LA CROIX DE TEOTIHUACAN AO MUSÉE DU TROCADERO
que les monlagnanis de la Mixtèqiie et de la Zapotèque, les lui ont attribués de toute antiquité. Sur les petits vases en terre cuite des premiers (lig. 65), comme sur les statuettes en pierre dure des seconds (flg, 66 et 67), le dieu se montre la bouche couverte d’un
Fis. 63. — Coraet eu terre cuite reprêseuUiut le dieu TIaloc, trouvé à Naliualac. {}fus. d'Elhnogr. Coll. Ctiarnay. N* 6936.
ornement exactement semblable à celui qui orne la croix que je viens de décrire. Le bandeau replié devient une sorte de moustache, et les appendices se transforment, semble-t-il, en de puissantes incisives.
Cette' double modification ne change point, du reste, les formes générales des insignes du Dieu. Il est toujours possible de retrou-
DECADES AMERICANÆ
ver dans le bandeau contourné, F image de la nuée, et dans les appendices, celle de la pluie qui s'en échappe.
Celle interprétation paraîtra à première vue quelque peu forcée sans doute. Elle n’en est pas moins rigoureuse, car elle repose sur diverses transcriptions espagnoles, contemporaines, ou peu s’en faut, de la conquête.
LesCaslillans, Iraduisanlà leur usage les hiéroglyphes mexicains les plus répandus, ont en elfet représenté le signe de Quiahuitl [la pluie) propre au dix-neuvième jour de chaque mois, par un grossier dessin qui montre un amas de nuages dont les formes
Fi". 66 et 67. — Ornements de bouche du dieu TUloc, d'après deux statuettes en serpentine des environs d’üaxaca.
{Mm. d’Elhnogr. Coll. Pinarl. N"’ 5642 et 5643).
générales rappellent assez bien le bandeau de la Croix de Téotihuacan et d’où descendent une série de lignes parallèles figurant une pluie intense, lignes qui correspondent aux pendentifs de notre monument. Ce bandeau et ses appendices composent donc dans leur ensemble la représentation hiératique de la pluie et la croix dont ils forment le décor est bien, par conséquent, non pas une croix chrétienne, mais la cruz de la l/uvia des premiers conquérants, cet emblème religieux qu'invoquaient les indigènes visités par Hernandez, Grijalva, etc., et auquel ils sacrifiaient des cailles lorsque l’eau venait à manquer*. Que l’on
1) Alpie de aqlla mesma lorre eslava vn cercado de piedra y cal, muy Lié luzido y almenado. En medio del quel avia vna cruz de cal tan alla conio diz paltnos
LA CROIX DE TEOTIHUACAiN AU MUSEE DU TROCADÉRO 127
simplifie l’insigne religieux, en suivant les procédés usités au Mexique, c'est-à-dire en supprimant les parties qui ne sont pas indispensables à l’expression du symbole, il restera une sorte de croix trapue, dont les bras mesurés dans leur plus grande longueur auront presque exactement les mêmes dimensions que la tête, c’est-à-dire 20 centimètres environ, et dont la longueur totale (90 centimètres) surpassera quelque peu la hauteur.
Fig. 68. — Bas-relief central eu forme de croix, du second temple à la croix, de Paleuqué. {Musée d'ethnographie.)
Simplifions encore le monument, supprimons les détails sculptés sur sa façade, nous obtiendrons une véritable croix voisine de ces croix grecques, auxquelles les conquérants ont parfois comparé notre croix de la pluie.
Ala quai leniâ y adoravâ por Dios de la Iluvia. Porque quando no llovia, y avia falta de agua yvan a ella en procession y muy devotos. Offrecian le Cordonizes sacrificadas, para placarle la yra y enojo que con elles lenio, o moslrava tener con la sangre de aquella simple avezica. Quemauan lambien cierla résina, a manera de incienso, y rociavan la con agua. » « Tras eslo tenian por cierlo q luego llovia. Tal era” la religion deslos Acu çami'anos. Y no se pudo saber donde ni como lomaron devocion con aipiel Dioz de Cruz, porque no ay rasiro, ni setial en aquella isla, ni aun en olra ninguna parle de Indias, q se aya en ella predicado el Evangelio » (Goinara, llisloria de Mexico con el descubrimienlo de la Xueva-Espana... Anvers, 1554, in-12, f‘ 24 r-).
DECADES AMEIUCANÆ:
La croix mexicaine peut donc dériver, par une série de transformations, qui ne sont point trop malaisées à suivre, des insignes du dieu Tlaloc. Cela ne veut pas dire, je m’empresse de le faire remarquer, que tons les symboles cruciformes découverts au Mexique et dans le Yucatan aient eu cette seule origine. Je pense, au contraire, que d’autres croix, dont je n’ai point parlé encore, ont des points de départ bien différents.
Il me paraît à peu près hors de doute, par exemple, que certains types de croix dérivent du type de l’arbre La croix en tau de Tianguiztepec publiée par Boturini, la prétendue croix des Cboutales qui affecte la même forme *, celle du Codex Vindobonensis (n“ 1) qu’a figurée llumboldt*, les croix des deux sanctuaires de Palenqué (fig. 08) \ enfin celles que l’on peut voir sur le bas-relief estampé par M. I). Charnay à Lorillard-City, haute Uzumacinta®, forment une véritable famille emblématique dont l’arbre semble bien avoir fourni le contour initial®,
1) Le motif cruciforme, qu'on l’obtienne par l’entrecroisement de deux lignes (H. b incroft, The native Uaces of lhe Pacijfic States of N or th- America, vol IV, p. 499. San Francisco, 1875,in-8)ou parla répétition à angle droit de quatre objets similaires, ou parla disposition en quinconces d’un décor quelconque (Sa/iagwn trad. Jourdanet, p. 30, etc.) est d'ailleurs si naturel qu’une foule de peuples, complètement étrangers les uns aux autres, l’ont utilisé pour orner leurs poteries, leurs tissus, etc. Pour ne point sortir d’Amérique, je mentionnerai seulement les croix que l’on rencontre sur certaines broderies du Guatemala, sur certains vases en terre des affluents supérieurs de l’Amazone, sur les cotonnades peintes de rUcayali, ou sur quelques tapisseries du Pérou maritime.
2) II. Bancrofl, ihid., vol. IV, p. 57.
3) Humboldt, Vue des Cordillières et Monuments des peuples indigènes de V Amérique. Paris, 1810, in-fol., pl. 46.
4) VValdeck, Monuments anciens du Mexique, pl. 21-22. — .Mater, Nouvelles explorations des ruines dePalenqu6{La Nature), Jo ann.,2« sem. 1879, p. 299-302. — D. Charnay, Les anciennes villes du Nouveau-Monde, Paris, 1885, in-4®, p. 183 et 213.
5) Dans ce curieux monument, publié par .M. D. Charnay (Les anciennes villes du Nouveau- Monde, p. 391), deux personnages tiennent chacun à la main une petite croix, dont les bras sont terminés par des fleurs exactement semblables à celles du manuscrit de Vienne et dont la tête est formée par un quetzal attaché verticalement par le bec cà la croix, et qui de sa longue queue décrit audessus du symbole un gracieux panache.
6) Chilam Carabal appelait, nous l’avons vu, la croix « le véritable arbre du monde ».