TRAVAUX MILITAIRES
Ui:e règle qu'Edgar Quinet a toujours observée, c'est de tenir ses facultés en éveil par les occupations les plus variées; elles préviennent le défaut d'équilibre que produirait un trop grand confinement de l'esprit dans un seul sujet. « Pour moi, la diversion, c'est le repos, « dit-il.
Quelle étude le reposa de ses travaux sur la question religieuse? Il reprit l'enquête sur la campagne de 1815, dont il s'était occupé de tout temps. Avant de terminer le poërae de Xapoléon, il avait, en 1835, visité le champ de bataille de Waterloo. Ce récit parut dans la Revue des Deux Mondes en 1836, et dans Allemagne et Italie. De plus, il écrivit aussi une esquisse de la Bataille de Waterloo ; nous possédons encore ce petit manuscrit jaune, embryon de l'histoire publiée vingt-six ans plus tard.
Tout le ramenait fatalement à Waterloo, Après la légende poétique où le héros est peint plus grand que nature, M. Quinet sentait la nécessité de le réduire aux proportions exactes, rigoureuses de l'histoire; il y était porté par les tendances mathématiques de son esprit qui n'abandonnejamais un sujet avant de l'avoir examiné sous toutes ses faces, afin d'arriver à une démonstration clai:?e. précise, irréfutable.
Deux autres motifs se joignaient à celui-là : un goût dé-
eidé pour riiistoire militaire, né de la première éducation d"enfance dans les bivouacs de Jérôme (Juinet; et ses relations avec la famille de madame la maréchale Nev, très-liée avec une tante de mon mari.
En effet, c'est chez madame de Saint-Edme, dès 1821, que se formèrent ses liaisons avec le duc d'Elchingen. A ce titre d'ami de la famille, il prononça, en 1845, un discours sur la tombe du brave des braves.
Il était très- préoccupé de rendre justice à la mémoire de Ney, si maltraité par l'historien de Sainte-Hélène.
L'occasion s'offrit à propos du débat entre le général Jomini et le duc d'Elchingen sur la bataille des Quatre- Bras. M. Quinet l'étudia avec un intérêt passionné et fut assez heureux pour éclairer la question, en découvrant des motifs, des arguments, qui avaient échappé à Tesprit militaire le plus sagace.
Il fit, en 1846, un mémoire sur l'affaira des Quatre-Bras, ïe communiqua au duc d'Elchingen qui reconnut que ce mémoire tranchait la question tant controversée. Grâce à sa pénétration d'esprit, M. Quinet démontrait l'injustice des accusations de l'Empereur et rétablissait la vérité sur le maréchal Ney.
Lorsque, bien des années après, M. Quinet publia son Histoire de la Campagne de 1815, une seule objection fut faite à cet ouvrage. On supposa que les vues de l'auteur et ses jugements avaient été une représaille des événements de 1851. C'est une erreur; ses vues développées en 1801 étaient déjà arrêtées en 1846, comme le démontre la "lettre suivante du duc d'Elchingen, retrouvée par hasard :
« Versailles, 9 mai 1846.
« Je vous remercie, mon cher Quinet, des notes précieuses que vous avez faites et que vous me communiquez ;
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je les ajouterai au doss^ier que j'ai préparé pour le remettre à Thiers quand il sera arrivé à cette triste époque. Je regrette de n'avoir pas su ces faits aussi bien que vous, lors de ma discussion avec Jomini. Je pense qu'alors il se serait rendu à l'évidence. J'admire comment vous pouvez embrasser, étudier et connaître à fond toutes les questions et être, dans chacune, aussi fort que ceux qui en font spécialité.
- Vos raisonnements sont positifs
" Vous avez jugé vrai en devinant la calomnie sous ces anecdotes apocryphes, empruntées aux mauvais pamphlets de l'époque. J'espère que l'histoire n'ira pas chercher là la vérité et que nous trouverons enfin un homme de talent et de conscience pour la dire sans crainte de petites susceptibilités d'auteur. Que n'étes-vous, vous, chargé d'un travail semblable?...
«« DElchikgen. »
Il était tout naturel que, dans ce voisinage de Waterloo, l'exilé revint au sujet qui l'avait tant occupé en 1835 et 1846. A force de le creuser et d'y penser sans ces>e, M. Quinet découvrait maintenant le point capital d'une question stratégique longtemps controversée de la campagne de Waterloo.
J"ai la manie des dates : ce fut le 14 avril 1857 qu'il me fit part des résultats de ses recherches: elles éclairaient une des plus décisives causes de la défaite. Jomini et tous les écrivains de la campagne de 1815 s'interrogeaient, cherchaient l'explication.
Toute la critique militaire, depuis quarante ans, porte sur un détail stratégique qui a fait manquer, dès le début, le succès de la bataille. Napoléon, le matin du 18, fit faire l'attaque en masse compacte; les généraux étonnés suivirent l'ordre à la lettre, sans demander d'autre explication.
Il est hors de doute que Napoléon n'a pu donner un tel ordre; car ee même ordre, il le renouvela le«soir. mais cette fois, dirigeant lui-même ses troupes , il exécuta sa pensée entière, incomprise par ses généraux. Il déploya, en effet, les bataillons de la garde; mais en même temps, aux deux extrémités, il forma deux longues colonnes qui protégèrent les flancs de l'attaque et qui eussent empêché l'échec du matin. Et M. Quinet ajoutait : •• Si la conception de Napoléon échoua le matin, évidemment, c'est que ses généraux ne l'avaient exécutée qu'à demi. »
Par toutes ces investigations minutieuses, le futur iiistorien de la campagne de 1815 acquéi^ait la conviction que l'imprévoyance, la négligence humaine, eurent plus de part au désastre que la fatalité.
Par quelle dérision du sort les proscrits de 1851 sont-ils internés dans le rayon de Waterloo? forcés de ruminer la défaite et de méditer sur les conséquences d'une issue différente du 18 juin 1815.
Les esprits les plus hostiles à Edgar Quinet lui ont cependant accordé ceci : Nul Français ne ressentit avec plus d'angoisse et de passion cette journée néfaste où la destinée de la patrie fut jouée à croix ou pile.