EN ANTHROPOLITHE UE LA GUADELOUPE
Les anthropolithcs de la Guadeloupe ont joui d’une véritable célébrité au commencement de ce siècle. Découverts en I80o au Port du Moule dans une sorte de tuf calcaire, ces prétendus fossiles humains ont été l’objet de mémoires nombnmx et variés. Le général Krnouf a sommairement e.vposé dans les Annales du Miiséiim de Paris' les diverses hypothèses qui avaient cours sur leur origine. Konig*, IL Davy, Moreau de Jonnès\ Cuvier* ont fait, à ditîérents points de vue, l’examen des squelettes et de la roche qui les renferme et déterminé la composition chimique, l’état minéralogique, la nature des débris organiques, et par suite le mode de formation de ce tuf pélagique, ainsi que l’a nommé Moreau de .lonnès. Mais quelque degré de précision (ju’aient atteint les démonstrations que je viens de rappeler, l’àge des squelettes du Port du Moule est demeuré jusqu’à présent indécis. L’élude de la gangue des antliropolilhes démontre cependant qu’ils sont enfouis au sein d’un dépôt qui continue à se former aujourd’hui; l’examen des coquilles incluses dans le tuf prouve qu’elles sont d’espèces vivant sur l’île ou dans la mer voisine. Bref Cuvier démontre que ces pseudo-fossiles sont loin d’avoir la haute antiquité que leur attribuent encore quelques vulgarisateurs ignorants ou prévenus®. Mais entre l’explication, combattue par le grand naturaliste, qui faisait des roches ossifères du Port du Moule les « débris d’un monde disparu » et
1) T. V, p.404, 1805, in-4.
Konig, On a fossü humnn skeleton from Guadeloupe... in a letter addressed to the Rijjkt lion, sir Joseph Banks. (Philosoph. Transact, vol. CIV, p. 107 et pl. lit, 1814, in-4 )
3) Moreau de Jonnès. Histoire physique des Antilles françaises, t. l,p. 546, 1822, in-8.
4) G. Cuvier, Discours sur la théorie de la terre, servant d'introduction aux Recherches sur les ossements fossiles, Paris, 1821, in-i, p. LXVI.
5) Cf. Boitard, L’Univers avant les hommes, p. 251 et 481.
i'2 DÉCADES AMÉRICAINES
l’hypothèse qui, rajoiinissant outre mesure les déhris osseux envoyés en Europe par Cochrane et par Donzelot, leur donnait une date toute récente, il s’éteit produit des opinions intermédiaires parmi lesquelles, à défaut de renseignements précis. Envier n’avait pas cru devoir choisir. E/est l’une de ces dernières, celle d’Ernonf, acceptée par Zimmermann et quehjnes autres écrivains, que vient appuyer une petite découverte que j'ai faite, il y a quelque temps déjà'.
On sait que le premier squelette du Port au Moule fut enlevé par sir Alex. Eochrane et présenté par l’amirauté britannique au Dritish Muséum, où il est encore déposé*.
Le Muséum d’histoire naturelle en possède deux autres. Le premier seul a été étudié par Envier, et la figure et la description qu’il en a données ont été souvent reproduites. Un second bloc.
Fig. )fl ü 12. .Amulette en jade, en forme de grenouille, trouvée an cmi o’uu anthropolilhe de la üuadeloupe. ffr. nat. {Mua. Ilisl. de Paris.)
envoyé à Paris un peu plus tard |»ar Donzelot, en tout semblable au premier, mais dont le squelette était bien plus mal conservé, ne paraissait devoir rien ajouter aux renseignements fournis par son devancier. Tl ne fut pas dégrossi, mais exposé à coté de celui qui renfermait le premier squelette eu partie dégagé, il servit à montrer aux visiteurs l’état naturel des bancs ossifères dits Maçonne-Hon-I)icu .
1) Cf, Compt. Rend. .\cnd. Sc. 10 févr. 1873.
2) « Ils furent découverts, dit Cuvier (loc. cit.) en 180.7, par .M. Manuel Cortès y Campomanès, alors officier d'état-major de service dans la colonie. Le général Krnouf, gouverneur, en fit extraire un avec beaucoup de peine, auquel il manquait la tête et presque toutes les extrémités supérieures : on l’avait déposé à la Guadeloupe, et on attendait d’en avoir un plus complet pour les envoyer ensemble à Paris, lorsque l’île fut prise par les .Anglais. L’amiral Cochrane ayant trouvé ce squelette au quartier général, l’envoya à l’amirauté anglaise qui l’oITril au .Muséum britannique. 11 est encore dans celle collection... où je l’ai vu en 1818. » (Cuvier, Discours prHiiiiinaire, p. L.Wl.)
-t’N ANTHROPOLITOE DE LA GUADELOUPE
C’est dans ce second bloc, dont une large fente, lentement agrandie, a fini par détacher un assez gros fragment, que j’ai trouvé le bijou caraïbe dont la figure est reproduite ci-coulre.
La fissure qui dissociait, ainsi queje l’ai dit, le squelette du Port du Moule, dessinait ses sinuosités au-dessus des fragments osseux qui représentaient le thorax du sujet, et lorsque la partie supérieure s’est détachée, elle a montré dans son épaisseur la moitié droite du maxillaire inférieur, dont la dentition se rapportait à celle d’un enfant de huit ans environ. Cette indication s’accordait avec celles que fournissaient déjà les diaphyses des membres, saillantes à la surface delà roche, humérus, fémur, tibias, etc.
Sous celte mandibule et un peu au-dessus de débris osseux qu’il était aisé de reconnaître pour quelques bouts de côtes supérieures et la portion moyenne d’un humérus, apparaissaient deux petites taches verdâtres et, au milieu de l’une d’elles, un petit cercle hlanc. Je dégageai 'avec précaution la pierre verte, qui se détachait sur le fond gris blanchâtre de la roche et, après quelques minutes de travail, je pus tirer de la gangue une amulette en jade de 20 mm. de longueur sur 17 de largeur et 9 d’épaisseur, reproduisant grossièrement la figure d’un batracien *.
La tête et les membres antérieurs sont séparés du reste du corps par une rainure transversale, chacune des saillies qui représentent les pattes de devant est adroitement percée de deux trous*, l’un sur la face externe et l’autre sur la face inférieure, à l’aide desquels la grenouille de jade était suspendue au cou du jeune sujet. Deux petits renflements simulent les yeux de ranimai, deux traits obliques circonscrivent ce qui répond aux membres postérieurs et une saillie ovale dessine les contours de la région lombaire.
J’ai dit que ce bijou est d’origine caraïbe. Cette appréciation,
t) M. Jannettaz qui a étudié la densité et les autres caractères physiques de cette pièce, a reconnu qu’elle appartient à la variété de jade, propre à l’Amérique centrale. Celle détermination a été confirmée par.M. Fischer, de Fribourg, dont on connaît les importantes recherches sur la néphrite, la jadéile, etc.
2) C’est l’un de cos trous, rempli de tuf, qui se dessinait en blanc sur le fond vert de la portion du bijou en jade que la fente avait mise à jour.
DÉCADES AMÉRICAINES
que m’ont suggérée des comparaisons étendues*, trouve sa confirmation dans les textes des vieux auteurs qui ont écrit sur l’histoire naturelle et l’ethnographie des Antilles,
Hochefort, du Tertre, etc, parlent en effet, à plusieurs reprises, du goût des habitants de cet archipel pour certaines pierres vertes et roug(*s, et ce dernier raconte même* à propos de ces pierres, qu’il dit venir do la Terre Ferme, qu’il en a vu de diverses figures, et en particulier une qui avait la forme d'une grenouille.
Entre autres propriétés dont jouissaient ces pierres travaillées, « pendues au col «, elles empêchaient de tomher du haut mal, soulageaient les femmes « en travail d’enfant », etc., etc.
La rencontre d’une amulette, taillée suivant la forme spéciale indiquée par le vieil historien des Antilles, et suspendue au cou d’un des sujets enfouis dans les tufs pélagiques du Port du Moule, me semble bien prouver, d’une manière irrécusable, que ces squelettes appartiennent à Vépoque caraïbe, ainsi qu’Ernouf l’avait supposé.
On peut donc maintenant limiter l’àge des anthropolithes, dont Konig, Cuvier, etc., s’étaient occupés, entre la première apparition des Caraïbes à la (luadeloupe et l’époque où Hochefort, du Tertre, etc., décrivaient ces anciens habitants des Petites Antilles, aujourd'hui presque complètement disparus.
Il n’est pas inutile de rappeler en terminant cette notice que c’est sous le nom de Galibis, que nos compatriotes désignaient en t80o, les scjuelettes (pie l’on extrayait du i’ort du Moule. Or cette dénomination ethnique, qui s’appliquait jadis à un grand nombre de tribns des Cuyanes, n’a point entièrement disparu des cartes modernes.
1) On a découvert en effet, un certain nombre de grenouilles en pierre dure, soit aux Antilles, soit sur la Terre Ferme. M. Fischer n’en connaissait pas moins de quatre, lorsqu’il rédigeait son mémoire Die Mincraloijie (ils llilfsu issenschiift fâv Archæoloijie, EUtrvxjraphie ii. s. w. mil specirller Itenickskhd- (jumj mexicanischer sculphtrem (Archiv. fur Anthrop., Bd. X, 1877.) La grenouille, symbole de la pluie, était d’ailleurs fort souvent représentée chez les Indiens du Mexique, de l’Amérique Centrale, du Condinainarca et du Pérou. (Cf. G. Squier, Travels in Aicaruijiia, New-York, 1853, in-8, p. 511. — Ktc.)
2) H. P. du Tertre, Histoire ijénérule des Anlilles habitées par les Vraimais. t. Il, p. 78, 16ü7, in-4.
UN ANTROI’OLITIIE DE LA GUADELOUPE
C’est (railleurs de ces Galibis de Terre Ferme que descend l’une des deux races (jui se sont rencontrées dans 1 archipel des Anlilles