurs qualités physiques, et la population se renforça rapidement. Mais cette amélioration ne devait se révéler dans les opérations du recrutement qu’au bout d’une nouvelle période de vingt ans. De l'",642 en 1836 la taille probable des classes monta jusqu’à l'",647 en 1846, C’était un bénéfice de cinq millimètres en dix ans. Depuis lors l’accroissement s’est notablement ra-
lenti ; dix-huit années de plus n’ont ajouté que 2 millimètres à notre taille, et, quoique le mouvement ascensionnel ne soit pas encore arrêté, il est permis de croire que la cause qui l’a produit aura bientôt épuisé son action.
La race s’est donc relevée de l’échec que lui avaient fait subir il y a cinquante ans des circonstancas exceptionnelles. Mais cessera-t-elle pour cela de progresser encore? Je suis bien loin de le croire. Certes, nous ne sommes plus au temps où La Bruyère burinait le portrait de ces animaux à face humaine qu’on trouvait, mâles et femelles, répandus dans la campagne et qui se retiraient la nuit dans leurs tanières où ils vivaient de pain noir, d’eau et de racines I Ce sombre tableau s’est éclairci depuis la Révolution. Les prolétaires sont moins nombreux, mieux nourris, mieux logés, mieux vêtus ; toutes les conditions de subsistance et d’éducation sont considérablement améliorées, et elles ont déjà porté des fruits précieux. Pourtant, que de misère encore et que d’ignorance! Que ne reste-t-il pas à faire pour donner du bien-être au pauvre, et pour lui laisser, en diminuant les heures de travail, le temps de reposer son corps et de cultiver son esprit!... Réalisez ces nouveaux progrès, et vous verrez diminuer de plus en plus le nombre des infirmes, des chétifs, de ceux qui consomment plus qu’ils ne produisent, et qui sont un fardeau pour la société. Quant à la taille, il est douteux qu’elle puisse s’élever autrement que par la diminution du nombre des hommes les plus petits; elle pourra croître encore, en moyenne, de quelques millimètres, mais n’espérez pas qu’elle puisse monter indéfiniment, car la nature assigne à chaque race un niveau qui ne peut être dépassé.
Malheureusement, ce n’est pas seulement en force physique et en stature que nous avons besoin de grandir. Il est triste de reconnaître que, malgré les progrès réalisés, le quart de nos jeunes gens de vingt ans ne savent ni lire ni écrire, et que la France, sous ce rapport, marche après plusieurs autres nations. C’est de ce côté-là que doivent se tourner les efforts de ceux qui ont à cœur le perfectionnement de la population française. Avec l’instruction se développent la moralité et l’esprit de conduite qui conduisent à l’aisance et par là à de nouvelles améliorations physiques, intellectuelles et morales.
iOi
Est-ce là le seul vœu que nous devions faire pour l’avenir de notre population? Elle est incontestablement en voie de progrès ; son état sanitaire est plus satisfaisant qu’il ne l’a jamais été ; la validité des hommes augmente, la vie moyenne s’allonge, et, la mortalité demeurant au-dessous delà natalité, la force numérique de la nation continue toujours à s’accroître : mais l’accroissement cependant n’est pas tellement actif qu’il puisse toujours surmonter les causes de déchet auxquelles tout peuple est exposé. Déjà deux fois, dans les deux années 18o4 et 18o5, qui furent, il est vrai, affligées par la disette, la guerre et le choléra, le chiffre des naissances a été inférieur au chiffre des décès. Cela ne s’est pas reproduit, mais le souvenir de ces deux terribles années reste encore devant nous comme une menace. N’oublions pas d’ailleurs, que si la natalité continue à progresser d’une manière absolue, elle a présenté depuis quarante ans une diminution relative, de sorte qu’elle pourrait devenir insuffisante si de nouveaux fléaux creusaient de trop larges vides dans nos rangs.
Il est donc bien désirable que le chiffre des naissances puisse s’accroître. Ce vœu se réaliserait sans doute si la prospérité publique était en baisse, si le nombre des prolétaires devenait plus considérable, et ce n’est point là ce que nous pouvons désirer. Mais le même but serait atteint si l’on pouvait restreindre la catégorie des célibataires, qui sont souvent dans l’État des citoyens utiles, mais qui ne sont, pour la race, que des rameaux stériles. Parmi les causes qui mettent obstacle au mariage, il en est deux que je ne puis m’empêcher de signaler : le célibat éternel des religieux et le célibat temporaire des soldats. Il ne m’appai'tient pas de parler ici de la première ; elle n’est pas de notre compétence ; mais vous n’ignorez pas que le gouvernement s’est occupé des progrès inquiétants du célibat religieux. Il a fait faire la statistique des congrégations religieuses des deux sexes, travail considérable, dont les détails ont été publiés avec les résultats des dénombrements. De 137 000 environ, en J85G, le nombre des individus voués au célibat religieux s’est élevé, en 18G4,à 198 774. Il est clair que, si ces 198 774 individus coiîtraclaient des mariages, ce serait un grand bienfait pour la population. Mais, je le répète, je n’ai pas qualité pour traiter ici un sujet aussi délicat, ni pour chercher le remède d’un mal sur le-
quel les législateurs eux-mômes u’ont aucune prise, caria liberté individuelle doit être respectée jusque dans ses écarts. Aucune loi, par conséquent, ne peut contraindre l’homme à se marier, mais il est bien permis de demander à la loi qu’elle fasse disparaître les causes qui entravent le mariage. J’ai vu avec douleur, dans les fragments publiés du nouveau projet de loi sur le recrutement de l’armée, que le célibat temporaire des militaires n’était ni abrogé ni même atténué d’une manière sensible. J’espère encore que nos législateurs modifieront cette partie du projet et qu’ils n’hésiteront pas entre les intérêts secondaires et contestables qui se rattachent au célibat militaire, et l’intérêt évident de la population.
PÉRIODES DE 1850 A 18ÜI
SUK