SUR LA POPULATION FRANÇAISE
Un nous disait: La population française est en décadence. Elle est en baisse sous le rapport de la quantité et sous le rapport de la qualité. Le nombre des infirmes s’accroît ; le niveau de la taille s’abaisse, et le nombre des hommes valides reconnus bons pour le service militaire diminue à tel point, que le recrutement de l’armée devient de plus en plus difficile.
A ces diverses assertions j’ai répondu par des chiffres qui n'ont pas été contestés. Depuis 1801, la poj)ulation française s’est accrue dé plus de 10 millions d’habitants, sans y comprendre les trois départements récemment annexés. Cet accroissement ne s’est pas fait, il est vrai, d’une manière continue ; il s’est notablement ralenti une première fuis il y a trente ans, une seconde fois il y a vingt ans, mais il a repris depuis <li\ ans des proportions plus rassurantes, et il s’élève actuellement en moyenne à 133,000 individus par an. Voilà pour la (j nanti té.
Pendant la môme période, la vie moyenne s’est allongée d’environ dix ans ; elle est encore en voie d’accroissement, et tout permet de croire qu’elle n’a pas encore atteint la limite où elle s’arrêtera nécessairement tôt ou lard. La taille de l’homme s’est élevée ; le nombre des infirmes a diminué. Voilà pour la qualité. Et il en est résulté que le recrutement de l’armée, en dépit des bruits exotiques qu’on avait accueillis trop aisément parmi nous, est plus facile aujourd’hui, toutes choses égales d’ailleurs, qu’il ne l’a jamais été. Le nombre des conscrits exemptés pour défaut de taille a baissé de près de moitié. Il était en 1831 de 928 pour 10,000, il est de.scendu en 1864 à 533. Le nombre des cas d’infirmités est loin d’avoir décru dans la même proportion : il est certain toutefois que depuis vingt-cinq ans il a diminué de près de 15 pour 100. C’est une amélioration insuffisante sans doute ; il nous reste encore bien des progrès à faire sous ce rap- [)ort ; mais il ne faut pas méconnaître ceux qui sont déjà réalisés. En résumé, nos jeunes hommes, loin de s’étioler et de s’atroj)hier, comme on l’avait prétendu, sont devenus de plus en plus valides, et les craintes que l’on avait formulées sur la décadence de notre population sont purement chimériques.
Ces faits n’ont pas été contestés ; ils ont été admis expliciletomentou implicitement par tous les orateurs. C’est un résultat
que je suis heureux de constater, et ma tâche serait ici terminée si la discussion ne s’était pas étendue à une autre question, ou plutôt à une autre face de la même question. Plusieurs de mes collègues m’ont dit en effet : Oui, nous reconnaissons que la population française n’est pas en décadence ; nous constatons même avec satisfaction qu’elle est, sous beaucoup de rapports, en voie d’amélioration ; mais cela ne nous suffit pas; nous désirons de nouvelles améliorations et de nouveaux progrès. Sur ce point, je suis entièrement de leur avis, eLsi la question, dès le premier jour, avait été posée en ces termes, ce n’est pas moi qui aurais essayé de soutenir que tout était pour le mieux.
Maintenant, je suivrai les orateurs sur le nouveau terrain qu’ils ont parcouru ; et, abordant une question bien distincte de la première, je cesserai, je le crains bien, d’être digne de l’épithète d’optimiste qu’on a bien voulu m’octroyer.
M. Bergeron nous a signalé un grand nombre de détails particuliers, vraiment déplorables, révélés par l’étude des résultats du recrutement dans certains cantons. 11 nous a prouvé qu’il existe souvent, entre les divers cantons d’un même département, des différences énormes sous le rapport de la validité des hommes. Ces différences dépendent principalement, ainsi qu’il l’a établi, delà nature du sol, de la salubrité ou de l’insalubrité des lieux, et des conditions générales de la vie. Les faits qu’il nous a cités démontrent l’insuffisance des statistiques départementales et la nécessité d’y joindre des statistiques cantonales. Aussi M. Larrey demande-t-il avec raison que le ministère de la guerre publie chaque année les résultats du recrutement par cantons, et non pas seulement par départements; et le parti que M. Bergeron a su tirer de quelques relevés partiels nous donne une idée de ce que pourrait faire l’Académie si elle entreprenait résolùrnent cette étude dans son ensemble, si elle admettait au nombre de ses travaux permanents la recherche et la mise en œuvre des documents propres à constituer, pour toute la France, une géographie médicale cantonale. Aucun sujet, assurément, n’est plus digne de préoccuper l’Académie, qui est seule compétente dans ces questions où la statistique et l’hygiène publique ne peuvent pas être séparées.
Je me joins donc à M. Bergeron et à M. Larrey pour deman-
SU» Lii. POPULATION FRANÇAISE.
tler au moins l’institution d’une commission permanente chargée de provoquer, de diriger et de centraliser ces importantes recherches. Je pense même, comme M. Larrey, qu’il vaudrait la peine de créer, dans le sein de l’Académie, une nouvelle section, qui prendrait le titre de Section de statistique et de géographie médicales. Ce ne serait certainement pas de trop ; mais je n’y insiste pas, et si je parle ici de cette proposition, c’est plutôt pour l’approuver que pour en saisir l’Académie.
M. Larrey, abordant, avec l’autorité qui s’attache à son nom, la question du recrutement de l’armée, a cru devoir d’abord prendre la défense du bureau qui publie annuellement les comptes rendus du ministère de la guerre. Gela n’était vraiment pas nécessaire, car, lorsque j’ai signalé leserreurs de statistique des comptes rendus, je n’en ai accusé personne. Je me suis borné à demander qu’un travail aussi important fût confié désormais à des hommes spéciaux, et que l’on adjoignît au bureau de recrutement un bureau de statistique. M. Larrey m'a répondu qu’il y avait déjà au ministère delà guerre un bureau de statistique médicale, placé sous la direction d’un homme fort compétent, M. le docteur Ely. Je ne l’ignorais pas, mais je savais que ce bureau était tout à fait étranger à la publication des comptes rendus du recrutement. Que M. Larrey se joigne à moi pour obtenir que la statistique du recrutement soit transportée au bureau de M. Ely, et tout ira émerveille ; mais jusqu’à ce qu’on y ait avisé, je persisterai dans ma réclamation.
Notre éminent collègue a proposé d’introduire dans le recrutement plusieurs réformes utiles, sur lesquelles je vais revenir. Mais il en est une qui ne me semble pas indispensable, et que je crois devoir repousser, parce qu’elle est de celles qui ne peuvent être imposées que par la nécessité. 11 s’agirait de soumettre indistinctement à l’examen des conseils de révision tous les jeunes gens de chaque classe. Il est évident que tous les conscrits appelés par leur numéro doivent être examinés. On les déshabille, on les palpe, on les interroge ; on découvre leurs infirmités et leurs difformités ; on les soumet môme quelquefois à des investigations répétées lorsqu’on soupçonne quelque simulation. Get examen, ‘quelque désagréable qu’il puisse être pour beaucoup de jeunes gens, est inévitable ; il est fait d’ailleurs
MÉMOIRES d’anthropologie.
dans leur intérêt tout autant que dans l’intérêt de l’armée, et il est légitimé par Tutilité publique. Mais il n’y a que la stricte nécessité qui puisse donner le droit d’empiéter à ce point sur la liberté des individus : Odiosa sunt restringenda. On doit donc laisser en repos tous les conscrits dont le numéro n’est pas appelé. Et d’ailleurs à quoi pourrait servir l’examen de toute la classe ? Les renseignements que nous en retirerions, pour être plus étendus, seraient-ils plus exacts? Que l’on examine 300,000 hommes, ou seulement 15'0,000, les résultats proportionnels, au point de vue de la taille, de la constitution phvsiqueet des infirmités, seront absolument les mêmes, puisque la catégorie examinée n’est pas choisie, mais désignée par le sort. Je me borne donc à demander que tous les documents recueillis soient utilisés. J’insiste particulièrement pour qu’on mesure et qu’on publie les tailles des individus exemptés pour causes physiques : sans céladon ne pourra jamais connaître la taille moyenne des conscrits, car celle que l’on calcule d’après les listes du contingent, après avoir éliminé les hommes trop petits, est évidemment artificielle. Il suffit, pour la ftire varier, de changer la taille réglementaire.
M. Larrey demande avec raison qu’on spécifie davantage les cas d’exemption, qu’on multiplie les catégories, et qu’on substitue à certaines dénominations trop vagues des déterminations plus précises et plus scientifiques. J’y souscris pleinement, mais je vais plus loin, et je signale la nécessité de réviser la liste des causes d’exemption. Cette liste date d’une époque où les conditions de la guerre différaient beaucoup de ce qu’elles sont aujourd’hui. Nos troupes ne sont plus exposées à faire sept à huit cents lieues à pied comme dans l’expédition de Moscou. La vapeur les transporte jusque sur le théâtre de la guerre, et ce n’est que dans des cas assez rares qu’elles sont exposées à des marches forcées. Il n’y a donc plus de raison pour maintenir le pied plat au nombre des cas d’exemption, car la plupart des individus atteints de pied plat peuvent très-bien supporter une marche de cinq à six lieues par jour. Ils peuvent faire d’ailleurs d’excellents cavaliers. Il y a sans doute des cas où le^pied plat, compliqué de tendance au valgus, rend la marche difficile ; les médecins des conseils de révision resteraient juges de ces cas exceptionnels.