VUE D'UNE RUE DE ROME
Du fond de la «aile où nous avons étudié le tableau représentant Polyphème et Galalée, rêve* nous au mur de droite par lequel nous avions commencé, et plaçons-nous en face du tableau où nous avons recoonu lo, Argus et Hermès. A notre
Ili LU PEIlITtItES DO PALATIN*
droite nous avons, percée dans celle paroi, une porte de communication qui donnait dans Vala dexlra; à notre gauche, occupant dans l'angle le plus reculé la place qui répond symétriquement à la porte de communication, une grande fresque que nous allons décrire. Cette fresque, haute de 2"" 65 sur 1" 3S de large, représente une rue de Rome que Ton est censé apercevoir par une fenêtre ouverte ; notre planche VII en est une ré* duction. C'est l'existence de la porte à l'entrée du tablinum qui a certainement motivé le choix du motif représenté sur le champ du mur à gauche du tableau principal ; on a voulu ainsi, en figurant une fenêtre ouverte avec vue sur le dehors, agrandir et égayer la pièce. Tous ceux qui ont voyagé en Italie savent quel goût les Italiens d'aujourd'hui ont conservé pour ces trompe-l'œil, pour ces perspectives que leurs décorateurs savent encore employer avec une rare habileté. On entre dans une cour, et sur le mur du fond, au lieu de la couleur grise et terne du plâtre sale ou de la criarde blancheur du lait de chaux, on aperçoit ou une rue qui fuit bordée de beaux édifices, ou un jardin, des taillis remplis d'oiseaux qui volent dans la feuillée, des treilles où pendent les raisins mûrs. Le regard, sans être induit en erreur, éprouve pourtant un vif plaisir à cette substitution ; l'esprit se plait a jouir d'une illusion qui, suivant que la main du peintre a été plus ou moins adroite, peut se pro-
PI.ItJTUKKS !>: i.A MAISON DU I.IVIK
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longer plus ou moins longtemps. Des artistes qui décoraient les maisons des cites campaniennes et de la Rome impériale jusqu'à ceux qui étendent aujourd'hui leurs couleurs à la détrempe sur les murs des habitations de Gènes, de Milan, de Padoue et de Bologne, il y a une tradition ininterrompue, un héritage fidèlement transmis de siècle en siècle à travers toutes les vicissitudes politiques.
Il n'y a point ici moyen de se tromper sur rin** tention du décorateur ; il a supposé une fenêtre ouverte, telle qu'elle se présenterait au visiteur venant de l'atrium. Du premier pied-droit on n'aperçoit donc que la face intérieure et la saillie d'une corniche qui fait ici l'office d'imposte; cette corniche, qui se profile sur le ciel, porte sur sa cymaise un sphinx ailé ; mais de l'autre côté de la baie et à son sommet, l'épaisseur du mur est figurée en perspective. Le pied-droit est d'un rouge vif; la corniche qui le surmonte est de plusieurs couleurs, rouge, vert, blanc et jaune, le sphinx d'un ton de granit. L'épaisseur perspective de l'autre jambage et le dessous du linteau sont d'un rouge sombre.
Ce que Ton est censé apercevoir de cette fenêtre ouverte, ce sont deux maisons ou deux corps de logis situés de l'autre côté d'une rue sur laquelle donnerait cette fenêtre ; l'un de ces corps de logis, celui qui occupe la gauche du tableau, est en saillie sur celui de droite ; sur la face fuyante qui
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dëteroÛM Tavant-corps^ ou aperçoit une porte, et au-dessus une étroite fenélre. A dix^te, dans la partie supérieure du tableau , il y a une bande verticale de ciel. On n'aperçoit pas le sommM 4es constraclions, qui n'est pas compris dans le champ visuel drconsorit par Touverture de la fenêtre.
Dans les deux corps de logis que nous moAtre notre fresque^ on remarque, à chaque ëtage^ des terrasses comme celle qui est au-dessus de la grande porte d'entrée, des balcons ou mœnianay les uns découverts, comme celui où se montrent deux, femmes, les autres, comme celui qui se trouve à gauche, protégés par un petit toit que supportent des colonnes de style ionique. C'est tout à fait ce ^ue l'on appdle aujourd'hui en Italie une loggia.
le corps de logis principal nous i^résente une pojTte à deux battants, qui est ornée de deux pilastres et d'un linteau saillant. C'est un motif de porte que l'on rencontre souvent à Pompéi. Dans les parties supérieures de l'habitation, nous distinguons deux sortes de baies, des portes donnant sur les balcons et des lucarnes qui sont semées assez irrégulièrement sur la face des deux bâtiments; elles différent entre elles de forme et de grandeur .^
Plusieurs personnages animent ce tableau. Les deux plus importants, ceux qui occupent le premier plan, c'ast une femme de haute taille et une enfant qui sont debout au milieu de la rue et qui paraissent s'avancer vers la droite* La porte est
fermée derrière elles, mais leur position semble pourtant indiquer qu'elles viennent de sortir delà maison. Vêtue d'une tunique d'un violet clair sur laquelle est jeté un manteau jaune, cette femme tient dans la main droite élevée en Tair un objet qui, sur la copie de M. Layraud, a une forme assez arrêtée, sans qu'il soit aisé pourtant d'en déterminer la nature ; on pourrait songer à un fruit, à un bouquet, à un faisceau d'épis. L'objet, quel qu'il soit, se termine au sommet par trois pointes. Ce qui m'empêche d'insister et de reproduire ici cet objet, c'est que M. Helbig m'écrit qu'il ne reconnaît dans la main de cette figure aucun attribut. Où bien M. Layraud a été trompé par quelque altération des couleurs, ce qui est trèspossible pour un détail aussi peu important, ou bien il y avait là des traits encore visibles au moment où a été faite la copie, et qui se sont effacés depuis lors.
La plus petite figure, vêtue d'une tunique talaire d'un rouge clair, tient élevé de la gauche un plat sur lequel est posé un objet dont le caractère est difficile à déterminer. M. Helbig, consulté par moi à ce sujet, se demande si c'est une acerra ou un gâteau de sacrifice. Que ce soit l'une ou l'autre de ces deux choses, il semble bien que de toute manière il y ait là les apprêts d'un sacrifice, et l'objet que tient élevé l'autre figure se rattache sans doute à la même pensée et a un caractère analogue.
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Sur la terrasse située au-dessus de la porte et les balcons placés. devant les fenêtres, plusieurs personnages, quatre femmes, un jeune homme, un enfant, se penchent en avant, comme pour suivre des yeux les deux femmes *qui marchent dans la rue. Une de ces femmes, qui parait tenir une quenouille, est drapée dans un grand voile qui lui couvre la tête et qui retombe sur les épaules.
Faut-il chercher ici un sujet déterminé, se rapportant à la mythologie ou à l'histoire ? Au premier moment, quand on croyait avoir retrouvé dans l'édifice dont nous décrivons les restes la maison patrimoniale de Tibère, on avait eu la pensée de reconnaître dans cette peinture un épisode célèbre de l'histoire de la famille Claudia, à laquelle appartenait Tibère. La grande figure de femme, vers laquelle sont dirigés ious les regards, ne serait autre que la femme de la famille Claudia qui eut l'honneur, en l'an 548 de Rome, de marcher à la tête des femmes romaines allant àOstie recevoir la statue de la Porta Dca qu'un navire apportait de Pessinunte à Rome. L'histoire est diversement racontée : Tite-Live fait de Claudia Quinta une matrone dont la réputation, auparavant contestée, est pour toujours relevée par le rôle qu'elle joue dans cette grande cérémonie religieuse. D'autres récits font de cette Claudia une vestale en faveur de qui la déesse serait intervenue d'une manière éclatante. Elle était soupçonnée d'avoir manqué à ses vœux ;
pour prouver qu'elle n'avait pas démérité de la protection divine, au moment où le navire qui portait la pierre sacrée était pris dans des bas-fonds d'où il ne pouvait se dégager, la vestale y aurait attaché, les uns disent une corde, les autres sa ceinture ; elle aurait tiré sur ce lien, et, obéissant à cette l^ère impulsion, le navire se serait remis en mouvement et aurait docilement continué sa route. Par ce miracle, la divinité aurait vengé Phonneur injustement accusé de la prêtresse et l'aurait mis audessus de tous les soupçons.
Il y a une première objection. Ce qui a suggéré tout d'abord cette explication, c'est l'idée qu'on s'était faite d'avoir retrouvé la maison paternelle de Tibère, l'héritier de l'une des branches principales de la famille Claudia. Si, comme l'a montré M. Renier, il y a toute raison de croire que la maison paternelle de Tibère fut détruite pour faire place au palais qu'il 6t construire et qui garda le nom de domus Tiberiana^ si c'est à la maison de Livie, passée par adoption dans la famille des Jules, qu'appartiennent ces peintures, il devient bien peu vraisemblable qu'on ait eu la pensée de consacrer un des tableaux qui décoraient la principale pièce à un épisode tiré des annales de la gens Claudia.
Ajoutons à cela que rien, dans le costume et l'attitude de la femme qui parait bien être la figure principale, n'indique une vestale ; elle n'a ni le corsage de toile de lin, appelé carhasus^ ni cette
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pièce rectangulaire d'étoffe blanche ornée d'une bordure de couleur que Ton nomme suffibulum^ et dont les vestales s'enveloppaient, dans les cérémonies du culte, la tète et les épaules ^ le rouleau de laine blanche (infvla) fiutour ducjuel était noué un ruban (viltq) ne serre point ses blonds cheveux. L'attribut que,, d'après la copie, elle porte à la main, n'a bien certainement, quelle qu'en, soit la nature, aucun rapport avec une corde ou une ceinture.
Ainsi donc, si par hypothèse on admettait un ins-
tant que le peintre ait voulu représenter ici l'aventure de Claudia, on pourrait lui reprocher d'avoir bien mal indiqué son sujet, de n'avoir pris aucune précaution pour que tout le monde put aisément saisir sa pensée. Or, nous n'avons aucune raison d'accuser de cette faute les artistes qui ont décoré cette demeure, et qui, dans, les autres tableaux qu'elle contient, ont donné à leurs compositions un caractère frappant de simplicité çt de clarté. Il est donc bien naturel de ne voir ici qu'une peinture purement décorative, c^ue l'imitation, par la fresque, de l'aspect qu'offrait au spectateur une rue de Rome avec les maisons qui la bordaient et les groupes qui ranimaient. Dans le livre excellent que nous avons eu si souvent occasion de citer, M. Helbig, à propos de ce qu'il appelle « les figures décoratives qui n'ont pas un caractère mythologi(|ue » {Ornament^uren nichtmythologisches Cha-
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raclers) (t), feit remarquer que « les cérémonies du culte offraient aux anciens une foule àe motifs ayant un beau caractère artistique. C'est ainsr, poursuit-il, que nous trouvons sur les murs des maisons des TÎUes campaniemies des âgured va^ riées qui se rattachent aux cérémonies religieuses et qui ne sont que de pur ornement. Nous toulons parler de ces figures bien connues de jeunes gens et de jeunes filles qui tienn^if des coupes, des aoerra^ des corbeilles et antres objets en usage dans les cérémonies religieuses ; ces figures, employées en diverses manières, reviennent sans cesse sur les parois des maisons de Pompéi. D'or* dinaire elles sont daufi un rapport étroit avec fa décoration ardmectonique du m«rr. Celle-ci représente des vues de grandes salles ou de bâtiments en forme de temple, ^i» llntérieur desquels ces figures sont groupées d'une manière synïétrique. n M. Hdbfg^ sans prétendre tout décrire, indique ensmle (p. 428) le costuma et tes attributs d'un certain nombre de» ces figures qui, remarqtïe*t-îl, sont toujours complètement drapées, et dont Tattitude et Texpression o»t quelque chose de grave et de chaste. Ces frarts conviennent parfaTtemaït aux deux figures qui sont ici sur le premier plan ; j'y verrais donc deux de ces types qui, à cause defr monvemeMs heureux qu'Bs^ ofFraiem au regard,
(1) Wandegemœldèdkrvenchûlteten Stœdte Campaniens^ ch. xvli.
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avaient été adoptés comme un motif faviH'i par les décorateurs romains. Dans la peinture qui nous occupe, nous aurions deux femmes sortant de chez elles, et traversant la rue pour aller offrir un sacrifice à un temple voisin. Les autres personnages sont des curieux et des curieuses qui flânent sur leur balcon et qui suivent des yeux les deux femmes, peut-être la maîtresse de la maison et sa suivante ou sa fille, se rendant à TauteL Si le peintre amis là ces figures, c'est, je crois, seulement pour animer toute cette architecture, pour que l'élévation de ces façades présente un aspect plus agréable et plus varié. La donnée que s'était proposée le peintre étant l'imitation de ce que l'on aurait aperçu par une fenêtre ouverte sur la rue, il était plus naturel de représenter cette rue à l'heure où la chaussée et les balcons se peuplaient de figures vivantes, et, sans aller chercher bien loin, ce passage de deux femmes portant les apprêts du sacrifice était un prétexte suffisant pour faire mettre au balcon les habitants des maisons et justifier leur curiosité.
Le mouvement de ces différentes figures est juste et franc ; elles sont d'ailleurs traitées comme des accessoires. Excepté pour la figure principale, on ne distingue pas les détails du costume, ni la couleur de ses différentes parties ; chacun de ces personnages est indiqué d'un rapide coup de pinreau et forme, sur le fond plus clair où il s'enlève, une tache d'un ton foncé, d'une sorte de brun ou
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de violet assez difficile à déûnir. Les lumières sont assez bien distribuées sur les surfaces de Tarchitecture, et la perspective^ sans être tout à fait correcte^ est beaucoup moins inexacte et moins étrange que dans la plupart des peintures de Pompéi. L'aspect général, au moins dans l'état actuel, est un peu terne. Ce qui fait certainement le principal intérêt de ce tableau, ce sont les renseignements qu'il nous fournit sur la disposition des étages supérieurs des habitations romaines. Or, on sait que c'est là justement ce que ne nous donne point Pompéi, où on n'a trouvé que de faibles débris des étages supérieurs et où les maisons étaient bien moins élevées qu'à Rome.
Nous n'avons d'ailleurs point ici, comme dans beaucoup de peintures campaniennes, une architecture toute de fantaisie, où sont changées toutes les relations et proportions ordinaires, où tous les membres sont détournés de leur emploi naturel et engagés dans des combinaisons qu'il serait impossible de réaliser. Le peintre nous a représenté de son mieux, on a tout lieu de le croire, une de ces hautes maisons dont parlent Juvénal et Martial ; ce que nous pouvons regretter, c'est que la partie comprise dans le champ du tableau ne, dépasse pas le second étage ; c'est que nous ne voyions pas comment la construction s'amortissait et quelle espèce de toiture la surmontait.
Ni dans mes souvenirs, ni dans le livre de
1&2 vm Hirrruiuss 90 mlatri.
M. Helbig, je ne brouve aucune pdnture qm ait le caract^^ de la nôtre. I>sins le ebapkre que M. Helbig intitule Paysages et marines (Land»^ chaften nnd Marinebilder), aont ëmimérées bim des fresques qui contieqnent différezites fabriques; maisons de plaisance, ten^les, portiques, mais tout cela est à petite échelle et garde d'ailleurs le caractère d'une œuvre de pure imagination, d'une fantaisie arcbitectonique. Des édifices, rapprochés par riinagination du peintre et arbitrairen^ent mut^ tipliés, sont disposés au milieu de plantations ou au bord de bassins remplis de navires. Ce sont là des compositions qui rentreraient plutôt dans ce que nous appelons le paysage historique. Au contraire, dans la fresque romaine, nous avons signalé Hntention bien arrêtée d'imiter aussi exactement que possible et dans d'assez grandes proportions des constructions réelles, et, sinon de tromper le re^ gard, résultat qu'il était difficile d'atteindre a¥ec les procédés et les tois^ de cette peinture, de lui ofirir tout au moins l'équivalant^ l'ioiitation fidèfe de ce qu'il aurait aperçu par unei fenêtre ouverte; et donnant sur une roe de Roa»« A cet égard^ la fresque que nous avons déctite nous, parait à peu près unique dans son genre; elle nous foarnksait le premier type d'une catégorie nouv^le de peintures antiques d'un genre dont le riche répertoire des fresques campaniennes ne nous avait encore* offert aucun échantHlon.
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