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LIX. Contre Néère

Plus V Exception contre Apollodore en faveur de Phormion (XXXVI).

(1) C. Timothée, 29, 50.

(2) Pour Phormion, 7. C. Timothée, 42. C. Stephanos, II, 43.

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quitta donc son premier patron ; profitant de leçons prises à si bonne école, il s'établit pour son compte (1). Chez Pasion, il avait été remplacé par un autre commis, lui aussi d'origine étrangère et servile, Phormion. Comme première récompense de son assiduité et de son intelligence, Pborroion avait reçu la liberté ; puis, à mesure que les années s'appesantissaient sur son vieux maître, il avait pris dans la maison une place de plus en plus importante ; sous la haute surveillance de Pasion, il avait fini par être chargé de tout le détail et par diriger les affaires (2).

La banque donnait de très-beaux revenus ; on aurait pu croire que Pasion la laisserait à son fils aine, Apollodore, qui était d^^yà un homme fait ; mais Apollodore avait d'autres visées. Son père l'avait élevé en fils de famille, lui avait fait donner une éducation très-soignée, l'avait laissé fréquenter les écoles des rhéteurs, se lier avec des jeunes gens ambitieux et riches. Apollodore rêvait la politique, les honneurs, la puissance; peut-être eût-il rougi de s'asseoir derrière le comptoir paternel. En tous cas, Pasion n'avait pas assez de

(1) Démosthène, C. PJiormion^ § 6. Le Kittos chez qui Ton des personnages dont il est question- dans ce discours a déposé uu contrat et qui est appelé Kcrrôc ô rpuni^iTriç, doit être le môme que celui du TrapéziUque. Ce n*est pourtant qu^une conjecture très- vraisemblable.

(2; Dém. pour Phormion, 48. C. Callip., 7, 29. C, Slephan.^ I, 33: IffTi yàp iravTJç, jta« orViV ô irarr^p èirt toû Tpairc^iTcuccv, toutov (^oppoava) xa6i3pcv9v xaî ^loixo vivra iiri rÇ rpani^iç» Cf. ibid., 72.

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confiance dans son assiduité et son jugement pour lui confier la conduite d'une affaire qui réclamait une attention de toutes les heures, de toutes les minutes. Ce fut sur Phormion qu'il jeta les yeux pour continuer son œuvre. Pasion était alors propriétaire non seulement de la banque, mais encore d'une fabrique de boucliers : il fit avec Phormion un contrat par lequel il lui louait les deux entreprises (1). La location portait, pour la fabrique, sur le matériel et sur les esclaves qui servaient à l'exploiter ; pour la banque, sur l'achalandage, sur l'usage des capitaux que de nombreux déposants avaient versés dans la caisse de la maison (2). De plus, Pasion donnait sa garantie pour le remboursement de onze talents, provenant des fonds de dépôt, qui avaient élé prêtés a divers par la

(1) Sur ce contrat, et les conditions auxquelles il était conclu, voir surtout le discours pour Phormion, §§ 37, 51. Le texte du contrat n'a pas été conservé dans le discours pour Phormion, mais on le trouve inséré dans le discours contre Slephanos (I, 31). Que cette pièce soit ou non authentique, il se laisse rétablir d'une manière certain^ d'après le contexte (§ 32 et 33 de C. Stephanoa). Quant à la prétention d'Apollodore, que les actes produits par Phormion seraient des faux, il n'y a point à s'y arrêter, pas plus que ne firent les tribunaux athéniens.

(2) C est là proprement le point sur lequel porte le débat dans le procès entre ApoUodore et Phormion. Démosthène prouve jusqu'à l'évidence que Phormion n'avait pas reçu de capital, pas plus que n'en reçurent ses successeurs. Voyez surtout les §§ 12 et 13 que traduit ainsi M. Dareste : « Les preuves ne manquent pas pour convaincre ApoUodore d'imposture quand il réclame le capital de la banque. Mais ce qui, à mon sens, prouve le mieux que Phormion n'a reçu aucun capital de t^e genre, c'est que dans l'acte de louage Pasion figure comme débiteur de la banque et non comme ayant fourni un capital. C'est ensuite qu*au moment du partage ApoUodore n'a élevé aucune réclamation. C'est

banque, sur hypothèque ; Phormion, encore sanple affranchi, aurait été dans une situation difficile, s'il avait fallu poursuivre, devant les tribunaux, le recouvrement de ces créances. A6n que Phormion fût couvert de ce c6té au regard des déposants, Pasion s'était reconnu débiteur de ces onze talents (1). Si Phormion n'avait pas été connu et aimé de ses clients, si ceux-ci n'avaient pas été, pour ainsi parler, parties au contrat, Phormion n'aurait pu, malgré cette garantie partielle, faire honneur à ses engagements; le petit pécule qu'il avait pu ramasser depuis son affranchissement aurait été bien vite dévoré; mais, loin de se retirer et de fuir, l'argent afflua ; ceux qui avaient l'habitude de confier à la maison le soin de leurs intérêts virent avec plaisir un homme jeune encore et actif prendre la place du vieillard.

Celui-ci, tout en ayant pour Phormion une estime et une sympathie réelle, lui avait fait des conditions assez dures. Il lui louait l'usine un ta-

enfin que ce dernier, relouant depuis lors la chose à d^autres pour le même prix, ne parait pas, comme vous le verrez, avoir compris dans la location de la banque celle d*un capital fourni par lui. Et pourtant, s'il était vrai que son père eût fourni ce capital et que Phormion ne l'eût pas rendu, il aurait fallu qu'ApoHodore se procurât d'ailleurs une somme égale pour la remettre aux nouveaux fermiers. Je dis donc qu'il a loué depuis à Xénon, Euphron et CalUstrate, qu'il n'a remis non plus à ces derniers aucun capital à lui propre, que la location a porlé exclusivement sur les sommes déposées par compte et sur le droit de les faire valoir. Pour preuve de ce que j'avance, prends-moi les dépositions des témoins. »

(1) Poiir Phormion, § 5-(5. Voir la note de M. Dareste, p. 166.

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leot (5,560 fr.)) et il semble qu'elle rapportât aisément cette somme ; mais le loyer annuel de la banque avait été fixé à 100 mines (9,200 fr.)) et huit ans plus tard, quand Phormion s'en retira, à l'expiration de son bail, les héritiers de Pasion se virent forcés de la louer au même prix, quoique sa réputation et son crédit n'eussent fait que grandir entre les mains de Phormion (1). Sa gestion avait été heureuse et brillante. Peu d'années après que Phormion eut succédé à Pa* sion, il y eut une crise financière qui entraîna beaucoup de faillites ; le crédit de Phormion ne subit point d'éclipsé. C'est ce dont témoigne Démosthène. « Pasion, Athéniens, eut raison d'avoir confiance en Phormion ; l'événement l'a bien prouvé. En effet, les autres banquiers, quoiqu'ils n'eussent point de loyer à payer et qu'ils travaillassent pour eux-mêmes et avec leurs propres fonds, succombèrent tous; mais Phormion, qui avait à servir tous les ans une rente de 2 talents et 40 mines, vous a conservé la banque de Pasion (2). »

Un an ou dix-huit mois après que fut passé l'acte de cession, Pasion, se sentant mortellement

(i) Tou ?99u àpyvuwy dit Démosthëne (§ 12). Là contradition appa» rente qui semble exister entre ce passage et un autre du même dis* cours (§37) est très-bien expliquée, sans que Ton ait besoin de corriger le texte comme Ta fait Vœmel (édition Didot), par M. Dareste (Les pfoidoyers civilu de Dêmosthène, 1. 11, p. 168, note 19).

(2) Pour Phormion, 51.

LE COMMERCE DE L'ARGENT A ATHÈNES. 4i3

atteint, s'occupait d'assurer Tavenir de ses enfants et la conservation de son patrimoine. Il allait laisser une veuve et deux fils ; Apollodore, déjà majeur, Pasiclès, encore adolescent. La fortune était considérable, une des plus belles qu'il y eût alors en Âttique. Il y avait pour 20 talents d'immeubles et près de 40 talents placés dans les affaires, en prêts maritimes, en hypothèques, en créances de toute nature, qui devaient être appuyées sur de solides garanties ; c'était un ensemble d'environ 60 talents, c'est-à-dire de plus de 330,000 fr. (1). On voit, par l'exemple de Démosthëne, ce que pouvait devenir, entre les mains de tuteurs infidèles, le bien d'un mineur, comment il s'évanouissait jusqu'à ne presque plus laisser de traces. Pour éviter ce danger, Pasion jeta les yeux sur un homme dont il avait éprouvé l'intelligence et la loyauté, sur son ancien employé, sur son successeur, Phormion ; il lui confia la tutelle de son fils Pasiclès, tout en associant à cette responsabilité, comme membres d'une sorte de conseil de famille, quelques autres amis et parents. Afin d'être plus sûr encore de Phormion, il lui fit promettre d'épouser sa veuve Archippé; celle-ci aurait pour dot 2 talents placés, l'un en Attique, l'autre dans l'Ile de Peparethos, une maison d'habitation évaluée à 100 mines, le mobilier qui la garnissait, des ser-

(1) Pour Phormion f 5.

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vanles, des bijoux, tout ce qu'il lui fallait enfin pour soutenir le train auquel était accoutumée la femme d'un riche banquier (1). Plus tard, Démosthène prouve par de nombreux exemples que Pasion n'avait rien ordonné là qui ne fût dans les usages des trapézites, en Attique comme à Ëgine et dans d'autres villes (2).

Tous ou presque tous, les trapézites étaient des étrangers ; quelques-uns de ces métèques ou de ces affranchis, ceux qui avaient fait les plus brillantes affaires, obtenaient vers la un de leur carrière le droit de boui^eoisie. En attendant^ tout entiers à la poursuite du gain, ils n'avaient pas ces distractions, ces goûts, cette habitude de vivre au dehors que donnait aux citoyens leur participation aux affaires publiques ; le bonheur domestique et les affections de famille devaient être le seul repos et la seule joie qu'ils trouvassent à côté des préoccupations et des tracas de leurs spéculations. Aussi, à ce qu'il semble, la femme prenaitelle plus de place dans leur vie que dans celle du citoyen. Il en est de même aujourd'hui, dans l'empire turc, chez ces Arméniens qui, jusqu'à ces dernières années, placés dans une condition trèsinférieure à celle des musulmans, ne pouvaient chercher l'emploi de leur intelligence et de leur activité que dans le commerce, et ne demandaient

(i) Pour Phormion, 8. Contre Stephanos^ 1, 28, ^2) Pour Phormio», 28-^2.

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de plaisirs qu'à leurs réunions et a leurs tendresses de famille.

Dans ces ménages où l'homme était ainsi rejeté par rinfériorilé de sa condition légale vers le foyer, vers rintimité conjugale, la femme avait un rôle supérieur à celui que lui faisaient ailleurs les mœurs de la bourgeoisie athénienne. Associée k une fortune trës-humhle à ses débuts, mais qui n'avait pas cessé de grandir, elle en avait gravi pas à pas tous les degrés ; elle en avait partagé tous les eiïorts, toutes les émotions, toutes les épreuves. Sans se montrer au comptoir, ce que n'auraient pas permis les habitudes antiques, elle pouvait pourtant faire profiter son mari de ce tact et de ce sens pratique que les femmes font souvent admirer dans le commerce, et qui les rend parfois d'incomparables chefs de maison. Plus d'une donnait de bons conseils h son mari, lui procurait, par les amies qu'elle fréquentait et les propos qu'elle recueillait, d'utiles renseignements sur ses créanciers ou ses débiteurs, et le guidait, avec un Hair subtil, dans le placement de ses fonds. Celle qui avait été, dans les premières années, la simple concubine de l'esclave encore sans pécule et sans droit, devenait ainsi, par la force des choses, par la vertu d'une longue et réciproque confiance, par l'ascendant des services discrètement rendus, plus épouse que la femme d'un riche Athénien, que celle d'un Périclès ou d'un Alcibiade.

La femme du banquier était ainsi au courant des affaires de la maison ; Tusage s'était établi, dans ce groupe de commerçants, quand on se voyait sur le point d'être enlevé par la mort à sa famille et à ses affaires, de léguer sa femme au successeur que Ton s'était choisi. Le premier em[floyé de la banque, ancien esclave de celui dont il était devenu, par Taffranchissement, l'égal et le collaborateur, épousait la veuve, prenait la tutelle des enfants et continuait l'œuvre commencée. La femme que lui donnait ainsi la dernière volonté du mourant était tout à la fois un auxiliaire dont l'expérience lui serait utile, et une surveillante qui lempécherait de frustrer les enfants de leur part dans la fortune déjà gagnée et dans les bénéQces futurs.

Cette combinaison, dont les avantages avaient été plus d'une fois éprouvés, eut dans le cas qui nous occupe les plus heureux effets. Pasion eut meilleure chance que son contemporain, le père de Démosthène ; ses souhaits furent réalisés, ses prévisions conGrmées par l'événement. La veuve de Pasion paraît avoir été une femme de tète et de cœur ; elle vécut en bonne intelligence avec Phormion ; elle eut de lui plusieurs enfants, et tant qu'elle vécut, elle contint le caractère inquiet et jaloux d'Âpollodore, le fils aine du premier lit ; elle empêcha ce remuant personnage de s'insurger contre la volonté de son père et de chercher noise à Phormion. Celui-ci semble, de son côté.

s'être conduit en honnête homme ; bien différent des tuteurs de Démosthène, il remplit toutes les conditions du contrat auquel il avait consenti. Il eut les soins et la tendresse d'un père pour son beau-fils et pupille, Pasiclès; celui-ci ne se laissa jamais entraîner à épouser les rancunes de son frère ApoUodore et à s'unir à lui pour humilier et dépouiller Phormion. En toute occurrence, Phormion parait avoir porté dans ses démêlés avec ApoUodore l'esprit le plus conciliant, et n'avoir jamais oublié ce qu'il devait au père de son mortel eiinemi ; d'après les assertions de Démosthène, appuyées sur les dires de nombreux témoins, il alla, pour éviter une rupture ouverte, jusqu'à la dernière limite des concessions, et ce fut à son corps défendant que, dix-huit ans après la mort de Pasion, en 352, il dut se résoudre à soutenir contre le fils de son ancien patron le procès dans lequel Démosthène lui prêta le concours de sa science juridique et de son talent oratoire.

Le discours de Démosthène est intitulé Exception {irapdypwfri) pour Phormiou ; ce titre même indique quelle est la thèse du défendeur; celui-ci vient affirmer par diverses raisons que la demande n'est même pas recevable. Pourtant, pas plus ici que dans les autres plaidoyers qui portent ce même titre d'Exceptions^ l'orateur ne se restreint à la tache de faire valoir les moyens légaux qui justifient

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sa fin de non-recevôir (1). Il ne veut point avoir l'air de se couvrir de ce prétexte, faute d'être sûr de son droit; ici comme dans les autres discours de la même famille, sans traiter la question principale d'une manière aussi étendue et aussi complète que s'il avait dû plaider au fôiid, il y toticbe pourtant ; il tient à montrer qu'il ne s'abrite derrière ce bouclier que par respect pour la loi, qui le veut ainsi: fallût-il engager la bataille dans d'autres conditions et avec d'autres armes, il serait encore certain de triompher. On trouve donc dans ce discours presque tout ce qu'il faut pour écrire l'histoire des démêlés d'ApoUodore et de Phormion. Là où subsistent quelques obscurités, on a la ressource de demander des lumières à l'un des huit plaidoyers prononcés dans d'autres débats par le très-processif A poUodore; il n'en est pour ainsi dire aucun qui ne nous apprenne quelque chose des affaires de Pasion et de sa succession.

Nous ne sommes pas sûrs d'avoir le testament même de Pasion, quoiqu'il soit cité, au moins par extrait, dans le discours d'Apollodore cantre Slephanos{'l)] les pièces insérées dans certains des discours des orateurs attiques ont été trop souvent démontrées apocryphes pour qu'il ne soit pas pré-

(1) Sur la itapoiypafi et Tinterversion des rôles qui en résultait pour les parties, voir Meier et Schcemann, Dm* Attiêehé ProceêM, p. 644 et suÎTantcs.

(2) C, Stephanos^ I, 28.

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férable de renoncer, jusqu'à nouvel ordre, a les employer comme authentiques (1). Nous pouvons pourtant en retrouver les principales clauses dans les discours où il est sans cesse invoque et discute. Or, d'après le résume que nous en donne Démosthène, le vieillard, qui savait Apollodore dépensier et brouillon, aurait désiré, ce semble, que son patrimoine restât indivis jusqu'à la majorité de son second fils. Phormion et ceux qui lui avaient été adjoints dans la tutelle l'auraient administré en gens économes et avisés; ils auraient servi au fils aine la moitié du revenu commun. C'eût été autant de gagné, huit années pendant lesquelles Apollodore n'aurait pas pu gaspiller sa fortune. Par malheur, pour que les biens fussent soumis à ce régime, il fallait le consentement d'ApolIodore ; majeur, peut-être déjà marié à la fille de Deinias, un riche citoyen, . il avait le droit de réclamer sa part d'héritage. La loi attique s'accordait à cet égard avec la loi française; elle professait aussi « qu'à l'indivision nul n'est tenu. » Apollodore n'y aurait consenti que s'il avait eu la haute main sur la gestion du patri-

(1) L'étude critique de ces pièces a fait le sujet du premier semestre de notre cours d'antiquités à l'École des hautes études, en 1874*75. Avec les élèves de la conférence, nous avons examiné les pièces insérées dans les discours d'Andocide sur les mystères, d'Eschine contre Timarque, et de Démosthène contre Midias, Nous comptons poursuivre ces recherches, les étendre à toute la collection des orateurs, et en résumer, un jour ou Vautre, les conclusions dans un travail d'ensemble.

moine ; dans ce cas, Pasiclès aurait couru risque de n'en plus trouver à sa majorité que de bien faibles débris. Dans l'intérêt de leur pupille, les tuteurs préférèrent procéder tout de suite au partage (1). A titre d'ainé, ÂpoUodore avait reçu, comme préciput, une maison sise à Athènes (2); les autres immeubles, biens dé ville et de campagne, furent répartis entre les deux frères. Les propriétés assignées à Tainé rapportaient, année moyenne, 30 mines environ. Pour les valeurs mobilières, pour les créances, on fit de même. Seules la banque et l'usine demeurèrent en dehors du partage jusqu'à l'expiration du bail en vertu duquel Phormion les exploitait ; celui-ci payait tous les ans la moitié des loyers à ApoUodore, et versait l'autre au compte du mineur (3).

ApoUodore ne semble point avoir soulevé de difficultés ni au moment de ce partage, qui lui assurait la jouissance d'une belle fortune, ni un peu plus tôt, pendant la dernière maladie de son père, quand celui-ci fit connaître les dispositions qu'il avait prises (4). Peut-être, en laissant voir son mécontentement, eut-il craint de perdre les avantages que lui faisait Pasion. Après le décès, ApoUodore,

(1) p. Phormiony 8.

(2) P. Phormion, 3i, 35.

(3) P. Pfiormion, 37-38.

(4) 11 résulte du discours contre Timothée (§ 42) qu*Apollodore était auprès de son père pendant sa dernière maladie , et fut mis par lui au courant de ses affaires et de ses intentions.

qui avait espéré rester tutear de son frère et de sa mère, et maître ainsi de tout l'héritage, ne prit pas longtemps la peine de dissimuler son désappointement et sa colère. La veuve, suivant Tusage, avait donné quelques mois aux^ regrets et au deuil ; puis, obéissant à la volonté suprême du défunt, elle avait épousé Phormion. ApoUodore, comme triérarque, était alors absent d'Athènes (1). Lorsqu'il revint, il manifesta tout haut l'indignation que lui causait ce qu'il appelait une mésalliance; il traita Phormion avec le dernier mépris, et, se prétendant lésé dans son honneur et ses intérêts par cette union, il alla jusqu'à menacer Phormion d'un procès criminel; déjà la plainte était déposée au greffe de l'archonte. On ne voit pas comment ApoUodore aurait pu soutenir jusqu'au bout cette incartade. Rien de plus évident que le droit et l'innocence de Phormion. Ce n'en eût pas moins été beaucoup de bruit et de scandale ; la mémoire de Pasion, la considération de Phormion et de sa femme, le crédit de la banque, auraient souffert de ces débats. Des amis s'entremirent ; la mère et le beau-père firent les premiers pas. ApoUodore devait commencer à sentir qu'il s'était bien aventuré. La plainte fut retirée ; les relations furent reprises entre ApoUodore et les nouveaux époux (2).

Peut-être fut-ce par quelque service pécuniaire,

(1) C. Stephanaà, II, 21. 1, 3.

(*2) C. Slephanosj I, 3-5.

promis ou rendu, que Phormion obtint alors de se réconcilier avec cet incommode personnage. Apollodore voulait faire figure à Athènes. Il n'avait ni une naissance illustre, ni de grands talents ; il prétendait donc attirer Tattention par l'activité qu'il déployait, par le faste qu'il affichait. Pour se faire connaitre, il avait intenté des procès politiques à plusieurs orateurs et généraux. Chor^ies, triérarchies, tout ce qui pouvait fixer sur lui les yeux, il le recherchait avec autant d'empressement que d'autres fuyaient ces corvées (1). Au moins, s'il se ruinait à ce jeu, la cité en profitait ; mais combien d'autres dépenses qui n'avaient même pas cette excuse ! La richesse de ses vêtements, la suite de valets qu'il traînait derrière lui, les courtisanes qu'il entretenait à grands frais, tout lui servait à se faire rémarquer ; il voulait qu'en le voyant passer sur Xagora étrangers et citoyens se montrassent le fils du célèbre banquier Pasion (2).

Avec de pareils goûts, ApoUodore avait besoin d'argent, de beaucoup d'ai^ent ; aussi le voyonsnous occupé, pendant plusieurs années après la mort de son père, à compulser ses papiers et les livres de la banque. A l'aide des mentions qu'il y trouve, il recouvre d'ancienne* créances ; il met en demeure les débiteurs de Pasion à mesure que les dettes deviennent exigibles, et, s'il y a lieu, il les

(1) C. Stephanos, I, 78.

(2) P. Phonnion, 40, 45, 53.

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poursuit devant les tribunaux. Nous avons le discours qu'il prononça, dans un procès de ce genre, contre Timothée, le fils de Conon, et, comme son père, Tun des meilleurs généraux d'Athènes. Dans sa carrière agitée, commandant de flottes qui se trouvaient souvent arrêtées, au cours de leurs opérations, par la négligence du gouvernement atbé-^ nien, par le m<inque de vivres et de solde, Timothée avait eu plus d'une fois Toccasion de recourir au crédit de Pasion ; il avait un compte ouvert à la banque ; celle-ci fit pour lui des paiements considérables pendant que quelque disgrâce ou quelque longue campagne le tenait éloigné d'Athènes. Pasion se croyait assez couvert de toutes ses avances par les grands biens que Timothée avait hérités de son père dans l'île de Chypre, et par la loyauté de ce personnage, dont Isocrate admire si fort les talents et les vertus. Absent d'Athènes au moment de la mort de Pasion, Timothée, à son retour, ne s'était point hâté de se mettre en règle ; tout au contraire, aux demandes des héritiers, il répondit par des refus obstinés. De ces dettes, dit-il, les unes ne le regardaient pas, et ceux qui avaient touché l'argent, son ancien trésorier, puis un amiral béotien^ avaient abusé de son nom auprès de Pasion; quant aux autres, rien ne lui prouvait que les versements en question eussent jamais été réellement effectués. C'était en tout un peu plus de 43 mines que réclamait ApoUodore dans un plai-

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doyer qui ne manque pas d'adresse. Plutarque prétend savoir qu'il obtint gain de cause et que Timothee fut forcé de payer (362). Dans le plaidoyer contre Callippe^ antérieur de quelques années, Âpollodore était défendeur. Il luttait contre un proxène ou consul d'Héraclée du Pont, qui réclamait de ce chef une somme déposée à la banque par un marchand héracléote, Lycon, mort depuis lors à Ârgos. Les héritiers affirmaient que Pasion, d'après l'ordre formel du défunt, avait après le décès remis cette somme à l'un des amis du dépositaire et en avait reçu déchaîne. Nous ignorons l'issue du débat. Dans l'un comme dans l'autre procès, Âpollodore et Phormion paraissent en bons termes ; le fils de Pasion, pour expliquer au tribunal comment les choses se sont passées, a sans cesse recours au témoignage de l'ancien caissier de son père (1).

Par ces recherches et ces mises en demeure, par des procès comme celui où parait avoir succombé Timothée, Apollodore réussit h recouvrer environ 20 talents (112,000 fr.), qui devaient se partager également, comme valeurs de la succession, entre Pasiclès et lui ; mais si nous en croyons Démosthène, il s'en attribua plus de la moitié (2). Peut-être la justice voulait-elle qu'il fût indemnisé de toute la peine qu'il avait prise; c'était comme

(1) C. Timothée, 43. C. Callippe, 7.

(2) P. Phormion, 36.

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une sorte de commission qu'il touchait sur les rentrées* Avec son ambition et ses goûts, il y était d'autant plus intéressé que la fin du bail conclu jadis entre Pasion et Pbormion vint, l'année même ou il plaidait contre Timotfaée. diminuer la sécurité que lui offrait jusqu'alors le caractère et le crédit bien établi de son locataire. La durée du bail avait été calculée de manière qu'il expirât au moment où Pasiclès, devenu majeur, pourrait prendre la gestion de sa fortune. En 362, le fils cadet de Pasion fut inscrit sur la liste des citoyens. On forma alors deux lots des entreprises : d'une part la banque, et de l'autre la fabrique de boucliers, qui étaient depuis dix ans exploitées par Pbormion. Apollodore, à titre d'ainé, eut le choix ; il prit la fabrique de boucliers, et la banque échut à Pasiclès. Pbormion payait pour l'usine 1 talent (1), pour la banque 1 talent et 40 mines de loyer annuel ; Apollodore recevait donc de ce chef 1 talent et 20 mines. Comme la fabrique ne rapportait en moyenne que 1 talent, on pourrait s'étonner qu'Apollodore n'ait pas choisi la banque; après la retraite de Pbormion les quatre associés qui l'affermèrent. Xénon, Euphraeos, Euphron et Callislrate, en donnèrent le même loyer que Pbormion ; mais le commerce de Taisent est toujours plus chanceux que l'industrie; les

(1) p. Pharmion, 10-11.

faillites n'étaient pas rares chez les banquiers athé* niens (1).

Quoique le loyer n'eût pas été augmenté, on pouvait craindre que les fermiers n'eussent encore dé la peine à tenir leurs engagements. La retraite de Phormion enlevait au fonds beaucoup de sa valeur; aussitôt que furent rendus et approuvés par Pasiclès ses comptes de tutelle, et qu'il eut revu déchaîne du bail, Phormion s'empressa de s'établir en son propre nom. Son traité avec Pasion lui défendait de monter une maison pour son compte sans le consentement des fils de Pasion (2) ; mais Pasiclès, qui n'avait eu qu'à se louer de lui, ne pouvait lui refuser cette autorisation, et Apollodore, alors engagé dans des procès où il faisait sans cesse appel au témoignage de Phormion, n'aurait pas risqué, en contrariant l'ancien caissier de son père, de tarir la source de ses rentrées si fructueuses.

Phormion put donc fonder enfin une banque ri-> vale de celle qu'il avait si longtemps dirigée avec succès. Si ses économies ne lui suffisaient pas, il lui fut aisé, avec son expérience, ses relations et l'estime dont il jouissait, de se procurer tout ce qu'il voulut de capitaux. La meilleure portion de la clientèle dut le suivre, la plupart des dépôts

(1) C'est la raison que donne expressément Démosthène du choix que fit ApoUodore entre la fabrique et la banque. Pour Phormion, 11 .

(2) C. Stephanosy I, 34.

prirent le cjïemin de sa caisse. La maison nouvelle fut bien vite une des plus importantes d'Athènes et de la Grèce; son cbef put beau* coup donner à la cité et Taider de sa garantie pour acquérir, en temps de disette, les blés du Bosphore cimmérien.

Les anciens avaient souvent des idées bien fausses en matière d'économie politique, ce qui ne doit point nous étonner, beaucoup de nos contemporains n'étant guère,, à cet égard, plus avancés que les législateurs du monde antique; on ne voit pourtant pas que jamais à Athènes les démagogues aient publiquement attaqué Y infâme capital^ et le peuple, tout en ne pouvant se défendre parfois d'une certaine jalousie k l'endroit des riches, parait s'être fait une idée assez, nette dès avantages du crédit et de son rôle social. « Phormion, lisons-nous chez Démosthène, possède auprès de ceux qui le connaissent un crédit qui égale, qui dépasse de beaucoup la valeur des sommes qu'il vous a fournies à diverses reprises, et, par ce crédit, il rend service à la cité en même temps qu'à lui-même. » Dès l'année 361, Phormion, comme jadis son maître Pasion, recevait le droit de bourgeoisie (1).

De si brillants succès ne pouvaient manquer d'exciter l'envie d'Apollodore. Sa noière, la veuve

(1) C. Stephanoê^ 1, 18.

de PasioD, mourut Tannée même où Phormion devenait citoyen. Elle l^ait 2,000 drachmes aux enfants d'ÂpoIlodore. Celui-ci ne fvA pas satisfait du legs ; il réclama 3,000 drachmes de plus, une servante, une part des vêtements et des byoux; il parla encore de procès. Plusieurs parents s'entremirent; Phormion céda, remit en tout 5,000 drachmes et les effets demandés ; Théritage fut partagé, par quart et par tête, entre les quatre fils issus des deux mariages. Là-dessus, à TÂcro* pôle, dans le Parthénon même, Âpollodore déclare devant témoins qu'il n'a plus rien à réclamer de Phormion, que tous leurs comptes sont réglés. L'accord intervenu et cette sorte de déchaîne générale sont mis par écrit sous la forme d'une sentence arbitrale (yvâac?) rendue par Deinias, le beaupère, et Nicias, le beau-frère d'Âpollodore, ainsi que par Lysinos et Androménès, qui représentaient Phormion. Ces derniers avaient eu soin de faire consigner dans l'acte que c'était à titre gracieux et pour l'amour de la concorde que Phormion consentait à ce sacrifice. Pour mieux témoigner sa satisfaction, Apollodore faisait bientôt à son beau-père l'honneur de lui emprunter plus de 2 talents, qu'il ne lui rendit jamais (1).

Malgré cet héritage, malgré cet emprunt, Apollodore, par vanité, par désordre, par mauvaise admi-

(i) p. Phormion, 12-17, 38. C. Stephanos, I, 76, 81.

nistration, s'obéraU de plus en plus (1). A mesure que ses erabairas d 'aident devenaient plus pressants, sa colère augmentait; il ne pouvait souffrir de voir l'ancien esclave de son père, Pbormion, un homme de rien, un parvenu, augmenter d'année en année sa fortune et jouir de la considération générale, tandis que lui-même, l'héritier de l'une des plus riches maisons d'Athènes, sentait l'opinion publique se détourner de lui, et comptait déjà les heures qui le séparaient encore de la ruine, de la misère, du déshonneur. A force de méditer sur ce contraste, de retourner ces idées dans son esprit inquiet et aigri, il en vint à se persuader que Phormion l'avait volé, qu'il avait gardé la meilleure part du bien de son père. En 352, dix-huit ans donc après la mort de Pasion et dix ans après le décès de sa veuve, après la quittance régulière et définitive qu'il avait donnée à Phormion, il réclama de celui-ci, par une assignation judiciaire, la somme de 20 talents (1 12,000 fr.). Elle représentait, prétendait-il, avec les intérêts calculés jusqu'au jour du procès, le capital que Pasion, en quittant les affaires, aurait laissé à son successeur à titre de prêt, et dont Phormion se serait attribué la propriété (2).

(3) P. Phormion, passim. Cf. C. Stephanos, l, 56, 73, 75, 85, etc. (i) P. Phormion, 3. Le capital, le fonds de roulement d*ane maison de banque s'appelait â^opfiiQ, mot à mot, c le point de départ. » Ta

^ripara àiroo'TrpcTv lvt^tior,ctv a rriz rpamZnç (^(v àfopitrtf. C, Stephanos, I, 5. Cf. P. Phormion, 11, 12.

430 LE COMMERCE DE L'ARGENT A ATHÈnES.

Par la réponse de Dëmosthène et par deux plaidoyers subséquents d'Apollodore lui-même, les discours contre Stdphanos^ nous pouvons nous faire une idée des suppositions gratuites, des mensonges, des mauvaises raisons qu'ÂpoUodore entassa pour donner à sa requête tout au moins un air de vraisemblance. Sans cette mise de fonds, soutenait-il, jamais Phormicm n'aurait pu faire marcher l'affaire ; jamais, parti de si bas, il ne serait arrivé à la richesse, tandis que lui-même, ApoUodore, fils du riche Pasion, s'est ruiné au service de l'État. S'il ne peut démontrer ce qu'il avance, c'est que Phormion lui a rendu la preuve impossible en persuadant à sa femme de détruire les papiers de son premier mari, les livres de la banque. Le prétendu mariage entre sa mère et Phormion est d'ailleurs nul et de nul effet, car jamais Pasion n'aurait admis Tidée que sa veuve épousât ce misérable affranchi. Le bail, le prétendu testament, tout cela n'est autre chose que des pièces supposées ; s'il n'a pas parlé plus tôt, c'est que Phormion lui avait promis de l'indemniser ; Phormion n'ayant pas tenu ses promesses, il est contraint de s'adresser au tribunal pour obtenir justice.

Rien de moins juridique et de plus faible que toute cette argumentation ; il n'en était pas moins prudent de prendre cette attaque au sérieux et de se mettre en défense. Actif, intrigant, effronté, ApoUodore ne manquait pas d'un certain talent

LK COMMERCE DE l'aRGENT A ATHÈNESi 431

(Je parole; il avait en parfois des succès d'audience. Quant à Phormion, il avait trop bien réussi pour ne point avoir beaucoup d'envieux; il connaissait aussi trop bien les tribunaux pour se confier uniquement dans son bon droit. Répondre lui-même à son ennemi, il n'y pouvait songer. Nous ignorons le lieu de sa naissance ; toujours est-il qu'après tant d'années passées dans l'Âttique, il n'avait pu apprendre à en parler purement la langue. Apollodore se moque des solécismes de Phormion (1), et, par les premiers mots du plaidoyer de Démosthène, nous voyons qull exagère peut-être, mais ne ment pas (2). Phormion ne pouvait donc même pas réciter devant le tribunal un discours appris par cœur; il aurait fait rire à ses dépens. Peut-être faut-il chercher là, dans cette incapacité de parler en public, une des raisons qui l'avaient décidé jusqu'alors à faire tant de concessions pour éviter un débat judiciaire. Ici pourtant, à ces calomnies, à ces folles prétentions, il fallait, sous peine de devenir un jouet et une proie, opposer enfin une résistance énergique. Heureusement pour Phormion, les tribunaux athéniens s'étaient par degrés laissés aller à faire fléchir la vieille règle qui voulait que les parties, et les parties seules, portassent la parole devant la cour,

(1) C. StepKanoê, l, 30.

(S) T^ (thf âirrcpcov tov X/ycr/, xai ok ^wrrtK ^X*' ^*PP^) «Î^Toi TcavTtç ôparc* P. Phonnion, 1.

432 LE COMMERCE DE l'aRGENT A ATHÈNES.

chacune dans sa propre cause; vers le milieu du IV* siècle, Fintervention d'un tiers, véritable avocat à la manière romaine ou modenie, devient chose assez fréquente. Ce n'est point un droit, mais c'est une tolérance qui passe en habitude; pour autoriser un ami, qui sera souvent un orateur de profession, à venir plaider pour l'un des acteurs du procès, le jury, surtout quand il s'agit du défendeur, se contente souvent du plus l^er prétexte : il sufSt de faire valoir sa jeunesse, son inexpérience, son origine étrangère, les liens de la parenté ou d'une vieille amitié. On prononce quelques mots dans ce sens, et, sur un signe des juges, celui dont on a réclamé le secours monte à la tribune et prononce le vrai plaidoyer (1).

Phormion était bien connu sur les quais du Pirée et sur le marché d'Athènes pour sa mauvaise prononciation et l'incorrection de son langage; les jurés lui sauraient gré de ménager leurs oreilles, de leur épai^er son patois, de leur faire entendre en son lieu et place quelqu'un qui sût son métier. Ce fut à Démosthène qu'il s'adressa. Celui-ci, âgé de trente-deux ans, était depuis la mort ou la

(1) Le discours pour Euxéfiippe, qa'Hypéride prononce en son propre nom comme défenseur d'Euxénippe, nous révèle le changement qui s'était fait à cet égard dans les idées et dans les usages. On protestait encore parfois contre Tintervention des ovyiyooot ; mais elle devenait de plus en plus fréquente, et Torateur en prend ici hautement la défense (tc toutwv èv rri iroXf t CcXtcov r, ^nporixc^rc&ov foré). Col. XXV, XXVI, éd. Blass. Cf!, du même Hypéride, V Apologie pour Lyeopkron, col. IX.

traite de son maitre Isée le plus en vogue des logograpbes athéniens, et déjà il commençait à se faire connaître comme orateur politique ; il avait, deux ans plus tôt, prononcé son beau discours Sur la loi de Lepline^ et la première Philippique est de l'année qui suivit le procès de Phormion. Démosthène accepta; il composa pour Phormion un plaidoyer qui est un chef-d'œuvre dans son genre. £n lisant ce discours, on est tenté de croire que si le jeune homme se chargea de cette cause et s'y surpassa, ce ne fut point seulement pour bien gagner les riches honoraires que dut lui offrir Topulent banquier; on se ûgure y sentir partout l'accent d'une franche sympathie pour Phormion, d'une antipathie et d'un mépris non moins sincère pour ApoUodore. Peut-être Démosthène au début de sa carrière avait-il rencontré sur son chemin le fils de Pasion, avait-il été contrecarré et vivement agacé par ce personnage vaniteux, tracassier et brouillon. Ce qui parait encore plus probable, c'est qu'il s'était déjà noué entre Démosthène et Phormion des relations d'affaires, comme celles qui existaient jadis entre Pasion et son célèbre contemporain, l'orateur Callistrate (1). De plus en plus attiré par la politique, qui devait bientôt l'absorber tout entier, Démosthène avait tout

(1) C'est ApoUodore qui, dans le discours contre Timothée (§ 47), parle, comme d*un fait connu de tous, des rapports amicaux de Pasion et de Callistrate [iiçiTvfiii^yj ovroç aOr^ Ka)AtaTpaTou).

434 LE COMMERCe DE L'AUGENT A ATHÈNES.

intérêt à s'assurer, par un de ces services que l'on n'oublie pas, le dévoûment d'un banquier adroit et fidèle qui lui fit valoir sa fortune, et qui pût au besoin lui faire des avances de fonds. Dans la suite de sa vie, il serait aisé de signaler plus d'une circonstance où il dut lui être nécessaire de disposer sur l'heure d'une somme importante ; tantôt il s'agissait d'acheter le silence et même le secret concours d'un adversaire comme le vénal et brillant Démade ; tantôt il fallait sans tarder pourvoir aux dépenses d'un de ces voyages qu'entreprit plus d'une fois l'orateur pour aller combattre dans le Péloponèse ou dans d'autres parties de la Grèce les intrigues et les discours des partisans de Philippe.

Nous ignorons si ce fut Démosthène qui prononça lui-même le discours qu'il avait composé ; certains indices semblent exclure cette hypothèse, qui par elle-même eût paru très-vraisemblable (1). En tout cas, ce ne fut pas Phormion lui-même qui récita le plaidoyer, mais il fut confié à quelqu'un qui sût, par l'action et le débit, lui donner tout son effet. C'est ce que prouvent les premières lignes de l'exorde : « Vous savez tous. Athéniens, combien Phormion est inhabile à parler, et comme il lui serait impossible de le faire. Il est donc nécessaire que nous, ses amis, venions vous dire et vous

(1) Sur cette question, voir les observations d'Arnold Schsefer^ De^ fnosthenes und seine Zeit^ Beilage, p. 169.

LE COMMERCE DE L'aRGENT à ATHÈNES. 435

exposer ce que nous l'avons souvent entendu raconter, afin que, renseignés et éclairés par nous sur ce qui est juste, vous puissiez rendre un arrêt équitable et conforme à votre serment. »

Démosthène ou celui qu'il chargea de le remplacer, opposant à l'action d'Apollodore une exception ou lin de non-recevoir, parla le premier. On retrouve dans ce discours les meilleures, les plus rares qualités du grand orateur. Rien n'est plus clair et mieux ordonné que le plan de cet ouvrage ; Tinanité des prétentions d'ApoUodore y est démontrée jusqu'à l'évidence, et l'insolente audace avec laquelle il les a produites est expliquée par les vices de son caractère. Dans la discussion des preuves et l'exposition des lois qui régissent la matière, on reconnaît la précision habituelle à Démosthène et le talent qu'il possède, comme Isée, de voir les choses de haut, d'en indiquer la cause et la raison philosophique.

Apollodore réclamait 20 talents qu'il prétendait avoir été laissés par Pasion, comme fonds de roulement, à son successeur ; selon lui, s'il ne pouvait fournir la preuve de ces avances dont l'héritage aurait été frustré, c'est que Phormion aurait retenu, falsifié, détruit les papiers de Pasion. La réponse est facile. Le partage du patrimoine n'avait pu être fait d'abord au lendemain de la mort de Pasion, puis, pour la partie-restée indivise et tenue

436 LE COMMERCE DE l'ARGENT A ATHÈNES.

à Ioyer*par Phormion, lors de la majorité de Pasiclès, sans consulter ces papiers ; à la suite de ces deux partages, Apollodore n'a soulevé aucune réclamation. D'ailleurs les livres de Pasion ont été si bien remis à son fils aine, que celui-ci s'en est servi pour faire rentrer, par toute une série de poursuites, des dettes arriérées jusqu'à concurrence de 20 talents. De plus, Pasiclès, aussi intéressé qu'ApoUodore à posséder ces papiers, ne s'est jamais plaint à ce sujet de Phormion, et lui prête encore aujourd'hui devant le tribunal l'appui de son témoignage (1). Enfin, ce qui suffirait à rendre la demande non recevable, il y a une décharge générale donnée huit ans plus tôt par Apollodore, après la mort de sa mère, décharge constatée par une sentence arbitrale. Cette quittance n'existàtelle pas, la prescription devrait encore couvrir Phormion contre toute attaque ; les faits articulés remontent à près de vingt ans.

Ce qui relève encore tous ces arguments, si forts par eux-mêmes, c'est que, dans la manière dont ils sont mis en œuvre, on reconnaît cette fière et dédaigneuse véhémence que Démosthène a fait si souvent sentir aux Philocrate, aux Démade, aux Eschine, à tous les pensionnaires de la Macédoine. Écoutez celte page où Démosthène raille les prétentions d'ApoUodore et lui montre

(1^ p. Phormion, 22.

LE COMMERCE DE l' ARGENT A ATHÈNES. ^7

combien toute sa conduite est déplacée et déraisonnable :

« Je m'étonne que tu ne songes point qu'Archestratos, qui a été jadis le maître de ton père, a ici un fils, Ântimachos, qui n'a point la fortune qu'il mériterait ; or celui-ci ne vient pas t'attaquer, et ne se plaint pas d'être ta victime. Il te voit pourtant porter un manteau de la laine la plus fine; il te voit affranchir une de tes maîtresses, en marier et en doter une autre, toi qui es un homme marié; il te voit mener partout avec toi une suite de trois jeunes esclaves, et vivre d'une manière si débauchée qu'il suffit de te rencontrer pour deviner tes vices. Antimachos manque de bien des choses nécessaires à la vie, et il voit aussi Phormion dans l'aisance. Cependant, si tu*te crois des droits sur les biens de Phormion parce qu'autrefois il a appartenu à ton père, Antimachos, en vertu de ce même titre, serait plus fondé que toi à élever de pareilles prétentions, car ton père a été esclave du sien, de sorte qu'à ce compte il aurait des droits sur toi aussi bien que sur Phormion. Mais toi, tu en es venu à ce point d'aveuglement que tu te mets dans le cas d'évoquer toi-même des souvenirs qui ne devraient, à ce qu'il semble, être rappelés que par tes ennemis, et tu déshonores ainsi et toi-même et les parents que lu as perdus ; tu insultes la cité. Ces biens et ces privilèges que ton père a acquis grâce à la bienveillance des citoyens qui nous

438 LE COMMERCE DE L'àRGENT à ATHÈNES.

entendent ici, et dont jouit maintenant Phormion après ton père, tu ne sais pas les conserver avec décence et dignité, de manière qu'ils fassent honneur et à ceux de qui tu les tiens, et à vous autres qui les avez reçus. Non, il faut que tu sois toujours occupé à nous en dévoiler Torigine, à nous démontrer, à nous prouver de quel néant les Athéniens t'ont tiré pour te faire citoyen; tu semblés presque vouloir les en faire rougir. Quelle est donc ta folie — de quel autre mot pourrais-je me servir? — si tu ne comprends pas ceci : c'est nous qui aujourd'hui défendons ta cause quand nous soutenons que Phormion, une fois devenu libre, n'a plus de compte à rendre à personne pour avoir autrefois appartenu à ton père ; au contraire, quand tu ne veux point traiter Phormion comme ton égal, tu parles contre ton propre intérêt. Les droits que tu prétends posséder aujourd'hui sur Phormion, ces mêmes droits, les anciens maîtres de ton père les feront valoir aussi sur ta fortune. Que Pasion, lui aussi, a été esclave, et qu'il sl été libéré de la même manière que Phormion, c'est ce que prouvent les témoignages que l'on va vous lire ; ils vous convaincront que Pasion a appartenu à Archestratos (1). »

Nous aimerions à citer encore un passage où l'orateur, prenant son adversaire à partie. Tac-

(1) p. Phormion, 45-48.

LE COMMERCE DE L'aRGENT A ATHÈNES. 459

cable de questions ironiques et brusques, lui de* mande lequel des deux ressemble le mieux à Pasion, lui, ApoUodore, qui vit mal etgaspille son bien, ou Phormion, Tbonnête et laborieux Phormion, auquel d'eux-mêmes les citoyens ont ouvert leurs rangs (1). La péroraison aussi mériterait d'être traduite ; Démosthène y résume, avec netteté et rapidité tout à la fois, les motifs qu'il a allégués pour faire repousser la demande d'ÂpoUodore ; il énumëre ensuite les services que son client a déjà rendus à la cité ; il fait pressentir ceux qu'il peut lui rendre encore, si on le met une fois pour toutes à l'abri de ces injustes attaques; il achève ainsi de le rendre intéressant. Puis, comme pour éviter de paraître chercher à exercer, par le tour et le ton de cette péroraison, une sorte de pression sur l'esprit des juges, il recourt à un artifice dontlsée lui avait donné l'exemple : il termine en faisant lire aux juges une loi et des témoignages (2).

Quelque impudent que fut Apollodore, il ne devait point être à son aise pendant que Démos-» thène ou son porte-parole l'écrasait ainsi de son mépris, le fustigeait devant la cour d'une main vive et cruelle. L'impression produite fut profonde ; quand Apollodore se leva pour répondre, les juges, comme il nous l'apprend lui-môme dans

un autre plaidoyer, refusèrent de l'entendre; il put à peine jeter quelques mots au milieu du bruit, et il n'obtint même pas qu'un cinquième des voix se prononçât en sa faveur (1). Dans ces conditions, non seulement il perdait son procès et était condamné aux dépens, mais il avait encore à verser au trésor l'amende que l'on appelait Vépobélie^ c'est-à-dire une obole par drachme ou le sixième de la somme indûment réclamée par lui. C'était payer cher l'exagération de sa demande : l'épobélie, dans le cas actuel, montait à 3 talents et 20 mines (près de 20,000 fr.), et, sous peine d'être dépouillé du droit d'intenter d'autres actions et de paraître à la tribune, il fallait se mettre en règle, s'acquitter de cette dette publique dans un bref délai. Une fortune même moins compromise que celle d'ÂpoUodore aurait eu peine à réparer de pareilles brèches ; or, deux ans après nous le voyons encore se faire condamner, pour une proposition contraire aux lois^ à une amende de 1 talent, qu'il trouva moyen de payer (2). Nous ne le suivrons pas dans les efforts désespérés qu'il tenta pour se venger sinon de Phormion, qu'il n'osait plus attaquer de front, au moins de ceux qui avaient aidé Phormion à gagner son procès. Nous avons deux plaidoyers dirigés contre un certain Stéphanos, qu'il poursuit comme faux témoin ; dans

(1) C. Stephanoa, I, 6.

(2) C. Néère, 3-8.

LE COMMERCE DE L' ARGENT A ATHÈNES. 4il

ces discours, tout pleins de sophismes qui se réfu^ tent d'eux-mêmes, éclate une rage que n'arrête ^s aucun respect humain. Passe encore pour les invectives dont il accable Phormion ; mais son propre père, il en parle comme d'un vieillard tombé en enfance ; son frère Pasiclès, il le renie ; sa mère, il l'insulte et la déshonore. A l'entendre, Pasiclès serait né d'un commerce adultère; bien avant la mort de Pasion, Phormion aurait été l'amant de celle qu'il devait épouser plus tard (1). Le discours contre Néère, postérieur de quelques années, nous montre Apollodore poursuivant, à propos du nouveau procès où il a succombé, une vengeance du même genre ; puis à partir de 340 environ, il disparait de l'histoire. Tout nous porte à penser que, s'il ne mourut pas vers ce temps, il finit par tomber dans la misère et dans un complet discrédit. Quand à Pasiclès et à Phormion, nous apprenons par quelques mots d'un discours perdu d'Hypéride que, depuis la réforme opérée par Démosthène en 340, ils figuraient encore au nombre des citoyens les plus riches (2), Ces courts fragments laisseraient même croire qu'ils s'étaient associés ; fils de banquier, Pasiclès a pu entrer dans la maison nouvelle que Phormion avait fondée, et

(1) C. Slephanos, 1, 3, 27, 49, 79, 83-84.

(2) Fr. 137, 138, 139, 140, dans rédition de Blass. Blass distingue

deux discours, un xarà OacraXcouç, et un irpbç llaacxXca ircp\ oÈvrc^o^cM^. n est très-possible qu*il ne s^agisse ici que d'un même discours, cité sous deux titres différents par les grammairiens.

plus tard en partager la directioa et les bénéfices avec ses demi-frères^ les deux fils que sa mère avait eus de Phormion.

Nous ne craignons pas d'avoir retenu trop longtemps Tattention sur les trapézites athéniens, sur leurs origines, leurs mœurs, leurs opérations, les services qu'ils rendaient à la cité. Tant que l'histoire économique de l'antiquité ne sera pas tout an moins préparée, esquissée à grands traits, l'histoire politique offrira presque à chaque pas des problèmes insolubles. Ainsi, pour ne parler que d'Athènes, on a tout d'abord peine à comprendre comment, avec les vices de sa ^constitution, les entraînements de sa démocratie et les fautes continuelles de ses hommes d'État, elle a pu fournir encore une pareille carrière, avoir deux siècles d'une incomparable grandeur et réparer si vite ses pertes au lendemain de chacun de ses désastres. Ce qui explique cette élasticité, ce ressort, ce sont surtout les habitudes laborieuses de la population athénienne; c'est l'espèce de divination par laquelle Athènes, avec sa vive intelligence, avait pressenti certaines vérités économiques, ébauché certaines institutions commerciales. Chez les Athéniens, tout le monde ou presque tout le monde, citoyens, étrangers, esclaves, travaillait et produisait, chacun à sa manière. Dans le tableau de la vie athénienne que nous cherchons a tracer d'après les orateurs attiques, aurait-il été juste

LE COMMERCE DE L'ilRGENT A ATHÈNES. 443

d'oublier les trapéziteis, ces obscurs et patients ouvriers de la fortune publique, ces lointains ancêtres des banquiers juifs et lombards auxquels se rattachent, par une filiation directe, ceux qui dans la société moderne manient, avec une bien autre puissance, ces merveilleux instruments de progrès, le capital et le crédit (1) ?

(1) Cet essai fait partie de nos études sur l'éloquence politique et judiciaire à Athènes, Nous avons publié la première partie de cet ouvrage sous ce titre : Les précurseurs de DémosthèneSy in-S», Hachette, 1873. Nous espérons pouvoir donner Tan prochain la seconde partie, Démosthènes avocat.

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