‹ Mémoires d'archéologie d'épigraphie et d'histoireChapitre 13 sur 33 · PI · texte numérisé non relu

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traduite la musculature. La difficulté, c'est d'abord que ces bas-reliefs de TÂsie-Mineure n'ont jamais, comme exécution, été poussés aussi loin que ceux des palais assyriens ; les calcaires durs ou les roches volcaniques ne se prêtaient pas à un travail aussi curieux que cet albâtre si tendre oh le ciseau des artistes ninivites pouvait mettre sans effort toutes les finesses qui le tentaient. C'est, de plus, que les monuments de l'Asie-Mineure sont incomparablement moins bien conservés qne ceux des rives du Tigre. Les premiers, exposés à toutes les intempéries sous un climat qui a de rigoureux hivers, ont eu tous leurs contours émoussés par le vent et par la pluie ; les autres se sont gardés sous le sable tiède et sec comme des bijoux dans un écrin. Autant que Ton peut juger aujourd'hui du style de figures aussi frustes que celles de la péninsule^ il y avait, dans tous ces bas-reliefs, la même franchise et la même largeur que dans la sculpture assyrienne, quelque chose peut-être d'un peu dur et de trop accusé dans certains mouvements des muscles et des draperies^ mais point cette froideur hiératique et cette rondeur qui caractérise, à partir du moyen empire, les monuments de l'art égyptien < Si nous passons, du style même des sculptures, aux conventions et aux symboles qu'elles contiennent, les mêmes rapports nous frapperont. Nous retrouvons en Assyrie les figures de dieux ou de génies où se mélangent, dans des proportions va-

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riables, les formes humaines et les formes animales ; nons y retrouvons, comme à Boghaz-Keuï et à Euïuk, comme dans un bronze d'Âsie-Mineure tiré de la collection de M. de Saulcy, que j'ai décrit dans la Uevue archéologique (1), des animaux, le taureau, le lion, l'antilope, servant de soutien à des personnages royaux ou divins ; une variante propre . à la Cappadoc^, c'est l'aigle à deux têtes jouant ce même rôle de support (2). Ce qui rappelle le plus les bas-reliefs de Boghaz-Keuï, ce sont ceux que MM. Rouet et Layard ont découverts dans les montagnes de la rive gauche du Tigre, à Bavian et a Malthaï, sculptés, comme les nôtres, au flanc des rochers (3). Le combat du lion et du taureau, dont nous avons à Euïuk une variante, le combat du lion et du bélier, parait avoir eu dans l'art asiatique un sens symbolique ; il a été représenté à Persépolis et ailleurs. Le lièvre étreint par les ser-

(1) 1869, t. XIX, p. 393-402 et pi. 11. — Voir plus haut, p. 25 et pi. II.

(2) Nous avons indiqué {Exploration, p. 347) un certain nombre de motifs et de symboles qui distinguent, à quelques égards, les monuments de la Cappadoce de ceux qui ont été trouvés dans d^autres parties de r Asie-Mineure. Les plus singuliers sont V aigle à deux têtes et le bâton à crosse ou lituus qui n'ont, jusqu'ici, été retrouvés ni dans d'autres sculptures de la péninsule, ni en Assyrie. Si les monuments de TAsie-Mineure que nous avons groupés dans cette étude ont assez de traits communs pour former ce que Ton appelle en histoire naturelle un genre, ceux de la Ptérie présentent des particularités assez marquées pour constituer comme une espèce au sein de ce genre. De nouvelles découvertes permettront sans doute, avant peu, de définir mieux que nous n'avons pu le faire et le genre et Tespèce.

(3) Layard, Nineveh and ils remains, t. Il, p. 142; t. I, p. 230. Jownial asiatique^ t. Vil, p. 280. Voir aussi une belle planche de M. Place, Ninive et V Assyrie,

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res d'un aigle, les béliers conduits au sacrifice, Tibex aux longues cornes recourbées, certaines figures de femmes assises, certains objets d'ajustement et de toilette, certaines formes de sceptre, d'armes, d'autels que nous avons signalées en Cappadoce se retrouvent trait pour trait, ici sur les rocs de Bavian et de Maltbaï, là dans les bas-reliefs de Ninive, ailleui*s dans les ivoires ou les objets de métal assyriens (1).'

Quelque partie de l'art que l'on considère, l'architecture, ses plans et son ornementation, ou la sculpture, ses procédés et ses conventions, le rapport entre les monuments de l'Assyrie et ceux de l'Âsie-Hineure est donc frappant, incontestable. Ce rapport, il n'y a que deux manières de l'expliquer: par une influence que l'Asie-Mineure aurait exercée sur l'Assyrie ou l'Assyrie sur l'Asie-Mineure. Entre ces deux hypothèses, l'esprit ne saurait hésiter. La comparaison directe des monuments suffirait à mettre sur la voie de la vraie solution. Comme importance, comme finesse d'exécution, comme variété de formes, les monuments de la péninsule sont très-inférieurs à ceux de l'Assyrie ; il s'ensuit qu'ils sont des imitations et non des modèles. L'histoire nous conduit aux mêmes conclusions. Ces

(1) Exploration^ p. 346. L'aigle à deux têtes étreignant de chacune de ses serres un lièvre se retrouTe sur une pierre gravée qui fait partie de la collection de M. de Gobineau. Voir Revue archéologique y 1874, t. XXVU, pi. IV, et t. XXVm, p. 34 (n» 371 du catalogue).

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froids plateaux de la Cappadoce, de la Lycaonie et de la Phrygte orientale n'ont jamais possédé de grandes cités populeuses et créatrices. Tant que les habitants de cette région n'ont pas reçu de l'Occident, de l'Asie grecque, les idées et les formes qui les traduisent, elles leur sont arrivées de l'Orient, de Babylone et de Ninive, puis d'Ecbâtane et de Suse. Avant d'être une province de l'empire d'Alexandre, l'Asie-Mineure a été, pendant de longs siècles, une dépendance des empires d'Assyrie, de Médie et de Perse. La Lydie paraît avoir acquis une certaine importance politique; mais ce royaume, avec sa population mêlée où domina longtemps l'élément sémitique, avec ses frontières mal définies et les puissants voisins qui le pressaient de toutes parts. Grecs d'ionie sur les côCes, Mèdes sur i'Halys, n'eut point d'originalité religieuse ni artistique. Jusqu'au jour où s'éveilla le génie grec, il n'y a eu, pour toute l'Asie antérieure, d'autre centre, d'autre foyer de civilisation que les capitales de la grande vallée de l'Eupbrate et du Tigre. De là venaient, diversement réfractés suivant les divers milieux qu'ils traversaient, les rayons que les artistes grecs rassemblèrent ensuite en une nouvelle et plus brillante flamme.

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La Traie fonction historique de ces peuples de FAsie-Mineure dont le rôle peut nous paraître efEacé, c'a été de servir d'intermédiaires entre l'Assyrie et la Grèce. C'est là une opinion que se sont accordés à soutenir et à répandre, en France M. de Longpérier, en Allemagne Ed.. Gerhard. Pour ne citer que ce dernier, voici comment il s'exprime dans son mémoire sur Fart des Phéniciens (1) : après avoir indiqué différents motifs que l'art grec primitif aurait empruntés à l'Assyrie, à sa décoration architecturale et aux dessins de ses étoffes, il ajoute : « Ces types artistiques paraissent avoir été portés en Grèce bien moins par les Phéniciens que par les peuples de l'Asie-Mineure, maîtres de routes commerciales qui passaient par Comana et Tarse, pour atteindre Ninive et Babylone. » Il ne se fait point, dans l'intérieur de la péninsule, une découverte qui n'apporte quelque preuve nouvelle à l'appui de cette thèse. Par malheur, l'état fruste de nos bas-reliefs taillés dans le roc interdit de pousser la comparaison jusque sur le terrain où les rapports, pour des yeux exercés,

(1) Gesammelte AcademUche Âbfiandlungen und kleine Schrif* ten, XI. Veber die Kuiui der Phcmiekr (t. II, p. 1-31).

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deviennent le plus nets et le plus concluants. Parmi tant de figures que nous avons dessinées, pas une ne nous fournit l'occasion de rapprochements comme ceux que Ton a indiqués entre le guerrier de Marathon ou telle autre statue grecque archaïque et les figures assyriennes ; le modelé du nu et des traits, le rendu des muscles nous échappe. Force nous est donc de nous borner à Tarchilecture et à Tornementation. Là nous trouvons de bien curieux indices à signaler. Le plus intéressant nous est fourni par les édicules figurés dans deux bas-reliefs de la Ptérie. Les colonnes qui y servent de supports font songer au dorique primitif par leur forme conique tifès-marquée et par l'absence de bases ; mais elles ont un chapiteau à volutes qui rappelle tout à fait le chapiteau ionique. Ne cherchez sans doute ici aucun de ces ingénieux ornements qui, chez les Grecs, accompagnent la volute: il y a loin entre la colonne du temple d'Erechtée avec son merveilleux chapiteau, et cette courte colonne surmontée d'un chapiteau trop large, de forme elliptique,squi semble aplati sous le poids qu'il porte. Nous avons déjà rapproché ces colonnes cappadociennes de colonnes qui se trouvent figurées à Khorsabad ; en les comparant, nous aurions deux variétés de ce que Ton peut appeler le proto-ionique ou Tionique primitif. Tune et Tau* tre caractérisées par l'emploi de la volute comme motif principal du chapiteau ; dans Tune ou dans

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l'antre on retronverait les traits secondaires de la colonne grecque ionique, ici les cannelures et Tamincissement de la colonne, là, outre la base, l'astragale au-dessous du chapiteau. L'antiquité tout entière atteste que l'ordre ionique, comme son nom même en témoigne, a pris naissance dans les cités grecques d'Asie-Mineure. Le premier monument célèbre ou il ait été substitué à l'ordre dorique, c'est le temple d'Epbèse, au VP siècle ; mais, ayant de l'employer ainsi dans une œuvre capitale, n'avait-on pas dû travailler à en chercher les proportions et à en combiner les formes ? Nous trouvons le chapiteau à volute en Assyrie, dans le palais de Saison, qui est du VHP siècle ; en Cappadoce, dans un monument dépendant d'une cité qui a été anéantie au plus tard sous le règne de Crésus. N'est-il pas tout au moins fort vraisemblable que les premiers architectes grecs ont emprunté ce beau motif architectoniqne aux constructions des peuples asiatiques, élèves des Assyriens (2) ?

Nous pourrions chercher de même, dans la tombe voisine d'Aladja, un type du dorique primitif (1), et reconnaître dans le tombeau de Kumbet plusieurs membres de l'architecture grecque, comme les denticules et les modillons (3). Nous

(1) Voir Beulé, Histoire de l'art grec avant Périclès, 228-233. M. Beulé incline aussi à croire que Tordre ionique n'est point né d*un seul jet, que ses éléments existaient dans le Yieil Orient.

(2) Exploration, pi. 33.

(3) Id., p. 196-143, 168 et pi. 7.

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nou$ abstenoDS, parce que ïkge de ces moiittments, du dernier surtout, prête au doute, et que l'on pourrait expliquer ces rapports par l'infiueace de Tart grec« Nous nous bornerons à un autre rap^ prochem^iL On sait quel rôle jouent^ dans l'ornementation grecque la plus ancienne, les animaux représentés combattant par paire ou passant en longues fiies. Nous avons vu à Eiuuk le combat du lion et du bélier ; nous retrouvons oe motif dans les bas-reliefs du temple dorique d'Assos, ainsi que des figures isolées d'animaux passants, analogues au lion de Kalaba. Ce même entablement d'Assos nous offre, dans la figure où l'on a reconnu Prêtée, le mélange, dans un même personnage, de l'homme et de l'animal. Ce mélange, l'art grec le proscrivit plus tard comme disgracieux ; mais ses premiers maîtres avaient pu en emprunter l'idée à des figures comme celle dont les bras et les jambes, à Bogbaz-Keuï, sont remplacés par des lions (i). Le lion passant de Kalaba, par ses proportions et son dessin tout à la fois énei^que et conventionnel, rappelle tout à ùil ceux qui sont représentés sur les vases que M. de Wilte désigne sous le nom de vases de style asiatique (2) ; or ces vases ont été les premiers modèles des céramistes grecs.

La polychromie était employée en Assyrie pour la décoration des édifices, et les bas-reliefs mêmes

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