‹ Mémoires d'exilChapitre 15 sur 62 · MERLIN L ENCHANTEUR · texte numérisé non relu

MERLIN L ENCHANTEUR

Il s'était remis à Merlin, et je comptais (^ue ia société de TEnchanteur lui ferait le bien accoutumé.

J'ai déjà dit que ce livre retrempé dans la nature vivante, pénétré des parfums et des aurores du printemps, était à la fois une récompense et un fortifiant.

Il ne parut qu'en 1860; mais en imagination j'entrevoyais déjà une édition illustrée. Aucun livre n'est mieux fait pour inspirer le crayon d'un artiste, car véritablement chaque scène se détache en vignette.

En attendant j'ébauchais moi-même ces vignettes à ma fantaisie.

Voici, encadrée de bruyères, la première rencontre de Merlin et de Viviane; elle se mire dans la fontaine, ses cheveux l'enveloppent comme les rayons étincelants du matin; autour d'eux, des bois, des prés, des sommets bleuâtres; çà et là un sapin effilé en fer de lance.

C'est en aimant et se sentant aimé que Merlin devint magicien; il se sert de sa puissance pour enchanter la terre de France.

Ma seconde vignette, c'était Paris. Merlin est dans une barque avec Viviane. Profondes solitudes. Au milieu du fleuve qui serpente à travers une forêt de chênes, on aper-

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çoit une île boisée : « Quel est ce fleuve? — La Seine. — Et ce village? — Lutèce. "

Il bénit cette terre. « Ali! j'aime cette terre plus que toute autre ! dit-il. Je voudrais y voir un peuple heureux. »

Paris a surgi avec ses monuments, sa civilisation, ses passions et ses femmes séduisantes d'esprit et de grâce, riant de tout, de ce qu'elles aiment et de ce qu'elles haïssent. Sans doute Merlin restait fidèle à Viviane, mais il remarquait qu'il y a sur la terre différentes beautés : celle d'Isaline l'ensorcela. « Cette bouche, pleine d'amoureuses malices, ces j'eux noirs veloutés lui parurent la source de toute magie. »

Viviane aura d'autres rivales, et ces portraits de femmes sourient à travers toute l'œuvre de Merlin.

11 méditait le pèlerinage des trois mondes.

■' Laisse le passé, l'avenir seul est à toi, » lui dit sagement Viviane, et elle l'entraîne au seuil des Limbes, où personne n'a pénétré avant lui. Là, dans un labyrinthe alpestre qui rappelle Glaris, le pasteur des limbes lui entr'ouvre la barrière de solives branlantes entremêlées d'épines. Par des sentiers à peine tracés se rencontrent les âmes qui n'ont pas vécu : Héloïse et A-bailard, embrassés dans l'amour éternel..., plus loin Jeanne d'Arc. " N'arriverai-je pas trop tard? » dit la bergère.

Quelques âmes altières ébranlaient les portes de bronze qui les séparaient du jour. Merlin leur donne un nom : c'est Charlemagne, Mahomet, Luther, Napoléon, le grand Maximilien. Au bord d'un rivage désert, sur la dune étroite, le Taciturne; et près de la vaste mer, Colomlt et Washington,

P]nfin sous le manteau du prophète s'abrite l'enfant de l'Ain, et celle qui ne t'a jamais quitté un jour.

Ces motifs si variés font songer non-seulement à l'art du dessin, mais à la composition musicale : symphonies de

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ton et de caractères clifférent5>, mélodies qu'on pourrait noter , principalement aux introductions des chapitres.

Viviane a abandonné Merlin. Pourquoi? la suite de riiistoire l'apprendra. Le voilà seul dans la foret, brisé, anéanti.

Jacques Bonhomme le bûcheron laisse sa hache, s'attache à la fortune du pauvre enchanteur. Yojez-vous le naif paysan des Ripes, vêtu de sajon, chaussé de sabots, présentant sa large main à Merlin et lui demandant la bonne aventure? Ce mélange de patois rustique et de langage ailé produit aussi un effet musical.

Les pèlerinages commencent, et les divers voyages do l'auteur fourniront leurs incidents, leurs vivants souvenirs,

Merlin et Jacques Bonhomme quittent la perfide Albion; ils se trouvent dans une petite vallée couverte d'épis de blés, abritée par la forêt de Soignes; ils se couchent dans un sillon qui prit depuis la forme d'un immense tombeau. « Demande à ce berger un peu d'eau et le nom de ce village. — Il n'y a pas d'eau, et le village s'appelle Waterloo. — C'est bien, ne l'oublie pas, mon fils. »

Aux bords du Rhin, sur les balcons des vieux manoir^, rois, chevaliers, ménestrels saluent l'enchanteur; les nains seuls le boudent. Il entreprend de réconcilier Français et Teutons.

Merlin, sur son passage, enchante tour à tour la France, les Alpes, le jardin d'Italie, le lac Léman et même le paysage de V^eytaux.

A Florence, il ébauclie une figure divine dont tout un peuple devient amoureux et que les peintres copient do siècle en siècle : c'est le portrait de Viviane.

Venise était encore sous les flots; Nella la belle batelière, assise avec Merlin au seuil de la cabane, l'enlac dans ses filets en raccommodant avec lui la même maille.

Elle demande et obtient la gondole à la Jîroue luisante, l'église aux coupoles d'or, le lion de Saint-Marc, le pont d'albâtre, le vaisseau pavoisé le Bncentaure, enfin l'anneau magique qu'elle jette à la mer. Merlin lui accorde tout pour un baiser.

Après son aventure de Rome, où il faillit être brûlé, crucifié par les nécromans de l'époque, Merlin débarque au pays des Ruines. Après les réminiscences du vojage d'Italie de 1831, voici les souvenirs de la Grèce de 1829. Avec son fidèle Jacques Bonhomme (en réalité il s'appelait Ducarouge), il couche à la belle étoile, la tête appuyée sur des bruyères et des broussailles. Mais la faim chasse le sommeil, Jacques parcourt la campagne au clair de lune, rapporte un agneau, on allume un feu ardent, les viandes sont rôties; le roi les surprend mangeant : « Vous avez donc faim et soif? — Quelquefois, répond Merlin, confus. »

Les dieux de V Olympe changés en nains forment un des intermèdes du premier volume.

Les Immortels étaient si diminués qu'ils disparaissaient à moitié dans le creux de leurs casques, du reste affamés depuis que les hommes ne leur offraient plus d'encens. Merlin et Jacques les nourrissent de noisettes, de figues, et d'une tranche de pain qui leur restait. Petits de corps, mais infinis d'esprit, ils se résignent à leur déchéance, et, suivant le conseil de Merlin, ils deviendront les gnomes, les elfes, les nains, les génies follets.

Ma vignette la mieux réussie représentait Psyché, la lampe à la main, sur le char d'ivoire, recevant sur ses épaules nues le manteau d'azur de Merlin.

Marina la jeune Grecque, sauvée par l'Enchanteur, soulèvera le vaillant peuple de Palicares à la guerre sainte contre l'oppresseur. Ici éclatent des hymnes de délivrance, des chants populaires.

Cependant la correspondance de Merlin et de Viviane

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continue à travers les pèlerinages ; la longue épreuve de la séparation est terminée. Ils se retrouvent sous le bosquet d'aubépine fleurie. Merlin se jette aux pieds de .sa Itien-aimée; il couvre de baisers la mousse qu'elle foule, il remercie le ciel et la terre de la lui avoir rendue. Ils ne se quitteront plus; ils se bâtiront une retraite enchantée. Les bourgeois l'appellent un tombeau; mais, pour ceux qui s'aiment, c'est l'asile inviolable de l'amour dans la mort, où refleurit leur vie, plus belle, plus heureusequ'autrefois.

Je n'étais nullement pressée devoir terminer une œuvre à qui nous devions tant de nobles illusions à défaut de bonheur public. Assez de luttes et d'âpres pensées venaient arracher l'auteur à cet abri de paix. Mon humble tâche consistait à mettre au net les chapitres achevés, et quand j'avais rempli chaque matin de mon écriture une vingtaine de pages, mon esprit et mon cœur étaient pleins de délices; je me réjouissais en songeant que le lendemain serait un jour semblable.

Pourquoi ne pas le dire? J'ai une dette immense envers Merlin. Pendant six mois, dans une grave maladie, il soutint mon courage défaillant; sa voix amie était la seule qui arrivât à mon esprit; le bon enchanteur me nourrissait d'espérance. Où ai-je vécu cet hiver? Merlin me retenait dans un monde de merveilles, dans une cité souterraine dont l'éclat surpassait la lumière des vivants. J'entendais des hymnes d'espérance immortelle et d'amour qui ne résonnent plus sur la terre. Les accents, la parole, la pensée venaient du ciel; et pourtant c'étaient des mots humains sortis d'un cœur vivant, non le songe d'une ombre vaine. Réalité saisissante qui faisait de la vie d'exil un rêve, univers enchanté que je retrouvais à volonté.

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Est-ce dans une de nos promenades de Spa que l'entrée du tertre vert de Merlin me fut révélée? Une roche soulevée dans le bois donne accès au tombeau de l'enchanteur. Un tombeau? Non. C'était le temple de la Justice, du droit éternel, temple de marbre que nous voulions embellir d'or et d'ivoire.

C'est là l'idéal que l'artiste se proposait. Il y travaillait avec amour. '• Je me sens perdu dans mon ouvrage, comme un oiseau dans une cathédrale, w me disait-il.

Et il ne se lassait pas de le perfectionner à l'infini, ajoutant la fresque à la sculpture et tous les motifs d'ornementation, se refusant à croire que son œuvre était achevée. Pourtant l'enceinte sacrée offrait déjà en ce moment un abri à ceux qui cherchaient l'avenir, la sérénité au milieu de l'exil.

Je ne sais si notre époque, éprise de réalisme, de phrases flamboyantes, de mise en scène à grand fracas, d'histoires de cour d'assises, a perdu sans retour le goût de la vraie poésie : j'ignore si elle renaîtra parmi les hommes du vingtième siècle; mais certainement ceux du treizième siècle étaient amoureux de créations suaves, éblouissantes d'imagination, fraîches comme le printemps.

Le souffle épique, la passion qui vibre dans un langage harmonieux étaient faits pour les contemporains du Dante, autant que le furent plus tard le sourire de Fra Angelico, de Raphaël, et le regard titanesque de Michel-Ange.

Merlin m'a consolée et guérie par un fond de sérénit<% d'amour et de simplicité naïve à travers lequel >,9 joue un esprit souriant qui effleure dans son vol toutes les beautés de la création, l'étoile dans l'azur et la ileur des prés, l'immortel génie et la jeune fille folâtre. La pensée s'élance du haut des cimes étincelantes jusqu'au fond des abîmes et en revient avec une parole de paix; on entend le chant des oiseaux, l'hymne des esprits de lumière et les soupirs des âmes déchues.

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La main de mon enchanteur ose soulever même les voiles sacres qui recouvrent les mystères de la création : alors éclatent des ravissements inconnus, l'arc-en-ciel de l'espérance brille encore sur la terre flétrie.

Dans une autre partie de l'œuvre, je vois défiler les siècles avec leurs cortèges d'erreurs et de crimes, mais aussi aAec les vertus et les aspirations de notre pauvre humanité.

Ce même esprit enjoué stigmatise le mal, il enseigne le remède et promet la guérison. Armé d'un burin d'une finesse vraiment gauloise, il grave sur les colonnes de sa demeure la critique ingénieuse des grands ouvrages de l'esprit français : c'est lui qui écrit les cliofs-d'œuvre que tant d'auteurs s'attribueront après lui. Et Viviane l'inspire ; elle est de moitié dans ses travaux.

Après quelques pages d'ironie, son àme s'amollit tout a coup au souvenir de la douce patrie. Oui, j'ai vu couler des pleurs au seul nom de la terre natale et du champ paternel. Est-ce là ce cœur qui a levètu une cuirasse d'indifférence?...

Dans tout le cours de mon Odyssée, l'amour, l'héroïsnie et l'immortalité éclairent de leur triple lumière le sentier enchanté que je parcours. On sent la félicité de deux cœurs qui trouvent l'un dans l'autre un univers.

Toutes les aspirations de la vie au delà du temps, à l'abri de la inort, les destinées humaines éternellement progressives, ont leur page dans Merlin. Le clairon de la justice retentit à l'oreille de l'opprimé et du puissant superbe; le droit retrouve son vengeur, la liberté triomphante revient sur la terre, la douleur est vaincue, la félicité s'affirme par l'amour dans la mort; toutes le,-? vois. célestes et terrestres annoncent la résurrection de l'humanité.

Merlin, prophète des peuples, a sondé même l'enfer : ^ mais c'est pour le. vaincre et le détruire, prêcher aux dé-

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chuïj la repentance, réconcilier l'ange et le démon; enfin il touche aux sommets de la pensée par la réconciliation avec rÉterncl.

D'où vient l'impression profonde de cet ouvrage sur toutes les âmes vraies? On reste touché, l'attendrissement vous gagne, car vous sentez un cœur vraiment humain, une âme ingénue qui se donne sans réserve; on respire à chaque page la bonté. Elle s'exhale comme le souffle des plantes salutaires qui réparent et guérissent les blessures. Une douce sérénité éclaire mon livre chéri dans un demijour plein de mystère; enfin j'y trouve la grâce qui embellit la beauté et ce caractère rare de nos temps, la beauté de l'innocence.

Tout ce que je dirai de Merlin n'en donnerait pas une idée aussi nette que des pages inédites de mon mari, écrites il y a quelques années, et qu'il n'a pas eu encore l'occasion de publier. Elles paraissent ici pour la première fois :

« J'avais un sansonnet qui m'était venu de Bohême. C'est un oiseau des fées. Aussi longtemps que j'ai été occupé de Merlin, il est resté auprès de moi. Pendant que j'écrivais, il planait sur ma tête, ou il se posait au bord de ma table. Si je m'interrompais, il commençait ses gazouillements qui eussent rempli tout un bocage. En artiste accompli, il mêlait à ses mélodies des coups d'archet éclatants après lesquels il prenait sa voix de basse; et il me tenait alors de sages discours en langue humaine très-nettement articulés ; puis il me regardait de son grand œil noir profond et disait : « Ecrivez! »'

« Ce n'est pas lui qui eût imaginé que les pages qu'il chuchotait à mon oreille étaient un grimoire de métaphysique et de science; il les prenait simplement pour la chanson d'été d'un prisonnier dans sa cage suspendue à la voûte du ciel.

.« Quanta se figurer que c'était là une thèse d'école, il eut

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mieux aimé perdre son plumage aux couleurs violettes, orangées, lustrées d'or et d'azur. Quelqu'un ayant osé le contredire sur ce point, reçut aussitôt un coup de bec acéré dont la marque se voit encore.

« Un jour on profita de mon absence pour lui demander si cet ouvrage ne contenait pas des mémoires et des détails de vie intime. Il prit sur lui de répondre avec discrétion que son maître était sans doute trop avisé pour chercher sa poésie dans le vide, que tout ici était réel, puisé dans la vérité et semé de plumes saignantes arrachées encore vives du nid natal.

« On insista. Il répliqua que dans le tombeau de Merlin, il reconnaissait son maître enseveli vivant avec tout ce que celui-ci avait le plus aimé, mais qu'il ne pouvait on dire davantage et ne voulait pas dévoiler les derniers secrets de la maison. D'ailleurs il retrouvait dans Merlin l'écho bien connu à lui des gazouillements des forêts et des libres pensées écloses en plein air sous la voûte du ciel. Cela lui suflBsait : pourquoi plus de curiosité?

« Tant que dura la composition de cet ouvrage, il ne pensa pas un seul jour à fuir, quoiqu'on le laissât en liberté. Chaque page nouvelle lui tint lieu des vastes horizons et des sources cachées et des buissons d'aubépine. Il se jouait dans mes pensées comme en pleine nature, et ne semblait rien désirer au delà. Mais, chose incroyable, le jour où le livre fut terminé et où je l'enfermai sous clef, notre hôte, notre compagnon fidèle, inséparable, notre sansonnet prit son vol à travers la fenêtre entr'ouverte. Je le vis fuir rapide comme une flèche par un jour splendide. D'abord je n'en crus pas mes yeux; je le rappelai, je le poursuivis. Tout fut inutile. Je ne l'ai jamais revu. Quoique Ton mît tout un village à sa piste, personne n'a pu m'en donner des nouvelles.

« Lecteur, si tu veux que cet ouvrage te serve de nid dans un jour d'orage, suis le conseil d'un oiseau du ciel. Ne

te creuse pas l'esprit plus que lui pour chercher des énigmes. N'imagine pas des monstres auxquels l'auteur n'a jamais pensé. Fais-toi pour quehiue temps une ânae aérienne ; lis avec le cœur ce qui a été écrit avec le cœur. Saisis- toi du bon grain que j'ai mis dans ces pages, et quand tu en auras nourri ta fantaisie, tu te sentiras des ailes et tu pourras prendre ton vol vers un ciel plus haut et plus limpide. Alors tu m'oublieras, si tu le veux; car tous, vous êtes oiseaux, et vous ne songez jamais qu'à ou- ])]ier ou à partir. "

RÉYOl.TITTON HKMniRUSK AU DIX-\F,TJV1KME SIKCIK

C'était le moment où tout renaît et fleurit; les petits jardins qui entouraient la maisonnette resplendissaient de verdure; nos arbrisseaux, dans leur floraison rose et Manche, charmaient la vue. Ce printemps précoce célébrait la fête de la résuri'ection de la nature, sj'mbole do l'immortalité; toutes les religions orientales l'entendaient ainsi.

Le beau temps avait ramené la santé; plus ardent que jamais à la lutte, plein d'une joie que la conscience seule peut conserver en exil, Edgar Quinet s'exposa de nouveau à la colère des ultramontains. Le mouvement anti-catholique était poursuivi à outrance; de jour en jour la polémique des journaux cléricaux s'envenimait; ils déclaraient que Satan en personne ne plaiderait pas mieux qu'Edgar Quinet. Ce qui les mettait en fureur, c'était la publication des œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde, entreprise, sous la direction de M. Quinet, par deux jeunes et intelligents éditeurs , MM. Albert Lacroix et Van Meenen.

Combien l'exaspération allait s'accroître par l'introduction d'Edgar Quinet aux ouvrages do ce Voltaire du seiziènOje siècle qu'il avait eu la gloire d'exhumer 1

Pourquoi ne pas l'avouer hautement? Cette J^érolnfûm

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l'eligievse an dix-neuvième sircle était le plus formidaltlo engin do guerre qu'un inti'opide tacticien eût jamais dressé contre l'armée ennemie.

Le 6 avril, mon mari commença son Introduction à Marnix. Il ne prêchait nullement, comme ses adversaires le prétendent, l'extirpation du catholicisme par le fer et le feu; il le sait très-bien et il l'a répété : la tolérance, l'humanité sont deux principes à jamais acquis au monde moderne ; mais il chercha à démontrer comment les lois théodosiennes, catholiques, pouvaient s'appliquer au catholicisme. Ses décrets se retournaient contre lui-même ; il se frappait par ses propres armes.

Transporté de joie de sa découverte, il me répétait : « Je ne fais pas une oeuvre d'éloquence, mais de raison. "

C'était l'une et l'autre à la fois.

Il rêvait à ses formidables stratégies dans nos promenades au Parc, où la naissante verdure souriait aux yeux.

Un esprit parfaitement équilibré qui prévoit tout avec calme, qui se rend un compte exact du danger et néanmoins s'y expose d'un cœur intrépide, voilà un genre de courage bien supérieur à celui qui ne calcule pas les conséquences périlleuses. Nul acte plus audacieux que d'affronter, en 1851, le catholicisme tout puissant en Belgique. Les proscrits y étaient à la merci du clergé belge, alors peu habitué à la discussion, et combien plus exaspéré de se voir jugé par un proscrit. Quoi? En pleine réaction, dans un pays où l'ultramontanisme était habitué à régner, à parler en maître, un seul homme, un exilé oserait jeter un défi aux puissances, aux dominations du ciel et de la terre? Aussi les journaux cléricaux se vengeaientils par des injures et des menaces. Ils ne l'appelaient que Vhorrible Quinet : ce petit nom affectueux lui resta parmi nos amis qui venaient me demander : « Comment se porte l'Horrible? "

Rien ne m'inspirait plus d'attendrissement que cette

RÉVOLUTION RKUniKlTSE AIT DTX-NET'VIKMK RIKCr.K HT

paix du cœur et de l'esprit, cette égalité d'âme au milieu de la lutte et dans l'extrême détresse où se trouvait la démocratie.

Poursuivant passionnément son grand hut, le réveil de la conscience humaine, il concentrait maintenant toute sa pensée dans la révolution religieuse au dix-neuvième siècle, qui devait redresser les times, rallier les bons esprits, combattre le faux qui se glisse partout, en politique, en philosophie, en morale.

Le mois d'avril fut employé à forger à la démocratie une armure formidable. Il s'adonna à la puissante machine de guerre qui renforcerait et fortifierait le Tableait des différends de religion et la Ruche romaine de Marnix de Sainte- Aldegonde.

Le P"" mai, mon mari réunit deux ou trois de ses collègues d'exil pour leur lire son travail qu'il venait d'achever.

Cette séance fut très-émouvante. Il était difficile de ne pas apprécier hautement cet acte de courage, d'intrépide amour pour la grande cause, et cette sainte éloquence qui excite les âmes à la liberté. Jamais Quînet ne parut plus fort; toute la plénitude de ses facultés éclata dans cet acte, car c'est plus qu'un livre. Pendant la lecture, il y eut de ces passages où la passion de vérité fit tressaillir les cœurs d'une commotion électrique.

Non, ce n'est plus la défaite qu'un tel moment! Et quand on aurait contre soi un monde d'ennemis, et même ses propres amis, les plus chers, la conscience d'un si grand devoir accompli tiendrait lieu de tout.

Que ne puis-je analyser ici cet écrit placé comme un frontispice sur le monument que le proscrit de 1851 éleva au proscrit du seizième siècle, à un des héros de la liberté civile et religieuse! La résurrection de ces œuvres hardies, ensevelies sous trois siècles de persécutions et d'oubli, tirées du sépulcre par la main d'Edgar Quinet, et qui sont

IIH SKPTIKMF ANNÏÎR

on même temps une gloire de la langue française, -fut tellement appréciée en pays flamand, que la Société de Lejde se hâta d'envoyer à Edgar Quinet le diplôme de membre, comme témoignage de gratitude.

J'aurais voulu suivre, chapitre par chapitre, cette introduction où l'auteur examine si la liberté est le droit de détruire la liberté ! Comment l'Église catholique a-t-elie détruit le paganisme? Quelle fut la jurisprudence du catholicisme contre le paganisme? Corn ment finit une religion? Si un nouveau dogme est nécessaire pour sortir de servitude?

M. Quinet répétait ici qu'il ne réclame pas une formule, une théorie, pour une secte en particulier; mais qu'il veut la « liberté pour tous, » l'expansion de toutes les énergies de l'âme et de l'esprit; toutes les idées qui ont sauvé une parcelle de la vérité; enfin, l'esprit humain tel qu'il a pu se développer dans le monde moderne, avec ses croyances, ses aspirations, sa philosophie, ses instincts nouveaux, la liberté, dogme du monde moderne.

Oui, je l'avoue, le caractère et les actions de mon mari me remplissent de fierté; son exil, ses souff"rances mêmes sont oubliés; je ne vois que ce cœur généreux, avide d'un seul bien : la lutte pour la liberté.

La moitié de l'œuvre de délivrance est terminée, puisque de telles paroles ont été proférées, puisque des plans si hardis, si vastes, si infaillibles ont été préparés avec la lumière de la raison, le calme de la conscience, l'autorité de l'histoire.

Après ces pages, les dernières de ce genre, et qui marquent la dernière heure de la papauté, il n'y a plus à ajouter un mot. Dix ans après, l'Italie tentera de les mettre en action.

Dans les derniers jours (]q mai, de graves événenKMils

RKVOIJTIOX RF.r.lOIEt'SR AU DIX-NKUVIKME SIKCI.E 119

semblaient proclamer à rnnii>son l'iniportance de l'œuvre do M. Quinet. Ce qui se passa à Bruxelles!, pondant ces trois jours, nous commandait un vrai respect pour les Belges qui savent user de leurs droits de citoyens, de peuple libre , et cela, avec un calme, un sérieux admirables. L'explosion de l'opinion publique, les 2*7, 28 et 29 mai, attesta l'impopularité de la loi, dite de charité, présentée aux Chambres, loi hypocrite et audacieuse, qui n'était autre chose que le rétablissement de la main-morte, et livrait en outre l'enseignement primaire aux mains du clergé.

Après trois semaines de débats passionnés, la discussion de la Chambre allait aboutir au vote; les cléricaux triomphaient; c'est alors que le pays s'émut, et les manifestations populaires commencèrent. Une foule immense, des milliers de personnes appartenant à la bourgeoisie, avocats, magistrats, fonctionnaires, jeunes gens de TUniversité, s'assemblent devant le Palais de la Nation, acclamant les députés de la gauclie, huant, sifflant les membres de la droite et le nonce du pape.

A l'heure où les ouvriers terminent leur journée , le mouvement augmente ■. la foule parcourt les rues aux cris de : Vive le roi ! à bas les couventsl à bas les jésuites! Appel au pays !

On s'arrêtait devant la maison du rapporteur de la loi et aux bureaux des journaux catholiques, huant, sifflant. Le lendemain, l'autorité ayant fait un déploiement de troupes, la manifestation grandit; un bataillon de carabiniers déblaya la place, le peuple redouble de cris, de grognements. L'attroupement s'élevait à six mille personnes parcourant la ville en chantant la Brabançonne, le chant des Girondins, mêlés aux cris : A bas les prêtres! à bas les jésuites! à bas la calotte ! On brisa des vitres aux bureaux du journal catholique VEmanrApation, aux couvents <les jésuites, des capucins, au collège Saint-Michel, aux couvents des Joséphites, aux Carmélites, à l'hospice dea

Sœurs, aux Rédemptoristes, aux Bollandistes, à la Visitation.

La police intervenait à peine.

Des colloques s'établissaient entre les agents de police et les chefs de colonnes qui criaient : Vive la police, mais à bas les calotinsi Après quoi on se dispersait pacifiquement. La garde civique, convoquée dans la soirée, disparut aussitôt, car la résolution était unanime contre cette loi néfaste. Les troupes, les officiers déclaraient qu'ils marcheraient pour le roi jusqu'à la mort, mais jamais 'pour le clergé.

Le conseil communal de Bruxelles s'assembla et vota, à Tunanimité, une adresse au roi pour l'inviter à user de ses droits constitutionnels. A Anvers, Liège, Mons, Gand, mêmes manifestations contre la loi, avec la plus grande énergie. Il en résulta que le roi ])rorogea les Chambres et les ministres déclarèrent eux-ménips que la loi est retirée en fait; (qu'elle est morte.

Avant la prorogation des Chambres , les chefs de la gauche et de la droite furent invités, par le cabinet, à chercher une solution conciliante; les ultra-catholiques s'y refusèrent, déclarant qu'ils voulaient le maintien de la loi pur et simple.

Cette obstination valut à la droite une leçon. Grand triomphe de l'opinion publique sur ceux qui demandaient le rétablissement du moyen âge. Tout le personnel des congrégations religieuses quitta prudemment Bruxelles pendant ces jours d'émoi. Les convois de chemins de fer emmenaient les révérends capucins. Pas un prêtre ne coucha chez lui. A tort; personne ne songeait à leur faire le moindre mal, mais cette petite alerte leur fut utile.

Toute la ville de Bruxelles afflua le soir au théâtre, à la représentation de Guillaume Tell. La révolution de 1830 s'était faite aux chants de liberté de la Muette de Portici.

Maintenant l'héritier de Léopold et la future reine des

RKVOT.UTION RELIGIEUSE AU DIX-NEUVIKME SIECLE l'21

Belges écoutaient, debout, l'hymne national, îa Brabançonne, chantée par tous les spectateurs; et quels applaudissements frénétiques saluaient les passages de Guillaume Tell qui se prêtaient à la situation ! On eût dit que la salle allait crouler sous les frémissements de ce peuple fidèle à ses vieilles franchises communales; surtout quand revenait ce refrain :

Sais-tu bien ce que c'est que d'aimer la patrie?

Depuis 18'30, Bruxelles n'avait pas présenté cet aspect ému.

Les journaux ultramontains seuls gémirent des excès commis, c'est-à-dire de quelques vitres brisées. Elles eurent pour résultat le retrait de la loi, la prorogation des Chambres, la victoire des libéraux; ces vitres cassées ne furent pas trop chèrement payées.

Le roi invita la majorité à un rôle généreux, et lui conseilla de renoncer à la discussion de la loi. Mais la lettre royale provoqua chez le clergé un déchaînement de violences qui justifiaient désormais les attaques dont il honorait M. Quinet. Puisque le roi Léopold même n'était pas épargné, était-ce à l'exilé à s'étonner?

Qu'on juge de l'effet que produisit à ce moment la Révolution religieuse. Elle parut le P"" juin.

Fort de sa conscience, mon mari me répétait : ^^ Oui, je crois n'avoir rien dit encore de si sérieux. J'ai vu toute une génération périr d'inertie dans l'attente d'une formule. Toutes les paresses d'esprit et de cœur se sont cachées sous ce mot.

« Nous avons montré au Collège de France le vrai dogme de notre temps. Il croitra, il se développera; mais il existe déjà. C'est avec ces idées, jetées aujourd'hui dans le monde, qu'il faut sauver le monde. Rien ne servira à la génération actuelle d'attendre, les mains derrière le dos.

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que le fleuve ait coulé. Les solutions indiquées dans la Révohition religieuse feront du bruit; malheureusement, elles ne pénétreront pas en France ; mais la parole est lancée. C'est beaucoup que certaines choses soient dites; elles se réalisent au moment venu ; on ne sait comment. »

En effet, elles ne sont pas même enterrées dans les champs de Mentana.

Parmi les lettres reçues à cette époque, j'en retrouve une précieuse entre toutes, car elle marque l'alliance des esprits les plus courageux de la démocratie. Comme on verra, j'ai un droit spécial à la citer :

<( Votre petite révolution parlementaire de Belgique vient pourtant de me remettre en mémoire celui qui, plus que tout autre, peut se vanter d'y avoir aidé. Il faut noter les incidents de la vie, sous peine de les oublier, quand on résume les grandes existences d'une époque.

" Oui, notre ami a contribué pour sa large part au mouvement anti-catholique dont la Belgique a été le théâtre. Que cette lettre reste pour constater l'influence que ses livres ont exercée sur ce réveil des opinions, afin que son biographe n'oublie pas de lui en faire honneur. Je suis tout fier de songer que la plume do votre mari et la parole de Bancel ont puissamment aidé à arrêter la réaction dans les Pays-Bas, Or, l'enrayer sur un point en Europe, c'est en ralentir partout la marche, jusqu'à ce jour progressive. Le Piémont vient do se ressentir des événements de Belgique et de l'influence philosophique des publications de notre ami. »

DEl'ART POUR LA SUISSE

Quand la vue de l'iniquité t'accable, fortifie en toi le sentiment de la justice ; quand l'infortune s'appesantit sur toi, remplis ton cœur du stoïcisme qui élève lessajres au-dessus .delà douleur; raffermis ton âme dans le bien. Fais ton devoir.

Mais si l'être uniquement aimé est dans l'affliction, si sa chère figure porte l'empreinte de la mélancolie, de l'abattement, quel sera le refuge? Au milieu des soucis de la pauvreté, on se dit : « Où est ton cœur, là est ton trésor. « Mais comment rendre l'espérance à celui qui souffre pour son pays, comment rendre la patrie à qui Ta perdue? Voilà le mal sans remède et la plus grande angoisse! Dans ces jours, la vie d'exil apparaît sous son aspect inexorable.

L'état de langueur de mon mari ne s'expliquait que trop ; sa santé, si robuste naguère, était profondément atteinte par le climat délabrant de la Belgique; à l'approche du printemps, il traînait le poids des fatigues accumulées pendant ces longs mois de brume glacée.

Toute vie militante est chèrement paj'ée. La Rétolntion reNffiense une fois lancée, les souffrances redoublèrent; par malheur, on était retombé en plein hiver. Vainement appelait-on le soleil, il se cachait obstinément; enveloppés d'un réseau de pluie et de brouillards, que de fois nous

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répétions le mot de notre brave Araucan, qui montrait le poing aux nuages en criant : " Mauvais temps, je te méprise ! »

La fatigue nerveuse de mon mari augmentait au point qu'il ne pouvait plus supporter le pavé des rues; un ébranlement douloureux de la tête aux pieds lui rendait la marche impossible. Un jour qu'il sortit, une vive souffrance le força d'entrer dans la première boutique venue; il allait tomber à la renverse. C'était chez un marchand de statues ; assis entre des déesses de plâtre et le grand Napoléon, en redingote grise : « Depuis le mont Lycée, je ne m'étais pas trouvé, disait-il, en aussi olympienne compagnie. "

Notre bon docteur et ami conseilla un changement d'air ; peut-être pressentant la séparation, il n'osait parler de la Suisse; mais la persistance des maux le décida à prononcer le grand mot de voyage. A cette santé ébranlée, il ordonnait des eaux, des bains d'air; nos amis de Zurich et de Bâle prêchaient en ce sens. Nous préparâmes donc nos facultés voyageuses; avant le départ, mainte besogne urgente restait à terminer.

Le printemps daigna revenir enfin; cerisiers en fleurs, violiers jaunes, lilas blancs s'épanouissaient sous un ciel bleu qui rappelait la France. Nos pauvres géraniums, sortis du caveau, essayaient aussi de revenir à la vie, et se coloraient peu à peu sous la douce influence de la lumière. Malheureux prisonniers pâlis dans le noir cachot, maintenant transportés en pleine terre au milieu de la pelouse, ils respiraient à pleins poumons et reprenaient leurs couleurs.

Grave et attendri, l'exilé put se rendre témoignage, au retour du printemps, que les mois d'hiver furent noblament employés. 11 reprit ses occupations de jardinage, qu': le reposaient, et cependant, ce pauvre jardin, nous allions le quitter bientôt. Avant le lever du soleil, il se-

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niait force balsamines, liserons, oeillets d'Espagne, toutes les humbles fleurs de Certines, qui lui rappelaient ces merveilleux parterres d'enfant, composés sur sa fenêtre ot décrits dans Vllistoire de mes Idées. Il en planta et en sema tant et tant, en bordure, en corbeille, que le jarilinet menaçait do tourner à la forêt yierge, si tout eût prospéré. Nous observions le mystère sacré de la germination : le petit grain desséché comme du sable, étouffé dans la nuit, dans la mort; au bout de quelques jours, un être sensible, doué de forme, de couleurs et d'organes, la vie enfin surgit et s'épanouit au soleil. Image immortelle, révélation consolante de la nature.

Il est des dates qui se gravent profondément dans le cœur. Je n'oublierai jamais ce 12 mai et l'heure délicieuse où nous respirâmes ensemble, à l'aube du jour, l'haleine lies lilas en fleurs. Divine inauguration du printemps et du jour qui se lève! Nous longions le jardin de l'Observatoire, à cinq heures du matin, et cet air frais et parfumé agissait efficacement sur les nerfs malades.

Souffrant, et de plus très-préoccupé de notre édition, c'est la seule fois que j'entendis une plainte personnelle : •i Que deviendrait cette entreprise diflScile ? " Mais sa pensée ne s'y arrêta pas, et il ajouta : « Cette affaire se débrouillera aussi. Et peut-être l'année prochaine dirons-nous : — Te souviens-tu à telle heure de nos tristesses vaines? »

Jamais le 7noi personnel n'eut si peu de prise sur un homme. Se considérant uniquement comme le serviteur d'une idée, il travaille, il agit pour l'honneur de la vérité, peu soucieux de l'opinion d'autrui, de la gloire ou du bllme, ne tenant nul compte de l'intérêt ou du préjudice qui en résulte pour lui-même.

la vraie affliction venait de plus haut; car la situation était bien faite pour remplir le cœur d'amertume; on pouvait se demander si jamais la vie publique était capable

de renaître du sein d'une pareille mort. Faut-il le dire? l'exilé souffrait aussi de la résistance que les idées libératrices rencontraient chez tant d'esprits. « Les ennemis ne peuvent me faire souffrir, disait-il; mais quoi de plus cruel que de voir la cause de la liberté perdue précisément par les hommes de la liberté? Que ne prennent-ils exemple de nos adversaires, si étroitement liés, serrant leurs rangs? Que font les nôtres? Au lieu de se réunir en faisceau, ils se divisent sur toute question. Une proposition sensée devrait rallier le parti entier. Unir tous les efforts en commun semble la plus simple des tactiques. Mais les faiseurs de systèmes sont toujours prêts à combattre un ami sur une question de détail, sur une nuance. Dès qu'ils aperçoivent la moindre nuance, ils l'exagèrent jusqu'à ce qu'elle marque des divisions profondes. Pour moi, je fais tout le contraire. Je cherche les points qui rapprochent, les points de réunion, de ressemblance. Agir différemment, est un vrai principe de dissolution. On entre ainsi de plus en plus dans cette voie d'isolement qui réduit un parti à n'être qu'une collection d'atomes.

« Et que gagne -t-on par là? Rien que la satisfaction de faire passer un article de journal ; et cette autre satisfaction : distancer un tel, paraître plus avancé ! On sacrifie le présent à l'avenir, et la liberté est indéfiniment ajournée. Notre démocratie ne produira-t-elle pour tout acte qu'une polémique sans retentissement?

« Ces procédés me sont connus d'ancienne date. E.i mars 1848, je les conjurais de faire voter la nation surle-champ. On me répondit : — Non, il faut d'abord faire l'éducation de la France avec de petits livres, des brochures. En 1848, je les suppliais de faire élire le président par l'assemblée : — Non, c'est en opposition avec le ,-uffrage universel. En novembre 1851, je les conjurais de se i\allier dans la question des questeurs; on me réion-

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