‹ Mémoires d'archéologie d'épigraphie et d'histoireChapitre 29 sur 33 · ROMAINE. — LE CADASTRE · texte numérisé non relu

ROMAINE. — LE CADASTRE

De tous les pays que Rome soumit à son joug et qu'elle fit entrer dans son vaste empire, celui qui résista le plus opiniâtrement, sinon aux armes, du moins à Tinfluence de son vainqueur, celui qui se laissa le moins latiniser, ce fut la Grèce (1). La langue latine, qui dans plusieurs contrées remplaça presque la langue nationale, ne réussit jamais à faire oublier ou négliger sur les côtes de la mer Egée la langue grecque ; c'est à peine si dans le romaïque quelques rares expressions d'origine latine témoignent de la conquête romaine; des mots à physionomie occidentale que Ton y rencontre, la plupart sont venus d'Italie au moyen âge plutôt qu'avant les invasions barbares. Il est pourtant un des traits de la grandeur de Rome, une des formes de sa puissance dont quelque souvenir s'est conservé à travers tant de siècles, sur cette terre même où ont passé tant d'envahisseurs, dans la mémoire de ces populations sans cesse renouvelées et croisées en mille manières : c'est l'administra-

(1) Cf. Egger, Mémoires d'histoire ancienne et de philologie^ X, De rétude de la laogue latine chez les Grecs dans Fantiquité.

tien romaine avec son habileté patiente et sa majestueuse régularité , merveille que jusqu'alors n'avait pas connue le monde grec, et que maintenant encore il n'est pas parvenu à oublier.

Au mois d'avril 1858, je m'étais arrêté pour y passer la nuit à Grammatiko, petit village de l'Attique, entre Marathon et Rhamnunte ; dès que je suis installé près du foyer de l'une des huttes, les paysans, des Albanais qui parlent tous le grec, se réunissent autour de moi, et nous causons. Ils me demandent, entre autres questions, si j'ai été à Gonstantinople. Sur ma réponse affirmative, ils s'informent si j'y ai vu « une plaque de marbre, très-grande, où sont marqués tous les villages, tous les champs même, avec leurs limites. » Je leur réponds que je ne l'ai pas vue et n'en ai même jamais entendu parler ; puis je leur montre la carte du royaume de Grèce dressée par l'état-major français, carte où se trouvent aussi jusqu'aux moindres hameaux, et je leur affirme qu'elle a été récemment exécutée par des officiers mes compatriotes. Cela ne fait que les confirmer dans leur opinion. « Ces cartes sont copiées, » avance aussitôt l'orateur de la bande, « des marbres que Ton conserve à Gonstantinople; il faut, continue-t-il, vous les faire montrer quand vous y retournerez. Ils sont là, nous le savons, depuis bien des siècles ; nos pères nous l'ont dit. »

Ge n'est sans doute pas à l'administration turque

3^ CHOYAKGES ET SUPfiRSTITIOllS PùPfHJJBM».

que rimaginalion populaire fait bonneor 4a cefite sorte de cadastre. Les Turcs ont toujours été trop n^giigents et trop ignorants pour entrepriendre dans leur vaste empire ce que h race normande, bien autrement inteUigente et active, avait fait en Angleterre après la cooquét^i <^ tableau de toiUes les terres, de tous les fiefs du royaume qui est resté connu sous le nom de « livre du jogemeQt dernier, » doomesday-book . Il y avait bien, à ce qu'il paraît, dans les villages grecs, avsmt la révolution, des espèces de terriers contenant le dénombrement des propriétés que renfermait la commune, et qui servaient aux primats à répartir l'impôt entre les particuliers. Ces registres, après la guerre et lors de l'évacuation du pays par les Turcs, auraient été enlevés, là où ils avaient échappé aux chances destructives de la lutte; ils auraient été transportés à Constantinople et s'y trouveraient encore maintenant ; le gouvernement grec aurait même songé à réclamer à la Porte ces documents. Mais sont-ce ces registres, sans doute fort abrégés et fort incomplets, qui auraient pu frapper à ce point l'esprit du peuple? Bien des primats d'ailleurs, qui ont remjrfi ces fonctions sous le régime turc, sont encore vivants, et ces papiers qu'ils ont eus entre les mains, qu'ils ont vus et touchés tant de fois, n'ont pour eux aucun caractère étrange et mystérieux. Non, l'on sent ici une légende qui vient de plus loin, qui a son origine dans une

plus grande chose. Je a'bésite pas à voir dans cette croyance un vague souvenir de l'administration romaine et byzantine, de ce cadastre de tout l'empire qu'avait mis à la disposition du pouvoir central la docilité laborieuse de ses agents partout répan* dus, et leur longue persévérance.

Cet immense travail avait été projeté sous César ; il fut exécuté pendant le règne d'Auguste, sous la surveillance d'Agrippa, et, pendant toute la durée de l'empire, il ne cessa d'être complété et perfectionné par les arpenteurs publics ; on l'étendit à toutes les provinces nouvelles, et plus tard Constantinople en recueillit les fruits et en continua les traditions (1). On est trop porté à mépriser et à diffamer le bas-empire ; quels qu'y aient été les

(1) Voir rédition des Gromatici veleres de Lachmann et Rudorff, et ce que disent ces écrivains de ces plans tracés sur une table de bronze, qui, lors de rétablissement d'une colonie, étaient dressés en double exemplaire et déposés, Toriginal dans les archives de TËtat romain, la copie dans celles de la ville dont ils figuraient le territoire (notes de Mommsen, t. II, p. 152).

Appliqués seulement d'abord à YAger diviaus odsignatiÀS qui constituait le domaine de la colonie, ces procédés furent peu à peu étendus, par analogie, à d'autres territoires. A mesure que s'eflacèrent les différences de condition entre les habitants de l'empire, et, par suite, entre les sols soumis à tel ou tel régime, à mesure que tous devinrent égaux devant l'impôt et la loi, le cadastre dut prendre partout un aspect uniforme. Cétait lui qui servait de base à ce recensement quinquennal des personnes et des biens qui, depuis Auguste, se répète par les soins des magistrats municipaux sous la haute direction du gouverneur de la province. Sur les travaux qui conduisirent à l'établissement de ce cadastre, sur les principaux ouvrages modernes qui ont cherché à en déterminer le caractère et les conditions, on peut consulter une page de M. Dnruy et les notes qui l'accompagnent {Histoire romaine, U lU, p. 252-^3).

3S2 GROTAlfCES ET SUPERSTITIONS POPUUIRES.

défauts du gouvernement ou du peuple, l'administration byzantine se montra l'héritière souvent heureuse et habile de l'administration romaine. Il n'y avait certes pas dans l'Europe occidentale, au temps de Niccphore Phocas, de Jean Tzimiscès ou de plusieurs autres que je pourrais nonmier, de contrées qui furent aussi policées et aussi prospères que les provinces de l'empire d'Orient ; il n'y en avait pas où régnât un ordre mieux fondé sur des règles fixes, filles d'une longue pratique ; il n'y en avait pas où la volonté et l'action du pouvoir parvinssent plus rapidement jusqu'aux extrémités de la monarchie, jusqu'aux couches inférieures de la population (1). Fidèles en cela aussi aux exemples de leurs devanciers, les Césars de Byzance durent donc travailler à conserver et à tenir en état ce cadastre sans lequel ils ne pouvaient donner une assiette régulière à l'impôt auqud ils avaient tant à demander. Les bordes barbares avaient beau se jeter

(1) On commence à rerenir de ce dédain, de ces partis pris aux* qaels se complaisent la paresse et Tignorance. La curiosité de nos historiens commence à se tourner de ce côté. L'époque dite byzantine a fourni, dans ces dernières années, la matière de plusieurs travaux intéressants. Nous nous bornerons à citer deux thèses qui ont été soutenues devant la Faculté des lettres de Paris en 1869 et 1870: L'empereur HéracUua et l'empire byzantin au VII* siècle, par L. Drapeyron: Vempire grec au X* siècle, Constantin Pophyrogénètey par Alfred Rambaud. Cette dernière étude surtout avait donné de grandes espérances à ceux qui savent ou qui soupçonnent au moins tout ce que ren* ferme de trésors cachés cette mine inexplorée jusqu'ici. Ils avaient pu croire que Tempire grec avait enfin trouvé son historien. Les circonstances ont entraîné ce vif et brillant esprit vers d'autres recherches, vers d'autres travaux, qui semblaient d'un intérêt plus actuel ; nos» ne

CROTÂlfCES ET SUPERSTITIONS POPULAIRES. 323

sur Fempire et le traverser au pas de course : les possesseurs chaogeaient ou disparaissaient ; mais la terre, mesurée une fois pour toutes, restait à sa place, et quand Touragan avait passe, quand les armëes de César avaient repris le dessus, ses gouverneurs et ses collecteurs savaient combien d'arpents avait à réclamer telle ville tout à l'heure réduite à ses murailles, pour combien d'autres ils avaient a demander le tribut à telle peuplade serbe ou bulgare qui s'était établie sur telle montagne, qui était restée maîtresse de telle vallée. Ce n'est qu'après la prise de Constantinople par les Francs que ces traditions se perdirent; depuis ce moment, partout le morcellement et le désordre ; malgré un apparent retour de fortune, l'heure de l'irrémédiable décadence avait sonné sans retour; l'antique et savante machine tombait en pièces et s'en allait en morceaux. Depuis cette époque, ces beaux pays ont toujours été entre les mains d'indolents possesseurs, qui n'ont jamais su faire le compte de

pouvons nous empêcher de le regretter. Il y avait là une belle place à prendre, une belle œuvre à tenter, tout un monde à tirer de Toubli et & reesoiciter sous nos yeux. Il y faudrait de la scienee ot de la pa-» lience. Le grec byzantin est difficile. A qui s*est nourri des lettres an-* ciennes, il parait fastidieux et barbare ; mais on serait payé de sa peine. Constantinople a eu, tout au moins jusqu'à la fondation de Fempira latin, jusqu'au commencement du treizième siècle, des hommes d'Ëtat remarquables et de grands capitaines ; elle a eu des esprits d'une activité singulière, oomroe Photius, des énidits qui nous ont renda dlnap* préciables services. Tout ce qui se confond aujourd'hui pour nous dans une ombre grisé se distinguerait en s'éclairant sous le rayon de Thistûire; on verrait partout apparaître des ftgure» oiilginalês, doi physio^ nomies accentuées et vivantes.

leur richesse. Sur ces terres vagues, sur ce sol comme incertain et sans limites, se sont succédé, poussées de place en place par le désir du changement ou le vent de la conquête, des générations toutes pauvres et ignorantes, toujours absorbées par le dur besoin du pain quotidien et par les soucis de rheure présente; et malgré tout, dans cette mémoire du peuple qui n'apprend et ne garde rien que par la tradition orale, on trouve encore de confuses traces de l'impression laissée dans les esprits par la paix romaine, par Tordre romain qui a disparu depuis si longtemps, mais qui, pour TOrient du moins, n'a jamais été remplacé.

LA FIGURE d'une TRUIE, INDICE DES TRÉSORS CACHÉS.

On a relevé certaines superstitions des Grecs relatives à la découverte des trésors. C'est un songe, croit-on généralement, qui vous avertit de l'endroit où un trésor est caché ; il faut s'y rendre dès le lendemain matin, seul, en secret, emportant avec soi un coq, que l'on sacrifie, avant de creuser la terre, au mystérieux possesseur de ces richesses cachées. Après cette offrande, on déterre l'argent. Que si, au contraire, l'on a parlé, si l'on s'est vanté de son rêve et de son bonheur futur, quand on

CROYANCES ET SUPEBSTITIOIfS POPULAIRES. 525

arrive au lieu désigné et que Ton a ouvert le sol^ au lieu du trésor, on ne trouve qu'un vase de terre rempli de charbon. Différents contes de chercheurs heureux ou déçus se rattachent à celte croyance (1).

J'ai trouvé, dans plusieurs villages de l'Attique et de la Grèce centrale, une autre idée, qui ne me semble point avoir été signalée jusqu'ici. Nous voyant chercher les ruines et les inscriptions, les paysans s'imaginaient, là comme partout en Orient, que le vrai but de nos recherches, c'était la découverte des trésors ; ils en concluaient que nous savions à quoi nous en tenir sur les moyens d'arriver à cette découverte. Plusieurs viennent donc s'informer auprès de nous de l'endroit où ils pourront trouver la pierre sur laquelle est représentée une truie avec ses petits. « Pourquoi donc? » demandons-nous au premier qui nous fait cette question. « Mais, vous le savez bien, répondent-ils ; cette pierre indique l'endroit où est caché un trésor » La même question nous fut adressée dans différents endroits, mais nous ne pûmes jamais déterminer ni même soupçonner quelle était la nature du rapport qui, pour ces paysans, rattachait cet emblème à la présence d'un trésor souterrain.

D'où peut venir cette idée? Nous avouons n'avoir

(1) Politis, MùivTi, I, p. 147-150. Nsoc>^>!vcxà Avdc).fxra, Trs^io^tx'û; cxScBojUva \i7th ToO fùoAaytxàû ou^oyov Ila^voc^O'av, t. 1, l**» partie, p. 324.

380 CROYANCES CT WHWnTKMfS P<»ULAI|UEa.

po en discerner rorigina; nous n-'ayons rien trcavë d'analogue ni dans l'antiquité ni dans les superstî* tiens populaires d'autres pays. Le seul souvenir qu'elle nous rappelle, c'est l'oracle rendu par Hélénus à Énée (1) ; c'est la rencontre d'une truie blanche, étendue sur le sol et entourée de ses trente petits, qui lui indiquera sur les rivages de l'Italie l'endroit où il devr^ élever la cité qui recueillera les pénates de Troie. De ce rapprochement, il ne semble pas qu'il y ait rien à tirer. C'était surtout à Déméter que l'on sacrifiait le porc (2) ; or nous ne voyons nulle part que cette déesse connût et fit retrouver les trésors cachés. Ce rôle, on l'attribuait à Hermès (3) ; or aucun mythe, aucun rite n'établit une relation spéciale entre Hermès cl le porc ou la truie. Peut-être la truie n'a-t-elle été choisie comme symbole de la découverte heureuse qu'à cause de Thabitude qu'elle a de remuer le sol avec son groin. « Fouillez la terre comme le porc, retournez-la en tous sens, » dirait la sagesse popu* laire, « et ce sera bien miracle si vous ne trouvez point quelque chose. »

(i) Virg., ^n., m, 380-393.

(2) Scliol. Aristoph. ad Ranas, v. 338. Servius, ad Virg., Georg,, II, 380, etc.

(3) Alf. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t, I, p. 438. Voir aussi Max Mû]ler, Nouvelles Leçons sur la science du langage (traduction Hanis et Perrot), t. II, p. 220, avec la note de M. Bréal.

LA DIVINATION PAR l'iNSPECTION DES OS D*UN MOUTON ET PAR LE VOL DES OISEAUX.

Albanais et Grecs, j'entends ceux qui n'ont point eu de contact avec l'Europe, qui n'ont subi d'autre influence que celle de rhérédiié et de la tradition populaire, croient encore à la divination. Pour eux, il est certains moyens de connaître l'avenir qui ont été mis par Dieu à la portée des hommes ; le tout est de savoir interpréter ces signes où peut se lire le secret du lendemain. Un ancien compagnon de Fabvier, le général Morandi, me racontait, en 1857, une scène dont il avait été le témoin pendant la guerre de l'indépendance ; son récit suffit à montrer quel empire cette croyance conservait alors sur l'esprit de l'un des mieux doués et des plus intelligents parmi ces chefs de bande que les circonstances avaient donnés pour compagnons d'armes à un ancien officier de Napoléon.

C'était en 1826, en Attique. Fabvier, avec son corps de Phil hellènes et les troupes irrégulières que commandaient Raraïskakis et plusieurs autres capitaines indigènes, avait assailli les Turcs pour dégager l'acropole d'Athènes qu'ils bloquaient. On s'était, pendant deux jours, battu sans résultat à

3âS CROYANCES ET SVPERSTITIOIIS POPULAIRES.

Gaidari. Le second soir, Karaïskakis, inquiet du résultat de Tentreprise, assemble ses palicares et fait tuer un mouton. On dépouille la béte, puis on lui en apporte l'épaule ; il la dégage des chairs, il la nettoie et examine avec soin l'omoplate ; ensuite il fait part de ses observations aux capitaines qui l'entourent, et chacun d'eux, prenant l'os en main, vérifie et montre à son voisin les signes indiqués (1). Quels étaient au juste ces signes? M. Morandi ne s'en souvient plus; toujours est-il qu'après quelques minutes de délibération', tout le monde était du même avis. On s'accordait à trouver que cette épaule annonçait de la manière la plus certaine, pour le lendemain, le malheur et la défaite. Aussitôt Karaïskakis envoie dire à Fabvier que Ton ne peut songer à combattre : les présages sont effrayants; à moins de vouloir courir au-devant d'une mort certaine, point d'autre parti à prendre que de décamper.

Fabvier eut beau accourir lui-même et faire à ses auxiliaires les plus vives représentations; ordres et prières, tout fut inutile. Les augures avaient parlé, et la nuit même, précipitamment, sans prendre aucune précaution pour couvrir la retraite, les palicares détalèrent. Pour quelques-uns

(1) Ce mode de divination a déjà été remarqué et décrit par Dodwell, qui voyageait en Grèce vers le commencement du siècle (jClassical and topographical Tour, t. I, p. 398-399). On le désigne, suivant lui, par le terme de Tr^orropovrstoe.

peut-être, pour les lâches et les rusés, il y avait là un commode prétexte qui leur permettait de se soustraire au danger ou d'aller à d'autres aventures plus profitables ; mais quant à Karaïskakis, ceux mêmes des Philhellènes qui étaient devenus le plus sceptiques ne doutaient point de sa bravoure et de son sincère désir de délivrer Athènes, devant laquelle, bientôt après, il tombait glorieusement en marchant à l'ennemi. Si ce jour-là il avait reculé, c'est qu'à son esprit s'imposait une de ces croyances que l'on n'a jamais songé à discuter, parce qu'on les voit, dès l'enfance, admises par tous ceux au milieu desquels l'on vil et l'on grandit (1).

En écoutant ce récit, il me semblait entendre lire une page d'Hérodote. En fallait-il plus, dans la

(1) D'après M. Curtius Wachsmath (Dos alte Grieehenland in neuen, p. 86), les cérémonies du mariage, chez les Grecs d'augourd'hui, nous offrent l'exemple d'un mode de divination qui se rapproche beaucoup de celui que nous venons de décrire. Voici la traduction de ce passage : « C'est le samedi matin que l'on commence à tuer solennellement les animaux qui seront mangés dans les fêtes du mariage. Le Gancé doit immoler lui-môme la première des têtes de bétail qni sont destinées au repas ; mais la manière dont s'accomplit ce meurtre n'est point indifférente. Le fiancé doit, au momeut de porter à sa victime le coup mortel, la tourner vers l'orient. Tout a son importance, la manière dont a jailli le sang de l'animal, en droite ligne et d'un jet vigoureux ou en zigzag, la langue que la béte s'est mordue, l'écume sanglante qui lui est venue aux lèvres; vieilles femmes et vieillards commentent ces phénomènes de l'agonie et d'autres analogues, et savent en tirer d'infaillibles augures sur Tavenir du mariage qui s'apprête. > Dans cette immolation et les rites auxquels elle est assujettie, M. Wachsmuth reconnaît avec raison, ce semble, un reste du sacrifice que, chez les Grecs anciens, on offrait, avant le mariage, sous le nom de Tt^oysé/xica, aux dieux protecteur de l'union conjugale, sacrifice où l'on devait chercher aussi dans les entrailles de la victime des pronostics du même genre.

830 GBOTAlfOBft ET SOFfinSTITIOllS POPULàlBES.

Grèce ou Hlalie antique, pour abattre tous les cou* rages, pour glacer de terreur toute une armée, pour tourner vers la fuite toutes les pensées et tous les regards? Que Ton se rappelle Pausanias à Platée : attaqué par les Perses, il maintient ses troupes immobiles sous une pluie meurtrière de flèches et de traits. C'est que les présages sont défavorables ; il ne se décide à marcher, quoique de minute en minute la situation devienne plus grave, qu'au moment où enfin le devin qui l'accompagne a lu dans les entrailles d'une nouvelle victime de claires promesses de succès et la permission donnée par les dieux d'engager la lutte (1).

Ce n'était point seulement en inspectant les entrailles des victimes que les anciens croyaient entrer en rapport avec les dieux et pouvoir deviner leurs volontés et les arrêts mystérieux de la destinée ; le vol des oiseaux passait pour ne pas fournir de moins sûrs présages (2). Ce fut surtout en Italie, chez les Étrusques et les Romains, que l'on cultiva cette branche de la divination ; mais les Grecs mêmes ne l'avaient pas négligée. Sous le titre d'oîwvoir^oc, toute une catégorie de devins s'adonnait particulièrement à l'observation et à Tinterprétatîon de cet ordre de phénomènes. La

(i) Hérodote, IX, 40.

(2) Sur les dUTérentes formes quo prenait chez les Grecs Fart de la divination, yoir Alfred Maury, Histoire des religionê de la Grèce an^» tique, t Up ch. xm.

CROTAIfCSS ET SUPEBSTITIONS P0PUUIRE8. 3M

croyance sur laquelle se fondait leur crédit vit en* core sur le sol de la Grèce ; c'est ce dont le voyageur peut avoir la preuve, sans même s'éloigner beaucoup d'Athènes.

A 3,000 mètres environ au nord-ouest de Képbissia, dans un large et profond ravin qui descend du plateau boisé entre Pentélique et Pamès, se trouve, ombragée de deux magniûques platanes, une petite chapelle, connue sous le nom de Panaghia tou Chelidoniou ou « Viei^e de l'Hirondelle (1) ». Elle est appuyée contre une des parois du ravin, et derrière elle il y a une petite grotte creusée dans le rocher, et où suinte une eau qui a la réputation de guérir toutes les maladies ; c'est un ayea<Tfia, commc OU dit en Grèce. Je m'étais, au mois d'août 1857, réfugié à Képhissia, pour fuir l'insupportable chaleur qu'il fait alors à Athènes ; j'en profitai pour me rendre à la panégyrie ou fête religieuse et populaire qui, l'un des dimanches de ce mois, se célèbre dans cet endroit. Nous arrivâmes tard, quand le soleil commençait déjà à baisser. Profitant de l'ombre qui emplissait déjà le ravin, on dansait sur 1 étroite plate-forme, auprès de la chapelle; d'autres groupes mangeaient sur l'herbe, pendant que par les étroits sentiers qui

(1) Elle est indiquée, si je ne me trompe, sur la carte de Tétat-major français de cette manière : Panaghia ruinée. Je ii*én troute aacuna mention ni dans Leake, Athetiê and the Demi of AtUca, ni dans Han- TÏoi, Recherches 8ur la topographie des dèmes de VAttique, ni àa^ns Wordswortb, Ath*M and AtHca.

descendent, à travers les arbousiers et les myrtes, jusqu'au fond de la gorge, remontaient, dans leurs costumes de fête, ceux des paysans qui avaient le plus long chemin à faire pour rentrer chez eux. Dans des bouteilles qu'ils tenaient à la main, ou dans de grandes jarres bouchées avec une touffe d'herbe fleurie et pendues au flanc de leurs ânes ou de leurs chevaux, la plupart emportaient l'eau de la source miraculeuse ;J c'était pour les parents et amis qui n'avaient pas pu venir la boire dans l'un des trois petits bassins qu'elle remplit à l'entrée de la grotte, avant de s'engager dans un conduit souterrain qui la fait reparaître un peu plus bas, au pied de l'un des deux larges platanes.

L'ami que j'accompagnais, un étranger, propriétaire à Képhissia et flxé depuis plusieurs années dans le pays, connaissait plusieurs des campagnards qui assistaient à la fête. Nous causâmes avec eux ; nous leur demandâmes d'où venait le nom de Panaghia tou Chelidoniou. Voici ce qu'ils nous racontèrent. Autrefois, — il y a bien un siècle, dit l'un d'entre eux, — une armée ennemie avait brusquement pénétré dans l'Âttique ; elle s'avançait, dévastant tout sur son passage, brûlant les maisons et les oliviers, pillant et massacrant tout ce qui tombait entre ses mains. Réunis à la hâte et mal armés, les gens des environs s'étaient postés sur le bord du ravin où s'élève maintenant la cha-

CaOYANGES £T SUPERSTITIONS POPULAIRES. 335

pelle ; sur l'aulre bord étaient rangés les envahisseurs, bien plus nombreux. On allait en venir aux mains, et les défenseurs de TAttique ne pouvaient s'empêcher de ressentir une certaine crainte en se comparant à leurs adversaires. Soudain alors, audessous d'eux, de la grotte où Ton vient aujourd'hui en pèlerinage, une hirondelle s'élança^ et d'un vol rapide traversa tous leurs rangs. Dans l'apparition de cet oiseau, dans la direction qu'il prit au sortir de la grotte, on vit un présage de victoire ; les courages se relevèrent, et, l'ennemi descendant au même moment pour franchir le ravin, on se précipita sur lui sans plus regarder au nombre ; on le culbuta, on le mit en fuite, on le poursuivit, et on en fit un grand carnage. Ce serait en mémoire du rôle joué dans cette rencontre par Fhirondelle que Ton aurait ensuite élevé la chapelle, et découvert les propriétés miraculeuses de la source voisine.

Selon toute apparence, cette dévotion doit remonter à l'antiquité même ; comme le site charmant connu à Képhissia sous le nom dç Grotte des NympheSy celte source devait être consacrée soit aux Nymphes, dont le culte a laissé tant de traces sur le sol de la Grèce et dans l'imagination des Grecs, soit à Ârtémis Âmarousia, dont le sanctuaire était voisin. La circonstance dont la tradition a conservé le souvenir aurait seulement, croyonsnous, remis en honneur un lieu de culte que l'on

S54 CllOTÀKCES ET SUPERSTITIONS POPULAIRES.

oubliait peu à peu ; on aurait alors réparé une chapelle plus ancienne, adoré en cet endroit la Panaghia sous un nouveau vocable, et fondé cette pan^yrîe qui est encore aujourd'hui dans toute sa vogue. Quant à Tépoque où aurait eu lieu ce prodige et cette rencontre, impossible delà deviner en se reportant à Thistoire. M. Pittakis, que j'ai consulté à ce sujet, voulait que ce récit se rapportât a la seconde moitié du dernier siècle, que les envahisseurs ainsi repoussés, grâce à rhirondelle, fussent une de ces bandes de Guèges ou de Tosques qui se jetèrent alors sur la Grèce pour servir les vengeances de la Porte provoquées par le soulèvement de la Morée ; mais il est impossible de prouver que la population de TAttique ait fait aucun effort pour résister à cette invasion. Nous inclinerions à croire que cette tradition remonte bien plus loin, au moyen âge par exemple. Ces malheureuses contrées ont été si souvent envahies, pendant toute cette période, que, si Ton en parcourait les annales, on y trouverait plus d'une circonstance à laquelle pourraient convenir les traits principaux de la tradition populaire.

Peu importe, d'ailleurs ; ce que nous tenions à prouver, c'est qu'aujourd'hui encore l'imagination grecque accepte, sans aucun effort, comme un signe manifeste de la volonté du ciel, l'apparition d'un oiseau qui se présente dans telles ou telles

conditions. Le paysan qui nous racontait ce pro* dige parlait comme le chœur d'Aristophane, qui, dans la parabase des Guêpes^ racontait à sa manière la bataille de Marathon :

<c Race pleine de courage, nous avons souvent défendu cette ville dans les combats, au temps où le barbare vint ravager le pays et le couvrir de feu et de fumée, dans le dessein de nous ravir nos ruches. Aussitôt chacun de nous saisit la lance, le bouclier, et marche à Tennemi ; nous combattîmes, animés par la colère, homme contre homme, les lèvres serrées de fureur; la multitude des traits dérobait la vue du ciel. Enfm nous les mimes en déroute, vers le soir, avec Taide des dieux. Avant le combat, une chouette avait passé au-dessus de notre armée. »

C'est ainsi que se serait exprimé, en racontant l'action, un des combattants de la rencontre et de la victoire dont toute cette foule de Ménidiotes et de Képhissiotes fêtait alors, fête encore chaque année le souvenir. Dans le vers d'Aristophane, au nom de la chouette athénienne, aujourd'hui déchue de son ancienne gloire, il n'aurait eu qu'à substituer celui de l'hirondelle, que la poésie po-

(1) Guêpes, 1077-1086.

pulaire célèbre encore aujourd'hui comme la rapide et charmante avant-courière des beaux jours (1).

(1) Voir dans les Ncot^Xi^vcxà ovbûKxra, t. I, i^» partie, p. 360-368, toute une série de chansons de Thirondelle ou ^ùi^twoariuiTa^ où se trouvent, avec les chansous déjà publiées par Passow, plusieurs autres textes nouveaux, variantes heureuses du même thème.

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