‹ Mémoires d'archéologie d'épigraphie et d'histoireChapitre 16 sur 33 · ARGUS, HERMÈS ET HÉRA · texte numérisé non relu

ARGUS, HERMÈS ET HÉRA

Quand on entre dans la pièce marquée sur notre plan sous le nom de lablinam^ on aperçoit, encadrés entre de riches colonnes cannelées, figurées

(1) Cap. I, g. 18.

LES PEINTURES DU PALATIll* 8S

au pinceau, plusieurs tableaux que nous décrirons les uns après les autres. Nous commencerons par le premier que Ton rencontre sur le mur de droite ; c'est aussi celui qui, d'après les copies que nous avons sous les yeux, parait avoir le plus de valeur artistique ; nous en donnons dans notre planche V, d'après une photographie et d'après la copie de M. Layraud, une réduction due à l'habile crayon de M. Jules Didier, lui aussi ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome. Le tableau, sans son encadrement figuré par une moulure peinte, a l" 35 de large sur 1" 70 de haut.

Il y a trois personnages, que domine une statue placée sur une colonne hexagonale adossée à un rocher. Cette statue représente une divinité vêtue d*une longue robe ; la tête est nue; le bras gauche soutient une lance ou un sceptre, placé dans une position oblique qui s'explique peut-être, ainsi que le mouvement de la tête un peu inclinée en avant, par la nécessité de ne point toucher le bord supérieur du tableau; la main droite, étendue en avant et vers le sol, porte un objet de forme arrondie où il est difficile de ne point reconnaître une patère.

Au pied de la colonne, sur une saillie de rocher, est assise, se présentant de face aux spectateurs, une jeune femme; un voile blanc, qui flotte derrière le col et la tête, relève leOet d'une épaisse chevelure dont les masses sombres font au visage

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le plus heurenx eocadrement. Le col, l'ëpaule, le sein et le bras gauche sont nus ; un manteaa violet enveloppe et drape de ses plis toui le reste du corps, excepté le pied gauche qui sort' de l'étoffe, et qui, chaussé d'une sandale, pose légèrement sur le sol. Le bras droit, sous Yhmatirm^ le retient sur la poitrine qu'il semble prêt à abandonner et à découvrir tout entière ; le bras gauche, mollement arrondi, s'appuie par la paume de la main sur la saillie du rocher, et contribue ainsi à l'équilibre et à l'assiette de la figure. Le poignet est orné d'un bracelet.

A la gauche de cette figure, et presque au même plan, s'en trouve une autre. C'est un homme jeune et fort, dont la nudité, les armes, l'attitude, rappellent ces figures de héros qui reviennent sans cesse dans les peintures des vases et dans celles des fresques campaniennes. Penché en avant, le corps porte tout entier sur la jambe droite ; celleci est fléchie, et le pied pose sur une pierre élevée de quelques centimètres au-dessus du sol. Le bras droit s'appuie au rocher auquel est adossée la figure assise ; le bras gauche tombe et s'arrête sur le genou droit, et soutient une peau de bête, de couleur jaunâtre, ainsi qu'une cblamyde violette dont les bouts traînent à terre. La main droite s'attache à l'angle du rocher, tandis que la gauche tient une épée courte ou parazonium. Une lance appuyée d'une part à l'épaule et au genou du jeune homme.

LB9 PSIHTURES DU PALATllf. 87

tandis que son extrémité inférieure |)orte sur le sol, complète l'armement du héros.

A gauche de la figure de femme, et sur un plan plus éloigné, s'avance, en tournant autour du roc derrière lequel il a encore la jambe gauche cachée, un aulre personnage. C'est Hermès, comme l'indiquent le nom €PMHC, écrit au-dessous de lui au pinceau, son pélcise ailé, et le caducée qu'il porte à la main. Ses formes paraissent plus juvéniles que celles du héros auquel il fait pendant ; un ban* deau serre sur son front ses cheveux blonds ; pour tout vêtement, il a, jetée autour du cou, une étroite chlamyde de couleur sombre.

Le fond du tableau, avec la légère altération que les années ont causée aux [couleurs de la fresque, a aujourd'hui un caractère très-indécis; on ne sait trop s'il représente des nuages ou des parois de rochers, des pentes de montagnes.

Quelle est la scène qu'a voulu représenter l'artiste? M. Rosa, dans la lettre qu'il écrivit l'an dernier à M. Renier pour lui annoncer cette découverte et que nous avons en partie traduite dans la Revue (1), reconnaissait ici, outre Hermès, lo et son gardien Argus. Quand les copies de M. Layraud furent exposées a Paris, l'absence d'attributs caractéristiques dans les figures autres que celle d'Hermès éveilla à ce sujet quelques doutes ; mais

(1) T. XIX, p. 461.

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une étude altentive du tableau et une comparaison suivie avec les différents monuments d'antiquité figurée, dont la légende de la fille d'Inachus a fourni le sujet, viennent pleinement confirmer la conjecture de M. Rosa.

Indiquons d^abord que l'attitude des personnages se prèle le mieux du monde a l'interprétation proposée. Dans cette immobilité de la jeune femme, dans ses beaux yeux levés au ciel, vers la demeure de ce maître des dieux dont l'amour lui a été fatal et qui tarde tant à la protéger, on sent une triste et touchante résignation ; elle attend, et elle s'efforce d'espérer. Le personnage de droite, les yeux fixés sur la figure assise, ramassé sur lui-même et comme tout prêt à s'élancer en avant, a bien l'air d'un vigilant gardien. Quant à Hermès, le seul dont le nom nous soit donné, tout le mouvement de son corps indique une marche lente et silencieuse ; on sent qu'il ne veut pas faire de bruit ni être aperçu ; d'ailleurs le rocher et le piédestal de la statue le cachent encore aux regards de celui qui veille sur la captive. Tout ceci convient parfaitement à l'instant de la légende qui précède le meurtre d'Argus surpris par Hermès.

On s'étonne de ne voir à deux des personnages de ce drame aucun attribut caractéristique; on rappelle les vases d'ancien style où lo figure sous la forme d'une vache, et où Âi^us, dans sa lutte avec Hermès, à le corps couvert de ces yeux que lui ac-

LES penmjREs du palatin. 89

corde la plus ancienne forme d*un mylhe dont nous n'avons pas ici à scruter les origines et à étudier le sens (1).

Il serait facile de montrer, par de nombreux exemples, que Tart grec, a mesure qu'il se développa, tendit h éliminer ces combinaisons bizarres où s'était complue rimnginntion des artistes primitifs, ces mélanges de l'animalité et de la forme humaine qui pouvaient être agréables, décrits par un poète, mais qui, réalisés par le peintre ou le sculpteur, choquaient le goût et les yeux. Peu à peu, une plus fine intelligence des conditions essentielles de la plastique conduisit l'artiste à ramener tout mythe, quelque étranges que fussent les données fournies pour les anciens poètes, à la représentation du corps humain ; les métamorphoses qui formaient le fond de la légende furent rappelées par un simple signe, que tous comprenaient, et qui indiquait assez le sujet de la scène et le caractère des personnages, sans altérer l'harmonie et la beauté des formes. Ainsi un laurier planté à côté d'une

(i) Lenormant et de Witte, Élite des monuments céramographiques, t III, pi. C et CI. — Une pierre gravée de style ancien nous montre aussi le corps d*Argus couvert d'yeux. Creuzer-Guigniaut, Religions de l'antiquilé, explication des planches, n« G04 b. Annali delV Instituto, 1816, p. 147, Argo ucciso da Mercurio, dipinto d* un vaso cei'etano, et pi. IK (K. Schœne). — Sur les principîiles interprétations de ce mythe dans les monuments figurés, voir une di?«sertation de Th. Panofka dans les Mémoires de l* Académie de Berlin (1838). Elle a été publiée à part, sous ce titre : Argos Panoptes, eine arctiœologische Abhandlung, in-4«, Berlin, 1848 (4 planches).

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beik jeune fille se débattant dans les bras d'un dieu avertit le spectateur que c'était de Dapbné et d'Apollon qu'il s'agissait; ainsi tantôt une tète de Tache placée dans le champ de la peinture, tantôt de petites cornes se dressant sur le front d'une femme» firent songer à lo et k son changement en génisse. De même pour Argus ; on renonça à ces yeux qui, placés sur la poitrine ou sur les jambes, font un si étrange effet et choquent la raison; Argus devint tantôt, comme ici, un héros dont les armes indiquent le combat qu'il va livrer et le caractère divin, tantôt, comme dans d'autres peintures, un pâtre dont la houlette rappelle les fonctions et fait songer à la génisse, h la victime qu'ij est chargé de surveiller (1). Celte pose suffit à indiquer son rôle de gardien. Pour ces deux personnages, ce changement commence déjà avec les vases de Lucanie. qui appartiennent à la dernière période de la céramique (2) ; dans les fresques des villes campaniennes, ce nouveau mode de représentation a tout à fait prévalu. Il est inutile de montrer quels sont les avantages de cette révolution ; une belle jeune femme, dans l'attitude de la dou-

(1) Voir, dans Greuz6r«Gaigniaut, Religions de Vantiquité^ eoeplicalion des planches, n^ 604 et 604 a, deux pierres fravées où Argus a le caractère d*un pâtre. Il en est de mémo dans la peinture d*Hercalanum que M. Helbig décrit sous le n* 19b.

(2) Voir, dans Lenormant et de Witte, Élite des monuments cira' mograpfùques, t. I, pi. XXV et XXVI, deux vases d'Anâ, dont Tun est d*un assez grand style.

LR8 PElUTUftES D« PALATUf, 9i

leur et de la résignation, est plus agréable à regar* der et intéresse autrement Timagination que la vacbe la mieux dessinée.

Mais, dira*t-on, vous ne retrouvez pas ici ces petites cornes qui, dans plusieurs peintures, nous avertissent que nous sommes en présence de la fille d'Inachus. Sans doute, dans la copie de M. Layraud comme dans les photographies que nous avons sous les yeux, il n'y en a pas trace ; mais cela prouve-til qu'elles n'aient pas été indiquées autrefois ? D'après la copie peinte, la masse de cheveux qui encadre la tête parait avoir noirci par l'effet du temps, et il semble, à regarder la toile avec quelque soin, qu'il y ait eu là certains détails indiqués, peut-être une couronne, peut-être d'autres accessoires que l'on ne distingue plus aujourd'hui. Ce qui nous décide à appeler sur ce point l'attention de ceux qui ont le bonheur d'avoir les fresques sous les yeux, c'est ce qui est arrivé à une peinture de Pompéi, appartenant à la maison connue sous le nom de Panthéon^ qui représente le même sujet que la fresque du Palatin. Elle a été gravée plusieurs fois sans que l'on vit et que l'on reproduisit les petites cornes au front ; c'est même ce qui a conduit les premiers interprètes à y reconnaître Aithra avec Egée ou avec Thésée. M. Helbig, dans son excellent catalogue des peintures campaniennes, où tant d'erreurs sont signalées et relevées, atteste de la manière la plus for-

9i LES peiutubes du palatin.

melle la présence des cornes (1). Ces cornes ont donc pu, à Rome, ou disparaître par Tallération inévitable de la peinture, ou n'avoir pas encore été aperçues ; c est un point que nous signalons à l'attention de M. Bosa (2).

Il n'y aurait, d'ailleurs, rien d'invraisemblable même à admettre qu'elles n'eussent jamais existé ; le peintre a pu, ou les oublier, emporté par l'élan de son pinceau occupé à jeter autour du front les torsades de cette épaisse et riche chevelure, ou les omettre, par un scrupule d'art et de goût, pour ne pas troubler, par un détail qui rappelle la béte, l'harmonie de cet ensemble, pour ne pas gâter l'expression de cet aimable visage. Cette suppression ne pouvait d'ailleurs causer à personne le moindre embarras ; le spectateur se rappelait aussitôt d'autres tableaux où se trouvait l'attribut caractéristique ici négligé, mais qui, a cela près, offraient les mêmes figures avec les mêmes mouvements. Ce groupe d'Io et d'Argus, représentés sous les traits d'une jeune femme assise et d'un

(1) Helbig, Wandgemaalde der vont Vesuv verschuetteten Staedte Campaniena, p. 88, n. 131. Voir, sur le livre de M. Helbig, Tanalyse que nous en avons donnée dans le numéro de janvier 1870.

(2) Ceci était écrit et publié quand m'arriva une lettre de M. Helbig, que j'avais prié d'aller voir pour moi les originaux, et de lever ainsi quelques doutes qui s'étaient présentés à mon esprit. Absent de Rome au moment où je m'adressais à lui, il ne put me répondre que lorsque déjà était commencée l'impression de ces articles; voici ce qu'il me dit i propos de cette figure : < Sur le côté droit du front se reconnaît clairement une corne. A la place où devrait se trouver celle de gauche, la couleur a souffert, et on ne distingue plus rien, i

LES PEIHTORCS DD PALATIll. 03

jeune héros debout dans l'atlîtude signiScative que nous avons décrite, parait avoir été un des lieux communs de la peinture décorative, vers le premier siècle de notre ère.

Nous citerons d'abord, comme un de ces tableaux qui ne pouvaient laisser place au doute chez les spectateurs et qui nous enlèvent à nous-méme toute hésitation au sujet de notre peinture romaine, la fresque pompéienne à laquelle nous avons déjà fait allusion, et qui porte dans le catalogue de M. Helbig le numéro 131. Elle ne renferme que deux personnages ; ni Hermès, ui la statue de Héra ou Junon ne s'y retrouvent; mais les deux autres figures, celles où nous reconnaissons lo et Argus, y sont disposées tout h fait comme dans la fresque du Palatin; c'est même attitude, mêmes accessoires, mêmes draperies (1); toute la différence, c'est que l'on dislingue, comme l'atteste M. Helbig, les cornes au front d'Io, et qu'Argus n'a pas la lance. A cela près, la similitude ou plutôt l'identité est si frappante, que l'on pourrait voir dans les figures de Pompéi et dans celle du Palatin des copies d'un même original célèbre, reportées

(1) Sur les vases, lo, quand elle n'est pas représentée sous la forme d*une vache, a en général tout le haut du corps nu, et une riche draperie, retenue aux hanches, enveloppe les reins et les jambes. Au conti'aire, Tai rangement que présente notre figure semble caractériser la ligure de io dans les fresques campauienues. Il e^t lare que l'on voie, comme dans le n» 13(5 de M. Helbig, Io vêtue d'une tunique qui la couvre tout entière.

M lit» MlMTfmES M ^ALATIlf.

au moyen d'un calque sur des murs différents (1).

Des variantes de la même composition se retrouvent plusieurs fois à Pompëi. La peinture décrite par M. Helbig, sous le numéro 132, ne diifere de la précédente que par un détail insignifiant ; Argus a ici la lance entre les jambes comme dans la fresque romaine ; mais son bras droit, au lieu d'être en partie caché derrière le roc et de s'y appuyer, porte sur le genou gauche, et c'est lui qui soutient le parazonium. Les cornes sont ici assez apparentes pour que le dessinateur les ait aperçues et reproduites (2). Â cela près, même arrangement du rocher, des personnages, des draperies. Il en est à peu près de même pour les numéros 133 et 134; nous n'avons à y relever que des variantes sans importance, un léger changement dans l'attitude d'Io, qui, dans la première de ces fresques, a la tête appuyée sur la main gauche ; dans la seconde, tonte la partie supérieure du corps nue; Ai^s aussi tient, dans ces deux fresques, au lieu de la lance et de l'épée, la houlette du pâtre.

Dans ces quatre compositions, qui ont entre elles et avec la nôtre des rapports si étroits, ne flgure pas Hermès ; on voit, au contraire, le dieu rap-

(4) Elle a été figurée, sans les cornes, dans le Museo BorbonicOy t. H, pi. 1*2. On la trouvera aussi dans Raoul Rochette, Choix de peintures de Pmnpeiif pi. 4.

(2) Museo Borbonico, IX« 50.

LC8 MlUTimES M ^AUTUf. Qtt

proche d'Io et d'Argas dans deux autres fresques pompéiennes, où ce même sujet est compris d'une manière différente (1). Là Argus est assis auprès d'Io, et Hermès, debout devant Argus, se prépare à le séduire et à l'endormir par le don de la Syrinx. Je n'ai retrouvé nulle part, dans les peintures pompéiennes, l'analogue de notre Hermès, placé ainsi au dernier plan, caché aux regards d'Argus par le rocher, et s'avançant sur la pointe du pied pour le surprendre.

11 en est de même du costume d'Argus, sur lequel il convient d'appeler l'attention. Dans la draperie qui repose sur le genou gauche du héros, on distingue, en dessus, une peau de béte, en dessous une chlamyde violette dont le bout traîne à terre. La peau de béte fait allusion à un trait caractéristique de la légende d'Argus ; d'après ApoUodore. Argus avait tué un taureau sauvage qui dévastait l'Arcadie, et en avait jeté la peau sur ses épaules (2). Dans un des vases dont le sujet est emprunté à ce mythe (3), Argus est enveloppé de cette peau, et la queue du taureau qui pend jusqu'à terre ne permet pas de se méprendre sur le caractère de l'animal auquel appartient cette dépouille. C'est là ce qui m'a empêché d'accueillir une

(1) Helbig, iWd.. n«- 135, 136.

(2) ApoUod., Bibiiotheca, II, 1. Cf. Ovid., Metam., I, 16(5-167.

(ii) Élite des mon, céram., III, pi. 101. On trouvera ce mâme vase dans le tome II des Monuments inédits de VInstitut, pi. 59.

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ingénieuse conjecture que j'avais entendu exprimer, conjeclure d'après laquelle nous aurions eu, dans la fresque du Palatin, une peau de panthère dont les mouchetures auraient rappelé à l'esprit les yeux que la légende semait sur le corps d'Aigus. La tradition et les vases sont d'accord, on le voit, pour nous interdire de chercher ici autre chose que la peau du taureau sauvage tué par Âi^us.

Un autre détail où l'artiste qui a décoré la maison de Livie, se séparant de ses confrères de Pompéi, se rapproche des peintres céramistes, c'est cette statue qui, du haut de son piédestal, domine toute la scène* I^s attiibuts qu'elle porte, la patère qu'elle tient de la main gauche, la lance ou le sceptre que soutient son bras droit, rappellent, ainsi que sa longue robe et tout le caractère de la figure, plusieurs statues de Héra (1). C'est d'ailleurs la seule déesse dont la présence paraisse ici justifiée par l'intérêt qu'elle prend aux aventures d*Io et Argus. On ne saurait donc reconnaître que Héra dans celte figure. Quant a Tidée de rappeler, par cette statue de Héra placée au-dessus de toute la scène, que la fille d'Inachus était, avant de s'être livrée à Jupiter, prêtresse] de Héra (2), et

(1) Une Junnn en bronze d*Hercu1anum a comme attributs la corne d*aboiiilatice et la p.ilère. Dans plusieurs statues plus célèbies, où se rencontrent à la Tois la hastect la patéic, ain>i que dans la Junon Barbeiini (3/u». PC L., I, "2) et la Junon de Loriutn (Mus. PC L.,1. 3). ces attributs sont dus aux restaurateurs. Voyez Mûller-Wieseler, Atla$, 56, 57, 58, 64 b,

(?) ApoUodori Bibliot/ieca, U, 1.

que c*est Héra qui la punit, nous n'en trouvons point d*exemple dans les peintures de Pompéi dont le sujet était emprunté à ce mythe ; mais Fart archaïque et la céramique même dans sa dernière période aimaient à rapprocher ainsi tous les personnages qui, de près ou de loin, prenaient part à l'action ; c'était là une convention qui leur était familière. Ainsi Pausanias, décrivant le trône d'Apollon Amycléen et les sujets qui y sont sculptés, nous apprend qu'on y voit, entre autres personnages, Héra « regardant du côté d'io, la fille d'Inachus, déjà changée en vache (1). » Sur un vase de Bomarzo, d'ancien style, une femme placée derrière lo, qui est ici représentée sous la forme d'une génisse, fait, a la vue d'Ai*gus prêt à périr sous les coups d'Hermès, un geste d'effroi ; pour que nous n'ignorions pas quelle est cette femme, à côté d'elle est écrit «on nom hep as (2). Un vase de Vulci, cité par le père Secchi, montre deux personnages qui tiennent chacun un sceptre, et que désignent les noms ziO; et H/m écrits dans le champ, assistant a la scène du combat d'Hermès et d'Aldus (3). Enfin c'est dans des vases de date plus récente que l'on trouve ce rapprochement

(I) Ptusanias, IIÎ, 18, 13.

(S) Ce vase a été publié par M. Vinel dans la Revue archéologique,

(3) Cité par Richard Schœne dans son article des Annale» de Vins» ftiur, 18 M5, p. 150, note 1. Sur le vase auquel est consacré cet ailiclet M. Schœne reconnaît Jupiter dans un personnage assis, tenant un

entre b| ^cèpe ici décrite et la déesM q«i a livré lo à Argus, figurée, comme dan» la fresque qui nous occupe^ par la présence d'une statue de Héra. Dans deux vases de Lucanie, à peintures jaunes et blanches, dont no«us avons eu FoccasioD de parler déjà, lo est assise aux pieds d'une statue de déesse, dans laquelle oq a reconnu Héra ) dans une de ces peintures, la statue, posée sur une oolonue ionique, domine, comme ici, toute kl scène (1).

Au terme de cette description, nous résumerons en quelques lignes les observations que nous ont suggérées les comparaisons auxifuelles nous avons été amenés par Tétude de notre fresque. Il n'y a pas le moindre doute à conserver sur le véritable sujet de cette peinture, quoiqu'un seul personnage soit désigné par son nom et par des attributs significatifs ; elle représente bien lo assise sur nn rocher an pied d'une statue de Héra, Ai^us qui la surveille, Hermès qui s'approche pour la délivrer. Les deux personnages principaux, qui se retrouvent, presque sans aucun changement, à Pompéi, paraissent empruntés à quelque composition célàbre^ dont le motif aurait été souvent reproduit

sceptre, qui assiste à la lutte. C*est encore Héra et Jupiter que Ton reconnaît dans deux figures du vase de Riivo qui est reproduit dans VÉlile deg 7non. céram., III, 101.

(1/ ÉlUe aes mon» cérom.^ i. I, pL S& et 9S. On tro«v«ra aussi ces tases dans les Uonumeni9 wédiu dt l'Institut de correspondance tVithMogiquef L U, pi. 69.

LES KimUftES DU l>ALAtlll. 99

par les dëoorateiirs auxquels nous devons les pein*- Inres des villes campaniennes. Ce qui appartiendrait en propre à l'auteur de la fresque romaine, ce serait l'idée de rendre la scène à la fois plus daire et plus dramatique en montrant, à côté du boorrean et de la victime, le libérateur attendu qui s'approche, tandis que préside à toute la scène la déesse dont la colère n'est pas encore apaisée et qui, même après la mort d'Argus, saura infliger à lo de nouveaux tourments. Par cette addition de la figure d'Hermès, par le soin avec lequel il à conservé à Argus sa peau de bête et fait intervenir Héra, le peintre du Palatin se rapproche, dans une certaine mesure, des peintres de vases, et son œuvre tient en quelque sorte le milieu entre les interprétations que la céramique avait données du mythe d'Argus et celle qu'en offre ordinairement la peinture décorative telle que nous la connaissons par les villes ruinées delaCampanie» L'art ancien, s'inquiétant peu de la vraisemblance^ semble préoccupé surtout de parler h l'esprit, de lui fournir des sujets de réflexion, en réunissant autour des acteurs principaux d'un mythe tous les personnages accessoires qui figurent a un moment quelconque de ce même récit; l'art des décorateurs pompéiens, copistes plùs ou moins adroits des chefs-d'œuvre de la peinture de chevalet, songe surtout, au contraire, à oflrir aux yeux quelques figures d'un arrangement et d'un aspect agréable^

100 LES PEINTURES DO PALâTIK.

quelquefois d*une expression dramatique et touchante. Notre fresque, par son caractère général, se rattache surtout à l'école pompéienne ; par des détails comme la présence dHermès, celle d'Héra, la peau de béte que porte Argus, elle fait penser à Fart des céramistes, et surtout aux vases lucaniens (1).

POLYPHÉME ET GALATÉE.

Nous sommes, on s'en souvient, dans le lablinum de la maison de Livie ; nous avons décrit le premier tableau que le visiteur, en entrant par l'a/num, rencontrait sur le mur de droite. En nous avançant dans cette pièce, qui a près de 10 mètres de long, nous rencontrons un autre tableau, dont nous renverrons Tétude à un prochain chapitre ; ainsi que deux plus petits sujets, cette grande fresque

(i) Ce travail avait déjà paru quand j*ai reçu le numéro de VA rchœo* logische Zeihwg qui cuntieut un article de M. Engelmann intitulé : lo, ein Vasengemœlde (p. 37 et pi. 3J). L'auteur y décrit aussi, d après une photographie, la peinture du Palatin. Comme nous, il reconnaît Junon dans la iigure qui e^t debout sur la colonne. Il conjecture que nous avons peut-être, dans la fresque romaine et dans quelques fiesques pompéienne» qui représentent ce même groupe avec de légères variantes, des imitations libres d un tableau du célèbre peintre Nicias, dont plusieurs ouvrages avaient été apportés à Rome ^PUn., H, N.^ XXXV. 11).

semble appartenir à ce que nous appelons la peinture de genre. Pour achever de décrire tout ce qui, dans cette maison, représente ce que nous pourrions rattacher a la peinture dite <f histoire^ nous nous occuperons d'abord du tableau qui fait face à l'entrée^ qui orne le mur du fond (pi. VI).

Ce tableau a pour cadre extérieur deux colonnes corinthiennes, cannelées, peintes sur le mur, qui supportent une riche et saillante corniche représentée de la même manière. Au centre de cette espèce d'édicule, entre deux pieds-droits peints en rouge, dont les impostes forment chapiteau et soutiennent une archivolte de couleur violette, est peint un paysage avec figures. Grâce à ses tons clairs et aux tons très-foncés de cet 'encadrement, ce tableau, quand les couleurs n'avaient pas encore été altérées, comme elles le sont aujourd'hui dans quelques parties, par le temps et l'humidité, devait assez bien figurer un paysage aperçu par une fenêtre ouverte. C'était là, on n'en saurait douter, l'eflet que le peintre s'était proposé d'atteindre ; et la transparence de ses eaux, l'habile dégradation des tons dans les terrains et les arbres du lointain, pouvaient, jusqu'à un certain point, faire illusion (1).

(1) Sur ce genre d'effets et le rôle qu'ils jouaient dans la peinture décorative, en Italie, vers le premier siècle de notre ère, voir les considérations que présente M. W. Helbig, dans son remarquable ouvrage intitulé : Untet^suchutigen uèber die Campanische Wandmaleri, Leipzig, 1873, in-8*. C*est dans le chapitre xxvii qu*il étudie et qull

Sur le sujet de cette peiaturei on œ saurait hé^ siier un instant. Il n'y a point ici un nom écrit au-dessous de Tun des acteurs de la scène cooune dans la fresque déjà décrite ; mais on reconnatt tout d'abord un sujet cher aux poètes alexandrins et à leurs imitateurs, ainsi qu'aux peintres de Pompéi et d'Herculanum (1).

En effet, un œil indiqué au milieu du front du personnage princip^d nous avertit que nous avons ici un des Cyclopes, et la présence, en face de lui, d'une Néréide qui se joue au milieu des flots, montée sur un cheval marin, nous atteste, aussi sûrement qu'une inscription, que ce Cyclope c'est Polyphème, que cette nymphe c'est Galatée, que le peintre a mis en scène ce qu'ont chanté Théocrite et Virgile (2), la passion de Polyphème pour la jeune fille qui dédaigne cet étrange amant.

Polyphème, beaucoup plus grand que les autres personnages et ainsi figuré comme un géant,

explique cet artifice des peintres ; il en cite comme exemples (p. 32i), à la fois les peintures dont nous nous occupons ici et difTérentes fresques de Pompéi.

(1) Homère ne connaît de Galatée que le nom ; il la mentionne, dans YlUiade (XVIII, 45), pamà d'autres Néréides; mais ni dans ce passage, ni dans le chant IX de l'Odyssée, il ne fiiit la moindre allusion aux amours de Tolyphéme et de Galatée.

(2) Ovide aussi a introduit dans ses Métamorphoses (Xlll, 7lô*805) la plainte de Polyphème et le récit do la mort qu'il inflige à Acis, l'amant préféré. Ces vers sont curieux à lire pour voir où peut mener Tabus de la facilité et la recherche de Tesprit; Ovide reprend chacun des motifii du thème de Théocrite, et réussit à les gâter tous par des variations qui n'en finissent plus et où se perd Tidée première. Je ne vois d'ailleurs chez lui aucun trait original dont ait pu profiter notre artiste.

us minmES Dv palâiHi* fOS

est^ au milîen et sur la droito du tableau ^ cacbë derrière un rocher; pour pouvoir approcher dé flm près ceile qull aime et mieux se dérober aux regards, il est entré dans leau^ qui lui monte jusqu'à la poitrine. Saas doute, comme le Cyclope de Théocrite, il ne sait pas nager (1), et ne peut suivre Galatée dans les eaux profondes où elle se dérobe à ses prises. Debout derrière lui, un tout petit Amour ailé semUe mener en laisse le géant au moyen de rênes qu'il tient tendues et qui passent autour du col du Cyclope. Celui-ci est flguré comme un vigoureux adolescent encore imberbe (2). Son épaisse chevelure est d*un blond cbir.

Polypbème regarde le spectateur^ auquel ne le dérobe point le rocher derrière lequel il a cherché un poste d observation. Ce roc doit an contraire le cacher à Galatée, qui occupe la gauche du tableau. L'hippocampe sur lequel elle est assise se porte en avant aveceotrain^ et de ses pieds qui battent la vague ainsi que de sa queue il fait jaillir Teftn. Le mouvement de la Galatée n'est pas moins heureux. C'est de dos que nous la voyons ; mais elle vient de tourner la tète du côté où Po^ lyphëme est caché ; elle a peut-être^ il n'y a qu'un instant, découvert son front au^ssns du récif ou entendu sa plainte, et nous apercevons ainsi de

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