‹ Mémoires d'exilChapitre 16 sur 62 · DHPART POUR LA. SUISSE · texte numérisé non relu

DHPART POUR LA. SUISSE

(lit : — Le point d'appui est à l'Eiysée, et le seul péril, r^'est la loi des questeurs.

.. En 1857, je conjure la démocratie d'ouvrir toutes les portes, de briser cet équivoque ultramontain et voltairien, et de s'appuyer sur la pensée affranchie qui fait la liberté et la grandeur des États-Unis. On répète : — Non ! «enveloppons, au contraire, dans le même anathème toutes les sectes chrétiennes; confondons Rousseau et Bellarmin, Channing et Loyola. — Mais vous périrez? — C'est l'gal; nous périrons conformément au principe.

•« Malgré tout, il faut redoubler d'énergie pour porter la conviction dans les esprits, car les hommes ont des têtes plus dures que les pierres.

« Que de vérités aujourd'hui niées triompheront dans vingt ans, adoptées par ceux qui leur résistent le plus! N'ai-je pas vu déjà la démocratie convertie à tant de questions qui la laissaient indifférente ou incrédule, et que j'affirmais il y a plus de trente ans? Droit des nationalités, séparation de l'Etat et de l'Eglise, lutte contre le néo-catholicisme, question de l'enseignement, résurrection do l'Italie, question de la papauté, on me niait tout cela! Aujourd'hui ces vérités semblent élémentaires, elles sont entrées dans le droit européen. Il en sera de même des vérités qu'on repousse à cette heure. Il n'y a rien là qui doive me surprendre. Dans les démocraties naissantes, comme chez le peuple de Dieu, Israël est sourd à la voix des prophètes. Un jour viendra où ils seront écoutés et pleures. "

Un mot touchant me reste encore de cette conversation matinale. Dans un de ses rares accès de mélancolie, l'exilé s'écria : ;< A.h! si l'on savait quelle ardeur, quel besoin d'aimer remplit notre cœur, on ne pourrait s'empêcher d'avoir de la sympathie pour nous ! ••

Il est des jours de travail aride qui ressemblent aux esclaves cliargés de préparer la pâture de leurs maîtres, la vie du lendemain.

Au lieu'de créer, l'écrivain devait revoir des choses déjà faites, corriger au point de vue typographique plusieurs volumes réclamés à Paris ; mais il s'y trouvait si conforme à lui-même, qu'il m'abandonna ce soin, et se réserva le plus difficile : la Grèce moderne dans ses rapports avec l'antiquité, qui exigeait un remaniement matériel. Livre plein de candeur et d'héroïsme scientifique, écrit d'une haleine, sans division de chapitres, sans alinéa. Dans cette forêt vierge, il fallait quelques abatis, frayer des sentiers, faire jouer un peu plus d'air et de lumière. Du reste, en le relisant, après trente ans, il le trouvait beaucoup moins romantique qu'il ne se le figurait.

Pressés par l'heure, surchargés de besogne, nos entretiens, à dîner, à la promenade, se ressentaient par leur bigarurre de notre travail différent.

Absorbé par tes pensées de la matinée, si tu me parlais de cette nuit au pied du mont Taygète, ou de la rencontre du préiiident Capo d'Istria sur le chemin d'Argos, je répondais par le chant de Guillaume , dans Marnix de Sainte- Âldegonde, le chant des Gueux, gueux des bois, gueux de mer. Si tu me parlais de V Origine des Dieux ou de V Unité des peuples modernes, discours d'ouverture du cours de Lyon, que tu venais aussi de corriger, j'avais encore l'imagination éblouie de la fête de Grenade, des boléros ec fandangos racontés dans les Vacances en Espagne. Je songeais à la petite chanteuse qui s'accompagnait de la gu'tare, à la belle Carmen... ou bien encore je pensais au chapitre de Baylen, qui rectifie un point si méconnu de l'histoire.

Cette vie à la fois active et idéale était mon bonhfUr. Marchant sur les traces de son guide, le disciple glanait les épis qu'on lui abandonnait. Une tâche clérie

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lui était réservée. Le maître lui demandait son appréciation sur chacun de ses livres dans des notes critiques. Sans se rendre compte de l'instinct qui guide en pareil cas, même un ignorant peut discerner fort bien chez les autres ce qu'il lui serait de toute impossibilité d'acquérir pour son propre compte : la mesure, l'harmonie, le choix exact des termes, enfin ce qui constitue la pureté de la forme.

Dans cette analyse, faite la loupe à la main, c'est toimême qui juges sévèrement ton œuvre. N'est-ce pas toi qui as formé cette âme? Elle te doit tout, et ne sait qu'une seule chose au monde : l'œuvre de son maître.

Et comme les notes du cher critique sont acceptées de bonne grâce ! Jamais une impatience; au contraire, c'est une occasion de pratiquer ta maxime : Remplacer le mot défectueux par une pensée grande et belle, transformer les passages faibles en points culminants de l'ouvrage, en beautés nouvelles.

Aux fonctions de critique et de secrétaire, se joignent celles de copiste. Vivant si loin de l'imprimerie, ne recevant qu'une seule épreuve oudeuxtout au plus, l'auteur est tenu d'envoyer un manuscrit irréprochable. Or, ilaraconté dans Y Histoire de mes Idées ses premières leçonsd'écriturc. La sienne a gardé quelque chose des caractères cunéiformes que l'enfant traçait dans le sable avec une baguette, et les piotes préféraient une écriture plus lisible. En prévision de la perte d'un manuscrit envoyé à Paris, il faut le plus souvent double copie. Si on s'amusait à additionner les mil'.iers de pages recopiées depuis seize ans pour chacun des vingt ouvrages publiés en exil, on arriverait à une constmmation formidable de bouteilles d'encre et de rames de papier, ou plutôt de ballots.

Les écritures prenaient régulièrement six heures de la matçée; mais il y avait des jours exceptionnels où la

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l)et50gne durait douze heures, interrompues seulement par le repas. Et avec quelle joie, quelle ardeur on traversait ces temps de combat !

Aussi le besoin de vacances était-il impérieux. Cette chère santé, altérée d« plus en plus, exigeait visiblement un changement dans notre existence. Affronterions-nous un septième hiver à Bruxelles sans retremper les forces dans un élément vivifiant?

Je rêvais d'un séjour qui fût pour la santé ce que Merlin était pour l'esprit. J'invoquai mon enchanteur : « D'un coup de baguette, transporte-nous sur les hauts sommets ! le grand souffle des Alpes renouvellera sa vie ! »

Le 21 avril, j'avais vu de mes yeux, touché de mes mains le premier volume de l'édition générale. Un second souhait allait se réaliser le 11 juin, jour fixé pour notre départ.

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