CHAMP DE BATAILLE DE ZÉLA
LA GAMPAGIIE DE CÉSAR GOirrRE PHAlUfAGE. 279
que capable, n'aurait peut-être pas su découvrir par lui-même les avantages de cette position ; mais ils lui avaient été montrés d'avance par son illustre père. Il devait avoir avec lui, pour les lui rappeler, quelques vieux officiers de Mithridate qui, sous les ordres du plus redoutable ennemi que Rome ait rencontré depuis Annibal, avait battu en ce lieu même un légat consulaire.
Un mot est encore très à remarquer dans le récit d'Hirtius ; c'est ce détail : superioribus locis atque ilineribus pêne conjunctus oppidOy « une chaîne de hauteurs et des chemins fréquentés rattachent pour ainsi dire à la ville la colline que Phamace occupa. » Or cela convient merveilleusement aux pentes méridionales deTAltiagatcbdagh. La route qui les gravit vient de Zéla entre deux séries de hauteurs qui sont comme des contreforts avancés que la montagne principale projette vers le sud; cette route est la plus passante de toutes celles qui conduisent à Zéla.
Le lendemain de notre arrivée, sur quelques indications fournies par les Turcs nos hôtes, nous étions allés visiter un endroit connu dans le pays sous le nom de Nemserkalési^ la forteresse de Nemser, situé à environ une heure vers le nordouest de la ville. Ce nom de forteresse indiqueraitil, nous disions-nous^ d'après quelque tradition conservée dans le pays, l'emplacement du camp de Phamace et les restes des ouvrages défensifs
qu'il travaillait à élever dans l'endroit où son père s'était déjà retranché? Nous avions donc été visiter ce lieu ; nous avions trouvé, sur la pente roide d'une colline qui regarde la plaine, des monceaux de pierres' qui indiquaient le site d'un village ruiné. Rien d'ailleurs qui ressemble à une ancienne forteresse. Au premier moment, nous avions pourtant hésité; presque en face de cette côte trèsélevée s'en trouvait une autre plus basse qui la séparait de la plaine. Cette disposition répondait à certains des traits du récit d'Hirtius. Une fois arrivés au sommet, notre hésitation avait cessé. Ce n'étaient pas là des positions militaires. La colline basse est toute en longueur ; elle n'a pas de largeur ; on ne saurait où y poser un camp. Quant à l'endroit où aurait été le camp de Pharnace, dans l'hypothèse qui placerait ici le théâtre de l'action, là aussi on ne trouve point de terrasse spacieuse ou de pentes assez douces pour y établir des troupes. En arrière de l'endroit où était le village, ce sont des rochers à pic ou de profonds ravins. Avec quelque imprudence que Pharnace se soit conduit dans l'action, il n'a pas dû aller se placer dans un pareil endroit. César eût en effet pu passer à côté de lui pour marcher sur son royaume ; ou, s'il attaquait Pharnace, et que celui-ci fût battu, Tarmée vaincue était tout entière anéantie. Enfin, ce qui surtout est décisif, c'est le mol d'Hirtius sur les chemins qui rattachaient à la ville le champ de
LA gampague db césar contre pharnage. 28i
bataille. A Nemserkalési, rien de pareil, pas même un sentier.
Nous sommes donc revenus de cette excursion bien plutôt confirmés qu'ébranlés dans notre première impression. La seule difficulté» c'est la distance. Nous avons mis près de deux heures à arriver de Zéla au pied de l'Âltiagatcbdagh ; or, selon Hirtius, la position occupée par Phamace n'était pas a beaucoup plus de trois milles de la ville (1). Trois milles romains équivalent à près de 4,500 mètres (4,443), c'est-à-dire ne représentent guère qu'une heure de marche. L'objection que l'on pourrait nous adresser a pourtant moins de force qu'on ne serait tenté de le croire au premier moment.
D'abord il est certain que la ville, avec son temple et les constructions qui en dépendaient, les dévots et les marchands quil attirait, était bien plus importante et plus vaste dans l'antiquité que de nos jours ; elle s'étendait sans doute^ avec ses jardins, jusqu'à l'entrée de la gorge où s'engage, le long du torrent, la route d'Amasia. Du pied de la butte qui porte le château, nous mettons une demiheure à sortir de la plaine. Nous pouvons retrancher cette demi-heure et ne compter la distance qu'à partir du défilé. Reste une heure et demie environ. Or, dans la dernière moitié de notre route,
(1) Non multo longius millibus passuum tribus abest a Zela, § 72.
282 LÀ CAMPAGNE M GÉSAR GOIfTHB PHARHAGE*
nous atuiçons très-lentemeiit, à cause de la na^ ture du terrain ; c'est toujours cette argile où, comme le raconte Appien, à la suite du combat qui eut lieu entre Mithridate et Triarius, périrent tant de soldats et d'officiers romains, retardes dans leur fuite par une fange épaisse dont ils ne pouyaient se dégager (1). Détrempée par la pluie et labourée par les pieds des nombreux bestiaux que Ton conduit à la foire, cette terre grasse fatigue et épuise nos chevaux qui ont à gravir une pente loi^e et assez roide ; ils glissent presque à chaque pas. On peut donc réduire encore cette distance à une heure un quart, en considération du temps que nous faisait perdre le mauvais état du terrain. Même avec toutes ces réductions, nous arrivons encore à une évaluation de la distance qui dépasse celle d'Hirtius; mais celui-ci indique lui-^mômé qu'il y avait un peu plus de trms milles, et ce sur« plus suffit à expliquer cet écart d'un ou deux kilomètres environ entre ses données et les nôtres. Il ne faut pas d'ailleurs trop prendre à la lettre l'indication que fournit ici l'historien ; pas plus que nous, il n'avait mesuré le cordeau à la main l'espace compris entre la ville et le camp de Phamace. Il ne donne, comme nous, qu'une approximation ; or on sait avec quelle facilité, en pareil cas, des cir-
(1) Bel, Mithrid., 89 : ... ^utmtaffotç rwç tto^/aiouç, ô ^vùtitç to 7rf{ôv aÙTwv xarîxXcio'fv èç S(fla/9i»;^a 7nj)^, IvOa Scc^ctjoovro, Tctr^ou yài 3uydl|icvoc.
LA CAMPAGNE. DB GÉ8AR GOIITRE MAftHAGE. 288
i^nstances acce&soires, tettes que Tétat des rou-* tes^ rendent aisémeat compte d'une différence aussi légère que celle qui subsiste entre son appréciation de la distance et celle que nous obtenons en prenant pour mesure du chemin parcouru un élément aussi variable que la marche de nos chevaux.
A cela près, tout concorde avec 'la description des lieux telle qu'on la trouve dan^ Hirlius et avec les détails qu'il donne sur les différentes péripéties de la lutte. C'est ici cette ccdline défendue, comme la positi(m de Pbarnace, par des ravins qui l'isolent de ^toutes parts (1); c'est une route, des plus importantes, qui relie ces hauteurs à la ville en les franchissant toutes les deux. C'est, entre le plateau qui surmonte la colline la plus voisine de Zéla et la première terrasse de l'Altiagatcbdagh, où Pharnace avait dû asseoir son camp, à peu près l'espace indiqué par Hirtius (2). Ce sont, des deux parts, des pentes assez inclinées pour qu'à la rigueur les soldats de Pharnace aient pu les descendre et les remonter au pas accéléré (3), assez rapides
(1) Bel. Mithrid., 73: Csesar, quum... videret eas valles, quibus regia castra manirantar, eodem interrallo sua castra munituras, si modo ea loca hostes prières non cepissent, qiue erant propiora régis castris.
(2) Bet. Mithrid,, 73: ...Quum spatio non amplius mille passuum intercisa vallis castra hostium divideret ab opère incepto Caesaris castrorum.
(3) Ch. 74 : Phamaces descendere prseropita valle cœjràt... quiim intérim Phamaces eodem gpradu, quo praerupta in pr^elium desoenderat valle, ascendere adversus arduum collem instrudis ce^ cœpit.
284 LA GAHPACNB DE CÉSAR COIITRE PHARNAGE.
pour qu'il n'aient pu le faire sans beaucoup se fatiguer, et qu'une fois repousses ils aient dû tomber en désordre au fond du ravin (1). Enfin la colline qu'aurait, dans cette hypothèse, occupée César, forme si bien, en avant de la masse de la montagne, une sorte de forteresse ou de redoute naturelle, que l'on comprend et l'empressement de César à l'occuper et la crainte qu'il éprouve, quand il se porte sur ce point par une marche de nuit, d'avoir été prévenu par l'ennemi. Pour s'expliquer la faute que Pbarnace avait commise en omettant d'occuper cette colline, il fa.ut le voir attaquer un général comme César en lui donnant l'avantage de la position. Sa témérité explique sa négligence. Pbarnace aurait pu défendre, vers la plaine, l'entrée de la gorge où César devait nécessairement pénétrer pour venir à lui ; mais s'il craignait de trop s'étendre et de compromettre son avant-garde, s'il aimait mieux laisser César s'engager dans cette étroite et longue vallée où les légions ne pourraient se développer, au moins devait-il occuper en force le haut mamelon au pied duquel aboutit cette gorge et qui la clôt comme un mur. C'est ce qu'avait fait, à ce qu'il semble, Mithridate, plus actif et plus avisé. Il nous parait résulter d'un mot d'Hir-
(1) Ch. 75: Ab ea parte quum in proclWe detruderentur hostes... sinistro cornu mediaque acie profligantur copise régis, qoœ, quam facile subierant iniquum locum, tam celeriter, gradu pulss, premebantur loci iniquitate.
tius (1 ) comparé au récit d'Appien (2) que Mitbridate avait attendu Triarius sur cette colline même et, après une chaude mêlée, avait rejeté en désordre les Romains dans le double ravin qui flanque au sud la hauteur et dans le défilé qui conduit à Zéla.
Un seul détail peut étonner dans le récit d'Hirtius appliqué au terrain dont nous présentons ici la carte ; c'est que les chars armés de faux aient pu descendre ces pentes et les remonter; c'est qu'ils aient pu parvenir ainsi, avec quelque élan, jusqu'aux Romains. Ce qui me parait probable, c'est qu'ils auront suivi la route, qui était sans doute mieux entretenue alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. Cette route court, au flanc de la colline dont César s'était emparé, à travers une sorte de dépression, une large tranchée qui en adoucit sensiblement la pente. Les chars avaient pu arriver ainsi sur le plateau, dont ne leur avaient point interdit l'abord les soldats romains encore en désordre ; ils s'y étaient répandus en divers sens jusqu'au moment où les l^ionnaires, rapidement formés, avaient repris l'offensive.
Telles sont les lumières que l'étude attentive des lieux a jetées pour nous sur une campagne qu'ont
(i) Ch. 73 : Euui ipsum locum Csesar cepit in quo Mithridates secun* dum praelium adversus Triarium fecerat.
(2) Appien nous montre Triarius attaquant Mithridate dans une po^* sition qu*ii ne réussit point à emporter, et d'où celui-ci, par un vigoureux élan, précipite les assaillants dans un fond, dans un creux du ravin fangeux (èç ^uâp^x^ itviXoO), où ils éprouvent de grandes pertes.
286 Là CANPàGNK ra CÉêàJk GOmRfi PMIMAGK-
trop brièT^Quent résumée^ jusqu'ici, les historiais modernes de César. La dédaigneuse concision des trois mots célèbres que nous avons rappelés a feit illusion sur Tintérét de la lutte et l'importance du trîomi^e. Seul le vainqueur a le droit de parler ainsi de sa victoire ; mais nous savons, par Hirtius, avec quelle vivacité il ressentit la joie de ce succès. C'était une chose grave, au moment où la guerre civile occupait ailleurs les forces de Rome, que l'apparition d'un nouveau Mithridate, vainqueur, dès la première rencontre, d'une armée romaine. Si ce oonunencement d'incendie n'eût été tout de suite étouffé sous le pied du conquérant des Gaules, peut* être eût-il de nouveau embrasé tout l'Orient.
César montre d'ailleurs ici les mêmes qualités que dans des luttes plus longues et sur des champs de bataille plus disputés, que dans ses guerres de Gaule, d'Afrique et d'E^agne. C'est la même sûreté de coup d'œil, la même habileté à profiter de toutes les fautes de l'ennemi, la même présence d'esprit dans l'action en face de périls soudains et d'accidents imprévus. Si l'imprudence de l'ennemi abrégea encore la lutte, il faut dire que César n'avait jamais moins perdu de temps que dans cette sorte de course qui le conduit, avec quelques jours à peine de halte et de repos, de la c6te d'Egypte dans le voisinage du Pont-Euxin. Quand il approche de l'ennemi, la rapidité de son élan semble encore augmenter ; sans même laisser rejj^o&w plus qu'une
heure ou deux ses troupes dëjà fatiguées sans doute par une longue jouraéQ de marche, il profite de la nuit pour surprendre Pharnace ; il lui enlève, par le choix de la colline dont il s'empare, les avantages de la posittcm oà celui-ci se fortifiait depuis quelque temps déjà. Sans doute la victoire était plus longtemps incertaine et coûtait plus cher à César quand il avait devant lui, comme à Alise, des Gaulois qui croyaient à l'immortalité et se riaient de la mort ; cov^me à Mupda, des légions romaines commandées par des fils de Pompée; mais César, à le suivre de près, n*a pas moins mérité son succès, n'est pas moins admirable ici que sur ses autres champs de bataille.