LE RHIN
Il ne fallait rien moins que l'intervention d'un bon génie pour pouvoir quitter Bruxelles. La chose n'était pas aisée en 1857. Que de montagnes à aplanir! demande d'autorisation au ministère libéral, formalités de police, tout dépendait du bon plaisir. Puis encore d'autres barrières : frontières prussienne, bavaroise, badoise, avant de toucher le sol de la liberté.
Aussi n'oublierai-je jamais cette place du Pare on je te vis apparaître une lueur de joie au front, agitant de loin le passeport belge : « Permis à M. Edgar Quinet avec sa femme de quitter le royaume de Belgique et de traverser l'Allemagne, se rendant en Suisse. "
Aujourd'hui ces exigences de visa sont presque partout abolies, mais alors quelle aggravation quand il s'agissait des proscrits ou, comme on les appelait : des réfugiés !
Le 11 juin, nos chers compagnons d'exil reçurent nos adieux. Nous partons : sans joie et sans tristesse. Je n'ai plus de racines, me disais-tu. Je pars, je reviendrai ; je repartirai encore, sans éprouver ces déchirements que je fcentais autrefois. Est-ce le bien de l'exil? ou de l'âge ? ou des maux éprouvés? — Ami, la vraie raison est plus haute et plus douce !
Silencieux jusqu'à la frontière prussienne, nous n'étions
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pas sans appréhensions. Il s'agissait, trun nouveau visa. Moment peu agréable. La pluie tombait c\ verse, on s'attardait au bureau des passeports encombré. Quelle attente anxieuse I Quels regards braqués sur l'impassible visage du fonctionnaire qui tenait notre sort entre ses mains. Enfin d'un geste solennel, il remet le papier jauni orné de l'aigle prussienne, qui fait rentrer le réfugié dans la catégorie des gens de bien.
Transfiguration soudaine. L'exilé sent tomber le poids qui l'oppressait : il a obtenu un brevet d'honnête homme. Il n'est pas en rupture de ban ! Tout cela grâce à l'aigle prussienne.
Ah! que cette gaieté fiévreuse renfermait de violentcb indignations amassées pendant six ans!
Mais la vraie, la bonne gaieté eut aussi son heure, et s'accrut en raison des obstacles vaincus ; les physionomies prirent une autre expression , celle des ancien.^ jours. Et cette première joie de se sentir libre, rien ne put l'altérer, pas même les forteresses hérissées de canons, la double haie des soldats prussiens, soldats de l'invasion, postés sur les deux rives du Rhin, menace pei'pétuellc contre notre France.
Cette soirée à Cologne n'eut pas d'égale pour moi.
« Dire ce que j'éprouve depuis que j'ai passé la frontière belge, après six ans et demi de captivité, c'est impossible! n Voilà ce que mon mari répétait en face du lihin, qui se déroulait sous nos fenêtres, à l'hôtel de Holla!:dc; et il regardait avec transport ce beau fleuve, qu'il a célébré tant de fois. Mille lumières brillaient sur le port, sur les bateaux; les étoiles se reflétaient dans l'eau. « Je respire, je me sens libre! » Ce cri de joie, cette figure rayonnante, cette gaieté d'écolier en vacances, après nos désastres, voilà la merveille que j'avais devant les yeux! C'était l'être transfiguré : le bonheur de vivre éclatait dans le regard, dans chaque parole. Il y avait si longtemps que je
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ne t'avais vu dans cet épanouissement. Te reverrni-je jamais ainsi ? Qui sait? un jour... peut-être!...
Le lendemain, nous voguions sur le fleuve majestueux. Mais pourquoi emprisonné de forteresses, de murs crénelés, de batteries? Des nains peuvent craindre qu'il ne leur échappe. Un dieu se défend lui-même ; à ce dieu nous faisons un holocauste. Te souviens-tu de ta formule d'invocation, en lançant dans les vagues un bouquet de fleurs? Il se balance un moment et va plonger jusqu'au fond du palais de Loreley.
Que tu aimais le Rhin ce jour-là! Los 3'eux attachés sur la rive fuyante, tu me montrais les moindres détails : le Draclienfels, les forêts, les rochers qui semblent des tours, les châteaux, les tumulus sur des plateaux prolongés; les noires ruines au milieu de la fraîche verdure; la vigne descendant jusqu'au niveau du fleuve, les bateaux à voiles triangulaires ou carrées glissant sur les eaux d'un vert pâle; des villages tels qu'ils devaient être jadis lorsqu'ils naissaient à l'ombre du château fort, cliétives masures qui se pressaient au pied du manoir.
Ces bords du Ehin si pittoresques, où retentissait au moyen âge le cliquetis des barbares chevaliers, des barons rapaces, fondant sur le pauvre monde, sur les barques marchandes, reprendront-ils leur phy^;ionomie d'autrefois? Une lutte fratricide entre deux peuples est-elle vraiment imminente?
Et je regardais ces eaux vertes en répétant ces vers :
Ne livrons pas sitôt hi Friuice eu saci-ifice A ce nouveau liaal ()u'ou appelle Unité.
Nous rêvions aussi à l'enelianteur Merlin. C'est lui qui apprit à ces peuples à planter la vigne en terrasse sur le bord des rochers, et qui bâtit ces châteaux, ces églises, (''est lui qui réconciliera un jour la rive gauche et la rive droite.
]•% L'ORRKLANT)
« Combien tout est redevenu neuf pour moi! disia-tu. Quelle douce chose de se renouveler ainsi. Il me ?mble feuilleter des pages inconnues du livre de la créatio. »
Oui, ce 12 juin restera une des belles journes de notre vie.
Mannheim et Ludwigshafen étaient en fête. Ru* enguirlandées, arcades de fleurs, bannières, drapeau, mâts de vaisseaux pavoises, foule endimanchée, jeunt filles vêtues de blanc, aux écharpes nationales. Est-ce 3 couronnement de l'empereur d'Allemagne?
Ce peuple de musiciens se pressait à une solenité du Singverein ; huit cents artistes organisaient un rncert. La musique ! là est l'empire allemand, sa religion. 'unité germanique, le génie national immuable au miim des catastrophes politiques.
Ce qui nous frappa plus que Y Oratorio, de Menoisohn, et le chœur des prêtres de Baal dans VElias, c'est indescriptible enthousiasme de l'auditoire. Trois mil! personnes n'avaient qu'une seule âme pour écouter.^e recueillir, éclater en frénétiques applaudissements.
Il y a dans le Magnificat, de Durante, une expldon dô vie, une prière sublime; les morts vont ressusc»3r à ce chœur : « Réveillez-vous! venez. 0 vous que j poids de l'iniquité accable, retrempez votre âme dans 1 source immortelle! Magnificat, etc. »
L'Hymne à la Joie, dans la neuvième Symphon?, et le chœur de Mendelsohn, sur des paroles de Schillr, nous inspirèrent une même pensée : ces aspirations vertia justice, la liberté, qui élèvent Schiller au-dessus daous les autres poëtes allemands, n'est-ce pas le fond, hvie de tous les jours, le but et la pensée constante de l'dl? Ce que le poëte invoque dans un moment fugitif d'etase et