XI
(9) Dans Théocrité (XI, ^ le Cyclope a déjà une Barbe naissante,
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profil laimable visage de la jeune femme. Son bras droit, appuyé sur la croupe du cbeval, lui permet de se pencher, sans perdre son équilibre, du côlé du Cyclo()e, tandis que son bras gauche étreint le col de sa monture. Ce même bras retient un manteau rouge qui couvrait sans doute, au moment du départ^ le dos et les épaules, mais que la couise et la brise ont tait glisser jusqu'au bas des reins; un des pieds aussi passe sous rétoffe.
A quelque distance de Galatée, sur le second plan, deux autres nymphes, ses compagnes, se jouent dans la mer, où elles sont plongées jusqu'à mi -corps. Celle de gauche, autour de laquelle le vent soulève une flottante draperie jaune, semble nager ; Tautre parait marcher dans une eaa peu profonde. Comme le Cyclope, Galatée et ses compagnes ont toutes trois des cheveux blonds.
A Tarrière-plan, des falaises couronnées de quelques arbres descendent presque à pic : on dirait l'embouchure d'un fleuve ou une de ces anses étroites et sinueuses comme la vague en a tant creusé dans les côtes de la mer Egée et de ses îles.
Il nous reste à parler d'un objet assez étrange qui figure tout à fait sur le devant du tableau, posé sur le rivage qui de ce côté limite le bassin liquide, théâtre de la scène. C'est une sorte de disque à peu près rond, de couleur brunâtre, qui parait évidé et creux au centre ; il semble porté sur deux pieds
LES PEIUTUBES TO FAL4TI1I. iOK
fort ioords qui relèvent de quelques centimètres au-dessus du sol. Ce qui m'avait suggéré une explication que je croyais vraisemblable, c'est la peinture pompéienne décrite par M. Helbig sous le n^ 1043. £lle représente, au milieu d'un vaste paysage, Polyphème sur le rivage et Galatée qui chevauche dans la mer sur un dauphin. Or, dans cette fresque, Polyphème a auprès de lui un bélier qui rappelle sa condition de pasteur, et un grand baquet, évasé vers le haut, qui a certainement le même sens; ce doit être un de ces vases en bois où les bergers répandent le lait pour l'y laisser cailler (1). Ici j'inclinais à voir de même un ustensile qui ferait allusion à la vie pastorale de Polyphème ; ce serait une de ces auges circulaires où les bergers versent à boire au bétail. Il semble aussi qu'il y ait un bâton appuyé contre l'auge. Dans la plupart des tableaux qui nous offrent Polyphème et Galatée, les peintres ont placé à côté de Polyphème quelques brebis ou chèvres, pour nous faire songer à la vie pastorale que les poètes, à la suite d'Homère, ont tous prêtée à ce Cyclope ; Tartiste qui a décoré la maison de Livie pourrait avoir obéi à la même pensée en ajoutant, peut-être au dernier moment, cet ac-
(1) C^est da moins ce que je conjecture diaprés le dessin de Zahn [Die schoensten Ornemente und merkvouerdigsien Gemœide ata Pompeii, Berculanum und Siabiœ) que j*ai sous les yeux ; mais ces accessoires sont souvent très-négligemment copiés par les dessinateurb* U faudrait voir la peinture.
tM LCi MnrnniEg wo Mum;
cessoire empranté aax habîtodeft tt mx tirfoMskëft de celte iDéme vie des bei^erâ.
Je n'ai pu, & mon gi*and regret, voir \eê origi-' naux ; lé témoignage de ceux qui sont pins fiivô*risée ne conflrnie pas Thypothèse que ni'âVaît suggérée un examen aUentif de la copie. J*ai reçu, au moment où ces pages étaient imprimées, nne lettre de M . Ilelbig, que j'avais consulté sur différents détails de ces peintures. Voici ce qu'il me répond à propos de cet objet : <» j'y reconnais ntt autel grossier, ara rusHca^ fait de pierres, sur 1^ quel est placé du bois à brûler, et contre lequel est appuyée une torche. » M. Helbig est retourné, k notre intention, faire une visite aux peintures du Palatin, et son explication a te mérite de rendra Mieux compte de la lige que Ton voit dressée contre cet objet rond ; mais je ne vois pas à quelle circonstance du mythe ferait allusion rauteh Ce qui d'ailleurs a augmenté mon incertitude, c'est que M. CoUignon, membre de l'Ëcole française d'Athènes, prié par moi, cet été, de me donner son avis sur ce détail de la peinture, n'y a pas re^ trouvé l'antel dont parle M. Helbig. Après avoir regardé de près, et a plusieurs reprises^ la fresque du Palatin, il ne peut Voir là, m'écrit-il, <« qu'une pierre plate irrégulière, appuyée sur des pierres plus petites. » Le caractère de cet objet restant asses^ douteux pour que MM. Layraud, Helbig et CoUignon l'aient compris d'une manière si diifé^
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rente, je laisse, sous toutes rëserYes, subsister VutlerprétQlioD que j'en avais proposée.
Ce n'est qu'aux peinlures des cités Campa* niennes que Von peut comparer notre tableau ; ce si^ n'a pas été, à ma connaissance, traité une seule fois par les peintres céramistes, et le seul bas-relief où il se retrouve n'est que d'un médiocre intérêt (1): Polypbème y est seul avec un Amour qui semble l'inspirer ; assis sous un cbéne, il joue de la lyre en chantant sa belle. Galatée ne flgure pas dans le champ. C'est, on le voit, une tout auAre donnée que celle de notre monument.
Parmi les peintures assez nombreuses qui, dans le livre de M. Helbig, sont citées comme inspirées par cette même l^ende (1042-1052), il n'en est aucune qui reproduise la disposition que nous trou* vous ici, aucune qui paraisse une imitation du même original. Nous ne retrouvons point ici, entre la peinture romaine et certaines des peintures campaniennes, l'analogie frappante que nous avions signalée à propos de la fresque représentant lo. Argus et Héra. Il n'est pourtant, pour ainsi dire, aucun des détails de cette composition dont on ne retrouve le pendant dans quelque autre des peintures que nous décrit M. Helbig.
Ainsi, dons prescjue tous ces talileaux, Galatée, a demi-nue comme Ici et entourée d'une draperie
(1) V^ckelmann, Mon, inéd,<, tab. 96.
lOS LB8 PEIUTURES du PÀLATtR.
qui laisse le haut da corps à découvert, traverse la mer sur un dauphin, et tourne la tête vers Polyphëme (!)•
Plusieurs de ces peintures, ainsi que le bas* relief décrit par Winckelmann, nous offrent, comme la peinture romaine, des exemples de cette ingé-nieuse transaction qu'avaient adoptée les artistes pour satisfaire tout ensemble à la tradition cons^ tante des poètes et aux conditions essentielles de la plastique. De même qu'ils avaient renoncé à représenter lo sous la forme d'une vache, il leur avait aussi paru impossible de peindre l'amant de Galatée comme un monstre, avec c cet épais sourcil » dont parle Théocrite (2), « qui s'étend d'une oreille à l'autre, et l'œil unique qu'il ombrage. » Ce qui fait sourire quand on l'entrevoit dans les vers du poète, réalisé par le [ûnceau, serait devenu difforme et disgracieux. On s'était donc arrêté à ce moyen terme: donner à Polyphème deux yeux placés comme ceux de tout le monde, et viser la vieille tradition en conservant au milieu du front l'œil unique des Cyclopes (3). Dans certaines peintures, très-nettement marqué, ce troisième œil produit un assez étrange effet ; ici, à peine indiqué
(1) Numéros lOiS, 10i3, 10H, 40i5, 1016, 1017, 1048, i0i9.
(2) XI, 31. De même dans Ovide (y. 851) :
Unum est in média lumen mihi fronte^ $ed instar Ingenlis clipei
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et caché dans Tombre que projette sur le front une épaisse chevelure, il est assez visible pour caractériser le personnage, assez dissimulé pour ne point choquer les regards et ne pas gâter l'ensemble de la figure.
C'est pour la même raison que tous les artistes qui ont abordé ce sujet ont renoncé à couvrir le corps de Polyphëme de ce poil qui, chez les poètes, ajoute encore à son aspect sauvage ; il y avait là quelque chose de désagréable à l'œil qu'ils ont évité d'un commun accord, quoique ce soit un des points sur lesquels ne varie pas la tradition poétique, résumée en ces termes par Philostrate : aripwi^ n
Tfoi yaTcipXf xai rô iç orrj/9. îxov, TÀnoç irdcrra.
Un trait qui rattache encore notre peinture à d'autres monuments inspirés par la même légende, c'est la présence ici d'un Amour. Cette intervention du dieu qui a égaré l'esprit de Polyphëme se retrouve et dans le bas-relief déjà cité et dans plusieurs des peintures campaniennes (1). Tantôt il se tient auprès de Polyphëme pour inspirer ses chants, tantôt il porte une lettre à Galatée, trntôt encore il vole au-dessus de la Néréide et la défend contre la chaleur avec un parasol; nulle part,
comme ici, il ne tient le Cyclope en laisse.
Ce qui distingue la peinture romaine de toutes les autres, c'est surtout la place qu'elle a assignée à
Hè LES 1»B«ITim£S DB FALATOI.
Folyphème, Tidée qu'a eue Tartiste de \e faire entrer dans la mer pour se rapprocher de celle qu'il poursuit de ses vœux. Partout ailleurs il est représente sur le rivage ; c'est là aussi que le place Philostrate dans un des tableaux de cette iras^inaire galerie qu'il s'est amusé à nous décrire (1) : ici, au contraire, le pauvre amant s'est risqué dans cet élément liquide où la Néréide se croyait à l'abri de ses poursuites ; l'eau lui monte déjà jusqu'aux aisselles ; il est là, appuyé au récif, plus près de Galatée qu'il n'aurait jamais pu l'être en ne quittant pas la plage, et peut-être, en se jouant dans ces eaux fraiebes et tranquilles, la jeune fille passera-t-elle près de lui et pourra-t-11 la saisir de son bras puissant ; peut-être sera-t-elle touchée de celte marque d'amour, du péril auquel il s'est exposé pour se rapprocher d'elle et la voir de plus près. L'idée de notre composition est donc ingénieuse et fait honneur â l'artiste. Aucun des poètes que nous possédons né parait lui en avoir suggéré l'idée.
L'exécution mérite aussi notre attention. Si quelques figures secondaires, comme l'Amour et les deux nymphes que l'on aperçoit en arrière du rocher, sont plutôt indiquées en quelques coups de pinceau que soigneusement dessinées, le mouvement en est juste et agréable; quant aux deux
(1) Imagines, II, 18 : ... otSii ik \mh nfdv^ tecvra... wd iS jaIv ov/Bcyt
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figures prin€i|>aleS| au Polyphème et à la Galatëe, «lies sont Tuoe et l'autre d'im effet heureux ; j'aime surtout la pose aisée et gracieuse de la Néréide, hardiment jetée sw la croupe du monstre qui remporte) la draperie rouge et la brune cri--' Bière du ebeval font ressortir la hlancbeur des çbaÂrs ; u« des pieds nus s'échappe aussi du inan*tenu et rase U vague. Les eaux, en arrière des figures, sont restées transparentes et claires ; ailes fuient le mieux du monde entre les hautes falaises. Au premier plan, la couleur parait avoir un peu souffert de Thumidité, et la mer ne se distingue pas aussi bien de la plage et du rocher ; mais quand la peinture était fraîche, ce déiaut n'existait sans doute pas ; je ne me rappelle point de paysages antiques où il y ait une plus heureuse et plus large interprétation de la nature que dans tout le fond du taUeau.