‹ Mémoires d'archéologie d'épigraphie et d'histoireChapitre 28 sur 33 · LÉGENDE DE LA VENUS CORINTHIENNE · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE LA VENUS CORINTHIENNE

Dans l'ouvrage malheureusement inachevé qui porte pour titre Monographie de la voie sacrée

3i4 CROYANCES ET SUPERSTITIONS POPULAIRES.

Èleusienne^ M. Fr. Lenormant rapporte, d'après un vieux papas d'Eleusis, un conte populaire fort curieux (1). Ce qui en forme le fond, c'est le mythe de Déméter et de Coré; c'est l'enlèvement de celle-ci par Pluton ; ces éléments antiques et primitifs, dont quelques-uns rappellent le célèbre hymne homérique, y sont mêlés à d'autres dont l'origine est plus obscure. A côté de ce récit, nous en placerons un semblable, que nous avons recueilli en 1858, dans la même région de la Grèce, mais qui se rattache à la mémoire d'une autre divinité, Aphrodite. Le nom de cette déesse n'a point été conservé comme celui de Charon, des Néréides ou des Moirai, par les chants romaïques, et ne se rencontre guère non plus dans les traditions populaires (2). Il y a donc intérêt à le retrouver dans une légende familière aux paysans de l'Attique. Ainsi que nous le prouve ce conte, le culte de la Vénus corinthienne, de même que celui des grandes déesses d'Eleusis, a laissé dans l'imagina* tion grecque des souvenirs qui ont survécu à la chute du paganisme, et qui ont traversé tout le moyen âge pour arriver jusqu'à nous.

(2) La seule mention que j'en connaisse se rencontre dans le conte d'Eleusis, recueilli par M. Fr. Lenormant. Pour donner une idée de la beauté par laquelle se distinguait la fille de sainte Dhimitra, on dit que « depuis Madame Aphrodite (Ku/mc ^poStTi?) » on n'avait rien vu d'aussi charmant. Dans sa Mythologie néohelléniquey M. Politis, suivant dans leur transformation moderne un certain nombre des dieux et des déesses de l'Olympe grec, ne prononce même pas le nom d'Aphrodite.

Il y avait autrefois, raconte-t-on, une reine merveilleusement belle, qui s'appelait Aphrodite ; elle avait un château à Dapbné, sur la route qui mène d'Athènes à Eleusis, et elle possédait aussi TAcrocorinthe. Pour aller de Tune à l'autre résidence, elle s'était fait creuser un souterrain qui traversait le golfe en passant sous la mer. Deux rois, épris de sa beauté, recherchaient sa main ; l'un lui plaisait, elle détestait l'autre ; mais elle ne voulait pas déclarer hautement sa préférence ni provoquer par un refus ouvert la colère du prétendant qu'elle désirait éconduire. Voici ce qu'elle imagina pour sortir d'embarras : comme elle se faisait alors même bâtir un palais sur la montagne de Corinthe, elle chargea l'un de ses amants d'entourer de murs la haute colline, et l'autre d'amener l'eau sur cet aride sommet; elle accorderait sa main à celui qui aurait le plus tôt terminé sa tâche. Elle avait, bien entendu, imposé à celui que son cœur préférait le plus facile des deux travaux, celui qui semblait devoir être le plus court : il n'aurait qu'à trouver une source ou à poser quelques conduits, pendant que son rival devrait apporter péniblement sur cette cime élevée tous les matériaux nécessaires, suspendre son enceinte sur des abîmes et la jeter à travers des précipices.

Malheureusement il arriva le contraire de ce que s'était promis la reine : des difficultés imprévues retardèrent celui des princes qui avait entre-

316 GRatAfrcÉs et stft'EiiSTniofis poratAtAs^.

pris d'élever Teàu jusqu'au faite du mont, tandis qu'au contraire les murailles grandissaient d'heure en heure avec une rapidité désespérante. Déjà elles étaient terminées ; il ne restait plus, pour que l'architecte eût le droit d'exiger sa récompense, qu'une pierre à poser, la clé de voûte de la grande porte ; encore quelques instants, et tout était consommé. Aphrodite voit le danger ; mais, toute affligée, toute troublée qu'elle est, elle n'abandonne point la partie. De sa voix la plus attirante et de son plus joli sourire, elle appelle celui qui ne doutait plus d'être son vainqueur. « Viens, laisse là la truelle ; que tardes-tu ? n'as-tu pas achevé ta tâche ? n'es-tu pas sûr du prix? Viens que je fasse paraître, maintenant que je le puis, combien te favorisaient mes secrets désirs, combien je suis heureuse de ton succès! » Âces mots l'imprudent abandonne tout, rejette à terre la pierre fatale qu'il avait déjà soulevée et qu'il s'apprêtait à mettre en place, et se laisse entraîner par la perGde sur un banc de gazon et de fleurs, où elle le retient en lui prodiguant de ces douces paroles et de ces légères caresses qui n'engagent à rien, mais qui font tout espérer. Dans son ivresse, l'amant transporté oublie que la porte n'était pas finie ; il oublie jus-qu'à l'existence même de son rival. Celui-ci cependant, qui voyait sa maltresse conspirer pour lui, redouble d'efforts. Enfin le roc est percé, et une abondante fontaine jaillit en jet joyeux et brillant.

CEOYANCES ET SUPERSTITIONfi POPCUIHES. 517

La reine aussitôt de se lever et de retirer sa révérence au pauvre architecte, qui

Jura, mais ud peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Cette curieuse légende nous présente certains traits qu'il est difficile d'expliquer, et qui semblent empruntés à des mythes autres que ceux qui sont arrivés jusqu'à nous ; mais elle en contient aussi plusieurs dont Torigine et le sens sont faciles à saisir. Les honneurs extraordinaires que Gorinthe rendait à Aphrodite expliquent bien le choix de la montagne où elle se bâtit un palais. Il y avait aussi un temple d'Aphrodite sur la voie Sacrée, dans la gorge du Corydalle, à quelques pas de Tendroit où s'éleva plus tard le couvent de Daphné (1). Dans cette source qui s'élance tout à coup du roc, il y a très-probablement un souvenir de la fontaine Pirène, que fit sourdre au même endroit un coup de pied de Végase. La tradition populaire a bien conservé le caractère de l'antique déesse, sa fourberie passionnée, sa dangereuse coquetterie qui aveugle et qui perd.

(1) Pausanias, I, 37. M. Fr. Lenormant, dans la partie publiée de son travail, n'est pas arrivé jusqu'à ce temple d'Aphrodite, situé à la sortie du défilé, près de Tendroit où la route aboutit à la plaine et à la baie d*Éleusis.

SOUVENIRS LAISSÉS EN GRÈCE PAR l' ADMINISTRATION

Page 1