SUR LA POPULATION FRANÇAISE
siun pendant les dix années précédentes. Ce chiffre, constaté chaque année avant le tirage au sort, par des calculs simples ou faciles, servirait de base à la répartition des contingents cantonaux.
Ce mode de répartition serait sans doute un peu moins rigoureux que celui de M. Larrey ; mais il aurait le très-grand avantage de n’introduire aucune moditication dans le système de reorutement qui fonctionne depuis longtemps, et de ne soumettre l’examen du conseil de révision que les jeunes gens appelés par leur numéro. Quoi qu’il en soit, je m’empresse de prendre acte de la proposition de M. Larrey, et je suis heureux de pouvoir invoquer l’autorité d’un homme aussi compétent, pour proclamer la nécessité de répartir les contingents d’une manière plus conforme à l’égalité, à la justice et à l’intérêt des populations.
Enfin, je me joins à M. Larrey pour demander que la taille réglementaire soit abaissée de à 1"’,54. Dans la lettre qu’il a adressée à l’Académie, peu de temps avant sa mort, M. Boudin faisait une proposition plus radicale. Il voulait qu’il n’y eût plus de taille réglementaire, et qu’on laissât aux conseils de révision le soin d’apprécier la validité des hommes, abstraction faite de leur taille. Ce serait parfaitement juste : il faut que l’impôt du sang porte également sur tous les citoyens capables de servir. Le système de Boudin serait donc fort de mon goût ; mais demander trop serait peut-être le moyen de ne rien obtenir. Je me range donc à la proposition de M. Larrey.
Notre honorable collègue, tout en reconnaissant avec moi les erreurs commises par le bureau de recrutement dans les calculs de la taille moyenne des contingents, a ajouté qu’elles étaient peu importantes. Elles sont au contraire fort graves, puisqu’elles ont eu pour conséquence de répandre dans les bureaux de la guerre et dans le public l’idée que la taille moyenne a subi depuis trente ans une réduction considérable. Et comment auraiton pu échapper à cette conclusion, lorsqu’on lisait dans les comptes rendus officiels que la taille moyenne avait baissé de l”, 070 en •183()à l“,6.')2en I8.j7 et 18o8, c’est-à-dire de 18 millimètres ? Comme un pareil résultat me paraissait tout à fait incompatible avec les autres faits connus, j’ai eu la curiosité de vérifier les calculs, ce qui exigeait un travail très-considérable. J’ai donc refait, d’après le procédé officiel, le calcul de la taille
MÉMOIRES d’anthropologie.
moyenne, non pas pour toutes les années, ce qui eût été trop long-, mais pour les quatre années 1836, 1857, 1858 et 1864, et j’ai montré, par exemple, que de 1836 à 1857 la diminution de la taille moyenne avait été non pas de 18 millimètres, mais seulement de 95 centièmes de millimètre. Cette erreur, que M. Larrey n’a pas contestée, ne peut être considérée comme insignifiante.
Mais on a dit que si je n’avais parlé que de quatre années, c’était parce que j’avais reconnu l’exactitude des chiffres officiels pour toutes les autres années. La vérité est que le temps m’a manqué pour refaire à moi seul tous ces immenses calculs, et qu’après les avoir faits pour quatre années, après avoir constaté (piatre fois de suite l’erreur des chiffres des comptes rendus, je me suis arrêté, considérant comme fort probable que les autres chiffres ne méritaient pas plus de confiance. Si les vœux que j’ai exprimés, et que M. Larrey a bien voulu appuyer, sont exaucés ; si le ministère de la guerre reconnaît la nécessité de confier la statistique du recrutement à un bureau compétent, le premier soin de ce bureau sera sans doute de publier le tableau exact des tailles moyennes des contingents depuis 1836 jusqu’au moment présent, et nous y trouverons certainement des renseignements fort utiles. L’Académie me pardonnera peut-être d’avoir reculé devant un aussi long travail ; mais, à défaut des moyennes annuelles, j’ai calculé du moins les moyennes quinquetmales, et voici les résultats que j’ai obtenus :
Tailles moyennes des continyents calculées d’après le procédé officiel.
Années.
Durée des périodes.
Taille nioyenue
5 ans.
5 ans.
5 ans.
5 ans.
5 ans.
5 ans.
Constatons d’abord que les oscillations ont été peu considérables. De la r® à la 4“ période, il y a une diminution continue (le l'"”,68, et de la 4“ ùla 6® période une augmentation deû““,95; de sorte que la taille moyenne n’est plus inférieure aujourd’hui que de 0“‘'",73 h celle de la 1'® période. Il est difficile de rendre compte de ces variations. Je me demande toutefois si elles ne dé-
SUR LA POUULATICN FRANÇAISE. ' ri07
pendraient pas en partie d’une circonstance déjà signalée dans une antre occasion par M. Jules Guérin. Notre honorable collègue a fait remarquer avec raison que le recrutement, mettant obstacle au mariage des hommes les plus vigoureux, porte atteinte non-seulement à la natalité générale, mais encore à la validité des produits. Ces deux influences, qui sont proportionnelles au chiffre des contingents, sont immédiates, mais la seconde ne commence à se manifester devant les conseils de révision que vingt ans plus tard. Il est donc utile de mettre en présence les résultats constatés sur une classe de conscrits, avec les conditions au milieu desquelles s’est effectué le recrutement vingt années auparavant. La première période du tableau correspond ainsi aiix premières années de la Restauration, époque où les contingents n’étaient que de 40,000 hommes. Ils furent portés à 00,000 hommes en 1824, à 80,000 hommes eu 1830 ; et cet accroissement des contingents coïncide assez bien avec la taille moyenne de 1843 à 183o. Mais la taille moyenne s’est accrue depuis 1835, quoique toutes les classes appelées depuis lors soient nées sous le régime des contingents de 80,000 hommes. Je n’en conclus pas que la cause signalée par M. J. Guérin soit imaginaire, j’en conclus seulement qu’elle n’^ pas été suffisante pour contre-balancer les causes inverses qui ont amélioré l’état physique de la population. Quant à l’influence des grandes levées de 140,000 et de 100,000 hommes dont nous jouissons depuis douze ans, elle ne pourra être constatée par le recrutement que dans une dizaine d’années.
Avec M. Boiidet la discussion est entrée dans une nouvelle phase. Notre collègue reconnaît la prospérité absolue de la population française et s’en réjouit ; mais il s’effraye lorsqu’il porte les yeux sur les autres populations de l’Europe. Il constate a\ec douleur que, d’après le mouvement actuel, il faudrait 198 ans pour que le nombre des habitants do France fût doublé, tandis que pour la Prusse, pour l’Angleterre, les périodes de doublement ne sont que de 34 ans et de 32 ans.
Il y a ici à considérer le point de vue politique et le point de vue économique.
Au point de vue politique, est-il à craindre que les peuples voisins, en raison de leur accroissement plus rapide, finissent
MEMOIUES D’ANTHROPOLOGIE.
par nous subjuguer? Messieurs, je ne pense pas qu’en Europe, à l’époque où nous sommes, une nation compacte et homogène comme la nôtre, forte de 40 millions d’habitants, et qui n’est pas absolument privée de valeur guerrière, coure de bien grands dangers. A la fin du dernier siècle, au milieu des conditions les plus déplorables, elle a su résister victorieusement à l’Europe entière, et, pourvu qu’elle ait la sagesse de rester chez elle, elle n’a rien à craindre de ses voisins.
Au point de vue économique, la population d’un pays peutelle s’accroître indéfiniment? Qu’arrive-t-il là où les hommes se multiplient sur un sol inextensible? On commence par se serrer, on défriche les bruyères, on fertilise les landes, on dessèche les marais. Jusque-là c’est à merveille, mais il arrive un momentoù toute la place est occupée. Et après? Il reste la ressource de l’émigration. On s’expatriera donc. On ira, par delà les mers, exproprier et détruire peu à peu les races plus faibles que les nôtres. On remplira l’Amérique, l’Océanie, l’Afrique australe, — je ne parle pas de l’Afrique tropicale dont le climat inhospitalier se refuse à l’acclimateraent des Européens. Mais la planète où nous sommes n’est pas élastique. Dans ces colonies lointaines, incessamment grossies par nos émigrants, et rapidement accrues par leur propre fécondité, le sol finira par manquer aussi. Que se passera-t-il alors dans les générations futures, lorsqu’elles auront épuisé la ressource temporaire de l’émigration ? On y verra s’aggraver cetle lutte pour l’existence, que Darwin a appelée struggle for life, qui se manifeste dans la nature à tous les degrés de l’échelle des êtres, et qui n’a jamais fait défaut dans les sociétés humaines, mais dont la civilisation moderne s’efforce d’atténuer les effets. Là où il n’y a plus de place pour tout le monde, les faibles et les chétifs, les infirmes, les valétudinaires ne peuvent supporter le poids de la lutte. Ce sont les forts qui triomphent, et je ne nie pas que ce procédé de sélection naturelle ne puisse avoir pour conséquence d’épurer les populations et d’améliorer les races. Mais est-ce bien là le point de vue de l’humanité et de la civilisation? Et quand on me dit qu’il s’écoulera peut-être 198 ans et plus avant que ce redoutable problème se dresse devant nos enfants, je réponds : {( C’est bien I je n’y serai pas 1 je ne verrai pas la France impuissante à nourrir les Français. »
SUR LA POPULATION FRANÇAISE. fi09
Au surplus, si nous nous en rapportions aux appréciations de M. Jules Guérin, ce ne serait point là précisément le danger dont nous serions menacés. Notre honorable collègue nous parle, au contraire, d’une décroissance de la population. C’est ce qui résulte, dit-il, des statistiques qu’il a fait faire. J’aimerais mieux qu’il les eût faites lui-même ; elles y auraient certainement beaucoup gagné, et je suis sûr, par exemple, qu’il aurait calculé autrement la période de doublement qui figure à la fin de son second tableau, et qui se rapporte à l’accroissement moyen révélé par les cinq derniers recensements. Au lieu de 221 ans, il n’en aurait trouvé que 191. Mais je n’insiste pas sur ce détail.
Constatons d’abord que la décroissance signalée par M. Jules Guérin n’est pas absolue, mais relative. C’est une décroissance de l’accroissement : mais l’accroissement, pour être moindre aujourd’hui qu’il ne l’a été à d’autres moments, n’en est pas moins réel et continu. Il est vrai que M. Guérin cherche à prouver qu’il est dû en grande partie à l’immigration. Je pense aussi, sans en être aussi certain que lui, que l’immigration l’emporte sur l’émigration, et ce n’estpas faire un mauvais compliment à la France que de constater l’influence attractive qu’elle exerce sur les étrangers. Lorsque j’ai vu notre collègue invoquer dans cette étude de l’immigration des chiffres rigoureux, j’ai cru qu’il avait eu la bonne fortune de mettre la main sur des documents nouveaux et précis, et je m’en réjouissais, car ces documents, je n’avais pu me les procurer jusqu’ici; je croyais même qu’ils n’existaient pas. J’avais bien vu, dans la Statistique de la France^ les tentatives faites il y a quelques années par M. Legoyt pour apprécier approximativement, d’après les chiffres des passe-ports délivrés ou visés, l’importance du double mouvement de l’immigration et de l’émigration. M. Legoyt tendait à croire que ces deux mouvements n’étaient pas loin dese balancer, mais il n’osaitpourfant pas l’affirmer. J’ai donc étudié avec empressement le cinquième tableau de M. Guérin, relatifà la statistique des émigrants et des immigrants, et j’ai vu que cette statistique n’était qu’un relevé des différences constatées entre les chiffres du recensement et ceux de l’état civil. Lorsque, d’un recensement à l’autre, l’accroissement constaté directement diffère en plus ou en moinsde celui qui résulte pour les cinq années intermédiaires, de l’excédant des naissances sur les
•jlO MÉMOIHES D’aNTIIROPÛLOGIE.
décès, noire collègue met cette différence exclusivement sur le compte de rimmigratioii ou de l’émigration. Cette conclusion est-elle exacte? Elle le serait, je me hâte de le dire, dans un pays où tous les relevés et tous les recensements se feraient avec une rigueur mathématique; mais un pareil pays n’existe pas. Les registres de l’état civil en France sont bien tenus, mais les relevés faits dans les communes et centralisés dans les chefs-lieux ne sont pas toujours irréprochables. Les listes mortuaires comprennent d’ailleurs les étrangers morts pendant un voyage en France, et ne comprennent pas les Français morts pendant un voyage à l’étranger. Ouant aux recensements, ils ne sont jamais et ne peuvent jamais être qu’approximatifs. Ils comportent un grand nombre de doubles emplois et d’omissions. La population flottante donne lieu fréquemment à des doubles emplois, le même individu pouvant être recensé au domicile de sa famille et dans le lieu de sa résidence temporaire. Les omissions, plus nombrei.’ses encore, portent d’abord sur les soldats occupés hors du territoire (d'où est résulté un déchet de plus de lOU COU hommes dans le recensement déjà trop inquiétant de 1855) ; elles portent ensuite et surtout sur la catégorie des enfants de 0 à 1 an. C’est ce que M. Legoyt a démontré en comparant le nombre des enfants de cet âge, déterminé par les recensements, avec celui qui résulte de l’excédant des naissances de la dernière année sur la mortalité de 0 à 1 an pendant celte dernière année.
Il est clair, d’après cela, que les chiffres du recensement ne sont pas assez rigoureux pour qu’on soit en droit d’attribuer à rémigratioiiou àrinimigrationles différences étudiées par M. Jules Guérin.
Notrecollègue,àlafin deson tableau, porte à78G, 959 individus l’accroissement artificiel qu’a acquis la population française de 1800 à 1805, par suite de l’excédant de l’immigration sur l’éinigration.
H ne voit pas sans quelque inquiétude cette invasion pacifique des étrangers. Il paraît craindre que notre race n’y perde à la longue les qualités qui la distinguent et qui constituent son individualité. Mais qu’est-ce que 12,000 à 15,000 étrangers par an au milieu d’une grande population? Ils disparaissent bien vite dans cet océan de 40 millions d’hommes, et leurs métis retour-
SUK LA POPULATION PUANÇAISE. üll
nent promptement aux caractères de la race prépondérante. Pour modifier une race, il faut des croisements bien autrement intenses. L’histoire en fournit des preuves multipliées qu’il serait trop long de rappeler ici.
En tout cas, après avoir retranché de l’accroissement constaté depuis soixante-cinq ans les 78G,9o9 immigrants calculés par M. Guérin, il resterait encore un accroissement réel et intrinsèque de près de 9 millions et demi, dû exclusivement à l’excédant des naissances sur les décès.
Maintenant, je dois signaler un point sur lequel je crains bien de ne pouvoir me mettre d’accord avec notre honorable collègue. J’ai dit que l’accroissement de populalion étant beaucoup plus considérable que ne semblerait l’indiquer l’accroissement du chiffre des naissances, c’est à la diminution delà mortalité, ù l’allongement de la vie moyenne qu’il faut attribuer cette augmentation. M. Guérin a pam nier l’exactitude de cette théorie. Il observe que chaque individu, une fois né, ne compte (pie pour un, quelle que soit la durée plus ou moins longue de .sa vie. Mais il ne faut pas oublier que si l’on ne naît qu’une fois, on peut être recensé plusieurs fois ; chaque fois que l’on traverse une période de recensement, on est compté pour uu, et le même homme apporte ainsi son contingent au chiffre de la population aussi souvent qu’il est recensé: d’où cette conclusion certaine que l’allongement de la vie, la diminution de la mortalité, augmentent la population.
11 y a eu là un malentendu de la part de M. Guérin qui se proposait surtout d’établir sa thèse de l’immigration. Cependant les calculs qui prouvent l’accroissement de la longévité n’ont pas paru le convaincre. Il les met en doute parce qu’il existe, pour mesurer la vie moyenne, au moins six procédés qui se disputent les suffrages des statisticiens. Le procédé direct, qui, d’après notre collègue, serait seul rigoureux, consisterait à additionner, à un moment donné, le nombre d’années de tous les indixidus xivantset à diviser la somme par le nombre de ces indixidus. Mais, ce procédé étant à peu près inapplicable, on a eu recours à des procédés indirects, et chacun a xanté celui qu’il a adopté en faisant ressortir les inconvénients des autres. Quand il s’agit d’un mouvement très-restreint, ces divers procédés, reposant
su r
des bases différentes, peuvent conduire à des résultats contradictoires. L’un peut révéler une légère augmentation de la vie là où un autre dénoncera une diminution légère. Mais, en France, le mouvement, depuis le commencement du siècle, a été si rapide, si continu, que toutes les méthodes ont déposé dans le môme sens. Du reste, M. Guérin, qui a largement usé de la statistique dans son argumentation, et je l’en félicite, s’est montré un peu injuste envers elle lorsqu’il a dit (je cite textuellement) :
« L’Académie le voit, tous ces calculs de vie moyenne, ces supputations statistiques, pèchent par le même défaut : la confusion des causes et l’arbitraire des déductions. Ce sont des combinaisons intéressantes, j’allais dire des distractions curieuses de l’esprit scientifique, bonnes tout au plus à indiquer les chances moyennes de survie aux sociétés d’assurances; mais, pour nous médecins, pour notre science, elles ne sont d’aucune utilité. »
Je reconnais volontiers que, pour traiter une pneumonie, il n’est pas indispensable de savoir calculer la vie moyenne par telle ou telle formule. Mais il s’agit ici de la population, et non d’une question de pratique médicale. Reconnaître que les calculs de la vie moyenne sont bons pour les sociétés d’assurances, c’est reconnaître qu’ils donnent des notions exactes sur la durée de la vie; les spéculateurs qui s’engagent dans ces entreprises ne le font pas au hasard.
C’est d’ailleurs en se basant sur la statistique que M. Guérin a cherché à apprécier la mortalité de l’armée. Il y a un point sur lequel je suis bien d’accord avec lui : c’est que les soldats meurent trop. Choisie parmi les hommes les plus valides, cette population d’élite ne devrait fournir qu’une mortalité très-inférieure à celle des hommes du môme âge. Tl n’en est rien, et je considère, comme notre collègue, l’institution des armées permanentes comme une cause directe de déchet pour la population. Mais les erreurs qui se sont glissées dans son tableau ont considérablement aggravé la mortalité de l’armée.
M. Guérin. J’ai fait à ce sujet une rectification à l’occasion du procès-verbal. 11 y a eu dans mon tableau une transposition de chiffres, et la mortalité des contingents pendant les sept années de service se trouve ainsi réduite de 60 pour 100 à 50 pour 100.
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M. Broca. Ce dernier chiffre est encore beaucoup trop fort. C/est ce que je démontrerai aisément, je l’espère.
Pour déterminer la mortalité de l’armée, M. Guérin a retranché du nombre des hommes de chaque contingent le nombre des hommes qui ont reçu sept ans plus tard leur congé de libération. La différence, pour lui, représente le nombre des morts. On va voir tout à l’heure que cette conclusion est loin d’être exacte; mais les chiffres mêmes qui ont servi de base à ses calculs, et qui lui ont été fournis au ministère de 1a guerre, ne sont pas parfaitement conformes à ceux qui sont consignés dans les comptes rendus du recrutement. Par exemple, le nombre des libérations prononcées en 1863 pour les soldats de la classe de 18.36 s’élève à 63,779, d’après le compte rendu, tandis qu’il n’est que de 38,160 dans le tableau deM. Guérin. Pour les autres classes antérieures à 1838, la différence est moins forte, mais elle est encore très-notable. M. Guérin me permettra de croire (pie les chiffres officiellement publiés ont plus de valeur que ceux qu’on lui a communiqués en note manuscrite. Quant aux deux classes de 1838 et 1859, je n’en parlerai pas, attendu que les comptes rendus où seront inscrites les libérations de ces deux classes n’ont pas encore paru.
Sur les huit classes qui composent le tableau de notre collègue, je ne considérerai donc que les six premières, n’ayant pour les deux dernières aucun moyen de contrôle. Mon tableau, comme le sien, commencera avec la classe de 1832, mais il ne s’étendra que jusqu’à la classe de 1837.
Voyons maintenant si M. J. Guérin est en droit de considérer comme morts pendant la durée du service tous les soldats qui n’ont pas été libérés à la fin de la septième année.
Remarquons d’abord qu’il a pris pour terme initial le chiffre des contingents votés par le Corps législatif. Or, ce chiffre est toujours plus ou moins supérieur à celui des contingents réels. Il faut en retrancher le déficit, c’est-à-dire le nombre d’hommes que les listes cantonales n’ont pu fournir, et il y en a eu beaucoup dans cette période de six ans qui comprend les trois levées de 140 000 hommes votées à l’occasion de la guerre de Grimée. En réalité, pendant ces six années, au lieu du chiffre nominal de 700 000 qu’on voulait obtenir, on n’a levé que 692 i8l soldats.
MÉMÛIKES D’aNTIIROPOLCGIE.
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Il ne serait pas juste de compter au nombre des morts les 7,510 soldats fictifs qui n’ont existé dans les cadres qifà l’état de projef , et qui n’ont pu mourir, n’ayant jamais vécu.
Je demande encore la permission de ne pas considérer comme morts les soldats qui ont reçu des congés de réforme pendant la durée de leur service ; ils ont été très- nombreux pendant les trois années de laguerre d’Orient, d’abord parce que le nombre des mutilés et des estropiés a été considérable, ensuite et surtout l>arce que les conseils de révision, obligés de trouver 140 000 hommes, et voyant dans beaucoup de cantons la liste sur le point de s’épuiser, avaient cherché à éviter le déficit en acceptant comme bons des conscrits d’une validité douteuse. De ces conscrits, les uns furent rejetés à l’examen de départ, et ne furent pas meme incorporés; beaucoup d’autres furent réformés en arrivant au corps ou au moment de s’embarquer pour la Crimée; et ce fut ainsi, par exemple, qu’en 1854 on renvoya définitivement dans leurs foyers 5,521 jeunes gens qui appartenaient pour la plupart à la classe de 1853. Ces renvois ne sont, sous un autre nom, que des libérations anticipées, dont le chiffre doit s’ajouter à celui des libérations prononcées à l’expiration des sept années de service. En tenant compte de ce fait, on trouve que, sur les 692,481 soldats des six classes en question, 17,262 ont été rendus à leurs familles pendant la durée de leur service, et que 397,698 ont été libérés à la fin de la septième année. La différence entre le chiffre des contingents réels et celui des libérations n'est donc que de 277,521 hommes, ou de 40 pour lOO. C’est ce qui résulte du tableau suivant :
Mortalité de l'armée d'après les tableaux de libération.
Couliiif'ciit
Coutiiij^cnt
('.oiigés (te réforme (le l’année
Uestaut
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les
Libérés à la lia de la
('.lusses.
iioniiiial.
Oélicil.
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suivante.
drapeaux.
7' année.
üilVérenec.
(iO-2,481
su U LA POPULATION FRANÇAISE. SI. T
Maintenant, ces 277,521 soldats, qui ne sont pas rentrés dans leurs foyers, sont-ils tous morts? On pourrait le croire si l’on ne voyait dans les comptes rendus que les libérations comprennent seulement les sous-of/ïciers^ caporaux et soldats. 11 est permis d’en conclure que la liste ne comprend pas les officiers, et c’est ce qu’indique nettement une note supprimée aujourd’hui comme inutile, mais reproduite pendant longtemps dans les comptes rendus, et ainsi conçue :
« Ne sont pas compris dans ces libérations, indépendamment (les militaires qui ont été promus officiers ou sont passés soit dans la gendarmerie, soit dans les services administratifs, ou (jiii ont été réformes ou retraités, les hommes qui se sont rengagés, ou qui, par suite de condamnations, avaient à subir une déduction de service. »
Je ne puis affirmer que les rengagés qui, pendant les années de guerre, ont été très-nombreux (il y en a eu plus de 23,000 en 1855), soient encore aujourd’hui exclus de la liste des libérations. Cela me paraît toutefois extrêmement probable, puisqu’une autre note, que l’on continue à publier chaque année, porte que les libérations comprennent les rengagés parvenus au terme de leur rengagement. Il me paraît évident d’ailleurs qu’il n’y a pas de libération à prononcer pour les hommes qui ne rentrent pas dans leurs loyers, et qui, moyennant prime, contractent un engagement nouveau. Si cette opinion est exacte, comme je le crois, il faut retrancher de la liste des 277,521 soldats non libérés le nombre très-considérable des rengagés. Il faut en retrancher, en tout cas, les militaires promus au grade d’officier, et ils furent très-nombreux pendant les trois années de la guerre (l’Orient ; puis la catégorie de cetix qui sont passés dans la gendarmerie ou dans les services administratifs, et enfin celle des militaires qui ont été condamnés par les conseils de guerre à des j)eines infamantes. Je ne puis évaluer en chiffres ces diverses catégories, mais il me paraît fort probable que si je pouvais les déduire du nombre des soldats non libérés, le chiffre qui resterait et qui exprimerait exactement le nombre des soldats morts sous les drapeaux descendrait au-dessous de 30 pour 100.
Maintenant il est bon de remarquer que, parmi les six années du tableau, trois seulement furent des années de paix ; aux trois
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MÉMOiKEs d’anthropologie.
autres correspond la plus terrible guerre que nous ayons eu a supporter depuis plus de cinquante ans, et puissions-nous ne jamais revoir notre pays soumis aune pareille épreuve ! Je sais bien que la guerre est run des risques du soldat, mais ce n’est point ce risque que nous cherchons à mesurer ici. Il échappe à toutes les appréciations, et si l’on ne peut pas dire malheureusement qu’il soit exceptionnel, on peut constater du moins que les circonstances qui ont fait périr 100,000 hommes dans la campagne de Crimée sortent de la ligne des événements ordinaires. Pour déterminer, d’après le relevé des six contingents que nous considérons, la mortalité commune de l’armée, il faudraitdonc pouvoir faire abstraction de ces 100,000 hommes. Je n’essayerai pas de le faire, mais je dirai du moins que les six années en question sont les plus défavorables que l’on puisse choisir.
Je crois avoir montré que M. J. Guérin a considérablement exagéré le chiffre de la mortalité de l’armée. 11 m’a paru nécessaire d’introduire quelques corrections dans ses calculs, mais les éléments me manquent pour apprécier d’une manière rigoureuse le nombre proportionnel des soldats qui succombent pendant la durée de leur service. Le procédé qu’a suivi notre collègue n’est qu’un procédé indirect. C’était le seul qui fût applicable a la période qu’il a étudiée ; mais depuis 18G3, époque où fut instituée la Statistique médicale de Cannée^ nous possédons des documents officiels qui permettent d’étudier directement la question. Le tableau suivant est extrait des comptes rendus rédigés avec tant de soin par M. le docteur Ély. On remarquera que les soldats morts au Mexique et dans l’Indo-Chine n’y figurent pas. J’y joins, comme terme de comparaison, d’après la Statistique de la France (t. XI, p. 14 de l’Appendice), les chiffres exprimant pour toute la France la mortalité annuelle des individus de vingt à trente ans.
Mortalité annuelle de l'armée sur 1000 individus, d'après la statistique médicale
du contingent dressée par M. Ély.
Morlalité
Années.
En France.
En Italie.
En Algérie.
générale.
su II L,\ POPULM'ION FIUN’Ç,\ISE.
ol i
Mortalité annuelle de la population des deux sexes^ de 20 à 30 ans,
sur 1000 individus.
l>es
(leux sexes
j de 20 à 25 ans
1 de 25 à 30 ans
1 de 20 à 25 ans
) de 25 à 30 ans
La mortalité des soldats est donc inférieure à celle des autres liüumies du même âge, mais gardons-nous d’en conclure que la \ie militaire soit favorable à la santé. Dans une population choisie, d’où sont exclus d’abord par les conseils de révision, puis chaque année par les commissions spéciales, les infirmes, les chétifs, les scrofuleux, et surtout les phthisiques, la mortalité ne devrait pas atteindre la moitié du chiffre qu’elle atteint dans la population générale. M. Jules Guérin a donc pleinement raison de dire que les mauvaises conditions hygiéniques qui résultent du casernement sont funestes h. la santé des soldats, et multiplient les (Jiances de la mortalité. Et c’est précisément parce que cette opinion est aussi la mienne, que j’ai cru devoir la dégager des évaluations exagérées qui auraient donné prise aux objections.
Quelques mots en terminant sur la question de stérilité que notre collègue a soulevée. Il suppose que la diminution du chiffre (|iii exprime le coefficient de fécondité des mariages dépend en grande partie de l’augmentation du nombre des individus stériles ou peu féconds. Cette vue est entièrement hypothétique ; elle ne repose sur aucun document statistique, et elle est aussi impossible à réfuter qu’à prouver. La diminution du chiffre relatif des naissances est d’ailleurs suffisamment expliquée parles conditions .sociales, sans qu’il y ait lieu de recourir à des conjectures. A ce propos, M. Jules Guérin, revenant sur ce que j’ai dit de la stérilité actuelle des femmes indigènes dans les îles de l’Océanie fréquentées ou envahies par les Européens, a émis une proposition que je ne puis laisser passer sans faire des réserves expresses. Suivant lui, la stérilité des femmes océaniennes serait la conséquence de la fréquence des unions consanguines. Je lui accorde volontiers que ces unions doivent se produire d’autant plus que
les populations sont moins nombreuses, et que les habitants des petites îles doivent plus souvent que ceux des grandes terres s’allier avec leurs parents. Mais ces conditions de séquestration existaient dans l’Océanie avant l’arrivée des Européens, et ne portaient aucune atteinte à la prospérité et à la fécondité des populations. C’est seulementdepuis que les insulaires de l’Océanie se sont trouvés en contact avec des races étrangères que la stérilité s’est manifestée parmi eux. Je n’attribuerai pas ce triste résultat à l’influence des croisements; il dépend de causes complexes, les unes déjà connues, les autres encore à l’étude, et dont l’appréciation serait déplacée dans la discussion actuelle, mais ce qui est bien évident, c’est qu’il est tout à fait indépendant de la question de consanguinité. D’une manière générale, et sans avoir l’intention d’aborder aujourd’hui une question qui méritera peutêtre un jour l’attention de l’Académie, je dirai que chez l’homme, comme chez les animaux domestiques, comme chez les animaux sauvages, les unions consanguines n’ont par elles-mêmes aucun inconvénient ; elles sont même, dans beaucoup de cas, préférables aux croisements, qui peuvent avoir, dans certaines conditions de races et peut-être aussi de climat, des inconvénients fort sérieux. Je ne parle ici, bien entendu, que de ce qu’on appelle la consanguinité saine. Il est parfaitement certain que les familles entachées de mauvaise constitution ou de vices héréditaires ont tout intérêt à se croiser, et que dans ces familles les unions consanguines multiplient et aggravent les chances de l’hérédité pathologique. Mais ce cas particulier n’autorise nullement à admettre, en thèse générale, la nocuité des alliances consanguines.
Telles sont les observations que je voulais présenter en réponse à ceux de nos collègues qui m’ont fait l’honneur de discuter ma première communication sur la population française.
Je vous demande maintenant la permission de vous lire quelques conclusions que j’ai brièvement formulées et qui résument quelques-uns des faits dont j’ai entretenu l’Académie.
1° La population française continue toujours à s’accroître, mais son mouvement ascensionnel s’est notablement ralenti depuis trente ans.
su K LA l'ÜFULATlON FRANUAISE.
Ü” Le nombre des naissances, quoique s’accroissant toujours d’une manière absolue, a diminué d’une manière relative, eu é^ard au chiffre croissant de la population.
3“ La mortalité a notablement diminué, et la vie moyenne s’est accrue d’une manière continue depuis le commencement de ce siècle. Cette vie moyenne est toujours en voie d’accroissement.
4° Le nombre des exemptions pour défaut de taille et pour infirmités est moindre aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été.
5° Le mode actuel de recrutement n’est pas conforme à l’égalité et à la justice. Les contingents doivent être répartis d’après l’aptitude militaire cantonale, et non pas exclusivement d’après le nombre des jeunes gens inscrits dans chaque canton.
6“ La liste des motifs d’exemption doit être remaniée. La limite de la taille exigible doit être abaissée ou même supprimée. Les exemptions accordées pour certaines infirmités, telles que la perte des dents, la perte d’un œil, le pied plat, etc., n’ont aucune raison d’être.
7® Le système du célibat imposé pendant sept années aux militaires est nuisible à la prospérité de la population.
.l’aurais bien des choses à ajouter contre le système des grandes armées permanentes. Voltaire a dit quelque part qu’un prince (jui lève une grosse armée peut faire beaucoup de mal à ses voisins, mais qu’il en fait bien pins encore à ses propres sujets. Et c’est ce que je dirais aussi, si je n’avais pas l’honneur de parler devant une assemblée exclusivement scientifique et dans une enceinte d’où la politique doit être bannie.
UAPPOKT SUU LES OSSEMENTS
l'XTiiAiTs nu r.iMKTiiini; nii i.'anuknm; kui.isk nus cui.ustias.
(Adopté par la coinniissiou dite Jf’.s Crie.stiit.s dans la séance du 13 féuier 184^ et pulilié eu 1850 parla Ville de Paris, lîroch. iii-4" de 36 p. — La sous-coniinissioii chargée d'étudier les ossements se composait de MM. Ducio;, Noguès et Hroca rapporteur.)
Messieurs,
Chargé par M. le docteur Thierry de coordonner et d’étudier les ossements (jui proviennent des fouilles récemment faites sur remplacement des Célestins, nous venons vous communiquer les résultats de nos recherches.
Il y a, vous le savez, quelques squelettes à peu près complets renfermés dans des cercueils en plomb. 11 y a de iilus un grand nombre d’os disjoints et dépareillés, retrouvés épars dans le sein de la terre. Les conditions bien différentes de coordination et de conservation que présentent ces deux catégories ont naturellement divisé notre travail en deux parties. •
|o CO.NTENU DES CEBCÜF.ll.S EN Pl.OMH.
Nous nous dispensons de donner la description extérieure de chacun de ces cercueils. Quelques-uns possédaient des parois parfaitement intactes ; d’autres, au contraire, étaient plus ou moins défoncés. Il en est résulté que les corps ont été conservés d’une manière inégale.
Tous ces cadavres, dans l’origine, ont été soumis à un procédé d’embaumement qui nous a paru uniforme, mais qu’il nous serait difficile de préciser avec exactitude. Ceux môme dont l’altération est le plus avancée, portent des marques certaines de cet embaumement.
Une odeur pénétrante, dans laquelle dominaient celles du ben-
RAPPORT SUR LES OSSEMENTS DES CÉLESTINS
fi 21
Joili et de la farine de moutarde, s’est ccliappée au moment où la couverture des cercueils encore intacts a été soulevée devant nous. Elle semblait provenir d’une couche épaisse, friable, en quelque sorte terreuse, qui recouvrait le tronc des cadavres.
Sous cette couche, les chairs ont presque conservé leur volume primitif : elles ont acquis une consistance qui rappelle celle du carton légèrement mouillé. La conservation est si parfaite qu’en [)lusieurs points les poils sont restés adhérents à la peau. Là a dii s’arrêter notre examen, des investigations plus approfondies auraient endommagé ces espèces de momies, qu’il est intéressant de conserver dans leur intégrité.
Dans les cercueils dont les parois entr’ouvertes ont laissé pénétrer les agents d’une décomposition tardive, nous avons trouvé des corps profondément altérés. Çà et là, quelques lambeaux de parties molles, naguère desséchés, maintenant un peu ramollis et couverts de moisissures, relient incomplètement les diverses pièces du squelette.il nousa donc été possible d’étudier lesosainsi dénudés, et nous nous sommes efforcé de découvrir à quel sexe appa r tenai t chacu n de ces corps , à quel âge la mort les aval t frappés .
Permettez-nous, avant de vous exposer les détails anatomiques sur lesquels sont basées nos conclusions, de vous dire en peu de mots à quels moyens nous avons eu recours.
Les os du squelette, aux diverses époques de la vie, ne présentent ni la même forme, ni la même structure, ni les mêmes dimensions absolues ou relatives. Presque tous se développent par plusieurs points d' ossification^ qui sont unis entre eux, dans le jeune âge, par la lame cartilagineuse des épiphyses. Plus tard, cette lame s’ossifie à son tour et ce travail, qui constitue la soudure des épiphyses^ annonce que l’accroissement de l’os est terminée.
Si la mort survient avant l’ossification complète, le cartilage de l’épiphyse est détruit par la décomposition cadavérique, et tel os qui paraissait composé d’une seule pièce, se divise, tôt ou tard, en un certain nombre de segments distincts.
L’époque à laquelle s’opère la soudure des épiphyses estconstante pour les mêmes parties du même os, mais varie d’un os à un autre. Vous comprenez donc que l’étude de ces soudures diverses de\ient un élément précieux pour la détermination des âges.
MEMOiniïs d’anthropologie.
De toutes les parties du corps, ce sont peut-être les os qui présentent, d’un âge à un autre, les différences de structure les plus caractérisées. Beaucoup de vaisseaux chez l’enfant, beaucoup de matière calcaire chez l’adulte, beaucoup de graisse chez le vieillard, voilà, en dernière analyse, à quoi se réduisent ces différences. Longtemps même après la mort, l’inspection du tissu osseux à l’aide de coupes méthodiques permet encore de les apprécier, car, si les vaisseaux sont détruits, les canaux qui leur donnaient passage n’en ont pas moins conservé leur calibre, et si la graisse a disparu, les cellules qui la renfermaient témoignent, parleurs dimensions, de l’abondance relative de cette substance.
Leviers passifs dans les mouvements de notre machine, les os reçoiventl’insertion des muscles et supportent le poids du corps. Tous les efforts que nous faisons, toutes les actions extérieures et en particulier l’action de la pesanteur aboutissent donc au système osseux. De là résultent, aux différents âges, de nouvelles variations. Les empreintes ou les saillies qui donnent attache aux muscles, les courbures et surtout les angles que les os présentent, sont de la plus haute importance dans la question qui nous occupe. C’est ainsi que le col du fémur, à mesure que l’homme vieillit, devient de plus en plus horizontal. C’est ainsi que les branches et le corps de la mâchoire inférieure interceptent une ouverture qui va toujours en se rapprochant de l’angle droit.
L’étude des alvéoles dentaires fournit de nouvelles données. A des époques connues, les dents, jusqu’alors cachées, surgissent du fond de ces cavités, et lorsque, chez le vieillard, les progrès de l’âge ont dépouillé les arcades dentaires, on voit les alvéoles revenir sur elles-mêmes et se combler bientôt d’une manière complète.
Enfin, certaines parties qui, chez l’enfant et chez l’adulte, sont molles et putrescibles, peuvent dans un âge très-avancé s’encroûter de sels calcaires et acquérir ainsi la propriété de résister, comme les os, à la décomposition cadavérique. Tels sont les cartilages costaux, ceux du larynx, les cerceaux de la trachée-artère; tels sont encore les ligaments de quelques articulations dont la mobilité est obscure ou dont les dimensions sont peu considérables. Les traces de ces ossifications séniles durent aussi longtemps que le squelette, et cette donnée anatomique nous a servi à re-
RAPPORT SUR LES OSSEMENTS DES CÉLESTINS
connaître que Tun des sujets soumis à notre étude était mort dans une extrême vieillesse.
Dans ses détails, comme dans son ensemble, le système osseux subit donc, par les progrès de l’ûge, de profondes, de constantes modifications. Il n’échappe pas à l’influence du sexe, elles auteurs se sont longuement étendus sur les particularités anatomiques que présentent les os de la femme.
Nous ne vous les détaillerons pas; nous dirons seulement que ces os sont plus courts, plus mous, plus lisses, moins arqin's que ceux de l’homme. C’est sur la clavicule que cette diminution des courbures est le plus caractérisée. En outre, et surtout, la cavité du bassin, destinée à donner passage au produitdela conception, présente, chez la femme, des dimensions verticales moindres, des dimensions horizontalesplusconsidérablesquedanslesexemasculin.
Tels sont. Messieurs, les principaux éléments qui nous ont servi dans cette partie de nos recherches relative à la détermination du sexe et de l’âge. L’exposition qui précède vous a semblé peut-être un peu trop anatomique, mais elle était nécessaire pour l’intelligence de ce qui suit.
Les cadavres contenus dans les cercueils n“l et n”6 sont parfaitement conservés, avec leurs parties molles. Le n“l est un homme de haute taille, la barbe est encore attachée au menton, nous n’avons pu examiner le n“6, enveloppé qu’il était d’une draperie très-entière que nous n’avons pas voulu déranger.
Le cercueil n“3 renferme un enfant dont le squelette est peu altéré. Toutes les parties molles sont détruites, à l’exception du cuir chevelu, sur lequel sont encore implantés des cheveux rouges de 2 à 3 centimètres de long.
Il existe quatre dents molaires de chaque côté de la mâchoire inférieure. Le sujet a donc bien près de 13 ans. En aucun cas il ne peut en avoir moins de 12, puisque l’épiphyse supérieure du râdius est déjà réunie au corps de l’os.
D’un autre côté, presque tous les os longs sont encore épiphijsés. L’apophyse coracoïde de l’omoplate, qui se soude vers la quinzième année, est détachée, et l’os de la hanche est encore composé de 3 pièces qui seraient unies si le sujet avait atteint 14 ans.
Nous pensons donc que le cercueil n" 3 renferme im enfant d'environ 1 3 ans.
MlïMOmES D’ANTHROPOLOGIE.
C’est assez dire que nous ne saurions déterminer le sexe de ce sujet, car les différences du bassin ne sont pas encore caractérisées à cet âge. Les cheveux sont fort courts, ce qui indiquerait peut-être le sexe masculin.
Le fémur a 37 centimètres de long ; l’humérus, 2o.
L’ouverture du crâne a été, dans le temps, pratiquée à la scie.
Le squelette n“ 4 est en assez bon état. L’ossification complète de l’extrémité inférieure du fémur et de l’épiphyse marginale de l’os coxal indique que le sujet avait dépassé 25 ans. — Mais l’appendice xyphoïde n’est pas soudé au sternum; il est donc probable qu’il n’avait pas 45 ans. La largeur des cellules osseuses de rischion nous fait penser que cette dernière limite est plus voisine de la réalité que la précédente.
La courbure prononcée de la clavicule, la brièveté et l’obliquité du col du fémur, le peu de largeur des fosses iliaques et la forme ovalaire du trou sous-pubien, permettent d’assurer que ce squelette est celui d’un homme.
Sa taille était movenne, car le fémur a 46 centimètres de
longueur et l’humérus 32.
Le n° 5 est un squelette fort incomplet. Une partie de la face estdétruite; on n’a retrouvé que le crâne, le maxillaire inférieur, les deux clavicules, le sternum, une partie des deux omoplates, les deux humérus, les deux cubitus, les deux radius, les deux os coxaux incomplets, les deux fémurs, des fragments de côtes et quelques vertèbres. Tous ces os ont été scellés dans du plâtre, suivant l’ordre anatomique, sous la direction de M. le docteur Thierry.
Les proportions de ces os sont énormes. Le fémur a 50 centimètres; l’humérus 35. Celte taille démesurée, la courbure des clavicules, les rugosités prononcées qui existent au niveau des insertions musculaires, tout annonce un squelette d’homme.
L’angle de la mâchoire est presque droit, le trou mentonnier se trouve à égale distance des deux bords du maxillaire inférieur, et l’ossification est complète sur tous les points. Le sujet avait donc atteint l’âge adulte.
II n’avait pas dépassé cet âge, car le col du fémur est assez oblique; presque toutes les dents de la mâchoire inférieure sont conservées, et si quelques-unes sont aujourd’hui détachées, il
lUPPOllT SLR LES OSSEMENTS DES CÉLESTINS. uia
est certain que leur chute a été postérieure à la mort, puisque les alvéoles existent encore. Enfin, la position déjà signalée du trou mentonnier nous fait penser que cet homme est mort entre 30 et 30 ans.
Dans le cercueil n" 7 se trouve un squelette tellement altéré que ses os tombent pour ainsi dire en poussière. Les parois de ce cercueil étaient, il est vrai, enfoncées sur plusieurs points; mais cela ne suffit pas pour expliquer la transformation spéciale que ces os ont subie, et qui les distingue absolument de tous les autres.
Ces os, plus légers que les os ordinaires, présentent une teinte d’un jaune pâle. Ils sont comme feuilletés : leur tissu est décomposé en lamelles, et cette décomposition paraît due à la formation interstitielle d’une innombrable quantité de petits cristaux octaédriques et transparents. Soumis à l’ébullilion dans l’eau, ceux-ci se sont complètement dissous, et les réactifs chimiques ont permis de constater qu’ils étaient formés de sulfate de chaux. Une analyse quantitative nous a donné les résultats suivants, que nous mettons en présence de la composition des os normaux :
os (lii squelette
(tu os normaux
cercueil 11° 1. (Berz(!lius).
Matières organiqties li au lieu de :$-T,ao
Phosphate de chaux 63 — 63, üi
Sulfate de chaux 13 — 00,03
Oarhuuate de chaux 00 — 11,30
Autres sels (soude, magnésie) et perle 19 — 2,3(>
c’est-à-dire que la matière organique est réduite de près des 2/3, que le phosphate de chaux n’a subi aucun changement et ({ue le carbonate de chaux, qui a disparu, est remplacé par une quantité à peu près équivalente de sulfate de chaux. Il paraît que, dans le travail de décomposition qui a détruit une partie de la matière organique, il y a eu production d’une certaine quantité d’acide sulfurique qui a pris la place de l’acide carbonique du carbonate de chaux.
Un pareil état des os est fort singulier : il n’existe jusqu’ici dans la science aucun fait identique; nous ne connaissons qu’un seul exemple qui s’en rapproche quelque peu.
En 1807, on fit des fouilles dans l’église Sainte-Oeneviève. On trouva, à une assez grande profondeur, un tombeau en pierre datant du xi® siècle, les ossements renfermés dans ce tombeau n’avaient pas vu l’air depuis 700 ans. Fourcroy et Vauquelin, qui nous en ont transmis la description (1), nous apprennent que ces os, extrêmement friables, étaient d’une belle couleur rouge, due à une efflorescence saline qui les avait décomposés en lamelles comme dans le cas actuel. Les cristaux interstitiels qui formaiemt 35 p. 100 du poids total des os, étaient composés de [diospbate acide de chaux. Du reste, l’analyse est très-incomplète, les proportions des autres substances n’étant pas indiquées.
On ne saurait méconnaître l’analogie qui existe entre cette observation de Fourcroy et Vauquelin et celle qui nous est propre. La nature de l’efflorescence varie, mais, l’altération des os est la môme dans les deux cas. Doit-on attribuer ces phénomènes à l’action des substances employées pour rembaumement des corps ? ou faut-il n’y voir, avec Fourcroy et Vauquelin, qu’un travail de décomposition naturelle? Il nous paraît difficile de trancher la question avec deux faits isolés.
Quoi qu’il en soit, le contenu du cercueil numéro 7 diffère tellement du contenu des autres cercueils, que nous sommes porté à croire que ce corps date d’une époque beaucoup plus reculée que les autres.
Le bassin, la clavicule de ce sujet, sont anéantis, et le sexe reste incertain.
L’angle de la mâchoire inférieure est encore assez éloigné de l’angle droit, le trou mentonnier est situé au milieu de la hauteur de l’os maxillaire, et les dents sont conservées. D’un autre côté, l’humérus, le seul os long que nous ayons pu examiner dans son ensemble, est ossifié d’une manière complète. Nous croyons donc que ce sujet avait atteint et n avait pas dépassé l’âge adulte.
D’après la longueur de l’humérus, qui est de 30 centimètres, la taille nous paraît petite.
Le squelette numéro 8 est mieux conservé. L’angle de la mâchoire est obtus, les dents de sagesse sont encore incluses dans leurs alvéoles; le sujet est donc encore jeune.
(I) AnnalenOe Chimie, t. LXIV, p. 190.
RAPPOirr SUR LES OSSEMENTS DES CÉLESTFNS. fi27
Il a plus de 18 ans, car l’ossification des 3 os du coude est achevée, celle du cou-de-pied l’est ég-alemcnt, et le petit trochanter est complètement soudé au corps du fémur.
Tl <i moins de 20 ans, car l’extrémité supérieure de l’humél’os, l’extrémité inférieure du radius et du cubitus, à plus forte raison l’extrémité inférieure du fémur sont encore épiphysées.
Nous croyons pouvoir préciser davantage : quelques épiphyses commençaient à se réunir au moment de la mort, et nous avons pour ainsi dire pris la nature sur le fait. Le point supplémentaire de 1 ischion est soudé par une de ses extrémités et libre dans le reste de son étendue. Le grand trochanter et le col du fémur sont un peu mieux unis au corps de l’os, mais un sillon profond et circulaire indique que le travail de la réunion n’est [>as achevé et que le sujet a environ 10 ans.
L’ouverture bien marquée de l’angle fémoral, la courbure de la clavicule assez prononcée pour cet âge, la forme ovalaire du trou sous-pubien, et le peu de largeur des fosses iliaques, annoncent le sexe masculin.
La taille est élevée, quoique le sujet n’ait pas encore pris toute sa croissance. Le fémur a 48 centimètres de longueur ; l’humérus 32. Le peu de volume de ces os contraste avec leur longueur.
Le crâne est ouvert h la scie.
Enfin, dans le cercueil numéro 9 est placé le squelette d’un \ieillard. Lue inscription, que le temps n’a pas encore effacée, nous apprend que c’est le corps du marquis d’Aulède. Nous nous serions donc dispensé d’étudier ces ossements, si nous n’avions pas trouvé dans l’inscription que porte le cercueil une contradiction flagrante : d’une part, en effet, cette inscription annonce que le marquis d’Aulède est mort à 06 ans ; d’autre part, en com- [)arant la date de la naissance à celle de la mort, on trouve 86 ans. Il s’agissait de trouver la réalité entre ces deux versions opjiosées.
Exception faite de deux molaires qui existent encore, les deux arcades dentaires sont dépouillées et les alvéoles ont disparu.
L angle de la mâchoire est droit; le trou mentonnier est situé précisément sur le bord supérieur de l’os maxillaire. Le col du fémur extrêmement court est tout à fait horizontal, etc. Plus de doute, par conséquent; nous avons affaire à un vieillard.
La première chose qui nous ait frappés, c’est l’ankylose complète que présentent des deux côtés plusieurs articulations tarsoniétatarsiennes. Plusieurs causes pouvaient avoir produit ce résultat; la goutte d’abord. Mais cette affection attaque surtout les articulations métatarsoplialangiennes, qui ne présentent sur ce squelette aucune altération. L’habitude de porter des chaussures à talon trop élevé condamne certaines articulations du pied à une immobilité permanente et en entraîne fréquemment l’ankylose (1). Enfin, les seuls progrès de l’âge peuvent, ainsi que nous vous l’avons déjà dit, déterminer sur plusieurs points du corps des soudures anormales ; mais cela n’a lieu que dans la vieillesse la plus avancée. Un examen plus approfondi nous a démontré que cette dernière supposition était la seule exacte.
En elfet, sur le squelette numéro 9, nous avons trouvé des ankylosés multipliées. L’ossification sénile a envahi les deux symphyses sacro-iliaques et les cartilages qui, de chaque côté, unissent la poignée du sternum à la première côte. Les grandes cornes de l’os hyoïde sont unies à son corps. Les deux articulations du trapèze avec le premier métacarpien sont ankylosées, et l’inspection des os de la tête montre que toutes les sutures ont disparu. C’est en vainque, nous défiant d’un examen superficiel, nous avons eu recours au lavage et à Eexpérience bien connue de la trace d’encre qui révèle la moindre fissure, nous sommes obligé de reconnaître que les 8 os du crâne et les 13 os delà face sont confondus en un seul.
Les cartilages du larynx, remarquables par leurs dimensions considérables, ont subi la transformation osseuse, et ont, grâce à elle, résisté à la putréfaction.
Bien plus, de toutes parts, à la surface des os, on trouve des saillies exagérées ou des rugosités anormales, véritables végétations osseuses qui répondent aux insertions des ligaments ou des muscles. Trois crêtes tranchantes, d’un demi-centimètre de hauteur, surmontent, dans toute son étendue, la ligne âpre du fémur. Une vive arête très-marquée limite la fosse temporale. Ues tubercules volumineux, irréguliers, existent sur l’acromion, au niveau des insertions du deltoïde, etc.^ etc. La face anté-
(1) T. SirmiTioring, Encyclop. anat., t. Il, p. 24, trad. fraiiç.
HÂFPOHT SU H LES OSSEMENTS DES CÉLESTINS. o2'J
rieure de la colonne vertébrale est surtout remarquable ; chacune des fibres qui composent le grand surtout ligamenteux s est, à son origine, encroûtée de sels calcaires, et d’innombrables stalactites, filiformes et parallèles, hérissent en avant les corps vertébraux.
Tout, en un mot, dans ce squelette, témoigne de cette tendance à l’ossification, qui est l’apanage de la vieillesse, et cet état est tellement prononcé, tellement universel, qu’il n’a pu se produire que dans un âge excessivement avancé. >
Entre les deux âges contradictoires de 6(1 ans et de 8fi ans, qu’indique l’inscription placée sur ce cercueil, nous n’hésitons pas à admettre ce dernier chiffre comme l’expression de la vérité.
2“ OSSEMENTS j:;EAns.
Il nous a été impossible de reconstituer des squelettes ou même des portions de squelette, par l’agencement des os dépareillés qu’on a retrouvés dans la terre. Afin d’évaluer, d’une manière approximative, le nombre des cadavres, nous avons rassemblé en autant de tas distincts les os analogues. Il y a soixante et dix crânes plus ou moins détériorés et un nombre à peu près double de fémurs. Les os qui composent les autres tas sont beaucoup moins nombreux.
Tl y avait donc au moins 70 corps dans le terrain qu’oiva re-r mué, nous ne pouvons affirmer qu’il n’y en eût pas davantage.
Disons, en passant, qu’en coordonnant ces ossements, nous avons trouvé parmi eux quelques os de porc et de cheval et un fragment de fémur qui nous a paru provenir d’un bœuf. ,
Quelques- uns de ces os sont parfaitement conservés; d’autres sont, pour ainsi dire, réduits en poussière; d’autres enfin, pla-^ cés entre ces deux extrêmes, présentent tous les degrés intermé-r diaires de conservation. — Môme en tenant compte des variations de consistance qu’offre le système osseux, suivant les âges et les constitutionsj même en admettant les différences dans la composition ou dans l’état hygrométrique des parties d’un même terrain, il nous paraît démontré qu’il s’est écoulé de longues années entre l’époque la plus éloignée et l’époque la plus rapprochée où ces divers cadavres ont été confiés à la terre.
•iJO MÉMOIIŒS d’anthropologie.
Dans a conformation des crânes, de ceux du moins qui sont encore entiers, nous n’avons trouvé aucun caractère spécial. Nous ne pensons pas qu’ils aient appartenu à des individus de races différentes de la nôtre (1). L’horizontalité des arcades orbitaires, la direction verticale des dents et l’ouverture de l’angle facial que nous avons constamment trouvé entre 80 et 85 degrés, sont autant de preuves que tous étaient de la race caucasique. Dans l’état actuel des connaissances anatomiques, il nous paraît difficile de préciser davantage. Après les croisements multipliés que des migrations fréquentes ont produits parmi les peuples à peau blanche, les types secondaires ont en partie disparu; et la seule inspection des os du crâne et de la face ne saurait suffire à caractériser les variétés et les sous-variétés (2).
Les éléments dissociés que nous possédions ne nous ont pas permis d’étudier ici, comme plus haut, les âges de ces sujets. Presque tous avaient atteint l’âge adulte, car il n’y a que fort peu d’os épiphysés; dans le nombre, cependant, nous avons trouvé quelques os d’un enfant de 3 à 5 ans, et quelques os d’un fœtus à terme ou d’un enfant nouveau-né. Plus fragiles et plus accessibles aux agents de la décomposition, les os des vieillards ont pu se briser ou se détruire, et de ce que nous n’en avons pas trouvé, nous ne pouvons conclure qu’il n’y en eût pas.
Nous serons prudents aussi dans la détermination des sexes. On n’a déterré qu’un petit nombre de clavicules ; quelques-unes d’entre elles sont presque droites, mais cet élément isolé ne saurait suffire; car, chez les hommes qui vivent dans l’oisiveté, et chez ceux qui n’ont pas atteint l’âge de 20 ans, les courbures de ces os sont souvent aussi faibles que chez les femmes. — L’inspection des os de la hanche pourrait vider la question ; mais beaucoup de ces os, fragiles et irréguliers, ont été brisés par le temps ou rompus pendant les fouilles. L’impossibilité de retrouver et de juxtaposer tous les fragments d’un même os a été un obstacle à l’appréciation exacte de sa forme. Nous pouvons bien dire que tous les os iliaques encore entiers ont appartenu à des
(1) Quelques litres (Stablisscut que le corps du célèbre Diiuois avait été iiiluiiné, eu 1468, dans l'église des Célestius. La tradition ajoute qu’oii avait inhumé, auprès de Duiiois, le corps d’un esclave nègre. Voilà pourquoi la Coininissioii avait demandé s'il n’y avait pas un crâne de nègre parmi les crânes des t'.élcstins.
(2) Gcrdy, Physiuloijir, I, p. 290 cl 291.
RAPPORT SUR LES OSSEMENTS DES CÉLESTINS. o31
hommes ; mais rien ne démontre qu’il n’y eût pas quelques bassins de femmçs parmi ceux qui ont été brisés.
Quoi qu’il en soit, l’immense majorité de ces ossements pro- ■vient d’hommes adultes, dont quelques-uns possédaient une stature et une force musculaire peu communes.
Il eût été intéressant d’étudier les rotules. Les dimensions comparatives de ces petits os nous eussent peut-être permis de savoir si les sujets qui les ont fournis exerçaient la profession monastique ; car les rotules présentent un aplatissement quelquefois très-marqué chez les hommes qui passent une partie de leur vie à genoux (1). Malheureusement, par leur petitesse, ces os ont sans doute échappé aux ouvriers chargés des fouilles. Nous n’en avons retrouvé que 8, et, dans ce nombre, 2 seulement offraient cl un faible degré l’aplatissement dont nous venons de parler.
Ici se termine la partie de notre travail qui est susceptible de recevoir une application dans vos recherches archéologiques ; mais nous avons, de plus, fixé notre attention sur quelques points utiles h la science. Permettez-noiis, en terminant, de vous communiquer ce nouvel ordre défaits.
Il n’est pas indifférent, pour l’iiistoire de l’anatomie pathologique, de constater que, sur quatre sujets, l’ouverture du crâne a été dans le temps pratiquée par un trait de scie circulaire. Deux d’entre eux étaient enfermés dans des cercueils en plomb, et la coupe dont nous parlons n’était peut-être destinée qu’à assurer la conservation du corps par l’ablation d’un organe très-puirescible; mais les deux autres avaient été, sans précaution, abandonnés à la terre, et il nous paraît certain qu’en enlevant sur eux la voûte du crâne, des médecins cherchaient les traces d’une maladie dans l’organe central des sensations et de l’intelligence.
Disons encore que ces différentes coupes sont toutes très-obliques; par ménagement, sans doute, pour les préjugés du temps, on a eu grand soin de respecter la totalité du front.
Nous avons trouvé sur quelques os des lésions fort intéressantes. Sur la partie postérieure d’un crâne d’adulte, et pour préciser davantage, sur l’écaille de l’occipital, existent les traces
[i) T. Sœninieiing. fùicyclop, anai., t. II, p. 23, tracl. franc;.
-MÉMOIHES U’AiNTIlHOPüLUGIE.
d’une couronne de trépan. — La régularité extrême de l’ouver-; ture, ses dimensions et le véritable travail de cicatrisation osseuse qui en a aminci et émoussé les bords, tout indique que la trépanation a été pratiquée pendant la vie, et que cette opération si grave a été suivie d’un succès complet. Le siège précis de l’ouverture nous donne un renseignement utile ; moins hardis que leurs successeurs, les chirurgiens de lalienaissance n’osaient appliquer le trépan sur certaines régions du crâne, où la théorie leur faisait craindre de graves dangers. Ifs redoutaient surtout les sutures ; ils évitaient aussi les deux tiers inférieurs de l’écaille occipitale. Au commencement du xvi® siècle, deux chirugiens (1) italiens s’efforcèrent de dissiper ces craintes exagérées, mais leur voix fut longtemps sans écho. Il faut venir jusqu’à la fin du siècle dernier pour voir un corps savant approuver, dans les cas extrêmes, l’application du trépan sur les satures (2). — La pièce que nousaVons sous les yeux est certainement antérieure à cejugement de l’Académie de chirurgie; elle prouve qu’un chirurgien français eut riieureuse hardiesse de s’affranchir du préjugé ancien ; car, non-seulement la couronne de trépan a porté sur une partie déclive de la tête, mais encore elle a. un peu empiété sur la branche gauche de la suture lambdoïde.
Sur un sujet d’une dizaine d’années, la plupart des vertèbres de la région dorsale sont soudées entre elles. Elles sont réunies deux à deux ou trois à trois, et sont inclinées l’une sur l’autre, de manière à produire une déviation latérale de l’épine.
Nous mentionnerons encore un tibia et un péroné profondément atteints de carie ; la destruction partielle du tissu normal et les productions osseuses nouvelles qu’on remarque autour des points malades ne laissent aucun doute à cet égard.
. Enfin, Messieurs, l’étude de ces ossements, qui ont si longtemps séjourné dans le sein de la terre, nous a conduit à examiner une question pleine d’intérêt. La structure intime de ces os, leur composition chimique, pouvaient fournir des renseignements précieux pour l’histoire de la formation des fossiles.
La substance des os ordinaires se compose d’une matière organique gélatineuse, combinée à des sels inorganiques, parmi les-
(1) Hdrcnger de Carpi et \iidrii Delacroix.
2' Mém. de l’Acad. de chirurgie, t p. 80, 1774,
H’APPORT SCR LES OSSEMENTS DES CÉLESTINS. 'i3;i
quels le phosphate de chaux et le carbonate de chaux tiennent le premier rang. Ces éléments sont dans des proportions telles que, sur 100 parties, la substance osseuse renferme environ 3i de matière organique, ÎH de phosphate de chaux et 11 de carbonate de chaux.
Lorsque les os sont abandonnés à la terre depuis un grand nombre d’années, il survient des modifications profondes dans cette composition. Les analyses des véritables ossements fossile.s ont démontré que la matière organique y subit une diminution considérable. Ainsi, Marchand a trouvé cette matière réduite à 10 p. 100 et à 4 p. 100 sur les os de deux ours fossiles. Il paraît môme que, sur les fossiles les plus anciens, la substance animale peut disparaître complètement. M. Lassaigne n’en a plus trouvé de traces sur les dents fossiles de l’anoplothérium. — L’étude comparée des couches terrestres, dans lesquelles ces divers ossements ont été trouvés, a conduit à reconnaître que la matière organique diminue en général proportionnellement à l’ancienneté des os, Nous avons analysé nous-môme et fait analyser, dans le labora-toirc de M. Pelouze et dans celui de M. Soubeiran, plusieurs des ossements de notre seconde catégorie. Voici les résultats auxquels nous sommes arrivés dans ces expériences comparatives ;