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LETTRE AU DIRECTEUR DE LA REVUE CELTIQUE

Mon cher directeur,

Vous avez bien voulu, après avoir lu mon étude De Galalia provincia Romana^ signaler à mon attention un passage de Lucien qui semble contraire à la théorie que j'énonce sur la prompte disparition de la langue celtique en Asie-Mineure (1). Après avoir examiné le texte du Pseudomanlis que vous m'aviez indiqué, après l'avoir rattaché à ce qui

(1) De Cralatia provincia Romana, p. 87-90, 166-170. — ExpUyration archéologique de la Galatie^ de la Bithynie, etc., p. 197.

230 bISPAKITlON DE LA LANGUE GAULOISE EN GALATIE.

précède et à ce qui suit, j'ai cru pouvoir en tirer une conclusion tonte contraire à 'celle qu'il semble suggérer au premier ^hôvd ; j'y ai vu une confirmation précieuse de Vidée que je soutiens. Vous avez pensé que celte question méritait d'être discutée dani utié rétue dont les fandAteurft se proposent, avant tout, de bannir la fantaisie du domaine des études celtiques et de ramener tous ceux qui les cultivent à l'observation des règles de la critique. Enfants perdus de la grande famille celtique, les Gaulois qui ont ravagé la Grèce et qui, jusqu'à Manlius Vulso, ont tenu tout l'Orient sous la terreur de leurs armes, ont fait, sur l'imagination des Grecs et des Romains, une trop vive et trop durable impression, ont trop contribué à augmenter le prestige et le renom de leur race pour que vous ne leur accordiez pas, ne fût-ce qu'une fois et en passant, quelque place dans ce recueil. N'est-il pas, en effet, destiné à réunir tous les renseignements épars que peuvent encore nous fournir l'histoire, la philologie et l'archéologie sur ces Celtes dont nous avons oublié la langue, nous Français qui sommes leurs héritiers les plus directs, mais dont nous possédons encore, à un si haut degré, les qualités et les défauts, dont le sang, si peu altéré et mélangé, coule encore aujourd'hui dans nos veines ?

Permettez-moi, pour être plus clair, de commencer par la fin. Ce que je me propose de dé-

montrer, c'est qu'il ne me parait pas possible d'admettre, comme l'ont fait jusqu'à ces derniers temps la plupart des historiens, le fait que saint Jérôme, dans un passage bien souvent cité, est seul à nous attester, la persistance de la langue celtique en Asie-Mineure jusqu'au quatrième siècle de notre ère.

Voici le texte de' saint Jérôme : (1) « Les Galates se servent de la langue grecque, qui est la langue commune de tout l'Orient ; mais de plus ils ont un idiome qui leur appartient en propre, et qui est à peu près le même que celui que parlent les Trévires ; il n'y a point d'ailleurs à s'étonner s'il a subi quelques altérations... »

Avant que nous n'abordions l'examen de l'histoire des Galates et de leur langue, une première observation nous vient a l'esprit : cette persistance de la langue galate serait un fait bien extraordinaire, et qui s'accorderait mal avec d autres faks que nous offre la même région. On peut, en pareille circonstance, invoquer l'analogie ; or, elle est ici tout à fait contraire à la thèse de ceux qui ont admis le témoignage de saint Jérôme. Nous apprenons en effet par Strabon que, de son temps, il

(1) Prol. Comment, II in epist, ad GalatM (p. 490) : c Unam est quod inferimus, et promissum in exordio reddidimus, Galatas, excepte sermone Gneco, quo omnis Oriens loquitur, propriam linguam eaindem pêne habere quam Treviros, nec referre, si aliqua exinde corruperint, cum et Afin Phœnicum linguam nonnuUa ex parte mutaverint, et ipsa Latinitas et regionibus quotidie mutetur et tempore. »

n*y avait plus en Lydie trace de la langue lydienne (1). Le phrygien, à ce qu'il semble, avait aussi disparu pendant le temps qui sépare Texpédition d'Alexandre du commencement de notre ère, car il n'en est plus jamais question à l'époque romaine. C'était pourtant là des langues parlées par le bas peuple des villes et des campagnes ; la conquête macédonienne et l'introduction, dans toute l'Asie-Mineure, des idées et de la civilisation hellénique n'ont pas dû faire pénétrer beaucoup d'éléments nouveaux dans ce fond persistant de population indigène, ni en changer d'une manière sensible le caractère et les habitudes. On sait, par des exemples comme ceux que pourrait fournir la durée du breton en France et des dialectes dans les iles Britanniques, combien certains idiomes, parlés surtout par le paysan, peuvent se maintenir longtemps à côté d'une autre langue que la conquête a apportée dans une contrée et qui y devient la langue de Tadministration et de la boui^eoisie urbaine. Pourtant telle avait été la force expansive et la vertu du grec qu'il avait, vers le premier siècle de notre ère, partout supplanté les anciens dialectes indigènes. Dans de telles conditions, est-il croyable que l'idiome celtique soit resté en usage pendant trois siècles encore? Cet idiome n'était pas, comme le lydien ou le phrygien, la langue de toute une po-

(2) Strabon, Xm, 4, 17.

pulation rurale, attachée à la glèbe, et par là même obstinée dans ses usages et lente à se modifier : il était parlé par une bande de conquérants ; après avoir pris pied sur le sol de l'Asie, ces hardis aventuriers passèrent près de deux siècles à parcourir en tous sens l'Orient hellénisé, à se mettre, par petits groupes, au service de tous les princes macédoniens, de Pella à Ântioche et Alexandrie. Beaucoup d'entre eux, dans les vicissitudes par lesquelles ils avaient passé avant de franchir l'Hellespont, dans les désastres par lesquels se termina l'invasion de la Grèce, dans les fatigues de ces longues routes, avaient dû perdre les femmes qui avaient quitté la Gaule avec eux : ils les remplacèrent par ces belles Grecques que leur livra le pillage des villes de l' Asie-Mineure et de la Syrie : un sang mêlé dut couler dans les veines de la plupart de ces guerriers dès la seconde ou la troisième génération qui naquit sur le sol de leur nouvelle patrie. Quand, après le premier élan de leurs courses et de ces pointes hardies qu'ils avaient poussées en tous sens, ils s'établirent dans la Phrygie orientale et dans les cantons occidentaux de la Cappadoce, dans le pays qui, depuis lors, prit le nom de Gallo-Grèce ou de Galatie, ils y formèrent une sorte d'aristocratie militaire groupée autour de chefs dont chacun avait son château fortiOé où il était entouré de compagnons d'aventure et d'hommes dévoués à sa fortune ; il y gardait aussi

son butin. Je me représente la vie d'un chef Galate du temps de Bogodiatoros ou de Dejotaros comme celle d'un déré^ey turc ou albanais, il y a cinquante ans, en Roumélie ou en Ânatolie, comme celle que mènent aujourd'hui, dans le Kurdistan, tous ces. petits tyrans auxquels la Porte n'a encore imposé qu'une obéissance purement nominale. Les anciens habitants cultivaient sans doute pour les maîtres nouveaux, à titre de métayers, une partie du sol ; c'était pour eux aussi que des patres esclaves conduisaient l'été de vastes troupeaux sur les pentes vertes et boisées, sur les hautes pelouses de l'Olympe, et que, pendant l'hiver, ils les poussaient à travers le steppe herbeux qui s'étend d'Ancyre à Iconium. Dans leurs rapports avec les princes au service desquels ils se louaient, avec les officiers et soldats des armées où ils entraient comme mercenaires, avec la population des pays où les portaient les hasards de la guerre, avec les esclaves qu'ils ramenaient et les captives dont beaucoup d'entre eux faisaient leurs femmes, avec leurs colons et leurs bergers, c'étaitle grec, toujours le grec, qu'il leur fallait employer ; tous durent donc savoir bientôt, quitte à le parler avec plus ou moins d'accent et avec beaucoup de solécismes, le grec assez corrompu qui était alors la langue courante de tout l'Orient jusque chez les Parthes. La langue celtique dut se conserver, pendant un siècle ou deux, comme un souvenir de l'ancienne patrie.

DISPA&ITIOM DE LA LAKG1}& GAULOISE EN GALATIE. 255

comme uu sigoê de race et de noblesse, comme un moyen commode de se reconnaître entre Gaulois, et de pouvoir s'entendre et se concerter au milieu même d'étrangers, dans une cour, dans une embuscade (1), sur un champ de bataille.

Ce qui montre avec quelle facilite les Gaulois d'Asie-Mineure se laissèrent pénétrer par l'hellénisme comme ceux de la Gaule propre, après César, par la civilisation romaine, c'est l'empressement avec lequel, dès le siècle qni suivh la conquête, ils s'associèrent aux cultes moitié grecs, moitié asiatiques de l' Asie-Mineure, et s'emparèrent de grandes-prêtrises comme celles de Pessinunte et de Comana (2). Leurs princes, dès qu'ils frappent des médailles, n'ont que des légendes et des types grecs. Quoiqu'on en ait dit d'après des informations inexactes, on n'a retrouvé dans toute l'étendue du territoire jadis occupé par les Galates, non seulement aucune inscription celtique, mais même aucun monument public ou privé, aucune construction qui eût à aucun titre un caractère original, et qui rappelât la lointaine patrie occidentale. Jusqu'au temps de l'occupation romaine, le caractère national et un certain fonds d'idées religieuses propres aux Gaulois se trahit encore à

(1) Voir le réeit que font de la vengeance tirée par Ghiomara du centurion romain qui Favait desho)iiorée Polybe (XII, 21) et Tite-Live (XXXVIII, 24.)

(2) Exploration archéologique de la Galatie, p. 185, 193.

certains signes : différentes anecdotes, comme la vengeance de la femme d'Ortiagon et celle de Camma, comme le dévoûment des deux fils d'Âdiatorix, nous montrent que nous sommes toujours en présence des ûls d'une race qui avait étonné les anciens par sa noble hardiesse et son tranquille mépris de la mort (1). De nombreux actes de cruauté et de violence nous attestent en même temps que chez ces guerriers, déjà civilisés en apparence, il restait encore beaucoup du barbare. De plus, de nombreux noms propres, de formation toute celtique, nous témoignent que si l'idiome celtique allait peut-être, dès le temps des guerres de Mithridate, tombant en désuétude, il n'y avait point encore de parti pris chez les chefs de renoncer à leur nationalité, de faire oublier ce qui rappelait leur origine étrangère.

Là, comme ailleurs dans les provinces orientales, ce fut la conquête romaine qui acheva l'œuvre commencée par l'influence pénétrante de l'hellénisme. En 25 avant Jésus-Christ, après la mort d'Amyntas, Auguste annexait la Galatie à l'empire ; il en formait une vaste province qui comprenait, comme nous l'avons démontré ailleurs, non seulement le territoire des Tolistoboiens, des Tectosages et des Trocmes, mais tous les territoires qui avaient été, dans les dernières années, réunis

(1) Exploration archéologique^ p. 192, 193.

SOUS la main du successeur de Déjotare, Amyntas (1 ). Cette incorporation de la Galatie s'accomplit, à ce qu'il semble, sans la moindre résistance des populations, à qui l'administration juste et sensée d'un gouverneur romain, legatus imperaloris pro prœtore^ assurait des biens depuis longtemps perdus, la liberté des routes et du commerce, la paix publique. Sous cette autorité, grâce à ce repos, des villes nouvelles naissent en Galatie ; celles qui existaient déjà développent leur richesse et leur population ; Ancyre et Tavium, les capitales des Tectosages et des Trocmes, cherchent à rivaliser avec cette cité de Pessinunte autour de laquelle s'étaient groupés les Tolistoboiens. Ancyre et Tavium, qui n'étaient jusque-là que des marchés et des forts de refuge, se donnent alors ce qui, dans les idées grecques, constituait proprement une ville, la distinguait des bourgades rurales : elles s'ornent de somptueux édifices destinés au culte des dieux et aux assemblées des hommes ; elles se construisent des temples, des forums, des cirques, des théâtres. Attirés par l'éclat des cérémonies religieuses et des jeux publics, par les écoles qui se fondent, par les gymnases, les bains, par tous les agréments de la vie urbaine telle qu'on la pratiquait dans les villes

(1) Sur retendue du territoire soumis au gouverneur de la Galatie et sur les différentes provinces qu'il réunit sous sa main, voir le chap. II de notre étude De Galatia prov%7}cia et YEœploration archéologique, p. 19M96.

256 DISPÀRITIOIV DE LA LANGUE GAULOISE m OALATIE.

aociennement policées de la province d'Asie, les chefs galates quittent peu à peu leurs châteaux, au moins pendant une partie de Tannée ; Us s'ac-coutument à résider dans les cités, à y remplir les fonctions municipales, a s'associer ainsi aux travaux administratifs du gouverneur romain ; par les charges provinciales, ils s'acheminent à la bourgeoisie romaine et aux honneurs romains. Ainsi entraînés dans le grand courant de la civilisation gréco-romaine, n'ayant plus l'occasion de faire la guerre que sous les drapeaux romains, désormais rattachés par un lien étroit aux viUes qui sont autant de foyers d'hellénisme, les Galates achèvent de désapprendre leur langue qui ne leur est plus d'aucun usage ; le souvenir s'en efface avec celui des temps d'anarchie militaire et d'aventures dont l'ère est désormais close sans retour. Ce qui le prouve, c'est que les noms propres celtiques disparaissent pendant le premier demisiècle de l'occupation romaine, et Ton sait, par plus d'un exemple analogue, que tes noms propres survivent en général aux noms communs, qu'ils restent, pendant plus ou moins longtemps, comme le dernier vestige d'une langue sortie de l'usage.

Grâce à une précieuse inscription, celle qui est gravée sur la £sice de l'ante de gauche du célèbre temple de Rome et d'Auguste, nous pouvons déterminer avec assez d'exactitude le moment où les

Galates quiUeDt leurs noms celtiques pour des noms grecs ou romains (1).

Nous n'avons pas besoin de remonter au temps de rinvasion et des premières luttes soutenues par les Galates contre les Attalides, les Sëleucides, les Romains : tous les noms de chefs galates qui nous sont alors transmis par les auteurs sont purement celtiques. Au premier siècle encore avant notre ère, du temps des guerres de Mitbidrate, tous les tétrarques gaulois qu'Appien, Plutarque et autres historiens mentionnent comme mêlés aux troubles de l'Asie ont encore des noms celtiques ; au temps des guerres civiles de Pharsale, de PhUippe et d'Actium, plusieurs ont déjà des noms grecs ou macédoniens, comme cet Amyntas, le dernier roi de Galatie, et son âls Pylaeménès, dont on ne peut guère révoquer en doute l'origine gauloise. Parmi ces princes et seigneurs galates qui s'inscrivent sur le temple de Rome et d'Auguste, comme ayant concouru par leurs libéralités à la splendeur des fêtes célébrées en l'honneur de l'Empereur, la plupart ont déjà des noms tout grecs ou romains. Dans les nombreuses inscriptions de la fin du premier siècle ainsi que du second et du troisième siècle de notre ère, que nous a laissées Ancyre, à peine rencontret-on, au milieu de centaines de noms propres, un nom de femme auquel on puisse, faute d'en trouver

(i) C. inscr. Graec,, 4039.

une explication dans le grec, supposer une origine celtique (1). Ceux mêmes qui, dans des inscriptions composées en leur honneur, sont signalés comme descendants des anciens rois et tétrarques (|3a<rc)/biv

xa\ rtvpapx^ àiroyovoi) u'out pluS qUC dcS préuoms, dcS

noms, des surnoms romains (2).

On peut même apporter, a ce qu'il me semble, dans cette recherche plus de précision, et déterminer, à quelques années près, le moment où les noms gaulois cessent d'être en usage et tombent en désuétude. D'après l'avis de M. Franz (3), auquel se sont rangés tous ceux qui se sont occupés de la question, l'inscription de l'ante nous aurait conservé le souvenir de cinq célébrations des jeux quinquen* naux fondés à propos 'de l'inauguration du temple de Rome et d'Auguste. Nous croyons, avec M. Mommsen (4), que cet édiGce n'a guère dû être dédié qu'après Auguste, tout au commencement du règne de Tibère, et nous admettrons que les cinq célébrations des jeux qui nous sont ici rappelées se distribuent dans une période de vingt ans qui irait de l'année 15 à l'année 35 de notre ère. Dans

(1) Il s*agit du nom de Caracylaeaj femme de Julius Sevenis, qui fut consul en 155 de notre ère. L'inscription qui la mentionne (C. /.' Gr. 4030), lui donne le titre d'ocirôywoç ^ffàéw. Voir sur ce nom Diefenbach, Celtxca, II, première partie, p. 25i.

(2) On trouve ce titre d'honneur accordé à Tî. Severus (C. i. Gr, 4033) et à Ti. Clandius Gentilianus (ibid., 4058).

(3) C. I. Gr. dans le commentaire du n9 4039.

(4) Res Gestae Divi Augustiy ex monumento Ancyrano et Apolloniensi (Berlin, Weidmann, 1865, gr. in-8), p. VI.

riascription gravée après la seconde célébration, c'est-à-dire dans la première partie du règne de Tibère, nous rencontrons encore des noms gaulois ; c'est Albiorix fils d'Ateporix (1); c'est Amyntas fils de Gaesatodiastès (2). Après les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes jeux, tous les noms de nobles galates qui nous sont cités ont une physionomie toute grecque ou romaine ; aucun n'a rien de celtique : c'est Métrodore fils de Menemachos, Musanos fils d'Arctinos, Seleucos fils de Philodamos, Julius Ponticus, Aristoclès, Q. Gallius Pulcher, Philonide fils de Philon, Akylas. Sans doute nous n'avons là les listes que de cinq célébrations des jeux, et une partie des noms a péri; il serait donc téméraire d'appuyer toute une théorie historique sur ce seul fondement; mais le témoignage des autres inscriptions postérieures, dont les noms celtiques sont tout à fait absents, nous indique que nous ne faisons pas fausse route ; ce n'est point par un pur effet du hasard, nous sommes du moins autorisés à le supposer, que les trois dernières listes ne contiennent plus de noms gaulois, tandis qu'on en voit encore dans la seconde. Le changement qui s'accomplissait alors nous est révélé, si nous ne nous trompons, par une mention que nous fournit la seconde liste : on y voit le père, Gaesatodiastès, porter encore un nom celtique, tandis que

le fils de ce iétntqae n'a plus qo^vn nom fMt grec, Amyntas.

Ucie réTolutton analogae s'accoiB[>tissait d'ail-^ leurs, vers k même époque, an delà des mers, dans la grande Gaule d'où étaient issues les tribus celtiques établies en Asie-Mineure. Sous Auguste et Tibère, la Gaule, des Gévennes à la mer du Nord et au Rhin, se latinisait aussi rapidement que s'bellénisait ici la Gaule asiatique. Pour ce qui est de cette prompte transformation à laquelle nous devons tant de monuments aujourd'hui encore subsistants sur notre sol, les témoignages abondent ; nous ne rappellerons ici qu'un texte épigraphique commenté, il y a quelques années, par M. Léon Renier avec sa sagacité ordinaire. Nous y obser^ vons un phénomène analogue à cdvi que nous venons êe signaler dans l'inscrfption du temple de Rome et d'Auguste. Il s'agtt d'une inscription de Genabnm, que M. Renier atlribue au milieu du premier siècle de notre ère (1). De même qu'a Ancyre le fils de Ga^satodiastès s'appelle Amyntas, à Genabum le père a un nom des plus gaulois, Atepomarus, tandis que le fils, L. Cornélius Magnus, déguise sa nationalité sous un nom tout romain. Ainsi, par une curieuse coïncidence, la vieille langue des ancêtres et les noms qui en perpétuaient le souvenir auraient disparu en même temps dans la

(1) Revue archéologique ^ nouv. sér., t. XI, p. 408-^1.

MViUimOII DE LA» LANGCn OÀiUftMSE EU GAtAT»; 145

grande Gamle enropéenne et dans la petite Gaule asiatique ; le chêne antique et poissant, la boutHre qui en arait été dëtachëe et qui avait pris racine dans cette terre lointaine ^t y avait pousse de verts rameaux, perdirent en même temps leur feuillage. Ce qui dut achpever de faire oublier l'idiome celtique, s'il en restait encore quelques vestiges à la fin du siècle dans quelques cantons plus isolés que d'autres et plus éloignés ées villes, ce ftirent les grands travaux de voirie qui s'exécutèrent, vers la fin du premier siècle, sous l'impulsion des gonverneurs de Galatie, dans toute la partie orientale de rAsie-Mineure, dans toutes les provinces qm s'étendent entre FEupbrate et le Sangarins, entre les sommets du Tanrus et les rivages de l'Euxin. Par l'exécution de ces voies, snr lesquelles j'ai insisté ailleurs (1), les voyages durent devenir bien plus aisés, le commerce dut augmenter singulièrement dans toute cette région, et par là même les hommes, de plus en plus mêlés les uns aux autres, furent amenés à se servir de plus en plus du grec comme de la seule langue qui fût usitée dans toute cette ré* gion. Beaucoup de négociants italiens s'étaient aussi sans doute établis dans les villes de cette contrée et particulièrement à Ancyre, ville opulente et trèspeuplée, capitale d'une province des plus vastes, ou plutôt de tout un farîsceau de provinces ; la suite

(1) De Galatia provinciaj p. iOM05.

du gouverneur était nombreuse, ses bureaux renfermaient beauœup d'employés. La connaissance du latin parait donc être devenue assez générale à Ancyre, d'après le grand nombre d'inscriptions latines qui s'y sont retrouvées ; il n'est pas, à ma connaissance, une ville de l'Orient qui en ait fourni un pareil chiffre. Ces deux grandes langues suffi saient à tous les besoins ; c'était assez pour qu'elles enseignassent à se passer de dialectes particuliers et locaux, pour qu'elles les ûssent désapprendre et oublier.

J'arrive au texte de Lucien que vous m'avez indiqué, texte où M. Diefenbach a cru voir la preuve qu'au second siècle la langue celtique était encore parlée en Galatie (1). En m'y renvoyant, vous m'avez fait lire un très-piquant ouvrage, V Alexandre ou le PseudomantiSy portrait peint d'après nature, spirituelle étude de charlatan par un homme tout à fait « déniaisé et guéri du sot, » comme disait Gabriel Naudé. Si vous aviez pris vous-même ce plaisir, le passage de Lucien ne vous aurait plus paru embarrassant pour la théorie que j'ai essayé de soutenir contre saint Jérôme lui-même.

L'Alexandre que Lucien persiffle et dont il démasque les ruses, d'un bout à l'autre de cet amusant récit, était établi à Abonoteichos, petite ville de Paphlagonie ; la Paphlagonie est, comme vous le

(i) Origines Europœœ, die alten Vœlker Europas mit Sippen und Nachbam, in-8, 18G1, Franckfurt, p. 158.

savez, une province d'Asie-Mineure, limitrophe de la Galatie. Comme je Fai montré, certains districts autrefois appartenant aux dynastes paphlagoniens, ceux qui étaient situes au sud de TOlympe, avaient été annexés à la Galatie (1) ; mais la ville d'Âbonoteicbos, comme toute la Paphlagonie maritime, faisait partie de la province de Bilhynie et de Pont {Bilhynia et Ponlus^ Bilhynia Pontui). C'était dans cette ville que Ton venait, de toutes parts, consulter Alexandre, comme on fait aujourd'hui les magnétiseurs, soit pour se guérir de maladies contre lesquelles échouait le savoir des médecins, soit pour apprendre quelque secret que Ton avait intérêt à pénétrer ou pour être instruit de l'avenir. La forme la plus ordinaire de ces consultations, c'était un billet cacheté, des tablettes scellées qu'on remettait au devin ; la question y était écrite. Au bout d'un jour ou deux, il vous donnait la réponse en même temps qu'il vous rendait les tablettes, dont le sceau semblait intact. Les naïfs s'étonnaient qu'il eût ainsi pu répondre à une question qu'il était censé ne pas avoir pu lire, au moins avec les yeux du corps ; on voyait là une preuve de sa science surnaturelle. Mais Lucien, qui avait étudié de près le prétendu sorcier, nous dévoile ses supercheries, qui n'exigeaient pas le quart de l'adresse dont ont besoin nos prestidigitateurs modernes.

(1) De Crolatia 'provincial p. 50.

246 DlflFAUTlOH INB iJL LâNGOB CACMl» BU «AIATIB.

Alexâadre mettak à ftrofiile temps que les cableUes passaient enire .ses mains. Il avait toute sorle de moyens^ — Lucien nous en indique quelque»-viis •— pour ouvrir les tablettes sans que le cachet seoi* blât avoir subi la moindre atteinte ; il ne les restituait, intactes en apparence, qu'après avoir pu prendre tout à son aise «copie 4e feur contenu. De tous les crédules et superalîUeux qui le consoltaieMt, aucun ne se doutait du tour.

Il n'y avait, oootinue Lucien, qu'un cas où la chose présentât quelque difficulté : c'était lorsqu'on remettait au prétendu devin des tablettes sur les^ quelles la question était écrite dans une langue barbare. Alei^andre ouvrait bien les tablettes ; ce n'était pas là ce qui l'embarrassaît ; mais il ne s'en trouvait point beaucoup plus avancé ; il fallait en* suite déchiffrer et comprendre ces mots étranges. Renoncer à répondre, c'aurait été compromettre sa réputation, se discréditer aux yeux de la foule ; il n'y songeait donc pas ; il se bornait à prendre du temps. Sous un prétexte quelconque, il différait sa réponse jusqu'au moment où il pourrait mettre la main sur quelque voyageur, sur quelque étranger qui sût la langue dont s'était servi son client. La chose finissait par se rencontrer, et alors, après s'être fait traduire la question, il y répondait en grec, mais parfois, par coquetterie, il mêlait dans sa réponse des mots empruntés à la langue dans laquelle était rédigée la demande* C'est ainsi que

mBPAiUTIW DE iiA LANGI^S GAULOISE £« GAUTtfi. S47

LucieD nous cite sa réponse à un Scythe, réponse où se rencontrent quelq^ies mots ininteUi^bles pour nous et qui sont ou qui voulaienl être du Scythe.

C'est dans ce passage qae se trouvent les qodques lignes sur lesquelles, d'après M* Dief(mbacb, vous avez appelé mon attention ; je les traduis et je les cite (i) : a II rendk souvent aussi des réponses à des barbares... Si quelqu'un d'entre eux l'interrogeait dans son idiome national, soit en langue syrienne, soit en langue celtique, Alexandre ne rencontrait pas aisément dans le pays des (H>mpatriotes de ceux qai lui avaient remis ces de^ mandes : il s'écoulait alors un assez long temps entre la remise des tablettes et la réponse de l'oracle. 11 lui fallait tout cet intervalle pour résoudre tout à loisir l'énigme et trouver des gens qui pussent faii traduire chaque demande, »

Nous n'avons pas à chercher ici dans quel dia^ lecte séaoîliqoe et avec quel alphabet devaient être redits les questions posées à Alexandre en laii!^iie syrienne, Supc<rr( -, mais quant à KcXT«rTf, ea langue celtique, cela ne peut désigner, selon moi^ que la langue cekique telle qu'on la parlait bien loin du

(1) § 51 : A^ xoù ^ap€apoiç iro^oxcc ^XP"^^^ ^^ ^^ '^ nœrpw fjsotro ftàv^ "S.xfpitrrl t Kùxtariy où potii<ùç fÇeup^ffXfiw xtitàç hti^fu^waç

Xuocvtô Tf ot xf^^l'^ àffftàùîçy xoi «vjoîovoivro ol jpp.i^vcOaeu Suvdcpfvoc

séjour habituel de notre sorcier, en Occident, sur les rivages de l'Atlantique, en Gaule et en Bretagne. J'affirme que si M. Diefenbach, au lieu de citer le passage, comme il l'a sans doute fait, d'après quelque autre ouvrage qu'il avait détaché du contexte, avait lu tout le traité, il serait arrivé à cette même conclusion. Voici mes raisons.

Trois ou quatre fois, dans le cours de cette biographie, il est question de la contrée que nous appelons aujourd'hui la Galatie et de ses habitants. Aux chapitres 9, 18 et 30, il est dit que l'on vient sans cesse, de Galatie, consulter Alexandre ; la Galatie est citée, avec la Bithynie et la Thrace, parmi les pays qui lui envoient le plus de dupes. Au chapitre 44, Lucien parle d'une accusation qui fut portée, d'après des indices fournis par Alexandre, devant le gouverneur de Galatie. Partout dans ces passages, c'est des mots raXar/a et raXarou que se sert Lucien. L'emploi de KtÀTccrr», au § 51, n'avertit-il pas tout d'abord qu'il s'agit ici d'autre chose, d'une langue parlée par des gens que Lucien aurait appelés KcXrac ?

Ajoutez à cela que Lucien n'en arrive à parler de ces réponses faites à ceux qu'il appelle des Barbares qu'après avoir mentionné, au chapitre 31, ceux qui viennent de l'Italie même pour consulter Alexandre. 11 semble qu'il suive là un certain ordre qui s'est présenté de lui-même à son esprit. D'abord figurent les gens de la Paphlagonie et des provinces

voisines, parmi lesquels sont comptés les Galates, qui frappent à chaque instant à la porte du devin ; puis les Italiens, qui font tout exprès le voyage ; enfin des Barbares, parmi lesquels il place, à côté des Scythes, ceux qui parlent KtXxmL Y a-t-il apparence qu'il ait pu songer à ranger parmi les barbares, avec les Scythes, les habitants de Pessinunte, Âncyre et Tavium, villes qui, dans la seconde moitié du second siècle, ne dilTéraient point par leur richesse, leur goût pour les arts et les lettres grecques, leurs habitudes civilisées, de Pruse, de Pergame, de Smyrne, de Gaesarée ou de Sinope?

Il y a plus : ce passage, loin de confirmer l'assertion de saint Jérôme, me fournit une nouvelle raison de la révoquer en doute. Lucien nous montre Alexandre en rapport continuel avec les Galates d'Asie-Mineure, habitants d'une province qui touche à la Paphlagonîe ; or, il va de soi qu'un certain nombre ^e Galates devaient s'être établis dans les villes paphlagoniennes, que beaucoup d'entre eux devaient voyager sans cesse dans la Paphlagonie pour leurs affaires, devaient la traverser pour gagner les ports de la côte. En même temps, Lucien nous cite ceux qui a posent la question en langue celtique » parmi les indiscrets qui embarrassent fort le charlatan et qui le forcent à prendre de longs délais, à retarder sa réponse jusqu'à ce qu'il ait enfin rencontré en Paphlagonie, ce qui ne

s'y préseotak pas aîsémeot, quelqu'oD 4pâ sûX celte langue barbare. Je vous le demande, si Ton eût encore parlé cellîque de Tavium à Pessiauntei Alexandre n'aurait-il pas pu, au bout de quelques heures, s'être &it traduire la demande par quelque oiarcband galaie du basar ?

11 ne peut donc être question ici de tialales de r Asie-Mineure posant leurs questions en celtique; tous en eSSet savaient le grec, et rextréiae difficulté que rencontrait Alexandre à se faire traduire, dans une ville de Paphlagonie, «ne question écrite en langue ceJtique, démontre qu'au second siède les Galates ne comprenaient plus un mot de leur vieUle langue. Si l'usage s'en était conservé quelque part, uAe question posée par un de ces Celtes oocideo* taux que Lucien appelait KcXrw, et qu'il comptait parmi les barbares, aurait tout d'abord trouvé ici «n interprète.

On se rejetera sur la différence des dialectes ; mais d'après ce que l'on sait des rapports étroits qui unissent entre eux tous les idiomes delà faoïiJle celtique, cette différemoa auraiirette pu ^tre si marquée que quelques lignes écritei» par no Aqui^ tain, un Selge ou un Breton fiissenl inintelligibles pour un celte de l' Asie-Mineure tant que s'était conserve, dans cette lointaine colonie, l'idiome apporté de l'Occident ? D'aîHeurs, l'asserlton de saint Jérôme qu'acceptent, comnie fondée sur les fattfr, les partisans de la théorie que je combats, est

que, de ma (€i»ps, les Galates d 'Asie-Mineure par* lent une langue qui ne diflere que par quelques légères altérations de celle qui est en usage chez les Trévires. Deux siècles plus tôt, personne ne le niera, ces différences auraient dû être encore moins sensibles ; le rapport entre Tidiotte des Trévîres et celui des Galates aurait été encore plus étroit.

Vous admettrez donc, je Tespère, avec moi, que ceux qui posaient en langue celtique au devin paphlagonîen ces questions qui lui donnaient tant d'embarras ne pouvaient être que des Occidentaux, des marchands ou des légionnaires que les exigeotces de leur commerce ou du service militaire avaient conduits, de la Gaule ou de la Bretagne où ils étaient nés, sur les côtes de TËuxin. La difficulté avec laquelle on trouve un interprète pour leurs élucubrations prouve qu'il ne se parle plus alors, en Asie-Mineure, de dialecte qui soit frère de celui que ces étrangers apportent de la vieille patrie celtique.

M. Diefenhacb indique encore, parmi les textes qui peuvent contenir des juots appartenant à un dialecte celtique parlé, \er& la fin de l'empire, en Asie-Mineure, les passages des auteurs ecclésiastiques relatifs à des hérétiques du quatrième siède, qui auraient été très-nombreux, vers le quatrième siècle, à Ancyre et dans les environs (1). Ces bér

(1) Dif aii^n YçeUm Ximo^m, Imktjjm^ ■» 310 (p. 498).

rétiques nous sont cités sous les noms de Toscodrougilae^ Ascodrogilae^ Ascodrouqoi et autres variétés du même mot. La première partie du nom nous est donnée dans les manuscrits, tantôt sous la forme Tasco^ tantôt sous la forme Asco^ ce qui constitue un premier embarras. De plus, parmi les auteurs anciens qui nous ont transmis ce nom, les uns disent qu'il appartiendrait à la langue des Galates, les autres Tattribuent à celle des Phrygiens. Quant aux philologues modernes qui ont cherché à expliquer par ce que l'on sait du celtique ces deux mots tasco ou asco et drouggo^ ils ne sont arrivés jusqu'ici qu'à des conjectures très-hasardées et dépourvues de toute valeur scientifique. Jusqu'à nouvel ordre, nous avons autant de raisons de croire à l'origine phrygienne qu'à l'origine celtique du nom porté par ces hérétiques. Sans doute, et nous l'avons marqué plus haut, le phrygien comme le lydien n'existait plus, après la conquête romaine, à l'état de langue indépendante ; mais dans le grec vulgaire de ces contrées, parlé par des gens dont l'immense majorité n'avait pas dans les veines une seule goutte de sang grec, il avait dû rester un assez grand nombre de mots empruntés aux anciens idiomes qui se parlaient dans le pays avant l'invasion et le triomphe de l'hellénisme. On trouve dans les inscriptions funéraires de l'Âsie-Mineure, du temps de l'Empire, bien des noms propres qui ne se résolvent pas en éléments tirés du grec.

Nous avons commeDcé par saint Jérôme, revenons à lui, au terme de cette discussion. Comment nous expliquerons-nous qu'il ait affirmé d'une manière si positive un fait que nous avons prouvé être contraire à toutes les vraisemblances? Cela étonne d'autant plus, que d'après une phrase voisine de celle que nous discutons, il semble avoir été à Ancyre(l). Mais ce n'est pas à Ancyre, cette grande ville toute grecque que Libanius et Themistius représentent, vers cette même époque, comme une sorte d'Athènes orientale (2), ce n'est pas à Ancyre qu'il a entendu parler ce qui, de toute manière, n'aurait plus été qu'un patois tout au plus conservé dans les campagnes reculées. Pour qui, là encore, ne se contente pas du passage cité partout, mais va le chercher dans saint Jérôme lui-même, l'explication se présente aussitôt, très-simple et trèsvraisemblable. Tout ce préambule du second livre de' son Commentaire à fépilre aux Galales forme une sorte d'introduction où il a capricieusement réuni des renseignements historiques confus et des étymologies puériles. Il y dit lui-même, vers le début, au moment de citer Varon : « Pour

(i) p. 429 : «[ Scit mecam qui vidit Ancyram metropolim Galatiœ civitatem, qaot nunc usque schismatibus dilacerata sit, quot dogmatum ▼arietatibus constuprata. •

(2) Liban, EpiaU 61, 242, 640, 662, 668, 1333, 1105, 1322. Remarquez surtout le curieux portrait que Themistius fait des Galates dans son discours XXUI, intitulé : Zwfiarhç (p. 299, éd. Hardouin); il donne une très-haute Idée de leur culture et de leur mouvement d^esprit.

t6t BUSFAlimOd DB tk EANfim 0AUE0I» Efr O^ALAYHS.

l'avouer francheaieAt, i) y a déjà bien des afAnées que nous avons cessé d'étudier ces matières » (f ). l\ Ta donc un peu au hasard, puisanC dans les souvenirs, déjà vagues et brouillés, de ses lectures profanes d'autrefois, puisant aussi dans de nombreux commentateurs qui se sont afvant lui occupés de celte éptire et dont il a les ouvrages sous les yeux ; il cite entre autres cinq livres d'Origène. Est-ce à sa mémoire, est-ce à quelqu'un de ces commentateurs qu'il a emprunté l'assertion que nous combattems ? Je Tignore, et il n'est pas probable q«e l'on arrive jamais à en retrouver la source. Selon moi , sa phrase contient un renseignement qui a dû être exact trois ou quatre siècles plus tôt, qui ne devient faux que par l'application qu'en fait saint Jérôme h son temps. C'est à quelque écrivain contemporain de Mkhridate ou d'Auguste, à quelque historien grec ou à quelque auteur latin du dernier siècle de la république ou du premier de l'empire, que doit être empruntée cette observation qui avait alors sa vérité et son intérêt. Quelque grec voyageur comme Polybe, Posidonius ou Strabon, quelque officier romain mteltigent et curieux comme Hirtius ou Lollius, put être frappé des rapports que présentaient le dialecte gaulois parié chez les Trévires, les noms propres que portaient leurs chefs^ et cet idiome q^u'il entendait

(1) « Et, Ht sinpdiciler iMear, atratti jun anni tant çiodlHBe leg«M desiffnuis. •

Df»AHITIOfl M LA LAKOOR OAULOISB EK CiîUlVB. SMS

encore retentir, autour des tetfarrqnes gariates^ d'un Ortiagon, d'un Déjotare, d'un Aoiyntas. Il constata cette ressenntblaiice, el, de sa relation, le fait passa dans d'autres livres et fàt répété bien des fois, sans que l'on songeât à se demander si les cboses, depuis le temps on avait édé faite cette re* marfM, n'^araiecit point changé. Les exemples d'erreurs analogues abondent dans l'histoire. Saint Jérànm n'a eo qu'un ton : c'est d'employer ici le présent au lieu de l'imparfoit ; c'est d'appliquer à son temps, par irréflexion et par manque de critique, ce qui ne convenait qu'au premier siècle avant notre ère. Que lui importait d'aîNieors ? Son commentaire esX une œuvre de théologie. Il jette en passant ce renseignement, sans s'wréter à en vérifler l'exactitude; qu'il soit vrai oa faux, pourvu que les chrétiens trouvent dans ce livre de quoi s'instruire du dogme et édifier leurs âmes, son but sera atteint.

J'espère, mon cher directeur, que cette discussion vous paraîtra concluwte et que vos lecteurs partageront cette impresaioii. La Berne se propose de déblayer le terrain des études celtiques, d'en débarrasser les abords d'uiaie foule de préjugés et d'assertions hasardeuses qui reposent sur des erreurs de date, sur des attributions fausses et des enthousiasmes irréfléchis : il faut qu'ici, comme en toute recherche scientifique, l'imagination cède le pas à la critique. Tout étranger que je sois à fa philo-

286 DISPARITION DE LÀ LANGIlB GAULOISB EN G4L4TIE.

logie celtique, je serai heureux si, pour ma faible part, en tirant au clair cette question, j'ai pu dissiper une illusion, et vous donner une preuve de rintérêt que je porte à votre entreprise et du succès européen que je lui souhaite. Je crois, et j'en ai donné les raisons, que Tidiome gaulois apporté en Asie-Mineure par les conquérants a dû y tomber en désuétude dans le courant du premier siècle de notre ère ; permettez-moi, en finissant, de vous signaler une question qu'il appartient à vous ou à Tun de vos collaborateurs spéciaux d'examiner et de résoudre. La seconde partie de l'assertion de saint Jérôme est-elle plus vraie que la première ? Parlait-on encore chez les Trévires, au quatrième siècle, un idiome celtique?

Agréez, etc.

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