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LA BANQUE DÉ PASION ET DE PHORMION

{Bévue des Deux*Mondes, 15 novembre 1873.)

Athènes, au IV siècle, avait beaucoup perdu de sa puissance politique : on ne commet pas impunément des fautes telles que l'expédition de Sicile ; on ne subit point, sans en rester affaibli pour toujours, des désastres tels que ceux de Syracuse et d'iEgos-Potamos. La nouvelle confédération maritime, qui s'était formée après la bataille de Cnide sous la présidence d'Athènes, n'avait

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jamais eu retendue et l'importance de celle qu'avaient dirigée pendant tout le V siècle Aristide, Cimon et Péridès; elle n'avait point conféré les mêmes droits et les mêmes avantages h l'État qui en était reconnu le chef. Athènes n'en était pas moins restée, en même temps que la capitale intellectuelle de la Grèce, sa métropole financière et le principal marché des capitaux. Aussi, dès que la paix était rétablie et la mer libre, Athènes rouvrait-elle ses chantiers et ses magasins, ses ateliers et. ses comptoirs; les blés du Bosphore cimmérien remplissaient les greniers du Pirée, grand entrepôt de céréales où venait puiser le monde grec tout entier; les commandes affluaient de toutes parts. L'épargne se reformait si vite, que les traces de la guerre et de ses catastrophes semblaient bientôt tout a fait effacées. C'était même la, pour le peuple et pour ceux qui le conduisaient, une tentation, un péril. A voir se recréer ainsi, comme par enchantement, la richesse perdue, on risquait d'oublier trop aisément les plus dures leçons, et de se laisser aller à rejeter la ville dans les aventures avant qu'elle ne fût vraiment remise des secousses et des blessures récentes.

Dans cette œuvre d'incessante réparation, dans ce fécond mouvement de production et d'échanges^ les trapéziles^ ou banquiers, dépositaires de Tépargne et dispensateurs du crédit, jouaient un rôle

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qui, jusqu'à ces derniers temps, n'avait point assez attiré l'attention des modernes historiens de la Grèce (1). Ce n'était pourtant point que les documents fissent défaut. Chez les orateurs altiques, il est trës-souvent question des banquiers ; ils figurent, comme intermédiaires habituels, dans un grand nombre d'actes et de transactions. De plus, par une singulière fortune, un plaidoyer d'Isocrate, le Trapézilique, un des chefs-d'œuvre de Démosthène, le discours pour Phormion et plusieurs

(1) Ce qu'il y a encore, à notre connaissance, de moins incomplet sur les trapézites grecs, c'est un mémoire de M. de Koutorga, professeur d'histoire à l'Université de Saint-Pétersbourg. II a été publié, en 1859, dans les CompteS'rendus de V Académie des sciences morales, sous ce titre : Essai historique sur les trapézites ou banquiers d'AthèneSy précédé d'une notice sur la distinction de la propriété chez les A Ihéniens. Le principal reproche que Ton puisse adresser à ce travail, c'est son extrême concision. Plusieurs choses y sont indiquées trop rapidement, d'autres tout à fait omises.

Voici rindication des travaux modernes que nous avons consultés, outre le mémoire de M. de Koutorga :

Cuillemer, Les antiquités juridiques d'Athènes, Deuxième étude : Lettre de change et contrat cTassurance, in-8,"t8C5.

E. Egger, Mémoires d'histoire ancienne et de philologie y p. 130 et suiv. Note sur la question desavoir si les Grecs ont connu Vusage de la lettre de change.

R. Dareste, Du prêt à la grosse chez les Athéniens, Élude sur quatre plaidoyers attribués à Démoslhène, iu-8, 4367.

G.-F. Schœmann, Gricchische AUerthûmer, 1. 1, p. 547 (!'• édition).

K.-F. Hermann, Lehrbuch der Griechischen Privatalterthûmer, 2* édition, donnée par M. Slark, 1870, in-8, g 48.

Bœckh, Staatsaushaltung der Athener, t. I, ch. 22 (p. 177 de la seconde édition).

Becker, Charikles, IV» scène : Les Trapézites (t. I, p. 109-132, éd. 1©I),

Barthélémy, Anacharsis, c. 55.

Bûchsenschûtz, Bcsitz und Eitverh, p. 500-510.

M. Egger, dans une noie de son mémoire Sur un séttatus-considfe romain contre les industriels qui spéculent sur la démolition des édi-

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plaidoyers conservés sous le nom de ce même orateur (1) nous permettent de suivre, pendant près d'un demi-siècle, l'histoire d'une même maison de banque athénienne sous trois chefs qui la dirigèrent Tun après l'autre, Archestratos, Pasion et Phormion ; on pourrait presque dire que nous en

fices (Mémoires de la Société des antiquaires de France, 4« série, t. III), indique encore (p. 162) deux travaux qui me sont restés inconnus, quelques pages de M. Hiéroclès Basiadès dans les actes du Sv^Xoyoç sXXr/vtxo; de Constantinople, I, p. 301, et un savant essai du jurisconsulte Lates dans le Politechnico de 1869 : / banchieri privati e publici délia Grecia antiqua. Il cite de plus, comme mentionnant les trapézites et pouvant servir à leur histoire, un certain nombre d'inscriptions grecques que nous avons cherché à utiliser dans la suite de ce travail.

Schœmann et Hermann renvoient encore aux ouvrages suivants :

Salmasius, Defœnore trapezilico, 16i0, in-8, p. 528 et suiv.

Heraldus, Observationes ad jus Attictim et Ramanum, II, 24 et 25, p. 173 et suiv.

HûUman, De re argentaria. Regiomonti, 1811, in-i, et Handelsges^ chichiCy p. 185 et suiv.

Drumann, Arbeiter und Communisten, p. 75 et suiv.

Les textes anciens que nous ont conservés les auteurs au sujet des trapézites étant en petit nombre et ayant été signalés depuis longtemps, c'est surtout aux inscriptions que Ton doit demander maintenant d'ajouter quelque chose à nos connaissances sur Thistoire des banques dans Tantiquité.

(1) Ces discours sont surtout ceux qui ont pour titres : 1<> Exception pour Phormion ; 2® Contre Callippo8;'âi^ Contre Timolhée, assigné en paiement de sa dette; 4* Contre Sléphanos, pour faux témoignagCy deux discours. De ces plaidoyers, il n'y en a qu'un, selon toute apparence, qui soit Tœuvre de Démosthène lui-môme, c'est ÏException pour Phormion. Les autres plaidoyers auraient été tout à la fois composés et débités par un fils aîné de Pasion, ApoUodore : c'est du moins une conjecture que Schsefer justifie par de nombreux indices et qu'il rend très-vraiseinblabie. La même opinion sur l'origine et le véritable auteur de ces plaidoyers a été soutenue, récemment encore, par M. Johannes Sigg, dans une dissertation intitulée: Der Verfasser fieun angeblich von Demosthnnes fur Apollodor geschriebener Beden (Leipzig, Teubner, 1873, in-8). Comme nous avons essayé de

feuilletons les livres, que nous en avons les inventaires sous les yeux. Grâce à ces précieux renseignements, nous pénétrons dans un monde où ne nous conduisent pas les Thucydide et les Xénophon, dans celui des gens d'affaires, ou, si j'ose ainsi parler, de la bourse d'Athènes. Sans doute ceux que nous y rencontrons sont loin d'être des Aristide et des Phocion : certaines de leurs opérations font plus d'honneur à leur esprit inventif qu'à leur moralité ; mais n'en est- il pas de même dans nos sociétés modernes, et les avantages que procure à un peuple le développement du crédit et l'esprit d'entreprise ne compensent-ils pas le mal que peuvent causer les intrigues et les fraudes de quelques spéculateurs déshonnêtes ? Il arrivait a Athènes ce qui arrive aujourd'hui à Paris, à Berlin et à Vienne : les hommes dont c'est le métier de gagner de larçent et qui ne connaissent point d'autre ambition se laissaient souvent entraîner à commettre des actes répréhensibles ; mais n'y

le montrer dans un article de la Revtte critique (26 décembre 1874), M. Sigg n'ajoute pas beaucoup à la démonstration de M. Schiefer ; tout au plus confirme-t-il ses arguments par quelques utiles remarques de détail , par quelques observations qui semblent lui être propres. M. Rodolphe Dareste est du même avis que M. Schscfer; il croit aussi que les plaidoyers prononcés par ApoUodore ne sont pas de Démosthène. Pour les discours en question, nous renvoyons à la traduction des plaidoyers civils de Démosthène, qui va paraître (Pion, 2 vol. in-12, 1875). C'est une œuvre de science et de longue patience, où les connaissances spéciales du jurisconsulte et le savoir d'un helléniste consommé se sont réunis pour nous donner de ces curieux documents une version qui n'aura point de rivale.

342 LK COMMEECE DE L'ABGENT ▲ ATHÈ1IE8.

étaient-ils point souvent sollicités et provoqoés, comme ils le sont maintenant encore, par lavidite de clients étrangers, eux aussi, à tout scrupule ? Faut-il plaindre outre mesure les niais qui, s'offrant comme complices, n'ont réussi qu'à se faire prendre pour dupes ? Si les banquiers athéniens, si Pasion, Pbormion et leurs confrères n'avaient été que des escrocs, ils n'auraient point inspiré la confiance qui faisait affluer dans leurs caisses les dépôts des étrangers et des citoyens, les dariques de la Perse, les statères de Gyzique, les tétradrachmes d'Athènes. Sans se dissinmier des fautes et des abus qui sont de tous les temps, on comprendra, par les détails que fournissent les orateurs sur ce groupe et sur son rôle social, quels services rendaient les trapéziles^ et comment plusieurs d'entre, eux, partis de fort bas, obtenaient vers la fin de leur carrière une considération que la cité même leur marquait par d'honorables et publics témoignages.

Comme toutes les sociétés encore dans l'enfance, la société grecque, pendant de longues années, n'avait connu qu'une forme de la richesse, la terre et ce qui servait à la féconder, instruments de labour, bétail, esclaves. A ce premier fonds, avec le temps, a mesure que l'on s'éloignait de la barbarie primitive et que croissait l'aisance, s'ajoutèrent le luxe de la maison, les meubles, les armes, les objets de prix, les bijoux de toute espèce. Le goût

LB GOUMERCE DE L'ARGENT k ATHÈNES 343

de la parure est inné chez l'homme et surtout chez la femme ; nous ne pouvons, à Taide des récentes découvertes, remonter si loin dans le passé de notre race, dans ce que Ton appelle Vâge de pierrcy que nous n'y trouvions de grossiers joyaux en os, en corne, en coquillages, premiers essais d'une industrie pour qui le désir de plaire ne fut pas un stimulant moins actif que le besoin de vivre. Quand les métaux précieux furent découverts et que l'on sut les travailler, les bijoux devinrent, par la matière comme par la façon, un capital condensé sous un moindre volume et déjà bien plus mobile. Un nouveau pas fut fait par l'invention de la monnaie ; ce fut, à ce que l'on croit, vers la Cn du VlIP siècle que l'usage commença à s'en répandre dans le monde grec.

On avait là désormais une sûre et commode représentation du travail accumulé; sous cette forme, l'épargne, aussitôt née, pouvait s'employer à produire d'autres valeurs, louer ses services, et enrichir ainsi tout à la fois son propriétaire et ceux qui s'assuraient son concours. Pourvu d'un tel moyen d'échange, servi par les dispositions naturelles d'une race semée dans des iles nombreuses et sur des côtes profondément découpées, excité et rémunéré par des goûts de bien*étre et de luxe qui de jour en jour devenaient plus exigeants, le commerce maritime de la Grèce ne cessa de se développer pendant le cours du VU* et du VI' siècle,

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après que l'Egypte se fut ouverte aux Hellènes et que les Phocéens furent entres en relation avec la Gaule et avec l'Espagne même. La réserve monétaire considérable qui s'accumula peu à peu dans les principales cités grecques s'employait en prêts à intérêt, surtout en prêts maritimes ou préls à la grosse menturef qui donnaient les plus beaux profits; il en résulta que des intermédiaires devinrent bientôt nécessaires entre les emprunteurs et les capitalistes. Ceux-ci étaient souvent les premiers citoyens de leur ville, des hommes que leur naissance ou leur talent avait engagés dans la politique ; il y avait avantage pour eux à trouver des gens habiles, tout entiers appliqués au commerce de l'argent, entre les mains desquels ils pussent déposer leurs fonds et qui se chai^eassent de les faire valoir. Le cas était le même pour le négociant, toujours prêt à partir pour des voyages dont la durée était alors bien plus incertaine qu'aujourd'hui ; les sommes qu'il n'emportait point, il tenait à les laisser dans une caisse qui fût bien gardée, et où pourtant elles ne dormissent point oisives, où elles travaillassent et produisissent des fruits dont une part lui reviendrait. Enfin chaque cité, petite ou grande, avait sa monnaie, symbole de son indépendance et de sa souveraineté. Plusieurs svstèmes monétaires se partageaient le monde grec ; la valeur de la drachme, que l'on peut prendre pour unité, différait suivant qu'elle était une fraction du talent

euboïque, de celui d'Égine ou de celui d'Athènes. De plus, certaines pièces, frappées en quantité médiocre par une petite ville, n'étaient guère connues que chez elle et chez ses plus proches voisins, et ne circulaient que dans un étroit rayon. Au contraire, d'autres types, ceux qui appartenaient à de grandes cités comnaerçantes, avaient été portés au loin par leurs marchands, et par eux répandus en très-grand nombre dans telle ou telle région. C'est ainsi que, pendant deux siècles environ, les tétradrachnies de Thasos furent presque les seules pièces qui eussent cours d'un bout à l'autre de la Thrace et dans tout le bassin du Danube, tandis que les didrachmes corinthiens, avec leur belle Pallas casquée, jouissaient de la même faveur en Épirc etenillyrie, sur toute la côte de l'Adriatique (1). Un peu plus tard, c'étaient les chouelles du Laurium^ — c'est ainsi que l'on appelait familièrement les tétradachmes d'Athènes (2), — qui, sûres de trouver partout bon accueil, s'envolaient par mil-

(1) M. Ernest Curtius et M. Fr. Lenormant refusent de voir une Pallas dans cette tétc casquée; ils veulent y trouver une Aphrodite Uranie, déesse du commerce, de l'industrie , de la navigation, dont les Phéniciens auraient porté partout le culte et dans les temples de laquelle auraient été frappées les premières monnaies. Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur cette question ; mais on lira avec grand fruit la dissertation de M. Curtius, dans les Monastberichte de l'Académie de Berlin, p. 465-481 ; elle est intitulée : Ueber den religiœsen Charakler der Griechischen Mûnzen, Voir aussi sur les monnaies corinthiennes, BV. Lenormant, Revue numismatique, 1866, p. 78.

(2) Aristophane, Oiseaux, 1206. On donnait aussi à ces pièces, qui portaient la tête casquée d'xMhénée, le nom populaire de vierges {^o^oLi^ icapOhoi) et de Pallas (TraXXa^cç). PoUux, IX, 74, 75.

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liers vers tous les rivages de la Méditerranée. L'avantage était réel pour certaines monnaies, seules admises ou du moins préférées à toutes les autres sur tel ou tel marché; elles faisaient prime, et la prime variait suivant que le. commerce, pour solder ses achats, avait à expédier, dans telle ou telle direction, plus ou moins de cet aident privilégié. On voit à quelles opérations complexes de change et d'agio donnaient lieu la diversité des monnaies et la hausse que subissaient par moments les espèces les plus de*mandées (1).

Les cités ioniennes, Smyrne, Éphèse, Phocée, surtout Milet, cette mère de tant de riches colonies, ce rendez-vous des caravanes de Tintérieur et des navires de tous pays, avaient déjà dû voir se dresser sur leur agora les comptoirs ou, comme on disait, les tables (rpiniÇat) des changeurs ; mais les renseignemens nous manquent sur le commerce de l'argent à cette époque reculée. La première ville où nous voyions mentionnés, sous le nom qu'ils gardèrent dans l'histoire, les Irapéziles ou « gens de la table, « c'est, vers le temps des guerres médiques, Corinthe, alors si prospère. Pendant ses heureuses années de puissance et de

(1) Voir les intéressantes remarques de M. Fr. Lenormant, publiées sous ce titre : De quelques eêpèceê de monnaies grecques mentionnées dans les auteurs et les inscriptions. Revue de numismatiquet i9dl, p. 179-188, 343-3b3; 1868, p. 9-20, 237-247, 419^431.

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gloire, Thémistocle avait déposé 70 talents à la banque du Corinthien Pbilostéphanos ; cette somme, énorme pour l'époque, avait tout à la fois fait la fortune du banquier, qui pouvait l'employer comme fonds de roulement, et servi de ressource au vainqueur de Salamine quand il lui avait fallu prendre le chemin de l'exil (1). Ce fut d'ailleurs surtout à Athènes, quand cette ville fut devenue

(1) C'est dans un ouvrage apocryphe, les Lettres de Thémistocle, que se trouve ce renseignement (lettres VI et VU à Philostephanos, p. 745 et 746 des Epistolographi grœci, donnés en 1H73 par M. Rodolphe Hercher, dans la Bibliothèque grecque-latine de Didot). Nous n*en croyons pas moûu que le renseignement a de la valeur, et que rhistorten des banque^recques a le droit de le retenir et de remployer. Il n*y a point à en appeler du jugement que porte Bentley sur Tensemble de ces compositions pseudépistolaires, et particulièrement sur les lettres attribuées à Thémistocle. Pour ne conserver aucun doute à cet égard, il sullit de relire la dissertation de Bentley (p. 527-534 do la réimpression qui vient d'être donnée, par les soins de M. Ph. Wagner, dans l'excellente Pfiilologische und archœologische Bibliotheh que publie la librairie Calvary, des essais de Bentley sur les lettres de Phalaris et autres ouvrages analogues). L'étude que Bentley lui-même fait, avec tant de sens et de pénétration, du procédé des sophistes auteurs de tous ces ouvrages, autorise Tusage que nous faisons de ce texte. Les sophistes qui voulaient se cacher derrière quelque illustre mort cherchaient dans l'histoire les noms des personnages avec qui celui dont ils prenaient le masque avait été en relation; c'était à sa biographie qu'ils empruntaient et le nom de ces correspondants imaginaires et les circonstances qui servent de prétexte à chaque pièce de la correspondance, et, si Ton peut ainsi parler, de cheville où l'accrocher. Les autres contemporains avec qui Thémistocle est censé correspondre sont presque tous des personnages historiques, et chaque leltre contient le récit, plus ou moins altéré par l'esprit romanesque, de quelque fait emprunté à Tune ou à l'autre des versions qui couraient en Grèce sur Texil de Thémistocle et les aventures qu'il avait eues après son départ d'Athènes. Là où ce n'est point une narration en forme, c'est une allusion à quelqu'un des incidents singuliers qui avaient rempli ces années d'exil et que les historiens racontaient diversement. La plupart des faits ainsi rappelés et visés

le centre d'un vaste empire maritime, que se développèrent et s'organisèrent les affaires de banque

{Si ûbro T>7ç Tp<xniÇr,ç èpyMw) (1). Presque toutes les données que nous possédons sur la manière dont elles

nous sont connus d*autrc part; quant à ceux dont ne parlent point les auteurs qui nous sont parvenus, l'analogie nous conduit à croire qu'eux aussi reposaient sur quelque autorité ancienne, et, avant de les rejeter, nous devons nous remettre en Tesprit combien nous sommes mal renseignés sur toute la période qui sépare la prise de Sestos, où s'arrête Hérodote, du moment où commence, avec le récit de Thucydide, la guerre de Péloponése. Un des ouvrages, mémoires contemporains ou histoires postérieures, qu'avait à sa disposition celui qui a fabriqué cette correspondance, devait mentionner le banquier Philostéphanos et le chilTre de la somme que le vainqueur de Salamine lui avait confiée ; ce document ajoutait sans doute que Philostéphanos avait fidèlement rendu au proscrit la somme qui lui avait été confiée, et qu'il aurait aisément pu s'approprier, alors que Thémistocle était mis hors la loi et réfugié chez les Perses. Cette simple mention suffit à expliquer les deux lettres- à Philostéphanos que contient la prétendue correspondance; la première traduit les alarmes que Thémistocle avait dû éprouver plus d'une fois en songeant à ce dépôt qu'il ne pouvait réclamer par les voies légales ; la seconde exprime l'émotion joyeuse et reconnaissante qu'il dut éprouver en -constatant que le dépositaire n'abusait point de son avantage et tenait sa parole. Les détails relatifs à des bruits inquiétants qui auraient atteint les orei lies de Thémistocle sont inventés pour motiver la correspondance. Le fond^ le fait même du dépôt et de la fidélité avec laquelle il fut restitué, doit être vrai.

On a déjà remarqué d'ailleurs que le sophiste auteur de cette correspondance parait avoir été un esprit plus curieux, plus soucieux de la vérité historique que ses pareils. Ainsi, la dernière de ces lettres contient un texte où l'alphabet cunéiforme employé pour écrire l'assyrien est netten'ent distingué de celui qui sert à représenter les mots de l'ancien perse. Voir dans la Revue archéologique (nouvelle série), t. XV, p. 2i6, les observations de Fr. Lenormant sur un passage des lettres de Thémistocle relatif à l'écriture cunéiforme.

(1) Établir, monter une banque, c'était xoLTafrutMa^tSin rpaircî^av. Isée dans Denys d'Halicamasse, Jscc, 5. Par suite, faire faillite, c'était «vocoacva^cffOocf tyjv rpaTrcî^av, mot à mot renverser la table. On voit combien, par son origine, cette expression présente d'analogie avec notre mot banqueroute. Elle se trouve dans Démosthène, C. Apatur,\iy et C. Timothée, 68.

LE COMMERCE DE l'aRGENT A ATHÈNES. 349

étaient conduites se rapportenl aux banquiers athéniens du V® ou plutôt du IV® siècle.

Ce qui chez les Athéniens favorisait singulièrement les ailaires, ce qui donnait une activité tout exceptionnelle à ce commerce de l'argent et du crédit, c'est que le taux de l'intérêt y était affranchi de toute fixation, de toute restriction légale; Lysias nous cite, a ce propos, en les expliquant, les propres termes de la vieille loi de Solon (1). Ainsi, au milieu de toutes ces grossières erreurs économiques où est tombée l'antiquité, avec les législateurs comme à Sparte et dans bien d'autres cités, avec les philosophes comme dans les utopies platoniciennes, l'esprit pratique du législateur athénien avait vu tout d'abord la vérité. Il avait compris que l'argent est une marchandise comme les autres, dont le prix s'élève en raison inverse de son abondance sur le marché et en raison directe de la demande et des risques à courir. Ce principe si juste que l'Angleterre a proclamé depuis longtemps déjà, mais que la science moderne n'a pu faire passer encore dans la loi française, Solon l'avait posé à Athènes dès le commencement du sixième siècle avant notre ère. Nous sommes donc en droit de chercher dans cette espèce d'intuition, dans cette vue sensée, dans cette loi bien faite, une des causes qui expliquent

(1) To àpy\ipiov OTMLiiûv slvat, èy ottoo'w ùcv ^o\ihiTOit ô Sorvcî^wv. Lysias, C. Theomn., I, g 18.

l'essor industriel et commercial d'Athènes. Les capitaux de la Grèce entière tendaient à venir s'amasser sur ce marché où ils étaient sûrs de trouver un loyer très-avantageux que limitaient seuls les besoins de la place et les efforts naturels de la concurrence. L'intérêt annuel variait, suivant les circonstances, entre 12 et 18 pour 100, mais c'était par mois qu*il se calculait d'ordinaire. On disait d'un prêt qu'il avait été conclu à une drachme ou bien à sept, huit ou neuf oboles par mine (1). Dans certaines opérations, telles que leprél maritime ou prêt à la gros9€ aventure^ le capital louait bien plus cher encore son concours. Le prêteur n'était garanti de ses avances que par le corps du navire et par la cargaison, gage qu'un coup de vent suffisait h détruire. Il courait donc de grands risques; pourquoi ne les aurait-il pas fait payer ? Dans ce cas, l'intérêt pouvait s'élever à 30 ou 85 pour 100, sans que personne s'en offusquât et sans que l'emprunteur cessât d'y trouver son compte. Les banquiers, qui connaissaient les capitaines et savaient choisir les plus habiles et les plus honnêtes, employaient souvent ainsi une partie des capitaux que leurs clients avaient déposés chez eux en compte cou- . rant.

Ces contemporains d'Isocrate et de Démos-

Ci) On trouvera les principaui textes relatifs au faux de Tintérét et à ses variations réunis dans K.-Fr. Uermann, Lehrbuch der Griechischen Privatalterthûtnei*, 2« édit., § 45, n. 3.

LE COMMEIICE DE L'aRGENT A ATHÈNES. 3Si

thène, qui disposaient de capitaux considérables et dont le crédit s'étendait à toutes les places de la mer Egée (1), n'en étaient pas moinsJes successeurs, en ligne directe, des humbles changeurs qui, deux où trois siècles auparavant, avaient les preifiiers dressé dans le bazar des villes ioniennes leur modeste comptoir. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore ces princes de la finance qui traitent avec les royaumes et les empires portent dans toutes les langues modernes un nom qui leur vient de la planche, banco ou lavolino^ demëre laquelle au moyen âge étaient assis en pleine rue les banquiers génois, pisans et florentins (2).

Ces comptoirs des premiers trapézites, aucun texte, aucun monument ne nous en indique la forme et la disposition. Gardons-nous seulement de nous les représenter couverts de piles d'or et d'argent, comme celles qui s'élèvent à la portée de la main sur le bureau d'un de nos caissiers. Les monnaies anciennes étaient de forme trop irréguliëre et présentaient un trop fort relief pour qu'il fût commode de les disposer par rouleaux. Ces tables devaient plutôt être divisées en un certain

(1) Apollodore, étant triérarque, troaye k emprunter i!e Targent par<> tout où il veut, à Larapsaque, à Thasos, à Ténédos, • parce que, dit-il, j*étais fils de Pasion, que celui-ci était en relation avec beaucoup d'étrangers, et que son crédit était établi dans toute la Grèce. » (Démosthène (?), Contre Polyclès, 56).

(2) Sur ces ancêtres de nos financiers modernes^ voyez, dans la Revue dc9 Deux^-Mondes du 1*' février 1873, un article de M. L. Si« monin, les Anciens banquiers florentins.

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nombre de compartinients, dont chacun conlenait une des sortes les plus courantes ; quelques sébiles, quelques sacs de cuir ou de toile, complétaient le mobilier. Peu importe d'ailleurs, car, à Tépoque qui nous occupe, la table où se comptent et s'échangent les monnaies ne joue plus dans les opérations de ces banquiers contre ou pour lesquels plaident Isocrate et Démosthène qu'un rôle tout à fait secondaire. On distingue alors, dans la langue courante, les simples changeurs {ipy^jp^i^i^oi ou TtoXhj^KTZKi) (1), trafiquants d'assez bas étage que devait posséder en nombre tout port tant soit peu

fréquenté ; les préleurs (Soveioraî, roxiorai ou Xf^frrtu) (2),

capitalistes qui font valoir leurs fonds en les prêtant soit à l'agriculture, soit surtout au commerce maritime; enfin les trapéziteSy qui réunissent entre leurs

(4) PoUux, VII, 170.

(2) Démosth., C. Pfu>rmion, § 50. Platon, Aristote et Plutarque emploient le mot roTUTHiÇy avec un sens légèrement mépnsaxii{Thesauru8, s. v.)> Pour désigner les capitalistes qui prêtent leurs fonds, on se sert beaucoup aussi, à Tépoque des orateurs, de cette expression : oc SacvfitÇovTCç. C. Phormion, § 51 ; C. Pantœnète, § 52-5B. Nous voyons par Aristophane que Ton employait aussi le mot ;^^oToa. Voici en quels termes Strepsiade se plaint des dettes qui dévorent son patrimoine et des intérêts qu'il a à servir {Nuées ^ v. 241) :

v;ro yoLp to'xwv p^^^orwv ts Sva^oWdcrwv ^opou, fipo^, rà. xp-hitar cvspru/sdéCo^t.

A ce propos, le scholiaste fait cette remarque : ÀOijvaîoc Si rwç fih ^ocvttrràç ^/^^oraç 'Xéywçi. Le scholiaste parle ici d*une manière trop absolue, car Démosthène emploie plutôt ^f^^^i ^ans le sens de débiteur {Pour Phormion y 6). Voir le Thesaunis, s. v. Une inscription du royaume de Naples (dans Mommsen, n9 990), nous a conservé, en caractères latins, le mot grec luxpoxxvjThçj préteur à petit intérêt.

mains et pratiquent sur une grande échelle toutes les opérations auxquelles peuvent donner lieu le com* mercedes métaux précieux, bruts ou monnoyés, et les diverses formes du crédit. Les capitaux que créent le travail de la terre, l'industrie et le négoce, viennent se concentrer dans leurs caisses, comme chez nous dans les banques de dépôt ; par leur entremise, de ceux qui les ont produits, ils passent à ceux qui, pour produire à leur tour, en sollicitent Tusage et offrent d'en payer le loyer (1).

Ces capitaux prêtent au banquier leur concours sous différentes formes.

Nous voyons, dans les discours où il est question des banques et de leurs affaires, de nombreux déposants auxquels le banquier sert des intérêts. Il en touche de ceux auxquels, sous sa responsabilité, il a confié les sommes dont il était dépositaire ; il bénéficie de la différence (2). Rien de plus simple; mais

(1) où ydtjD ocvTCjy ôvra îyjx^i, Teles dans Stobée, Florilegiuth, XCVII, 31. Cf. Dém , Pour Phormion, II : ri Vip^wioi (du banquier)

(2) C*est ce qui résulte implicitement d'uu passage du discours de Démosthène pour Phonnion (§ 5). L'orateur, exposant à quelles conditions Pasion avait cédé sa banque à son premier commis Phormion, dit qu'au moment de cette cession Pasion avait une cinquantaine de talents engagés dans les aflaires à titre d avances et de prêts à divejs; sur ces 50 talents, 11 représentaient des dépôts effectués à la banque par ses clients, fonds que Pasion, pour prendre la forte expression du grec, faisait travailler (fv ouv toîç TtfvrrjxovTa roàa^otç rouroeç attô Twv Tra/oaxaraOriXwv riiç rpuni^Y,ç evScxa rakccrca, ivepyà 3v). Cf., ibid., %% 11 et 13, où il est question t des dépôts et des bénélices à réaliser en les faisant valoir, i

354 LB COmiERCE DE L^ARGEUT À ATSÈHES.

parmi ceux dont les capitaux sont engagés dans telle ou telle banque, il y a des bailleurs de fonds qui occupent une situation particulière ; ce sont ceux que Dëmosthène appelle les garants de la banque (pi iyjwilcd l^ç ipooniniç) ; ailleurs il emploie le terme d* associés (xoivflMoi) (1). Ces garants, comme il les appelle, devaient être des capitalistes qui, sans prendre une part active à la direction quotidienne de la banque et au détail des affaires, cautionnaient le banquier, le soutenaient de leur crédit, et se trouvaient ainsi associés à sa responsabilité* Un banquier, Héraclide, suspend ses paiements et disparait. Les associés prennent l'affaire en main et se chargent de ce que nous appellerions la Uquidalion. Ils exercent au nom de la banque des poursuites contre les débiteurs; ils font rentrer les sommes prêtées ou engagées de côté et d'autre, et rétablissent ainsi les affaires (2). Ceux qui se mettent ainsi à la place du banquier en fuite et qui ont qualité pour réclamer l'exécution des contrats et pour donner quittance devaient courir de plus gros risques que les autres créanciers et faire, en cas de succès, de plus gros pro6ts ; il est évident qu'ils ne se contentaient pas de percevoir un intérêt fixe, mais qu'ils partagaient les bénéfices de l'entre-

(1) C. Timothée, g 31 : iturnUtoç £y ^p^dwn imi xocv(»yo{ i T(/A9^<yN(* De môme Contre Phorm on^ § S.

(2) C. Apaturioêy § 9-12. liquider, c'est Scokvciv rk» r/»^brf(«y« Dém. Pour Phortnion, 50.

prise comme ses périls ; ils devaient loucher un dividende.

La forme de la société en participation existait aussi à Athènes ; mais nous ne voyons pas qu'elle ait été, du moins à Tépoque des orateurs attiques, appliquée aux banques. Nous ne la rencontrons que dans l'exploitation des mines* Pour tirer parti d'une concession, il se formait des sociétés par actions. Uaction ou la part de propriété s'appelait faf)îç ; charges et bénéfices se répartissaient également entre les actionnaires (1).

Parfois, de même que chez nous le banquier fait des avances sur dépôt de titre, il en fait en Grèce sur dépôt d'objets précieux, tels que bijoux, coupes et couronnes d'or (2).

Les clients de la banque jouissent encore d'un autre avantage : ils peuvent faire leurs paiements par son intermédiaire. Les banquiers avaient dos livrée (xtnoikvhiutw, rptoftitxuw ^pà^^mç) auxqucls Ics orateurs et autres écrivains anciens font de fréquentes allusions (3). Toutes les sommes qui leur

(1) Démosthène, C. Phastappe, % a

(S) Dém. C. Timothée, 31. C. Nicottrate, 9: xofU9»c »Ç eMK>A w

(3) Le mot attique, pour désigner les mentions portées sur les livres des banquiers, paraît avoir été ÛTrôfiWïpa. Démosth., C. Tifnot?iée, J 5 : ot T/9ce7n(ÎTeu ite^a^tv vTropv-^fxara ypdnfgoBpu cSy tc Sc^eriv ^f^^wt x«l $iç 0 Ti xoci (Sv â» rtç TcOqrat, cv' ^ oeOroîç yvâpin* ri ri hif^ivraL xoi rà tfdîvT» wpoç rwç "hyuTiuùç, Cf. ibid,j g 8 et 30, où se trouvent les expressions xmiimnum ypifîvBagf vmypifêa^. Quant à ces livres mêmes,

356 LE GOMUERGE DE L'aUGCNT A ATHÈNES.

passaient par les mains figuraient sur ces registres avec la date de rentrée et de la sorlie. Ce n'était point seulement dans la ville où la banque avait son siège principal qu'elle pouvait rendre ce service à ses clients; grâce à ses relations, à ce que nous appellerions ses correspondants ^ elle était en position d'opérer pour leur compte des remises sur d'autres places. Un de nos juriconsultes les plus savants, M. Caillemer, a prouvé que les Athéniens ont connu la lettre de change^ ou tout au moins le chèque^ et que chez eux le contrat de change pouvait même être fortifié par un amlj espèce de cautionnement au moyen duquel un tiers vient garantir le paiement de la lettre de change. Le passage d'Isocrate(i) oii il trouve une claire

je ne trouve point chez les orateurs de terme technique qui leur soit appliqué. Parlant de Tensemble des papiers laissés par le banquier Pasion, Démosthène emploie le mot rà yjodéptpKToc, les écrits {Pour Phormian, § 18-19). Ce qui prouve quUl s'agit bien ici des livres de la bauque, c'est ce qu'ajoute Démosthène; selon lui (§ 35), Apollodore s*en servit pour intenter à tous ceux qui étaient restés débiteurs de son père des procès au moyen desquels il fit rentrer plus de vingt talents. Ailleurs, pour mieux définir cet écrit, Démosthène, ou plutôt Apollodore, puisque le discours n'est vraisemblablement point de Démosthène, emploie l'expression Tpaitt^txtxx Tpdtppara [inoltiyiecj Trot^orreu on rv TOÎ$ ypiiiiiotffi Toîç T^aTrc^iTtxot; in A^ktôévouç ap/O'rroçrré iyyiypamiiwç ro Tf voiO/ov rûv ^Qmv tûjr,(fùiç, etc. C. Timolhùe^ § 59). Deux lignes plus loin, c'est râ ypiiA^AOcza. rà iirà t?,; Tj&aTriÇîjç. Plutarque, dans son traité mpi toû jx/] Sscv Savcî^c^Oat (§ V, 3), se sert du mot sfr,iuùç pour le registre ou, comme nous dirions, le journal où les préteurs (oi SovstCovTf;) inscrivaient jour par jour les sommes prêtées avec Tiutérét convenu. Ce teime était-il aussi en usa^'e au temps de l'indépendance grecque? Nous Hgnorons; mais nous n'en avons pas tix>uvé trace dans les monuments de cette époque qui nous sont parvenus. (1) TraïKzUique, § 37. Cf. plusieurs p.i*sages de Cicéron où l'on

L6 COMMERCE DE l' ARGENT A ATHÈNES. 557

mention de ce fait rappelle même le molif qui a donné naissance à cette institution, le désir de soustraire une somme d'arçent aux risques du voyage. Les banquiers athéniens allèrent-ils plus loin ? eurent-ils Tidée de céder la lettre de change par voie d'endossement et de mobiliser ainsi la créance? M. Caillemer incline à le croire. La législation athénienne sur les obligations diilere trèsfort de la législation romaine, qui assujettit à de nombreuses formalités la cession des droits incorporels ; par le remarquable caractère de simplicité qu'elle présente, elle se rapproche à bien des égards des principes admis par nos codes modernes. Il y a donc la des analogies, des vraisemblances qui ont leur valeur; on n'a pourtant jusqu'ici rien trouvé dans les textes qui nous autorise à penser que la créance née du contrat de change n'ait pas été a Athènes forcément personnelle, que la loi ou l'usage ait permis de la transmettre à un tiers. Renonçons donc jusqu'à un nouvel ordre à revendiquer pour les trapézites grecs le mérite d'avoir doté le commerce de ce merveilleux instrument; laissons-en l'honneur aux Juifs et aux Italiens du moyen âge, dont les titres sont mieux établis.

croit retrouver la trace d'un procédé semblable, Ad aUicum, XII, 24; ibid.,^X\, 15; Ad diversos, II, 16. Les observations que fait à ce sujet M. Caillemer se trouvent dans ses Études sur les antiquités juridiques d'Athènes, deuxième étude: Lettres de change et contrats d'assu* rance.

3S8 L£ GOmiERCE DE L'AKGENT A ATHÈKES.

Que les banquiers athéniens aient fait ce pas décisif ou qu'ils se soient arrêtés à mi-chemin^ — ce qui n'est point douteux, c'est que petit à petit, par la force des choses, on en vint à leur demander des services qu'ils ne semblaient point d'abord appelés à rendre. Ils étaient en relation avec tous ceux des citoyens qui s^occupaient d'affaires, avec tous les étrangers qui fréquentaient le marché d'Athènes (1); habitués à débattre des questions d'in< térét et à prendre leurs sûretés, ils savaient mieux que personne libeller un contrat dans les formes et de manière à sauvegarder tous les droits ; enfin leurs bureaux étaient au centre du quartier marchand, sur Vagora même, où se rencontraient les capitalistes, les propriétaires de mines, les armateurs et les capitaines de navire, les n^ocianls, tous ceux qui avaient de l'aident à placer, tous ceux qui désiraient en emprunter (2). On se promenait par groupes sous ces beaux platanes que Cimon avait jadis plantés, et qui devaient donner à cette partie de l'ancienne Athènes quelque chose de l'aspect que présentent aujourd'hui certaines villes turques ; à force de crier et de gesticuler, on finissait par tomber d*accord. Quoi de plus simple

(1) Auxuv 0 HpaxXccoTY}; t^ rpoLiclZ'n t^ toô irarplç Ij^nro &cntp xai 0( SXkot c/uiTropoi. Démosth., C. Callip.jS. IsQcrat, TVopes., 4.

(2) Theophr., Caracl.^ 21 (jxcx^^tXort^a} : xal rr^ç fjih àyop&; irfhç Tàç Tpomiioiç npo^otrôcv. Plat., Apol, Soc, 1 : xoù cv uyo(>^ M r/oecirtCwv. Cf. Hippias minor^ 10 : cv âyopi ènl raîç r/MnrsÇotiç.

alors que d'entrer chez le banquier voisin et de réclamer le secours de son expérience pour mettre les choses en règle? On lui demandait donc de dresser Facte qui constaterait les clauses et conditions du marché conclu^ du prêt consenti, du paiement effectué (1). Le trapézile tirait de sa ceinture un long et mince encrier tubulaire, qui ressemblait fort à celui dont se servent aujourd'hui les scribes orientaux; outre Tencre, cette boite renfermait les roseaux taillés qui venaient de rÉg}'pte et qui servaient de plumes. S'agissait*il d'une convention très-simple et qui pou*vait tenir en quelques mots, on la griffonnait, dans une de ces écritures cursives et avec toutes ces abréviations et ligatures qui font souvent le désespoir des épigraphistes, sur un de ces ostraca ou tessons que FÉgypte nous a gardés en si grand nombre, et où se sont conservés tant de curieux monuments de l'administration ptolémaïque, des ordonnances de paiement, des quittances d'impôt. Dans une collection d'Athènes, M. Albert Dumont a trouvé une pièce du même genre provenant de l'Attique : c'est un reçu tracé à la pointe sèche sur un fragment de pot cassé. La lecture en est aisée : celui qui le délivre, et dont le nom manque, atteste qu'en retour de certaines dépenses ou de certaines

(2) Démosth., C. Evergoê, 51. C. Dionyêodorê^ 15. Plutarque, De la fa*i88e honte, § 10 : o A IIcpaaToç ôpyvpiov riv\ tûv ywtpiitav Javf ^«v ^c' oyopoç xai rpairc^iOÇ ciroccrro rb 0U|ui6oXaiov.

560 LE COMMERCE DE l'aRGENT A ATHÈNES.

avances qui n'y sont pas spécifiées il avait touché d'un certain Calamidès tant de mines de fer, à tant la mine (1). Devait-il au contraire entrer dans le pacte en question toute une série de clauses assez complexes et d'énonciations détaillées, on prenait deux feuilles de papyrus, et le banquier rédigeait l'acte en double exemplaire (2). C'était \h (>roprement ce que l'on appelait la syngraphè ou contrat ; devant témoins chacune des parties y apposait son cachet, et en recevait un texte. Dans un des discours de la collection démosthénienne, le plaidoyer contre Lacrile^ nous avons un contrat à la grosse avec toutes ses stipulations (3).

Ce n'était pas lé tout d'avoir entre les mains son contrat dûment libellé ; il fallait pourvoira sa garde, s'arranger pour ne point le perdre. Quand on de-

(1) Ou trouvera dans la Revue archéologique^ nouvelle série, t. XI, p. 422, les ostraca qui appartiennent au musée du Louvre publiés et expliqués par M. Fiœhner. Cest dans un journal grec, la Néa U«»^pxy n« 418 (1867), que M. Dumont a représenté et commenté ce curieux ostracon athénien, qui appartient au ministère de Tinstruction publique d*Athènes.

(2) Il se pourrait que la syngraphè fût déjà la charte-partie (cat7a parti ta) du moyen âge, faite en double sur une seule feuille de papier que Ton coupait en deux, par une ligne irrégulière et brisée, pour eu rapprocher ensuite les morceaux, quand il s'agissait de faire exécuter la convention. C'était le principe, le moyen de contrôle que nous employons encore pour les mandats, quittances et autres pièces détachées de registres à souche. Cette ingénieuse invention remonte-t-elle à l'antiquité grecque ? Nous Tignorons. Les orateurs parlent sans cesse des syngraphai, par voie d*aHusion; mais comme elles étaient connues de tous leurs auditeurs, ils n^entrent dans aucun détail sur le procédé.

meurait h Athènes, rien de plus simple ; on conservait Tacle dans une de ces boites en métal, ou dans Tun'de ces coffres en bois peint, ornés de ferrures, où Ton serrait ses bijoux et objets de prix ; mais il arrivait souvent que Tun des deux contractants, parfois que tous les deux, sitôt la convention conclue, partissent pour quelque lointain voyage. On avait tout intérêt à ne point exposer son litre aux chances de la navigation. Comment donc faire pour le mettre à Tabri de tout hasard? Le confier à un ami? En avaiton beaucoup dont on fut assez sûr pour ne pas craindre de les exposer à une tentation? Dans ce monde mêlé de citoyens et d'étrangers, parmi ces spéculateurs de toute provenance, il en était bien [leu qui ne se sentissent h part eux trèscapables de chercher a s'approprier le bien d'autrui le jour où, comme le dit un orateur dans une affaire de ce genre, « la chose vaudrait la peine de se mettre au-dessus de la honte » (àÇia «««««tx^tmcç) (1); jugeant les autres d'après soi-même, on n'osait faire fonds sur la probité de ses compagnons les plus familiers. Or, pas plus que Rome, Athènes n'a connu rinslitulion des officiers ministériels. Dans presque toutes les sociétés modernes, on rencontre, sous un nom ou sous un autre, c<^s utiles intermédiaires. Ce sont des citoyens auxquels l'État de-

(1) Isocrate, Trapézitiqve, 8.

382 LE GOHIIBRGB DE L^ARGEIIT k ATHÈNES.

mande de remplir certaines conditions de capacité, d'honnêteté et de fortune, pour leur conférer en retour un important privil^e; c'est à eux que les particuliers s'adresseront pour don* ner aux différentes manifestations de leur volonté, dans le domaine des intérêts pécuniaires, une forme précise et un caractère authentique ; c'est entre leurs mains que l'on fera le dépôt des actes où s'est exprimée cette volonté; Hs en doivent compte à leurs clients, compte aux pouvoirs publics. Chez les anciens, rien de pareil ; l'embar^ ras était donc grand. Cette fois encore, la pratique suggéra l'expédient par lequel se trouvait atténué ce vice des lois. Ce qui fait la fortune d'un banquier, c'est surtout la confiance qu'il inspire. « Pour arriver à faire des affaires, dit quelque part Démosthène (1), le premier capital, le plus nécessaire, c'est la confiance qu'on inspire. » Si le banquier est habile et intelligent, c'est tout profit; mais être intègre ou du moins en avoir la réputation, voilà ce dont à la longue il ne saurait se passer. Pour réussir, il fallait tenir ces promesses que nous trouvons résumées dans une épigramme de l'anthologie, où nous avons une véritable annonce, le prospectus d'une banque grecque ; elle est ainsi traduite par M. Dehèque: « Celte caisse est ouverte égale-

(1; Pour Phormiotij 44.

LE COMMERCE DE L'ARGENT à ATHiNES. S63

ment aux nationaux et aux étrangers. Y as-tu fait un dépôt, reprends tes fonds après règlement de compte. Qu'un autre imagine des retards de remboursement ; Gaïcos, même la nuit, restitue à tout réclamant Targent qu'on lui a prêté (1). »

La vertu, dans le vrai sens du mot, n^a jamais été, ne sera jamais Fapanage que d'un petit nombre d'âmes d'élite; cependant, à côté ou, si l'on veut, au-dessous d'elle, il y a place pour une honnêteté moins noble et plus répandue, que conseillent les habitudes ou plutôt qu'imposent les nécessités de certains métiers. Cette probité professionnelle, on la trouvait, sauf exception, chez les trapézites (2). Après leur avoir fait rédiger les contrats comme a des praticiens éprouvés, on eut l'idée très-naturelle de leur confier ces mêmes contrats pour qu'ils les représentassent quand ils en seraient requis. Il est souvent question, chez les orateurs, d'actes que Ton dépose entre leurs mains. Les coffres-forts doublés de bronze et de fer, et scellés dans la muraille, que l'on a retrouvés à Pompéi, devaient être connus à Athè-

(1) Anthologie, IX, n. 436, et trad. Dehèque, 1. 1, p. 917 :

AoToec xal Ssvoeertv Srov vCfift oSc rpàmÇoi* Btiç octùtOf ^nl)^ npoç XÔ70V ip^oi^wiç.

iMoç Tiç TT/do^atv yjtyirta' rdê V oOveîoc Kàixoç X/B^fMrret xoi wxt^ 6ouXo|i^i{ àpi^iuX,

(2) TrMTToc 8tà Tïiv Wpfwiv îoxovffcv fitvac, dit Isocrale {Trapèzitiquey 2).

364 LE COMMERCE DE L'aRGENT A ATHÈNES.

nés (1); les maisons les plus importantes durent s'arranger pour offrir aux déposants, dans la mesure du possible, toute sécurité. A leur manière, les banquiers athéniens avaient organisé chez eux ce que nous appellerions la garde et le service des titres (2). Chez les Athéniens, la preuve testimoniale était regardée comme trës-supérieure h la preuve chirographaire; on l'employait bien plus fréquemment, on lui attribuait une bien autre valeur. C'était donc par la présence de témoins convoqués tout exprès, et plus tard devant la justice, par leurs dires, que Ton constatait les dettes contractées, les paiements effectués. Or, l'habitude était si bien prise de compter sur l'exactitude et la loyauté des trapézites, que souvent on versait de l'argent dans leur caisse sans se faire accompagner de témoins (3). C'est ainsi que chez nous, pendant longtemps, les agents de change n'ont pas donné de reçus aux personnes qui leur remettaient soit des fonds, soit des litres au porteur. S'élevaitil ensuite quelque difficulté, les livres des banquiers produits devant le tribunal devaient

(1) Voir dans la Revue archéologique^ 1868, t. XVIÏÏ, p. 175, et pi. XX, deux de ces coffres-forts de Pompei, qui appartiennent aujourd'hui au musée de Naples, et les explications que donne à ce propos M. Henri de Longpcrier dans ses Recherches sur les insignes de la questure et les récipients monétaires.

(2) Démosth. Contre Phormion, § 6: xat 9vyy^<xxffrrj cOî^nv icotpi K('tt&> tw TpaiccO'TTî»

(3) Ta plv yètp ^ufA^oXotioe rU irpoç Toùç itrc raTç rpocirtÇacç ivcw paprû|:btv yiy^tTat. Isocr., Trapez., 2, ibid,, 53.

trancher la question, tant on les savait tenus avec un soin extrême! Un passage du discours contre Callippe^ attribué à Démostbène, nous introduit dans les bureaux d'une banque grecque; nous lisons, si Ton peut ainsi parler, par-dessus l'épaule de l'employé assis à sa table, (c Tous les banquiers, dit l'orateur, lorsqu'un particulier dépose chez eux des fonds qui doivent être remis a une tierce personne, inscrivent sur leur livre d'abord le nom du déposant et le montant de la somme versée, puis écrivent h côté : « à l'ordre de tel ou tel. » S'ils connaissent de vue celui qui doit toucher l'argent, ils s'en tiennent là ; s'ils ne le connaissent pas, ils ajoutent encore une mention, le nom de quelqu'un qui leur est personnellement connu et qui devra leur présenter le tiers auquel ils auront a compter la somme (i). »

Ce n'était pas seulement aux particuliers que les banquiers prêtaient, moyennant certaines garanties; ils faisaient aussi des avances à la cité;

(1) g 4. Cf. § 7. Quelquefois, à ce qu'il semble, celui qui devail toucher une somme portée d'avance à son crédit se faisait reconnaître au moyen d*un signe convenu, d'un cachet ou d'un objet quelconque, qu'il lui suffisait de montrer. Il est question d'un aufA^oXov de ce genre dans un passage de Lysias, malheureusement altéré. Lysias, XiX (Sur les biens cT Aristophane), § 25. Cf. un passage de Plaute, évidemment traduit de la comédie grecque qui lui a servi de modèle {Bacchides^ II, 3, 20). Il y est question d'un sumbulum ; un Athénien a été réclamer à Éphèse, en montrant son sumbulum, une somme dargent autrefois déposée là ; le dépositaire a refusé de reconnaître le signe :

Infît dicere AduUcrinum, non verum esse sumbulum.

366 LE GOMBIfiRCE DE I^'àRGENT à ATHÈKES.

ils souscrivaient des emprunts d'État. Sans doute ils s'arrangeaient pour y trouver leur compte, mais pourtant, à ce qu'il semble, souvent ils faisaient au trésor des conditions de faveur (1). Parfois même, dans les moments d'extrême pénurie, ils allaient plus loin : ils aidaient la république par des dons volontaires ; tantôt ils lui offraient de l'argent, tantôt des armes ou d'autres approvisionnements (le guerre (2). C'est qu'ils avaient un intérêt majeur à devenir populaires. Débiteurs et créanciers d'un grand nombre d'étrangers et de citoyens, ils avaient assez souvent des procès . On sait quelle influence exerçaient sur les décisions des grands jurys athéniens, dont les membres se comptaient par centaines, les sentiments personnels des juges, leurs sympathies et leur antipathies. Il ne fallait point que les adversaires des trapézites pussent les représenter devant le tribunal comme d'avides spéculateurs qui s'enrichissaient aux dépens de la cité et ne la faisaient point proGter de leurs bénéfices (3). Chez les

(1) Cefft à des services de.ce genre, rendus par Pbormion 4 la république, que Démostbène parait faire aUusioa vers la fin de son plaidoyer (g 57). Voir aussi l'anecdote racontée par Suidas (s. t. Ocpc»), qui se rapporte au temps des successeurs d'Alexandre. Comparez, pour une époque postérieure, le décret si long et si diffus (C. L Gr,, n. 9335) par lequel les habitants de Ténos expriment leur reconnaissance à un banquier romain, L. Auâdius Bassus L. filius, qui leur avait, vers le temps de Pompée, prêté beaucoup d'argent. Ce personnage parait avoir eu pour eux des ménagements qui n'étaient guère dans Us habitudes des capitalistes italiens.

(2) Dém. (?), C. Slephanoê, I, 85.

(3) EvXoywTara /JUviTrat i ôSoXooraTJxiî, dit Aristote. (Polit., I,

U GOMIIERGe DE L^ARGENT A 4TRÈIIE8. 367

Albéoiens comme chez dous, les capitalistes étaient mal vus, oa du moins il était facile de soulever contre eux Tenvie démocratique et de les rendre suspects. Les ignorants, en tout pays, ont de la peine à comprendre les services que le capital rend à la société; ils apprécient mal les risques que court celui qui le détient et le travail qu'il s'impose, et sont toujours tentés de ne voir qu'un fait, cette inégalité de fortune et de situation qui les choque. Ces préventions, un plaideur, dans le discours con/re Panlénœle (§ 52-54), les discute et les combat, mais non sans un certain embarras : a Si quelqu'un fait cette question à mon adversaire : « Qu'as^-tu de sérieux à dire contre Nicobule ? » il répond : a Les Athéniens n'aiment pas les préteurs. Nicobule est vu de mauvais œil; il marche à grands pas, il a le verbe haut, il porte un bâton. » Pour moi, je pense que tous les préteurs sont dans leur droit. Il y en a sans doute qui ont encouru votre juste réprobation ; mais c'est pour avoir fait des affaires un métier, pour être sans merci, étrangers à toute autre pensée que celle d'accroître leurs gains. Si j'ai prêté moi-même à Pan ténaete, j'ai souvent emprunté aussi : je connais donc bien ces gens-là, et je ne suis pas leur ami ; mais certes je n*irai pas pour cela leur manquer de parole ni leur faire de

3, 23. On désignait souvent les banquiers^ dans le langage familier et et avec une intention méprisante, par les termes hÇokoaraxat^ oc 4S«Xo9r«TouyTfc, mot à mot, ■ les peseurs d*oboles. •

368 LE COMMERCE DE L' ARGENT k ATHÈNES.

méchants procès. Quand on a travaillé comme moi sar mer et à grands risques, et qu'après avoir amassé quelque bien on prête de Targent pour rendre service et ne pas voir son capital fondre insensiblement entre ses mains, mérite-t-on d'être rangé parmi ces gens? Ou bien prétendrais-tu que pour t'avoir fait un prêt on doit être voué à la réprobation publique ? » De plus, la plupart des banquiers n'étaient, du moins au début de leur carrière, que des affranchis ou des métèques^ et ils aspiraient au titre de citoyen.

Quand, après les guerres médiques, le commerce et l'industrie prii^ent chez les Athéniens un soudain essor, quand la fortune mobilière acquit en Âttique une subite et nouvelle importance, ce furent des étrangers qui inaugurèrent à Athènes les opérations de banque. C'était dans les cités ioniennes, encore prospères malgré la conquête perse, ou dans l'opulente Corinthe, alors la première puissance navale du monde grec, qu'ils avaient appris le métier. Des premiers trapéziles qui se fixèrent h Athènes, nous ne savons rien; mais ceux qui avec qui les orateurs nous mettent en relation sont tous d'origine servile. Partout, dans les services publics comme dans les ateliers industriels et les maisons de commerce, des esclaves, d'ailleurs traités presque toujours avec une extrême douceur, étaient employés comme ouvriers et comme surveillants, comme copistes et commis. Était-on

laborieux et intelligent, on parvenait bien vite à se faire affranchir ; dès lors on jouissait tout au moins des droits civils, on pouvait succéder à son ancien maître. On ne se souciait pas, une fois chef de maison, de rester cantonné dans la classe des étrangers domiciliés, d'être toujours astreint, pour ester en justice et pour accomplir certains actes de la vie civile, à réclamer la présence et l'intervention d'un répondant, d'un patron choisi parmi les citoyens; on voulait devenir citoyen. C'était souvent moins pour soi-même que pour ses enfants. Pourquoi l'héritier auquel on louait le fruit de ses labeurs n'arriverait-il point à l'influence, aux honneurs? Pour cela il fallait qu'il ne fût pas le fils d'un simple affranchi, que le père eût déjà le droit de bourgeoisie. Or, même au IV* siècle, la cité était encore très-fermée : pour en ouvrir les portes, il fallait une loi, et le peuple n'était point prodigue de cette faveur. Ceux qui obtenaient le plus aisément ce titre, c'étaient les princes étrangers, ces petits souverains du Bosphore cimmérien et de la Thrace qui assuraient aux Athéniens, sur leurs marchés, des avantages commerciaux ; c'étaient les Grecs influents, les chefs des partis qui pouvaient amener leur ville à l'alliance d'Athènes ; c'étaient enfin les généraux qui mettaient à sa disposition leurs bandes de mercenaires. Quelquefois pourtant de plus humbles personnages se trouvaient en mesure de rendre à la cité des

570 LE GOIIHERGE D£ L'ARGBMT A ÀTHÈIIES.

services moins brillants, mais plus précieux encore. Depuis la On de la guerre du Péloponèse jusqu'à r asservissement de la Grèce, le trésor d*Àthènes est sans cesse à court: on entreprend des guerres ou bien Ton s'y laisse engager sans avoir tout d'abord pourvu à la dépense, sans vouloir s'imposer, sous forme de contributions extraordinaires, les sacrifices devant lesquels ne reculaient pas les fortes générations du siècle précédent. Dans de tels moments, quand arrivaient les pressantes dépêches d'amiraux et de généraux qui réclamaient la solde pour leurs équipages et leurs soldats, avec quel empressement on devait accueillir les offres des capitalistes qui se chai^eaient de fournir tout de suite, à des intérêts modérés, les sommes nécessaires! Ceux qui obligeaient ainsi l'État avaient aussi bien souvent l'occasion d'obliger les particuliers; point de banquier qui ne comptât quelque client parmi les orateurs. Un ami montait donc à la tribune ; il rappelait les services antérieurs ; il proposait au peuple de récompenser, par l'octroi du titre de citoyen, tant de bienfaits et de sacriûces. Le décret passait; Pasion» Pbormion ou tel autre trapézile devenait bourgeois d'Athènes, et de par sa richesse entrait dans la première classe, celle des citoyens le plus imposés, faisait souche de chevaliers et de triérarques.

Dans les cités qui avaient quelque industrie et

quelque mouvement d'affaires, le commerce de l'argent et du crédit donnait de si beaux profits que Ton finit par vouloir en assurer tout au moins une part à TËtat. Sous les successeurs d'Alexandre et après la conquête romaine, différentes villes, entre autres Athènes (1), Sinope (2), Ténos (3), Ilion (4), Cyzique (5), Délos (6), ont eu des banques publiques. Nous manquons de détails sur les opérations de ces établissements, car nous n'en apprenons Texistence que par d'accidentelles et brèves

(i) C, I. Gr., n. 123, 1. 4, 28, 29. Les amendes prononcées pour faux poids et fausses mesures sont payées à la ^ijpoaca Tf aTrc^, et il est question de o» apj^ovriç itci riv ^Tj^ioaiàv rpânt^av,

(2) Le père de Diogènes le Cynique est directeur de la ^•naocia TpaircÇa, et il en profite pour falsifier la monnaie. (Diog. Laêrt., VI, 2,20.)

(3) A Ténos, parmi les magistrats, dans plusiem*» listes figurent le TpairiCi'T>ïÇ. C. /. Gr., 203^206.

(4) CI. Gr., 3P60, 3600. Oi TcaKi^lrat. C'est dans leur caisse que le peuple verse l'argent de fondations destinées à subvenir ans dépenses des jeux. Ce dépôt s'appelle à Uion cv6</ia. Les banquiers paient un intérêt de 10 pour 100.

(5) Une inscription de Cyxique, que M. Ernest Curtius croit, d'après différents indices, des premiers temps de l'ère impériale, mentionne un certain AvÇavwv, rpuml^dTviq r/jç noktùiç {Bulletin de V Académie de Berlin^ 5 janvier 1874). L'emplacement de cette banque est sans doute celui qui se trouve indiqué, pour l'érection d'une statue, dans un' autre texte épigraphîque de Cyzique, irapà ràç rpaTTiÇaç irpb rtjç TToSç T^ç Aop(XT}ç. C. I. Gr,, 3655.

(6) d cTTt Ttîv ^T/fAo^tav TpaTTcÇav TY/v £v ArlXw figure plusieurs fois dans une inscription d'Athènes que M. Eustratiadis croit de la fin du second siècle avant notre ère. (Voir Étttypwfat ôvcx^otoi publiées par la Société archéologique d'Athènes, n« 67, 1855.) C'est l'époque de la grande prospérité commerciale de Délos ; la banque qui y fonctionne alors, sous la direction d'un fonctionnaire athénien et au profit d'Athènes, maîtresse de Délos, ne parait pas, d'après le titre qu'elle porte, avoir rien de commun avec le temple.

mentions, par des allusions qui se rencontrent surtout dans les textes épigraphiques. Tout ce que nous entrevoyons, c'est que certains impôts, c'est que le produit des amendes entraient dans la caisse de ces banques et en formaient comme le fonds de roulement; c'est qu'elles étaient aussi chaînées de la fabrication et de la frappe des monnaies ; elles réalisaient ainsi, pour le compte de l'État, un bénéûce sur les métaux précieux qui leur arrivaient par diverses voies. Dans les petites villes, ce que l'on appelait rpaircÇa ou mensa publica parait n*avoir guère été autre chose que la caisse même de la cité, et le terme qui les désigne n'a peut-être que le sens de trésor public (1).

Le titre même de ce travail nous engage à nous renfermer dans l'Âlhènes du quatrième siècle ou tout au moins à ne faire hors de cette ville et de cette période que de courtes excursions ; autrement, si nous exposions l'histoire du capital dans toute l'antiquité grecque, nous aurions à étudier aussi le rôle qu'ont joué dans le développement du crédit les temples et ce que l'on peut appeler leur fabrique. A l'origine de la civilisation, les temples ont été les premiers lieux de dépôt ; leur

(1) Voir le passage où Cicéron, dans le Pro Flacco, 19, se moqae de toutes les formalités qui étaient nécessaires, à Temnos, en Eolie, pour le moindre paiement : c In qua (civitate) nummus comraoveri nullus potest sine quinque prœtoiibus, tribus quaestoribus, quattuor mensariis, qui apud illos a populo creantur. » Et plus loin : « Si praetor dédit, ut est scriptum, a qusestore numeravit, quapstor a mensa publica, mensa aut ex vectigaLi aut ex tributo 1 »

LE GOmiERGE DE L'àRGENT à ATHillES. 373

caractère d'asyleSj c'est-à-dire d'enceintes inviolables, ne protégeait pas seulement les malheureux ou les coupables qui s'y réfugiaient, mais aussi les valeurs que Ton venait y confier à la divinité, représentée par ses prêtres. Le trésor du temple se composait d'abord des objets précieux de toute nature, statues, cratères, flacons, coupes en bronze, en or ou en argent, dont la piété des fidèles avait fait hommage au dieu, mais de plus renfermait des sommes considérables, soit en joyaux de toute espèce, soit en lingots ou en argent monnoyé, que des princes, des nobles ou de simples particuliers, avant de courir quelque aventure ou de partir pour un lon(2: voyage, remettaient, à titre de dépôt, aux gardiens du sanctuaire (1). Les conditions des dépôts pouvaient varier suivant les lieux, les temps, les circonstances: tantôt ils étaient exigibles dès qu'il plairait au déposant de les réclamer; tantôt ils étaient faits pour un nombre déterminé d'années. Ce qui les distinguait, en tous cas, de ceux que recevaient les banques, c'est que les temples ne payaient point d'intérêt aux déposants ; c'était en effet ceux-ci qui recevaient, et non qui rendaient le service ; ils étaient trop heureux de savoir la conservation et la resti-

(1) n y a dans Dion Chrysosfdme (XXXI, 54) un passage curieux sur le nombre et la valeur des dépôts que recevait le temple d'Éphèse. Voir aussi les autres textes réunis et rapprochés, à ce propos, par Bûchsenschûtz, Besitz und Erwerb, p. 506-509.

374 LE COMMERCE DE l'ARGENT A ATHilCEft.

tution ' du capital assurée par rinviolabilîte du temple et par l'honorabilité de son clergé. La se* curité tout exceptionnelle qu'ils trouvaient là fai* sait parfois préférer les sanctuaires aux caisses des banquiers. Ceux-ci offraient au capital un loyer rémunérateur ; mais en échange ils lui faisaient courir des risques. Il n'était pas rare de voir les banques faire faillite (<xv(x(rxiv(xCc<76«i) et le banquier disparaître (1); au contraire les temples avaient, dans leurs propriétés territoriales, leurs richesses accumulées et leurs revenus r^uliers, une réserve de capital qui leur assurait toujours, Tôbjet du dépôt eût-il disparu par l'infidélité de quelque subalterne, le moyen d'opérer un remboursement. De plus, la fabrique était trop intéressée à veiller sur une réputation qui était celle même du dieu, pour ne pas prévenir tout désordre; l'Apollon de Delphes et de Délos ne pouvait s'exposer à faire banqueroute. Garantis par ces réserves, les administrateurs des grands temples ne se condamnèrent pas à laisser improductif tout le capital liquide qui venait s'accumuler entre leurs mains ; un certain nombre de faits nous montrent plusieurs d'entre eux faisant à des particuliers ou à des États des prêts qui portaient intérêt ; quant aux sanctuaires sur lesquels nous n'avons pas de renseignements, nous pouvons

(1) Ttjç xpantinç à'éanîyjaoQthnç xac tou HpaxÂc(^6U xav' ^x^ xcxpu/x/jicvou, Démosth. C. ApaUy 9. Cf. C. Timothée, 68.

admettre, par analogie, qu'ils ne s'interdisaient pas des opérations analogues. D'un bout à l'autre du monde grec, les temples auraient donc, eux aussi, fait fonction d'établissements de crédit ; au lieu d'immobiliser toutes les valeurs qui leur étaient confiées, tout le revenu qu'ils tiraient de leurs biens et de la piété des peuples, ils en reversaient dans la circulation une notable partie sous forme de prêts, d'avances faites aux particuliers ou à des cités grecques. Nous empruntons à un livre excellent, qui mériterait d'être traduit en français, le résumé des principaux faits qui nous révèlent les services rendus par les temples dans Tordre économique (1).

« Les Amphictyons prêtèrent à l'Athénien Glisthènes, sur le trésor de Delphes, les sommes qui lui étaient nécessaires pour ses entreprises contre les tyrans (2). Dans les délibérations qui précédèrent, en 432, du côté desPéloponésiens, la déclaration de guerre que Ton se préparait à lancer contre les Athéniens, les Corinthiens disent à Sparte que, pour équiper une flotte capable de se mesurer avec la flotte athénienne, on pourrait faire un emprunt aux sanctuaires de Delphes et d'Olympie (3). Une inscription d'Athènes, connue sous le nom de mar-

(1) BûchsenschûtS) Besitzutid Erwerb in Griechisehen Alferthûm»y p. 507.

(2) Isocrate, De rechange, § 232. Démosth., C. Midiaa, 144.

(3) Thac, 1, 121.

376 LE COHMEnCE DE l'argent a ATHÈNES.

bre de Sandwich, nous a conservé, pour les années 377, 376 et 375 avant notre ère, toute une liste de débiteurs, ci tés et simples particuliers, qui paient au temple de Délos, pour des sommes qu'il leur a prêtées, des intérêts dont le total monte, pour ces trois années, à près de 9 talents (1). Une autre inscription, qui semble un peu plus ancienne, témoigne d'un prêt que ce même temple aurait fait, au taux très-bas de dix pour cent, pour cinq ans (2). Dans une troisième, qui serait de 335, le temple parait avoir engagé une partie de ses capitaux dans une affaire de banque (3). Une inscription de Mykonos, malheureusement très-mutilée, contient la mention d'intérêts payés à un sanctuaire dont le nom ne se retrouve pas sur le marbre. Des faits qui précèdent, on peut conclure avec toute vraisemblance que d'autres temples employaient leurs fonds à des opérations du même genre. Nous n'avons pas de détails précis sur l'étendue de ces opérations ; d'après le compte d'intérêts que nous a conservé le marbre de Sandwich, Boeckli évalue h environ 40 talents les sommes alors prêtées par le trésor du temple. Cette somme n'^ale

(1) C. I, Gr,y n« 158, et les explications plus développées que Boeckh donne dans la StaataaushaUung der Athener, II, p. 91 et suivantes, où il a publié à nouveau ce texte.

(2) Boeckh, Erhlœrung einer aitische Urkunde ûber dos Vermœgen der Apollinischen Heigtithuma auf DeloSy dans les Mémoirea de TÂcadémie de Berlin, 1831, p. 23 (In-4<>. Philosophische-hlstorischeklasse).

(3) C. 7. Gr., n« 159, et Boeckh, Staatsaushaltung, H, p. 323.

LE COMMERCE DE L'aRGENT à ATHÈNES. 577

pas le capital du banquier athénien Pasion, capital qui, au moment où il quitte la banque, s'élevait à 50 talents; mais nous ne sommes pas, d'après le marbre, en mesure d'affirmer que le compte d'intérêts qui y est gravé représente toutes les sommes alors prêtées par le temple. » Si, comme le croit M. Ernest Curtius, comme il cherche à le prouver dans un travail auquel nous avons déjà renvoyé (1), les premiers essais de monnayage ont été faits dans les temples et sous leurs auspices, on voit quels services ces centres religieux ont rendus non seulement à la conscience des peuples, que les oracles avertissaient et dirigeaient, mais encore aux intérêts matériels, h la prospérité commerciale de la Grèce. Par rinstrument d'échange qu'ils lui auraient fourni, ils auraient mobilisé la richesse ; par les sûretés qu'ils présentaient comme lieu de dépôt, ils ont contribué à garantir la propriété contre les chances de destruction si nombreuses encore dans cette société sans cesse troublée par des guerres extérieures et intérieures, ils ont aidé a former de gros capitaux ; enfin, par les prêts qu'ils consentaient et l'intérêt modéré qu'ils réclamaient, n'ayant

(i) XJ^her den relijiœsen Charahter der Griechischen Mûnzen {Monatsberichle der Akademie, 1869, p. 465-481). M. Curtius revient sur les mêmes idées et présente de nouvelles preuves ou tout au moins fait valoir de nouveaux indices à Tappui de sa thèse dans une dissertation récente intitulée : Mûnzen von Olympia {ZciUchnft fur Numisfnatikf t. H, p. 265-278).

578 LE OOMMEAGE DB L'AROBMT A ATHÈIIBS.

point à s'enrichir rapidement, ils ont fait travailler le capital et favorisé la production. Ce rôle économique des principaux sanctuaires de la Grèce mé-* riterait d*étre étudié dans un plus grand détail; nous nous contenterons ici de l'avoir signalé à l'attention des historiens de l'antiquité. La concurrence que faisait aux banquiers athéniens le trésor de Délos dans la première moitié du IV* siècle avant notre ère, ne paraît pas leur avoir nui; en . pareille matière, plus nombreuses sont les sources auxquelles peut puiser l'activité produc* trice, plus le profit est général et se répartit également. Plus il y a d'argent disponible, plus l'on emprunte, et tous ceux qui ont des capitaux à louer y trouvent leur compte. C'est ce que prouvera l'histoire de la banque de Pasion et de Phormion, telle que nous pouvons la retracer d'après Isocrate et Démosthène, telle que nous pouvons la faire connaître d'après les deux épisodes de sa longue vie que nous révèlent d'une part le lYapézitique^ de l'autre les plaidoyers de Démosthène et d'Apollodore.

On ignore à quel moment fut fondée la maison que conduisirent, l'un après l'autre, Pasion, contre

LE GOmiERGE DB l'AROKNT A ATHÈHKS. 379

qui Forateur Isocrate écrivit le meilleur de ses plaidoyers, le Trapézitique^ et Phormion, le client de Démosthène. Vers la fin de la guerre du Péloponèse, elle était dirigée par deux associés, Archestrate et Antisthène. Le premier avait un esclave, Pasion, qui s'était fait de bonne heure re*marquer par son intelligence et son activité ; après avoir longtemps profilé de ses services, Archestrate affranchit Pasion, puis, de concert avec son associé, lui céda son affaire, peu de temps sans doute après le rétablissement de la démocratie. Toujours est-il qu'en 394, année où fut écrit le Trapézitique^ Pasion était déjà chef de maison. C'est à lui, à lui seul, que s'en prend ce jeune Grec du Bosphore, le client d'Isocrate; c'est lui qu'il accuse de nier un dépôt, de ne pas vouloir représenter des sommes versées en compte-courant dans la caisse de la banque. Les faits allégués ici sont-ils vrais ou faux? Peu importe; le récit d'Isocrate n'en est pas moins intéressant par les physionomies et les tableaux de mœurs qui s'y dessinent, par tout ce qu'il nous apprend des allures et du langage de la gent financière d'Athènes. Nous ne nous astreindrons d'ailleurs pas à employer les termes mêmes d'Isocrate ; nous ne nous bornerons pas à traduire le texte grec. Isocrate ne fait qu'indiquer bien des points qui^ pour le lecteur français, ont besoin de quelques explica** tions. Isocrate n'a d'ailleurs point cette vivacité

pittoresque, celle abondance et cette précision de détails que Ton admire chez Lysias. Tout est ici clair et bien ordonné, mais un peu sec et un peu court ; il y a moins de couleur et de vie ; Timagination est forcée de suppléer certains traits oubliés dans le tableau.

Le discours est composé pour le fils de Sopa^s, un de ces aventuriers grecs qui faisaient leur fortune auprès des petits princes à demi-barbares du Bosphore cimmérien et de la Thrace. C'étaient parfois d'habiles officiers qui savaient réunir une bande de mercenaires, ou armer et exercer à la grecque un corps de troupes indigènes; mais la plupart d'entre eux s'occupaient plutôt encore d'affaires d'argent; ils étaient les ministres des finances et les banquiers de ces princes; ils jouaient auprès d'eux un rôle analogue à celui que depuis plusieurs siècles les sarafs arméniens remplissent auprès des sultans et des pachas turcs. Quelquefois exposés comme ceux-ci à des disgrâces subites, suite de quelque intrigue de palais, ils finissaient presque toujours par s'en tirer. Au bout de quelque temps, ils achetaient le concours de quelque favorite ou de quelque confident du roi ; ils réussissaient ainsi à convaincre leur maître qu'il avciit plus d'intérêt à conserver un fidèle serviteur qu'à le pendre. Cela finissait par une réconciliation dont les sujets du prince et les marchands étrangers devaient bientôt payer les frais. C'est

LE GOMMERGE DE L'aRGENT A ATHÈNES, 38i

qu'il en avait coûté cher au ministre pour fermer la bouche à ses ennemis et pour apaiser le souverain.

Sopaeos était le favori de Satyros, prince du Bosphore, qui avait avec les Athéniens des Relations garanties par un traité de commerce et fort profitables aux deux parties.. Le Pirée tirait du Bosphore de grandes quantités de blé. Sopaeos avait un fils qui voulut aller voir Athènes. Le père mit à la disposition du voyageur une forte somme d'argent et l'envoya au Pirée avec plusieurs cargaisons de blé et d'autres denrées. Le parvenu tenait à ce que l'héritier de sa fortune fit bonne figure à Athènes. Tout en jouissant des plaisirs de la grande ville, le jeune homme ne n^ligerait pas les afiaires : il placerait les marchandises de son père ; il entretiendrait ses relations, recouvrerait ses créances et surveillerait l'emploi de ses fonds. Tout alla d'abord pour le mieux. Adressé par Sopaeos à Pasion, un des premiers banquiers d'Athènes, le jeune homme trouva près de lui cet accueil empressé et obséquieux sur lequel peut compter partout un riche étranger, porteur d'une forte lettre de crédit. Pasion et ses associés étaient tout à la disposition du voyageur; on lui procura des amis et des plaisirs ; on reçut en dépôt tout l'argent qu'il tira de la vente des marchandises ; on offrit, on promit de l'intéresser dans les plus belles affaires que ferait la banque. Notre fils de

582 LE GOmiERGE DE L'ARGEET à ATHÈMES.

ministre, tout entier aux distractions variées qu'une pareille ville savait offrir aux étrangers, se livrait sans inquiétude aux enchantements de ce séjour longtemps désiré ; il trouvait qu*à Athènes les banquiers même étaient de bien aimables gens.

Au bout de quelques semaines, il eut une désagréable surprise. Par un navire arrivant du Pont, on apprit qu'il y avait eu là-bas une révolution de palais : Sopaeos avait déplu à son prince ; il avait été jeté en prison ; ses biens étaient confisqués, et Satyros allait envoyer à Athènes des déliés chaînés de rechercher et de saisir toutes les marchandises et toutes les sommes que son ancien ministre y possédait. Peut-être même réclamerait-il l'extradition du fils de Sopseos. Athènes avait pour son commerce un tel besoin du bon vouloir de ces princes du Bosphore, que l'on ne risquerait pas de se brouiller avec lui pour une pareille bagatelle. Sop»os, puisqu'il avait perdu sa place, n*était plus à ménager; les orateurs qui, quelques mois plus t6t, avaient peut-être proposé en son honneur les décrets les plus flatteurs, qui lui avaient fait donner la proxénie et la proidrie^ seraient les premiers h conseiller de ne pas mécontenter ce potentat à propos d'un favori tombé en disgrâce.

Tout éperdu, le malheureux étranger alla trouver son bon ami Pasion, et lui conta l'affaire. Le rusé personnage parut prendre une grande part à sa peine. Il s'agissait d'abord pour la banque de

LE COMMERCB DB L'ARGEUT à ÀTBiSES. 385

ne point se dessaisir des sommes qu'elle faisait valoir. Pasion conseilla donc au jeune homme de remettre sans difficulté aux représentants de Satyres les marchandises et le peu d'argent qu'il avait alors entre les mains; quant au capital, beaucoup plus considérable, qui était déposé chez Pasion, il en dissimulerait l'existence : il dirait que ses dépenses avaient absorbé, jusqu'à la dernière obole, les fonds qui lui avaient été confiés ; il soutiendrait que, loin de posséder encore quelque chose, il était débiteur de Pasion et de plusieurs autres citoyens qui, sur la réputation et le crédit de son père, lui avaient à plusieurs reprises fait des avances. Ainsi Pasion se porterait créancier de trois cents drachmes; un autre ami produirait des réclamations analogues ; tous ces compères affecteraient la plus sérieuse inquiétude à propos de leurs créances. Grâce à cette comédie, les députés du Bosphore comprendraient que, là où il n'y a rien, le roi perd ses droits.

Le crédule étranger, enchanté de l'idée, sourit sans doute, au milieu de son trouble et de ses alarmes, à l'idée du bon tour qu'il allait jouer à Satyros ; il serra les mains de Pasion ; il l'appela son sauveur. Tout en acceptant ces témoignages d'affection et de confiance, celui-ci, qui avait pris la mesure de son client, songeait déjà à rendre le tour encore meilleur, à hériter tout à la fois de Satyros et de Sopa^os ; ce serait pitié de rendre

584 LE GOMMERCE DE L'ARGENT à ATHÈNES.

à ce dépensier, à ce naïf, 7 ou 8 beaux talents d'argent que, suivant l'expression athénienne, on pouvait si bien faire travailler (i)\ Sa secrète pensée éclata bientôt. Le jeune homme, inquiet des mesures que les Athéniens pourraient prendre contre sa liberté, résolut de partir pour Byzance; il ne s'amusait plus à Athènes depuis qu'il n'y pouvait plus jeter l'argent par la fenêtre et que ses anciens compagnons de plaisir lui battaient froid. Figurezvous, pour comprendre sgn ennui, un prince russe qui, après avoir été présenté à Paris dans les cercles et chez les femmes à la mode, après avoir été, pendant quelques mois, l'un des héros du boulevard, du foyer de l'Opéra et du champ de courses, apprend tout à coup et ne peut cacher à personne que tous ses biens de Russie sont confisqués ; en une heure, le bruit se répand qu'au lieu de pouvoir tirer à vue sur son banquier il est menacé de la prison pour dettes. Imaginez quelle solitude se fait le jour même autour de lui, et de quelles réclamations pressantes l'assaillent tous les fournisseurs qui hier encore lui donnaient, lui offraient tout à crédit ; vous n'aurez encore qu'une faible idée du changement qui s'était opéré dans la situation du jeune homme. Une menace d'extra*

(\) Vous rencontrez sans cesse chez les oratears des expressions comme celles-ci : to ^ovt cov cvcpybv irotcîv {C. Dionysod., 29), àirb rwv irotpoxaraBrixéav xr,ç rpotictZ'rtÇ Mtxa raXoevr' cvipyà 2v (Pour Phor^^ mion, 15), ^r^fiara opyoc, ivcpya (C. Aphoboa, I, 7, 10), etc.

LE. COmiEKCË DE l'argent A ATHÈNES. 583

dition pesail sur la tête de celui que poursuivait Satyros, et, s'il était livré à ces barbares, n'était-il point exposé à périr avec son père dans ufi de ces supplices ingénieusement raffinés dont les despotes orientaux n'ont jamais perdu la tradition ?

A Byzance, il trouverait peut-être à recouvrer des sommes dues à son père, et en tout cas sa liberté et sa vie y seraient en sûreté. Byzance avait le blé dé la Thrace, et, protégée par sa position et ses fortes murailles, elle ne craignait point les petits rois barbares de TEuxin ; elle ne trahirait pas son hôte. Le voyageur, avant de s'embarquer, alla voir Pasion pour retirer de ses mains son argent et lui prodiguer ses remercîments. Pasion le reçut avec politesse, mais avec embarras ; il reconnaissait la dette, mais il avait engagé les fonds dans rintérêt même du déposant; il lui fallait du temps pour les dégager; il n'était pas encore en mesure de les rendre. Plus contrarié de ce retard qu'alarmé des suites, le client fut forcé de se contenter de ces raisons ; sa confiance en Pasion avait été trop entière pour s'évanouir en un jour. Pourtant, comme à de nouvelles démarches le banquier répondait toujours par les mêmes excuses et les mêmes prétextes, il finit par concevoir quelques soupçons; il envoya à Pasion deux de ses amis. L'un au moins de ceux-ci, Ménexène, était un citoyen. En face de Ménexène, Pasion changea de ton. Il écouta d'un air surpris : « Il ne savait,

répliqua-t-il, ce qu'on lui voulait ; il n'avait rien reçu de celui au nom duquel on parlait ; il ne lui devait rien. Comme cet étranger l'avait lui-même déclaré aux députés de Satyros, c'était au contraiœ la banque qui lui avait prêté 300 drachmes et qui pouvait le poursuivre. » On ne put obtenir d'autre réponse. Il n'y avait plus à en douter^ Pasion avait décidé de s'approprier la plus grosse part des dépouilles du malheureux. La plainte était impossible. Il n'y avait rien eu d'écrit entre les deux parties, et le dépôt n'avait eu d'autre témoin qu'un jeune esclave, qui faisait fonction de caissier chez Pasion. D'ailleurs, on ne pouvait songer à entamer une revendication judiciaire et à citer ce témoin. Le volé s'était fait d'avance le complice et le garant de son voleur; il avait arrangé avec lui une comédie dont il se trouvait maintenant la victime. N'avait-il pas lui-même dit et répété à qui voulait l'entendre qu'il ne possédait plus rien, qu'il ne vivait que des avances de Pasion et de quelques autres prêteurs ? S'il se donnait aujourd'hui un démenti, et qu'un tribunal contraignit Pasion de rendre goi^e, à qui profiterait cette restitution ? Les représentants du roi mettraient opposition au paiement ; l'argent ne sortirait de la banque que pour tomber entre leurs mains, et tout le fruit qu'en retirerait le plaignant, ce serait d'être un peu plus compromis auprès du roi ; celui-ci ne manquerait point de faire payer au père l'effronté mensonge du fils.

LE COMMERCE DE L'âRGENT A ATHÈNES. 387

L*impunilé était donc h peu près assurée h Pasion, et sa dupe en devait être pour sa courte honte, quand se produisit dans ce petit drame une soudaine péripétie. Sopacos non seulement était sorti de prison, mais il était plus en faveur que jamais auprès de son prince, qui, pour lui donner un pu* blic témoignage de réconciliation et d'amitié, avait ûancé son propre fils à la fille du ministre. C'étaient là les nouvelles inattendues qu'avaient apportées au Pirée les derniers navires arrivés du Bosphore ; elles ne tardèrent pas à se répandre dans toutes ces boutiques de barbier qui, pour les bavards et les curieux, remplaçaient sur le port ces cafés où s'entassent aujourd'hui, au retour de leurs voyages, les marins de l'Archipel. Ce fut pour tous les matelots qui avaient visité ces contrées lointaines, pour tous ces marchands qui avaient là-bas des intérêts, pour les orateurs qui étaient en relation avec ces rois et leurs ministres, l'événement du jour. Jusqu'au soir, on ne parla pas d'autre chose; dès le lendemain, on n'y pensait plus. A Athènes comme à Paris, on oubliait vite; mais il était deux personnes pour qui ces événements avaient une importance capitale : c'étaient Pasion et le tro[) confiant étranger. Au Heu d'être comme la veille presque un proscrit, un de ces abandonnés du sort contre lesquels on peut tout oser, son client était redevenu le fils d'un ministre, le beau-frère d'un roi. L'infidélité dont il craignait

588 LE COMMERCE DE L'aRGENT A ATHÈNES.

jusqu'alors de se plaindre, pour ne pas risquer de se perdre lui-même, il allait pouvoir la dénoncer tout haut, et désormais il trouverait autant d'amis qu'il en voudrait parmi les orateurs pour appuyer devant le tribunal l'effet d'un plaidoyer qu'il achèterait au meilleur faiseur. Sans doute Pasioa pouvait se tirer d'affaire en restituant; mais il était bien résolu à n'employer ce moyen désespéré qu'à la dernière extrémité ; ce qui est bon à prendre est bon à garder, et Pasion avait commencé à faire de ces capitaux, aussitôt placés à gros intérêts, un trop habile usage pour ne pas les regarder déjà presque comme sa propriété (1). Il s'agissait donc tout au moins de gagner du temps ; d'un jour à l'autre, un caprice de maitre ne pouvait-il renvoyer Sopaeos en prison et refaire de son fils un pauvre hère que l'on aurait de nouvenu à sa discrétion ? Le plus pressé, c'était d'éloigner cet employé de la banque, ce Kittos, unique témoin du versement considérable opéré par l'étranger. Pasion le fait donc en secret sortir d'Athènes, et quand celui qu'il a voulu spolier vient le sommer de* laisser Kittos déposer, il prend hardiment l'offensive : il

(1) Le sentiment qu'éprouvait là Pasion, les moralistes Favaient noté et décrit. Voyez Cébès le Thébain, dans son tableau, § 31 : xat yàp ixthoi (s. ent. o( xaxoc rpaizi^roLi)^ orav ^£v /.â^tixji to ôpyvpcov TTopoc Toiv àvdpa>7ra>y, y<xipo'J7t^ xdi loio-j 'jou'Xonçn tTvai* ÔTOcv oc <X7ra{Ta>VTa(, àyavotxroyjat, xat oztvoL oïovTai TrcTrovÔcvat oj ^vy}|:iovcuovrc; 0T« cTCt toiSto) cXaêov tÔc 0/|JwcTa, c^ m oj'kv xcoX'jcc tov 9c|Mvov irdtXfv xopcao^Oai*

accuse Mënexè.ne et son ami d'avoir séduit remployé et d'en avoir reçu 6 talents frauduleusement soustraits à la banque; il ajoute que, pour faire disparaître la preuve de ce vol, les instigateurs du délit ont fourni à leur complice les moyens de fuir. Pasion, on le voit, était homme de ressource. Son adversaire reste tout interdit devant une accusation aussi imprévue. Sans lui laisser le temps de se reconnaître, Pasion Tentraîne devant le poWmargiie, celui des archontes qui était chargé de la police^ des étrangers résidant a Athènes, et qui recevait les actions intentées contre eux. Là il pleure-, il crie, il s'indigne; il demande que l'étranger, capable de s'enfuir avec l'argent dérobé, soit tout de suite jeté en prison ou qu'il fournisse une caution de 6 talents. La caution se trouva ; mais c'était encore du temps perdu pour le fils de Sopaeos. Avant d'attaquer Pasion, il fallait qu'il se défendît : au lieu de démontrer qu'il était victime d'un vol, il fallait qu'il commençât par prouver qu'il n'était point lui-même un suborneur et un voleur. Pasion pouvait espérer qu'il y aurait là de quoi décourager son créancier et le décider à repartir pour le Bosphore.

Par bonheur, Ménexène, qui avait aidé jusquelà son ami dans toutes ses démarches, était un homme énergique, capable de tenir tête à Pasion lui-même. Au lieu de renoncer à lutter, il partit tout d'abord à la recherche de cet employé, dont

le témoignage devait être décisif. Guidé par je ne sais quels indices, il le suivit jusque dans le Péloponèse, s'assura de sa personne et le ramena en triomphe à Athènes. Là, il invita devant le magis* trat Pasion à laisser mettre Kittos à la torture. La loi athénienne défendait d'appliquer la question aux personnes de condition libre ; mais elle l'autorisait pour les esclaves de l'un ou de l'autre sexe. De nombreux passages des orateurs attiques prouvent la confiance que l'on avait dans les avantages et les résultats de ce cruel procédé (1). Nos sociétés modernes, qui n'y ont renoncé que depuis Je siècle dernier, n'ont pas le droit de s'étonner outre mesure que ce préjugé ait existé quatre siècles avant notre ère chez les Athéniens. On croyait donc naïvement, comme nos pères l'ont cru pendant si longtemps, que Ton avait toute chance d'arracher ainsi la vérité à celui qui la savait et ne voulait point la dire ; aussi, quand on se trouvait en présence d'un adversaire dont les esclaves, pensait-on, pouvaient par leur dépo-

(1) Anliphon, 1, 2, § 5; II, 3, g 4; VI, 25. Iséc, De Vhtrilage de Ciron, 12. Lycurgue, Contre Léocr., 29. Démosthéne, C. Otietor, 37, etc. Le seul passage où se trahisse, à ma connaissance, un doute sur refficacité de ce moyen d'information, se rencontre dans le discours de Démosthéne contre Panfcvœte (§ 40-4t). Le plaideur raconte que, sommé par son adversaire de livrer son esclave à la question, il a consenti, puis il ajoute : • Ce n'était pourtant point que je trouvasse juste sa proposition. Comment trouver juste que le risque soit pour moi de payer deux talents, que pour mon adversaire de mauvaise foi il se réduise 4 une peine illusoire, et que la question dépende de la vie et de la force d'un esclave?... »

Lfi COMMERCE DE L' ARGENT A ATHÈNES. 391

sition jeter de la lumière dans le débat, on le sommait de les livrer au tortionnaire. Vous aviez le droit de décliner cette requête ; mais c'était créer contre vous une présomption défavorable. Les juges étaient convaincus que, si les esclaves étaient mis à la question, la vérité parlerait par leur bouche ; ils étaient donc portés à penser que celui qui refusait de laisser ses serviteurs subir cette épreuve avait intérêt à cacher la vérité,

La situation de Pasion devenait mauvaise. Pour échapper à la douleur, Kittos finirait par avouer, d'une part qu'il avait vu l'étranger confier des fonds à la banque, de l'autre que c'était son propre maître qui l'avait éloigné d'Athènes. Il fallait à tout prix lui éviter la torture. Pasion avait plus d'un tour dans son sac; voici ce qu'il imagina. Devant le polémarque, il affirma que Kittos était de condition Ubre et ne pouvait par conséquent être traité comme un esclave ; Ménexène répond que Pasion ne cherchait qu'à gagner du temps ; il s'oppose à la mise en liberté provisoire, h moins que Pasion ne fournisse une caution dont la valeur fût égale à celle des sommes dont la banque était débitrice envers son ami. Pasion s'exécute : il dépose 7 lalents, près de 40,000 fr., afin d'épargner la question et d'assurer les privilèges de la liberté k . celui que tout à l'heure encore il accusait d'être Fauteur d'un grave abus de confiance, le principal complice d'un vol commis h son préjudice.

L'inconséquence était évidente. Pris à son propre piège, Pasion semblait se contredire luimême. Il sentit qu'il lui serait difficile d'expliquer à son avantage toutes ses démarches et qu'il était dans une impasse ; il tenta de revenir sur ses pas. Il fit dire à ses adversaires qu'ils pouvaient interroger Kittos comme ils le voudraient. Ceux-ci acceptèrent et convinrent de se rencontrer dans le temple de Vulcain avec Pasion, son esclave et les personnes chargées de le faire parler. Il y avait des citoyens, sorte d'experts attitrés ou d'arbitres spéciaux, qui, servis par des esclaves dressés à cet office, louaient en pareil cas leur concours; c'étaient eux qui dirigeaient l'opération et qui prenaient note des aveux ainsi obtenus. Nous ne connaissons point toutes les variétés de torture que la loi et l'usage autorisaient ; ce qui est certain, c'est que l'on s'arrêtait bien en deçà des limites que s'était fixées notre ancienne législation. La situation était toute diiïérente; les pauvres gens auxquels, à Athènes, on infligeait cette épreuve n'étaient point, comme chez nous au moyen âge, des accusés présumés ou déjà déclarés coupables; c'étaient de simples témoins. Dans la froide indifférence avec laquelle, pour obliger un plaideur, pour servir les intérêts d'un citoyen, on faisait souffrir des créatures humaines, il y a un curieux et triste effet de l'institution servile et de son action sur les âmes. On voit comment, par la force des

LE COMMERCE DE L'aRGENT A ATHÈNES. 593

choses, elle a conduit le législateur athénien, si doux d'ailleurs, même pour l'esclave, à traiter comme des criminels des gens qu'il savait innocents, mais dont il attendait quelques renseignements sur les faits de la cause. Tout ceci n'est qu'une naturelle conséquence de l'idée que l'antiquité tout entière se faisait alors encore de l'esclave, cet instrument doué de vie^ fy^jxo^j opyo^ov, comme le définit Aristote. Il n'en est pas moins vrai que, torturant ces malheureux sans avoir contre eux aucun sujet de colère ou de haine, le citoyen athénien ne pouvait aller aussi loin que le faisaient jadis les bourreaux de Tinquisition ou du parlement. Il y avait d'ailleurs un obstacle qui le retenait sur cette pente plus sûrement encore que le sentiment de la justice ou qu'un involontaire mouvement de pitié : c'était l'obligation imposée à quiconque mettait à la question les esclaves livrés par son adversaire de dédommager celui-ci du tort qu'il lui aurait fait en-détériorant sa propriété. La bastonnade, la flagellation, la consiriction exercée avec des cordes, étaient, à ce qu'il semble, les moyens d'intimidation les plus usités, et encore fallait-il n'en user qu'avec réserve. S'il en résultait une incapacité de travail un peu prolongée ou la perte d'un membre, si l'esclave périssait dans les tourments, vous pouviez tout à la fois perdre votre procès et vous voir condamné à payer une indemnité bien supérieure à la valeur réelle de l'esclave.

Peut-être y avait-il aussi une responsabilité pécuniaire pour les commissaires chargés de diriger ces cruels interrogatoires. Hormis dans certains cas assez rares où la haine pouvait emporter à d'horribles excès un furieux avide d'arracher Taveu qui devait déshonorer son ennemi (1), la pensée des dommages et intérêts imposait donc une certaine modération dans l'emploi des rigueurs permises. On ne se faisait pas faute d'écorcher les épaules de l'entêté qui ne voulait rien dire, mais on ne frappait point assez fort pour le mettre au lit ; on s'arrangeait pour ne point lui casser les os et ne pas risquer de le voir expirer sous le bâton. Il y avait un art de prolonger l'épreuve sans la pousser au-delà des bornes et de mesurer la souffrance, d'une part à l'importance des déclarations qu'il s'agissait d'obtenir, de l'autre au sexe, à l'âge et aux forces du patient.

Ce n'en devait pas moins être pour le pauvre esclave, ainsi livré a des tourment» qu'il n'avait rien fait pour mériter, une heure de poignantes angoisses. Souvent ce qu'il avait vu* ce qu'il savait et ce dont il était prêt à déposer n'était point ce

(1) Dans le discours d'Antiphon sur le meurtre d'Hérode (§ 31), nous trouvons un exemple de ces fureurs meurtrières. Il y est question d'un malheureux esclave qui, livré aux ennemis de son maître, accusé de meurtre et tortui é par eux, dépose d'abord contre son maître pour se délivrer des tourments ; puis il voit qu'on s^appréte à le punir comme complice du crime dont il s'est faussement accusé ; alors il revient sur ses aveux et se dément. Exaspérés, ceux qui l'ont entre leurs mains le font périr dans d*atroces douleurs.

que Ton attendait de lui ; les coups de fouet pieu* Taient sur son dos, parce qu'il ne voulait pas accu-ser faussement son maître. Que si au contraire les renseignements qu'il pouvait donner devaient nuire à son propriétaire, son embarras n'était pas moins cruel. Se taire, c'était se faire maltraiter; parler, c'était s'exposer pour l'avenir, quand on serait retombé entre les mains d'un maître irrité, à des souffrances aussi vives et bien plus prolongées. Les esclaves accoutumés h la fatigue et à la peine, comme ceux qui travaillaient aux champs ou dans les mines, pouvaient encore se tirer à leur honneur de cette épreuve ; quelques coups de bâton étaient bientôt reçus; mais il y avait à Athènes beaucoup d'esclaves qui remplissaient, soit dans des ateliers, soit dans des magasins ou des bureaux, des fonctions analogues à celles dont sont chargés chez nous des contremaîtres ou des petits employés. L'usage et les mœurs laissaient à ces hommes, souvent Irès-industrieux et très-capables, une grande liberté d'allures ; comme le remarque l'auteur d'un écrit attribué à Xénophon, il était difficile de les distinguer, à leur costume et à leur langage, des citoyens eux-mêmes (1). Pour faire sentir à ces gens la distance qui les séparait des autres habitants d'AthèneSi il fallait une circonstance comme celle-ci ; rien, dans

(1) De la république des Athéniens, 1, 10, 11, 18.

la vie assez douce qu'ils menaient d'ordinaire, ne les avait préparés à d'aussi durs traitements, et il y. avait bien des chances pour qu'ils ne sussent pas résister à l'appareil menaçant de la torture et pour que la douleur leur arrachât bien vite des cris, des prières et des aveux. Kittos, par ses fonctions mêmes et par les habitudes qu'elles supposaient, appartenait à cette catégorie d'esclaves. Pasion n'en pouvait guère douter: avant même d'avoir senti les premières pointes de la souffrance, quand il verrait préparer les instruments du supplice, il parlerait, il confirmerait le fait du dépôt; il attesterait que, s'il était parti pour le Péloponèse, c'était . bien sur l'ordre de son maître.

Aussitôt donc que l'on se fut réuni, quand Pasion vit apprêter les cordes et les verges sous les yeux de l'esclave déjà pâlissant, il changea de langage. « Interrogez Kittos, dit-il ; posez-lui toutes les questions que vous voudrez, mais ne le frappez point; je ne suis pas venu pour le livrer à des bourreaux. » Devant ce refus formel de Pasion, les arbitres qui avaient été désignés pour appliquer la torture au témoin et recueillir ses aveux n'avaient plus qu'a se retirer; c'est ce qu'ils firent, après avoir déclaré que suivant eux Pasion aurait dû remettre l'esclave. Le banquier répondait par de bruyantes protestations : « s'il ne voulait point voir expirer sous le fouet un fidèle serviteur, ce n'était pas qu'il eût la moindre envie de faire tort

LE COMMERCE DE l'àRGENT A ATHÈNES. 597

à personne. C'est aux arbitres à se prononcer; s'ils décident contre lui, il paiera tout aussitôt. » Ceuxci n'avaient pas mission de trancher cette question, etPasion le savait. On se sépara donc sans que ce

rendez-vous eût amené d'autre résultat que de constater le parti pris de Pasion, bien résolu à tenir closes les lèvres de Kittos.

Cependant Pasion n'avait pu se dissimuler l'impression produite sur les assistants; elle ne lui avait pas été favorable. L'affaire pouvait mal tourner; peut-être serait-il plus sage de transiger. Jour lut donc pris avec le fils de Sopaeos ; on se rencontra à l'Acropole, dans un temple. La, loin de toute oreille et de tout iH?gard indiscret, Pasion fut tout autre. D'un pan de son manteau il se cachait le visage comme un homme honteux de sa conduite, qui n'ose affronter les yeux d'un ami envers lequel il a eu des torts graves. Il aurait bien voulu rougir; mais en attendant il pleurait, il répétait qu'il avait fallu, pour le décider a nier un dépôt, de graves embarras d'argent : « bientôt il serait en mesure de faire la restitution demandée ; il suppliait son client de lui pardonner et de tenir la chose secrète. Tout le succès de sa maison reposait sur la confiance qu'elle inspirait; que celte confiance vînt à être ébranlée par une révélation malheureuse, et c'en était fait de son crédit. « L'étranger crut à un repentir sincère ; il promit à Pasion de ne point chercher à le peindre, et le laissa libre

5d8 LE COMMERCE DE L' ARGENT A ATHÈNES.

de choisir l'heure et le mode de paiement qui sauvegarderait le mieux toiit à la fois les intérêts du créancier et ceux de la banque. Trois jours après*, nouveau rendez-vous, encore sans, témoins. Le banquier et son créancier s'engagèrent leur foi aux conditions suivantes. Pasion reconnaissait la dette, mais le public ne serait pas mis dans la conOdence. Pasion s'embarquerait pour le Bosphore en compagnie de son client, et ce serait là qu'il lui rendrait l'argent. De cette manière, on n'en saurait rien a Athènes, et Pasion pourrait expliquer comme il l'entendrait son voyage et le dénoûment de l'affaire. Au cas où, mal(;ré ses promesses, il ne paierait pas, Satyros serait pris comme arbitre ; si le roi constatait que Pasion avait manqué à ses engagements, celui-ci aurait h verser, outre le principal de la dette, une moitié en sus delà somme réclamée. Les clauses du contrat furent mises par écrit, et, pour qu'aucune des deux parties n'eût la tentation de faire disparaître cet acte important, on décida de le confier a un tiers. On appela donc à T Acropole Pyron, de Phères en Thessalie : c'était un capitaine de navire qui faisait de fréquents voyages entre Athènes et le royaume du Bosphore; on déposa entre ses mains, sans doute après lui avoir administré le serment, le contrat scellé et cacheté. Dès qu'il serait prévenu que Sopneos n'avait plus rien à réclamer de Pasion et que laffaire était terminée, il brûlerait l'acte ; si au contraire de nouvelles dif-

iicultés survenaient, il le remettrait à Satyros en personne.

Toutes les précautions semblaient bien prises ; le contrat était garanti par une clause pénale qui y faisait intervenir Satyros. Or Pasion, qui (levait avoir des intérêts engagés dans le Bosphore, ne se soucierait pas d'en mécontenter le prince. Aussi le banquier avait-il en ce moment le ton très-humble; c'est que la convention conclue n'avait pas suffi à le tirer des embarras où il s'était plongé par ses propres artifices. Ménexène, qui s'était vu accuser par lui d'avoir suborné un esclave et commis ou conseillé un vol, avait fort mal pris la chose; il avait intenté une action pour son propre compte ; il exigeait que Kittos fut mis à la torture ; il réclamait de Pasion, à titre de dommages et intérêts, une somme égale à la caution que celui-ci l'avait obligé a fournir. Pasion suppliait celui de ses deux adversaires avec lequel il s'était réconcilié de décider l'autre à retirer sa plainte ; mais le fils de Sopaeos refusait de s'en mêler et le laissait s'arranger comme il l'entendrait avec Ménexène. Pasion mourait de peur que Ménexène n'entendît parler du contrat qu'il avait consenti h signer, car alors tout était perdu. Ménexène aurait contraint son ami à produire cet acte devant le tribunal ; tout le monde aurait su que le banquier reconnaissait la dette si effrontément niée, et la chose aurait fait scandale à Athènes. Pour sortir de cette situation, Pasion fit

un nouveau coup de partie. Il réussit à corrompre un des esclaves du capitaine entre les mains duquer avait été déposé Taccord conclu ; il se procura, par l'entremise de celui-ci, le texte même de Tacle ; il le falsifia et le fit remettre en place par son complice. Cette opération terminée, il relève la tète, il reprend son impudence accoutumée ; aux premières démarches de son client, qui le priait de partir enfin pour TEuxin, il répond qu'il ne songe nullement à ce voyage, et qu'il ne doit plus rien à cet importun qui le persécute de ses réclamations. On insiste ; Pasion demande que Tacte soit ouvert et lu devant témoins. On y consent, et on y trouve, au lieu de ce qu'y avaient mis les parties, une décharge générale donnée par l'étranger à son banquier. On voit d'ici la surprise de Ménexène et de son ami. A celui-ci, s'il ne voulait point perdre son argent et de plus passer pour un calomniateur, il ne restait plus qu'une voie : un procès intenté à Pasion devant les juges athéniens ; il s'agissait de prouver que Pasion avait commis ce que nous appellerions un faux en écriture privée.

-La chose souffrit encore, à ce qu'il semble, quelque délai. L'étranger fit un voyage jusque dans le royaume du Bosphore. Pasion avait persisté à refuser de l'accompagner, mais il avait envoyé là-bas son esclave et confident Kitlos. Le jeune homme et l'agent du banquier exposèrent l'affaire, chacun à son point de vue, devant Satyros. Le prince, avec

LE GOMMEIICE DE L*ARGE1IT A ATHkiiet. 401

beaucoup de bon sens, se déclara incompétent ; c'était à Athènes que s'était passé tout ce dont oû l'entretenait et qu'avait été conclue la convention ; il n'avait point, à distance, les éléments nécessaires pour se faire une opinion et pour trancher le débat. Il tint pourtant à donner au fils de son. favori une preuve de bon vouloir et de sympathie ; il réunit les capitaines et négociants athéniens qui se trouvaient alors dans le port, et il leur présenta son sujet ; il les pria de prendre à Athènes sa dé«fense et de ne point le laisser devenir la victime de Pasion. II fit plus ; il adressa au peuple athénien une lettre dans laquelle il recommandait aux magistrats et aux jurés athéniens celui qui allait comparaître devant eux, confiant dans leur justice ; cette lettre, remise à Xénotimos, fut lue dans le cours des débats, mais ne nous a pas été conservée par les copistes. Ce fut ainsi, sous les auspices de son souverain et fort de son appui moral, que le client de Pasion, à son retour de voyage, vint soutenir sa demande devant un tribunal présidé par le polémarque; la qualité du plaignant^ l'intervention d* Satyros, sur laquelle le plaideur a Soin d'insister dans sa péroraison, l'opulence de Pasion, les inquiétudes de ses associés et de ses nombreux clients, toutes ces circonstances durent contribuer à appeler l'attention publique sur les débats de cette cause.

Le client d'Isocrate gagna-t-il son procès ? Au

402 LEy COMMERCE DE l' ARGENT A ATHÈNES.

premier moment, nous serions lentes de le croire* tant le discours prévient le lecteur en faveur de celui qui le prononce, tant il produit sur nous Timpression qu'Isocrale désirait produire sur l'esprit du jury. On se dit aussi que, si Isocrate a recueilli et conservé ce plaidoyer, c'est en souvenir du succès obtenu ; il aurait été fier d'avoir fait accueillir une requête qui pouvait sembler trèsaventurée. En effet, qu'on ne l'oublie pas, les preuves matérielles faisaient défaut à l'adversaire de Pasion; le (ils de Sopœos ne pouvait fonder sa . réclamation sur aucune pièce écrite, ni même sur aucun témoignage direct et concluant. Tout ce qu'il pouvait démontrer, c'est que Pasion s'était conduit à plusieurs reprises, dans le cours de cette longue contestation, en homme qui n'a pas la conscience et les mains nettes. Acceptons-nous toutes les assertions du client d'Isocrate, nous ne pouvons nous empêcher de prendre Pasion en quelque pitié : que de peine il se donne pour dépouiller un seul client et lui prendre quelques malheureux talents, c'est-a-dire 40,000 ou S0,000 fr. tout au plus ! Pasion

Est vraiment né trop tôt dans un siècle trop jeune f

De nos jours, grâce à nos procédés perfectionnés, un spéculateur sans vergogne peut jouer de plus beaux tours aux naïfs qui lui apportent leur

aident. Si Pasion avait été notre contemporain, comme il aurait su se servir de la publicité des journaux, disposer un bilan d'une manière adroite, composer habilement une assemblée d'actionnaires, et distribuer des dividendes fictifs ! Comme il se serait entendu à lancer une mauvaise affaire et à s'en retirer au bon moment, à en faire monter les actions jusqu'au jour où . les siennes auraient été vendues !

L'opinion publique chez les Athéniens ne parait pas avoir été très-sévère pour des combinaisons et des malices comme celles dont le fils de Sopaeos accuse Pasion : elles pouvaient faire condamner à une restitution, voire à des dommages et intérêts ; mais elles n'entraînaient point cette condamnation pénale, et par suite celte note d*infamie qui, d'après nos lois, ne pourrait guère manquer, dans un cas comme celui-ci, de suivre la responsabilité civile. L'absence de tout ministère public épargnait au coupable le danger de voir la question portée sur ce scabreux terrain du crime commis envers la société. De plus, la race grecque n'a jamais été bien exigeante en fait de moralité. Le vrai héros national, ce n'est point Achille; c'est cet Ulysse qui sait si bien dérober et mentir, qui cherche à tromper sa protectrice elle-même, Pallas-Athéné. Ulysse, croyez-le bien, à la place de Pasion, aurait eu comme lui la pensée de garder le dépôt ; mais il aurait su s'y prendre avec plus d'adresse encore j

il aurait évite de mettre dans la conâdence ce commis qui gène ensuite si fort les mouvements du banquier.

Rien de moins prouvé d'ailleurs, quand on y réfléchit, que la culpabilité de Pasion ; peut-être, en bonne conscience, devrions-nous demander pardon à sa mémoire de la complaisance avec laquelle nous avons reproduit les allégations de son adversaire. Comme ditle proverbe : qui n'entend qu'une cloche n*entend qu'un son. Pour condamner Pasion, il faudrait que nous eussions entendu sa défense et les témoins produits aux débats. La conservation du discours ne prouve pas le gain du procès; on a pu, tout en donnant tort au client d'Isocrate, admirer et vanter le talent que l'auteur du plaidoyer avait montré, le parti qu'il avait tiré d'une mauvaise cause. La critique moderne a relevé^ dans le Trapézilique^ des passages qui semblent contradictoires, d'autres où l'exagération parait évidente, en un mot divers indices qui peuvent faire soupçonner la véracité de l'avocat, auteur du plaidoyer; ce qui parait surtout bien invraisemblable, c'est ce qu'Isocrate raconte de cet acte que Pasion aurait réussi à soustraire des mains du dépositaire, qu'il aurait falsiflé tout a son aise, puis, sans que personne s'en aperçût, réintégré dans l'endroit où on le conservait. Ce tour d'escamotage, si habilement exécuté, semble suspect. Ce que raconte de lui-même le plaideur ne donne

LE COMMERCE DE L'ARGENT à ATHÈNES. 405

pas une haute idée de sa moralité ; Pasion peut très-bien avoir eu à se défendre contre un aventurier qui, en faisant sonner bien haut le crédit de son père auprès de Satyros, qu'Athènes tenait à ménager, aurait espéré intimider Pasion par la menace d'un procès scandaleux et lui extorquer de l'argent. Pour appeler les choses par leur nom, il y aurait eu là une vraie tentative de chantage (1).

La meilleure raison que nous ayons de suspendre notre jugement, de faire au moins toutes nos réserves, c'est que la prospérité de Pasion ne fit que grandir, et cette prospérité ne pouvait naître que de l'estime inspirée à toute une vaste clientèle d'Athéniens et d'étrangers. Rappelant, une quarantaine d'années plus tard, les origines de cette fortune, très-humble à ses débuts, Démosthène disait, sans crainte d'élre contredit: a Pasion obtint la confiance : c'est une chose merveilleuse et rare, chez lés hommes qui travaillent sur le marché et qui s'occupent du commerce de l'argent, que de paraître a la fois actif et honnête (2). »

Admettrait-on que, dans les premières années de sa carrière, Pasion aurait un jour cédé à une

(1) Voir les observations de Hornbostel, Ueber die von Demosthenea in Sacfien der Apollodors verfassten Gerichtsreden, Ratzeburg, 1851, p. 15 et suiv., note 8. L'impression de Blass est la même {Uokratw und haioa, p. 211).

(2) Pour Phormion, § 44.

tentation qui se serait trouvée trop forte pour lui ? Toujours est-il qu'il aurait profilé de la leçon. Intelligent comme il Tétait, il comprit bien vite que le plus sûr calcul, c'était encore de se recommander par une probité scrupuleuse. L'ancien propriétaire de la banque, Archestratos, y avait laissé des fonds, et, pendant un certain temp^, continua à soutenir de son crédit son successeur (1). Entre les mains du nouveau titulaire, cette maison de banque devint la première d'Athènes ; les citoyens les plus riches et les mieux posés, tels que Agyrrhios (2), Démosthène le père (3), Timothée, le fils de Conon (4), lui remirent leurs fonds ou lui empruntèrent de l'argent. Plus d'une fois il avait eu l'occasion de rendre à l'État, avec toutes les apparences du désintéressement, d'importants services pécuniaires (5); il obtint donc aisément» le litre de citoyen (6). Sur toutes ces années d'intelligents efforts couronnés par un succès toujours croissant, les détails nous manquent; nous n'en connaissons que les résultats, tels qu'ils

(1) C'est ce qui résulte implicitement d*uii passage du Trapéziti'jue (§ 43). Archestrate joue là le rôle d'un de ces èyy\jr,rai dont nous avons parlé plus haut.

(2) Trapczitique, 31-32.

(3) Démosth., C. Aphobos, I, 41.

(4) Voyez le discours contre Timothée.

(5) En une fois, il donna à FÉlat 1,000 boucliers sortis de la fabrique qu'il possédait, et 5 trirèmes qu'il équipa lui-même. C. Stepkanos, 1, 85.

(G) C. Néœra, 2. Pour Phormion^ 47. C Stepkanos^ U, 15. C- NikostratoSj 18.

LE COMMERCE DE l'aRGEMT A ÀTnÈNES. 407

furent constatés par les dispositions que prit le banquier avant de se retirer et par T inventaire qui fut dressé après sa mort. Sur rhérilage qu'il laissa à ses fils et à sa veuve, sur les différentes valeurs dont se composait le patrimoine, sur les contestations auxquelles donna lieu le partage, les renseignements abondent, et celui qui veut les résumer et les grouper n'a que l'embarras du choix.

Nous possédons, dans le recueil des discours attribués à Démostbène par son premier éditeur alexandrin, le poète Callimaque, jusqu'à sept plaidoyers qui ont été prononcés par Apollodore, le fils aîné de Pasion (1), et un huitième, où cet Apol-

(1) A. Schsefer en comptait huit. Acceptant l'assertion de Libanius, Fauteur des arguments de Démosthène, il attribuait à Apollodore le discours sur la couronne triérarchique. Dans une dissertation qui est un modèle d'exposition et de criliquef M. Ad. Kirchhoff a montré quil n'y avait rien dans ce discours qui se rapportât à la personne d'ApoUodore; que pas un de ces mots, pas une de ces allusions qui nous frappent dans les autres discours de la même catégorie ne se rencontrent ici (voir Ueber die Rede vom Trierarchischem Kravze, dans les Mémoires de V Académie de Berlin, in-i", 1865). L'étude du style a conduit ici M. Johannes Sigg à reconnaître des différences notables entre le discours de la couronne iriérarchique et les autres discours attribués à Apollodore {Der Verfcusser neun angeblich von Demosthènes fur Apollodor geschriebener Reden, Teubner, 1873, in-8«). 11 attribue ce discours à un logographe qui ne serait ni Démosthène ni

lodore est vivement attaqué par le successeur de son père, Phormion. Par Tunde ces discours, nous apprenons incidemment que Pasion était encore à la tête de sa maison en 372 (1), et par un autre qu*il mourut en 370, après une longue et douloureuse maladie (2). C'est donc dans ce court intervalle que, se sentant âgé et déjà souiïrant, il mit ordre à ses affaires et régla l'avenir avec une sagesse qui fait honneur a son jugement.

L'employé principal de la banque n'était point alors, comme on aurait pu s'y attendre, ce Kittos qui y remplissait les fonctions de caissier au temps du procès contre le fils de Sopaeos. Affranchi par son maître h la suite de ce procès et des dangers qu'il y avait courus, Kittos n'était pourtant pas resté au service de Pasion ; peut-être celui-ci ne s'était-il pas soucié de garder auprès de lui quelqu'un qui avait été trop avant dans ses secrets et qui lui rappelait des souvenirs désagréables. Kittos

Apollodore, et dont le nom reste inconnu. Ce plaidoyer ne renferme d'ailleurs rien qui puisse so rapporter à Tétude que nous avons entrt* prise. Voici donc les huit discours qui contiennent les renseignements que nous avons utilisés dans la dernière partie de cette étude :

XLV et XL VI. Contre Slephanos, pour faux témoignage.

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