LA CROIX DE TEOTIHÜACAÎI AU MUSÉE DU TROCADÉRO
monuments pouvaient être confondus, comme le voulait le savant franciscain, avec ceux qu’avaient érigés les premiers missionnaires, tels que Martin de Valencia’ et ses compagnons, il en restait un assez grand nombre qui échappaient à cette étiologie, et dont l’antiquité relative demeurait solidement établie.
Pour expliquer l’existence de ces emblèmes dont les analogies apparentes étaient si grandes avec ceux du christianisme, il fallait imaginer une autre théorie que celle dont Torquemada s’était fait le défenseur. Frappés de rencontrer, à côté d’un culte pour le symbole de la croix, diverses pratiques religieuses qui oiïraient avec celles de la religion catholique certains points de ressemblance, les historiens de la Nouvelle-Kspagne adoptèrent presque tous ’ l'hypothèse d’un apostolat primitif, qui aurait laissé des traces plus ou moins profondes dans les croyances populaires mexicaines.
Fray Diego Duran, Acosta, Vetancurt, Davila Padilla, Carlos de Siguenza y Gongora, Remesal, Calancha et bien d’autres encore ont développé cette thèse singulière non sans quelque talent, et la Croix de la pluie, dont ils ne comprenaient en aucune façon la signification, est devenue le témoignage de la prédication de l'apôtre saint Thomas* qui s’identifiait sous leur plume avec le. civilisateur des Toltèques, le grand Quetzalcoatl.
1) La plupart de ces écrivains, presque tous ecclésiasliquesf ont adopté la théorie de la prédication apostolique au Mexique. Une autre opinion se fait jour cependant dans les écrits de quelques-uns d’entre eux, qui se demandent si ces apparences de christianisation ne sont pas le résultat de quelque diablerie; « le diable se faisant à plaisir le singe de Dieu, la mona de Bios. »
2) Voir la dissertation du D' don Servando Teresa de Mier, insérée au t. II de la Ilistoria de la Revolucion de 1810 ocurida en N. Espana, imprimée à Londres en 2 vol. in-i et attribuée à D. José Guerre de Mexico. Cette dissertation a été réimprimée à titre de supplément au livre 111 du Sahagun de Bustamanlp, après la page 277 du tome 1" de son édition {Suph’mento al libro tercero del P. Saluigun {ilistoria general de las Cosas de Nueva Espana. Mexico, 1829, in-4).
3) On a fait aller saint Thomas bien plus loin encore qu’au Mexique. Le Pérou, le Brésil, le Paraguay même sont au nombre des régions où certains auteurs l’ont envoyé porter l’Évangile (Cf. Nieremberg, llistonæ Xaturæ, lib. XIV, cap. 117, etc.).
DECADES AMERICANÆ
Les idoles cruciformes de la religion mexicaine ainsi christianisées, furent pieusement recueillies par les moines de divers ordres, exposées même parfois dans leurs églises conventuelles aux hommages des fidèles. Une croix de bois, par exemple, rencontrée dans une caverne difficilemenl accessible de la Basse- Mixtèque, en fut tirée avec une machine appropriée et devint l’objet d’un culte spécial chez les Dominicains de Tonala *. A Puebla, les Carmes déchaussés conservaient une autre croix ancienne de la même matière, découverte, disaient-ils, dans cette localité. La croix de Quauhtulco (Guatulco), transférée à Oaxaca par l’évêque don Juan de Cervantès, était au dernier siècle l’objet d’une grande vénération '. A la même époque, enfin, l’une des croix de l’île de Cozumel était pieusement conservée dans un des cloîtres de Mérida.
Le problème de l’origine des croix américaines, si mal posé qu’il ait été dès le principe, si insuffisamment étudié qu’il fût encore au milieu du xviii* siècle, semblait donc complètement résolu aux yeux du clergé de ce temps. Saint Thomas, pour la plupart des auteurs ecclésiastiques; saint Mathias, selon quelques autres’, avaient pu seuls dresser en Amérique le symbole de salut du genre humain.
Les écrivains laïques abondèrent dans le même sens; Solorzano, Boturini Veytia % Mota-Padilla®, Servando Teresa de Mier, consacrèrent maints chapitres à développer cette invraisemblable théorie qui compte encore aujourd’hui quelques partisans au delà de l’Atlantique.
1) Boturini, qui raconte le fait, ajoute que c’est une musique angélique sortant de la bouche de la caverne à chaque vigile de la fête du saint apôtre, qui fit découvrir celle merveilleuse croix. (Op. cit., p. 51.)
2) C’est cette miraculeuse croix de Guatulco que Drake aurait vainement tenté de détruire en la soumettant inutilement pendant trois jours à l’action des flammes les plus intenses. (Torquemada, Monnrquia Indiana, lib. XVI, cap. 28; éd. cit., l. III, p. 234.)
3) Sur la côte occidentale, à Banderas, Chacala, Compostela, Tepic, ce n’est plus à l’apôtre Thomas, c’est à un homme nommé .Malias ou .\lalheo qu’on attribue la prédication archaïque (Mola Padilla, op. cit., p. 184) et les lettres anciennes, supposées hébraïques ou syriaques, découvertes, disait-on, sur le piédestal de la croix de Chacala.
4) L. Boturini Benaduci, op. cit., p. 43, etc.
5) Veylia, op. cit., t. I, p. 174.
6) M. de la Mota Padilla, op. cit., pass.